jeudi 1 septembre 2016

"Conte de la plaine et des bois" de Jean-Claude Marguerite

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L'histoire : De retour dans son pays natal, le patron d'un grand studio de dessins animés entend aboyer Dick, son premier chien, pourtant mort il y a longtemps.

Il sort à sa recherche, traverse la rivière, se perd dans les bois... où il croise un garçon qui accompagne "son" Dick pour son ultime voyage. Débute un périple à la frontière du fantastique – ils dorment dans une maison hantée, partagent la dernière noisette de Mister Kreekle, son personnage fétiche... Toute fin étant une question de point de vue, chacun des trois voyageurs proposera la sienne.

La critique de Mr K : Jean-Claude Marguerite m'avait littéralement ensorcelé avec son premier roman Le Vaisseau ardent. Celui-ci conjuguait la grâce et la profondeur d'une histoire hypnotisante faisant de cet ouvrage l'une des pierres angulaires de la SF à la française. L'auteur ayant mis tout de même 18 ans pour accoucher de ce roman fleuve de plus de 1500 pages, je m'inquiétais quant à la date de sa prochaine production. Me voila rassuré avec ce Conte de la plaine et des bois, tout juste sorti aujourd'hui aux éditions Les Moutons électriques (K. Dick quand tu nous tiens !). Je vous l'accorde, le volume est bien moins gros (126 pages) mais la magie opère de suite et c'est encore une belle claque pour ma pomme.

Un octogénaire croit entendre aboyer le chien qu'il a possédé pendant son enfance alors qui est décédé depuis belle lurette. Récemment revenu chez lui après des décennies aux USA, c'est l'occasion pour lui de s'enfoncer dans son domaine où la nature foisonne entre plaine et forêt. Il va y rencontrer un étrange jeune garçon qui promène son vieux chien au bord de la mort. Une curieuse relation commence à se nouer, faisant basculer le récit entre naturalisme poétique, voyage initiatique et étude du temps qui passe dans une vie humaine.

Cet ouvrage est tout d'abord un merveilleux hommage aux souvenirs de l'enfance et à la nature. En suivant les pas du héros, on s'attache à lui irrémédiablement et l'on se nourrit de ses sensations et de ses réflexions. Un bruissement de vent, des animaux en goguettes, une fleur qui s'épanouit, une clarté diffuse sous les frondaisons, le doux ruissellement d'un ru, le silence de la nuit... autant de petits détails que l'auteur se plaît à nous décrire et à magnifier par une langue riche et poétique, où les images se mêlent pour mieux perdre le lecteur dans les méandres du domaine exploré et de l'imaginaire. On touche à la grâce dans ces descriptions à nulle autre pareilles, immersives au possible et qui touchent en plein cœur par leur côté novateur et émotionnel. Observations et souvenirs se mélangent et donne un résultat incroyable qui transporte littéralement le lecteur hors de lui-même. Puissant !

En parallèle, il y a la rencontre avec le jeune Manu et son chien en fin de vie qui comme par hasard porte le nom du compagnon disparu du vieil homme. On ne peut y voir qu'un signe, une coïncidence prévue par les voies de la vie qui va provoquer la réflexion et l'introspection. Entre balade, discussions à l'emporte-pièce et raisonnements de tous les jours, se dégage un dessein plus grand, qui nous dépasse tous, des pistes pour dégager le sens de la vie, de nos vies. Initiatique, ésotérique et hautement symbolique parfois, ce roman au détour de certaines situations et de certaines phrases échangées font pencher le récit dans la métaphysique : le poids des ans et le parcours de vie effectué, les regrets et remords qui peuvent jalonner certaines existences, les souvenirs bons et mauvais, le passage vers l'au-delà / l'après-vie qui nous attend tous... Sans pathos, ni lourdeurs, simplement par le verbe et l'imaginaire collectif, Jean-Claude Marguerite se révèle une fois de plus être un peintre hors pair de l'humanité, de ses affres et de ses petits bonheurs cumulés.

Ce Conte de la plaine et des bois ne vous laissera pas indemne, moi-même j'ai été sacrément secoué par la conclusion de cette petite pépite, cette fiction qui rejoint notre réalité partagée. La lecture est fluide, rapide, enivrante et procure attendrissement, émerveillement mais aussi une douce mélancolie qui envahit le cœur et l'âme. Une sacrée expérience que je vous convie à vivre au plus vite. Ce livre est une perle incontournable et un classique en puissance.


samedi 20 août 2016

"Contes du lundi" d'Alphonse Daudet

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Le contenu : Daudet écrit ce recueil de nouvelles sous le coup de la guerre de 1870. Dans la première partie, ''La Fantaisie et l'histoire'', son propos est moins de s'attarder à des faits militaires hauts en couleur que de décrire le quotidien d'une guerre vécue au jour le jour par de petites gens. La seconde partie, ''Caprices et souvenirs'', évoque plutôt ses mémoires personnelles.

La critique de Mr K : Retour à un auteur qui a enchanté mes jeunes années avec ce recueil de nouvelles dégoté à prix d'or au détour d'un étal de brocante. J'avais dévoré à l'époque les fameuses Lettres de mon moulin et plus proche d'aujourd'hui j'avais apprécié de replonger dans Le Petit chose. Cette nouvelle lecture n'a fait que confirmer tout le bien que je pense de Daudet qui se révèle intemporel et toujours aussi moderne dans son écriture.

Comme précisé en quatrième de couverture, la première partie du recueil est consacrée à la guerre de 1870, injustement méconnue par nos compatriotes à cause bien souvent des programmes surchargés des classes de quatrième qui font la part belle à Louis XIV, la Révolution Française et Napoléon. Rappelons juste qu'en 1870, on s'est tout de même pris une sacré rouste face à la Prusse de Bismarck et que nos adversaires étaient rentrés dans Paris. Contemporain des faits, Daudet a été marqué par cette défaite et à travers de micro-récits n'excédant jamais les 5 à 6 pages, il appréhende la déroute à travers les faits et gestes des petites gens et de manière générale par le quotidien chamboulé de certains français.

Ainsi, on débute par un excellent texte mettant en scène le dernier jour de classe d'un instituteur dans un village alsacien devenu allemand (perte de l'Alsace-Lorraine oblige) qui va professer son dernier cours en français et marquer sa résistance par la même occasion. On suit aussi l'exode de certaines familles qui fuient les prussiens, l'espérance de mères de soldats qui attendent le retour de leur fils prodigue, on parcourent les rues de Paris en pleine insurrection face à l'imminence du péril. Daudet nous conte aussi la guerre vécue par la ville de Tarascon (pas de Tartarin en vue par contre), les atermoiements d'un maréchal plus préoccupé par sa victoire au billard que par les bombardements d'artillerie qui s'intensifient aux alentours ou encore, l'exil forcé de paysans en ville et leur nécessaire adaptation à la vie citadine. Bien d'autres récits peuplent cette première partie, ils sont tous plein de vie, soufflent un parfum de réalisme et d'humanisme, n'exagérant en rien une réalité pénible mais trop souvent oubliée. Le ton est sobre, les récits parfois âpres tant on côtoie la misère, le désespoir et l'aspect sombre de la nature humaine.

Pour contre-balancer cela, la deuxième partie nous propose toute une série de courts récits (nommés "caprices" par l'auteur) aux sujets variés allant de l'humour noir, au fantastique, en passant par du naturalisme et du récit de vie mélancolique et nostalgique. Au sommet, on retrouve les fameuses Trois messes basses, dont la version racontée par Fernandel m'avait bien plu le dernier jour d'école avant les vacances de Noël en CE2. Oui je sais, c'est du sacré souvenir mais que voulez-vous, il y a des expériences qui marquent ! On retrouve aussi de beaux textes évoquant la Commune de Paris et les massacres perpétrés au nom de l'Ordre, des déambulations en ville, une vieille maison en vente, un gamin qui fait l'école buissonnière à court d'excuse recevable, une série de paraboles entre gastronomie et paysages (texte très étonnant s'il en est !), le destin tragique d'une belle créole et toute une pléthore de textes à la fois touchants, quasi documentaires et parfois très déroutants. Plus d'une fois, l'auteur m'a surpris et par la même occasion ravi.

L'intérêt en effet ne se dément pas durant toute la lecture. Certes certains textes sont plus fragiles, mais l'ensemble se lit bien grâce notamment à la merveilleuse plume de Daudet à la fois alerte et précise, très accessible et franchement moderne pour l'époque. Pas de sclérose ou de lourdeurs ici mais le goût du récit et du conte qui reste immaculé et procure toujours autant de plaisir. Une belle expérience, idéale par un beau soleil d'été. M'est avis que je reviendrai faire un tour du côté de chez Daudet dans les mois à venir, je crois bien en avoir un dans ma PAL.

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mardi 15 décembre 2015

"Casse-Noisette" d'E. T. A. Hoffmann

Casse_noisetteL'histoire : Le soir de Noël, Marie s'endort, entourée de ses cadeaux. Elle a couché Casse-Noisette, le pantin de bois, dans un lit de poupée. Mais, lorsque l'horloge sonne le douzième coup de minuit, les jouets s'animent ! Casse-Noisette se prépare à affronter le terrible Roi des Rats pour sauver une princesse victime d'une affreuse malédiction. Marie, qui assiste au combat, se retrouve entraînée dans une aventure fantastique et périlleuse...

La critique Nelfesque : Décembre oblige, le Book Club de ce mois-ci a pour thème "L'Hiver". "Casse-noisette" de Hoffmann est la lecture idéale en cette période de fin d'année tant elle mêle esprit de Noël, enfance et rêverie.

Marie Stahlbaum est une petite fille ordinaire. Le soir de Noël, elle se voit offrir un pantin de bois qui la fascine et pour lequel elle développe tout de suite un amour sans bornes. Son frère, quant à lui, reçoit des petits soldats. A l'heure d'aller se coucher, Marie préfère rester un peu avec ses jouets afin de les admirer et leurs souhaiter bonne nuit. Minuit sonne alors à la grosse horloge de l'habitation et les jouets jusqu'ici inanimés commencent à bouger...

Ce conte date du début du XIXème et fait partie des "Contes fantastiques" de l'auteur, Ernst Theodor Wilhem Hoffmann. L'écriture est datée, les réactions des personnages sont bien loin de celles d'aujourd'hui mais il flotte sur ces pages un parfum de poésie. Tout d'abord interpellé par le style surannée de l'ouvrage, le lecteur se laisse emporter par la magie du conte.

Casse-Noisette va devenir au fil des pages un être vivant devant affronter les plus grands dangers. En effet, le Roi des Rats à sept têtes, souhaitant la mort de Casse-Noisette, va tout mettre en oeuvre pour se débarrasser de lui. Marie va alors aider ce dernier dans ce combat et faire en sorte qu'il retrouve sa place de Prince, en chair et en os. La morale de l'histoire est tout de suite lisible et l'adage "l'habit ne fait pas le moine" prend tout son sens ici. Les personnages sont stéréotypés, la petite fille est une "vraie" petite fille qui adore ses poupées, son petit frère est un "vrai" petit garçon qui joue aux petits soldats... Cela reste un conte pour enfants, ne le perdons pas de vue et la théorie du genre n'était pas sur toutes les lèvres à l'époque. Tout est là : une princesse, un méchant, un homme bon sous ses airs repoussants, un mystérieux conteur...

"Casse-Noisette" réserve de belles surprises au lecteur qui veut bien laisser ses certitudes d'adulte de côté et replonger le temps de quelques heures en enfance. Avec ce conte traditionnel, on se laisse peu à peu porter par la magie de l'histoire et ce voyage au pays des rêves est des plus agréables. A lire au coin du feu, un chocolat chaud à la main !

logo-epubCe conte ainsi que tous les "Contes fantastiques" d'Hoffmann sont dans le domaine public et peuvent être téléchargés en tout légalité ici. Quant au ballet, il a été diffusé il y a 2 ans pendant les fêtes de fin d'année sur Arte et est visible ici (l'histoire diffère quelque peu de l'oeuvre originelle mais personnellement j'ai été captivé par les tableaux proposés). Bonnes fêtes !

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jeudi 10 décembre 2015

"Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus" de Eric-Emmanuel Schmitt

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L'histoire : Madame Ming aime parler de ses dix enfants vivant dans divers lieux de l’immense Chine. Fabule-t-elle, au pays de l’enfant unique ? A-t-elle contourné la loi ? Aurait-elle sombré dans une folie douce ? Et si cette progéniture n’était pas imaginaire ?
L’incroyable secret de Madame Ming rejoint celui de la Chine d’hier et d’aujourd’hui, éclairé par la sagesse immémoriale de Confucius.

La critique Nelfesque : Plonger dans un roman d'Eric-Emmanuel Schmitt, c'est avoir la certitude de se déconnecter de notre quotidien et être entraîné dans des contrées lointaines. Avec "Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus", nous ne dérogeons pas à la règle ! Départ ici pour la Chine et la sagesse asiatique.

Notre narrateur, un homme d'affaires parisien, se retrouve très souvent à séjourner au Grand Hôtel de Hong Kong afin de signer divers contrats avec la Chine. C'est là qu'il va faire la connaissance de Madame Ming, dame pipi au sous-sol de ce palace. De voyage en voyage, un dialogue au long cours et une certaine intimité vont se tisser entre eux. Deux personnages que tout semble opposer sociologiquement parlant vont s'enrichir l'un de l'autre.

Madame Ming va trouver en cet homme d'affaires une oreille attentive et bienveillante. Quant à lui, c'est tout un univers onirique, philosophique et une véritable leçon de vie que Madame Ming s'apprête à lui conter. Véritable détentrice d'une sagesse ancestrale, elle va, à travers son histoire, lui enseigner les préceptes de Confucius, l'aider à voir dans sa vie d'occidental hyperactif des bonheurs simples et le véritable sens de la vie.

Loin d'être un roman ardu et pénible, "Les dix enfants..." se lit tel un conte et les petites histoires de Madame Ming et l'évocation de ses enfants font réfléchir le lecteur sans lourdeur et effort. Ho, Da-Xia, Kun, Kong, Li Mei, Wang, Ru, Zhou, Shuang et Ting Ting sont autant de prétextes pour essaimer des morceaux de vies loufoques et singuliers.

Dans ce pays de l'enfant unique, il est difficile de croire qu'une femme ait pu donner la vie à 10 enfants. Madame Ming serait-elle une parfaite usurpatrice ou aurait-elle vraiment réussi à éduquer autant de bambins devenus aujourd'hui des adultes si originaux ? Telle est la question que va se poser notre parisien tout le long de cet ouvrage tout en ayant conscience que là n'est pas le plus important.

Avec "Les dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus", le lecteur ressort apaisé et avec un véritable sentiment de bien-être, Eric-Emmanuel Schmitt nous livrant ici encore un roman plein de douceur et de sagesse qui fait du bien à l'âme. Lecteurs en mal de vivre dans une époque troublée, vous savez ce qu'il vous reste à faire !

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- L'Evangile selon Pilate
- La Part de l'autre
- Oscar et la dame rose
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute
- L'Elixir d'amour
- Le Poison d'amour

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jeudi 22 octobre 2015

"Dragon de glace" de George R. R. Martin

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L'histoire: "D'un blanc cristallin, ce blanc dur et froid, presque bleu, le dragon de glace était couvert de givre ; quand il se déplaçait, sa peau se craquelait telle la croûte de neige sous les bottes d'un marcheur et des paillettes de glace en tombaient. Il avait des yeux clairs, profonds, glacés. Il avait des glaçons pour dents, trois rangées de lances inégales, blanches dans la caverne bleue de sa bouche. S'il battait des ailes, la bise se levait, la neige voltigeait, tourbillonnait, le monde se recroquevillait, frissonnait. S'il ouvrait sa vaste gueule pour souffler, il n'en jaillissait pas le feu à la puanteur sulfureuse des dragons inférieurs. Le dragon de glace soufflait du froid."

La critique de Mr K: J'avais un drôle d'état d'esprit avant de débuter cette lecture. Je suis un fan inconditionnel de George R. R. Martin depuis ma lecture de Game of thrones et comme beaucoup de monde, j'attends avec une impatience non feinte la suite de l’œuvre écrite (parce que la série est très bonne mais la saga littéraire bien plus profonde! Là, c'est dit!). Malheureusement sieur Martin se fait désirer et franchement commence à m'agacer. Là dessus, se présente l'occasion de lire cette petite nouvelle, Dragon de glace, écrite en 1980 dans le cadre d'une anthologie, texte court réimprimé et présenté dans un très beau broché, accompagné par des illustrations magnifiques de Luis Royo. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour rompre les digues de mon ressentiment et plonger le temps de 45 minutes (c'est vraiment très court!) dans ce petit conte pas comme les autres où le maître une fois de plus impose tout son talent.

Adara a sept ans, elle n'a connu que le grand hiver rigoureux qui s'est abattu depuis bien longtemps sur le monde. Elle vit dans une région reculée avec toute sa famille et depuis toute jeune, elle a fait la rencontre d'un dragon de glace qui tolère sa présence. Peu à peu se tisse un lien particulier entre la gamine et cette créature terrifiante qui sème le chaos là où elle passe, via son puissant souffle glacé. Le temps est à l'orage car une menace s'approche du nord, les dragonniers du roi sont à l'affût mais l'ennemi progresse inlassablement. Quel rôle va bien pouvoir jouer Adara et son dragon dans cet affrontement imminent?

Difficile d'en dire plus sans éventer quelques détails ou ressorts de l'intrigue, il faudra donc vous contenter de cela! Le texte ne fait que 116 pages, le lettrage est gros et les illustrations omniprésentes ce qui réduit considérablement le corpus de l'ouvrage, ce serait sacrilège d'en dire trop! Reste une histoire poignante et entraînante au possible que l'on pourrait situer dans le Nord de Westeros (partie Stark, du moins au début!).

En quelques lignes, Martin plante le décor avec son efficacité habituelle et un souci du détail économe qui l'honore dans l'objectif de livrer un récit court. Pas de grandes descriptions mais une caractérisation rapide et sans ambages pour aller à l'essentiel: la rencontre avec la créature et la construction d’une relation rare. On se plaît à suivre cette petite fille bien loin des préoccupations des adultes et qui vit des expériences inédites pour une enfant de cet âge (sauf chez les Targaryens je vous l'accorde). Simple, pleine d'énergie malgré une vie difficile, elle dégage un charme, un magnétisme assez incroyable pour un personnage de cet âge. Le récit vire ensuite au parcours initiatique quand les problèmes arrivent vraiment et qu'Adara va devoir les affronter, métaphore du passage à l'âge de pré-adulte et des responsabilités qui en découlent.

Martin soigne comme à son habitude la psychologie de ses personnages, le réalisme est de mise dans un univers de fantasy pure. On retrouve ce charme si particulier qui m'a tellement envoûté dans mes lectures précédentes de ce même auteur. Malgré le format court, la puissance d'évocation, le charisme des personnages sont intacts. Ce conte emballe le lecteur du début à la fin même si la surprise n'est pas vraiment au RDV. Les ressorts narratifs bien huilées restent classiques et là où un plus jeune sera subjugué, je n'ai été que satisfait. Une bonne satisfaction certes, mais attendue. Mention spéciale aux illustrations de Luis Royo, très belles et accompagnant à la perfection le récit contribuant à densifier les descriptions écourtées par un trait impeccable  et une bichromie de bon aloi.

Dragon de glace reste une très bonne lecture qui comblera les plus jeunes mais aussi les amateurs du maître. Il est des auteurs comme cela qui tissent de l'or avec leurs mots et leurs phrases. Il faudrait maintenant que George R. R. Martin s’attelle vraiment à l'édification finale de sa grand œuvre tant les attentes sont importantes!

Lus et chroniqués du même auteur:
Chanson pour Lya
Le trône de fer, intégrale 1
Le trône de fer, intégrale 2
Le trône de fer, intégrale 3
Le trône de fer, intégrale 4
Le trône de fer, Le bûcher d'un roi, volume 13
Le trône de fer, Les dragons de Meereen, volume 14
Le trône de fer, Une Danse avec les dragons, volume 15


mercredi 15 juillet 2015

"Tale of tales" de Matteo Garrone

tale of tales afficheL'histoire : Il était une fois trois royaumes voisins où dans de merveilleux châteaux régnaient rois et reines, princes et princesses : un roi fornicateur et libertin, un autre captivé par un étrange animal, une reine obsédée par son désir d'enfant... Sorciers et fées, monstres redoutables, ogre et vieilles lavandières, saltimbanques et courtisans sont les héros de cette libre interprétation des célèbres contes de Giambattista Basile.

La critique Nelfesque : Nous avions remarqué "Tale of tales" lors du dernier Festival de Cannes et attendions avec impatience sa sortie en salle (accessoirement nous priions très fort pour qu'il soit programmé chez nous). Nos voeux ont été exaucé puisque ce dernier est bien sorti chez nous et, cerise sur le gâteau, pendant la Fête du Cinéma !

"Tale of tales" est un film à part. Avec un rythme qui peut en perdre plus d'un, ce long métrage est d'une construction époustouflante. Chaque plan est léché, les couleurs sont omniprésentes, la bande son colle à la perfection à l'oeuvre, les acteurs sont bons, l'histoire est à tomber. Bref, "Tale of tales" est un petit bijou d'esthétisme et de poésie.

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Le spectateur navigue tour à tour dans trois histoires distinctes et suit les pas de trois rois. Le premier, le Roi de Selvascura, interprété par John C. Reilly, fait tout pour satisfaire sa femme, au désespoir d'avoir un jour un enfant, et met tout en oeuvre pour changer le cours du destin. Le Roi de Roccaforte, Vincent Cassel, est un roi obsédé par le sexe, forniquant partout et tout le temps. Enfin, le Roi d'Altomonte, Toby Jones, est pris de passion pour un insecte étrange qui a su captiver son regard et l'accompagne désormais dans son quotidien.

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La passion, l'obsession et le désir sont au coeur de ces trois contes médiévaux. Dans un monde fantastique où croyance et superstition sont omniprésentes, sorcières, monstres merveilleux, actions miraculeuses sont au rendez-vous pour le plus grand plaisir de nos yeux. Les avis sont très controversés concernant ce film mais je me range indubitablement dans le camp de ceux qui n'en pense que du bien et qui déplore le fait qu'il n'ait eu aucun prix à Cannes.

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"Tale of tales" ravira les amateurs de merveilleux et les spectateurs amateurs de contes mis en scène avec talent. Ne vous attendez pas à une histoire haletante, ici on prend le temps d'apprécier chaque instant. Chaque histoire étant passionnante, l'esthétique et la finesse de l'adaptation du "Pentamerone" de Giambattista Basile prend ici le pas sur le sensationnel. Une oeuvre à ne pas manquer sur grand écran.

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La critique de Mr K : 5,5/6. Encore une belle séance de cinéma avec ce dernier film vu dans le cadre de La Fête du cinéma. Place aujourd'hui au conte noir et cruel magnifiquement mis en image par le réalisateur de Gomorra. Rappelons que la matière première est un livre du XVIème siècle qui a inspiré plus tard les frères Grimm et Andersen, Le Conte des contes de Giambatista Basile étant composé de 50 contes que l'on pourrait qualifier de moraux et cruels. Il va falloir que je parte en quête de ce volume tant ce que j'ai pu en voir dans ce film m'a enthousiasmé.

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Trois contes sont ici étroitement emmêlés pendant les 2h10 de films, nous passons de l'un à l'autre alternativement. Une reine (Salma Hayek) ne pouvant pas avoir d'enfants va envoyer son époux à la mort pour recueillir le cœur encore palpitant d'un dragon des mers pour le consommer et ainsi tomber enceinte. Son fils Élias né (ainsi qu'un jumeau d'une mère différente!), elle devient possessive à l'extrême et ce dernier voudrait vivre de ses propres ailes. Un monarque libidineux (Vincent Cassel) entend une douce mélodie dans une ruelle donnant sur son château. La femme se dérobe à ses yeux et s'enferme dans sa maison. N'en pouvant plus de désir, il l'enjoint de lui ouvrir, ce qu'il ne sait pas c'est qu'il s'agit d'une vieillarde qui regrette sa jeunesse perdue vivant seule avec sa sœur. Commence une partie de cache cache mâtinée de magie qui finira bien mal. Dans le troisième volet, un roi égocentrique doit marier sa fille, il organise un concours qu'il croit impossible à gagner (je ne lèverai pas le mystère!) mais qui le sera tout de même par un ogre! La jeune fille doit alors partir avec son promis dans la montagne...

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On retrouve tous les éléments des contes dans ce film: des puissants pris dans les affres du désir et du nombrilisme, des créatures imaginaires patibulaires dont un dragon des mers très beau et un ogre des plus repoussants mais cependant touchant, de jeunes âmes en quête de liberté (Élias et Jonas, la princesse promise), de vieilles âmes torturées (les deux sœurs sont un modèle dans le genre), des châteaux plus extraordinaires les uns que les autres avec des intérieurs splendides, des paysages magnifiques entre plaines désertiques, forêts impénétrables constituées de roches pluri-millénaires et d'arbres impressionnants… Quel festin pour les yeux que ce métrage! La technique est parfaite, la beauté poussée à son paroxysme avec des contrastes de couleurs forts et un sens de l'image léché à l'extrême. Les costumes, les intérieurs sont aussi remarquables et complètent un tableau tout bonnement féerique. Le tout est accompagné par la superbe BO composée par Alexandre Desplat que je vais m'empresser d'acquérir tant elle m'a envoûté à l'image de ce film immersif à souhait.

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Les acteurs ne sont pas en reste avec une Salma Hayek rayonnante dans son rôle de mère aimante aux appétits dévorants, Vincent Cassel est lui impeccable dans son rôle de débauché en quête d'amour et Toby Jones apporte une belle légèreté dans son rôle de roi déconnecté de la réalité. Les autres membres du casting bien que moins reconnus sont parfaits et donnent une cohérence à cet ensemble baroque et gothique qui explore la facette noire de l'esprit humain. On côtoie ici l'horreur (n'amenez pas vos jeunes enfants!), le fantastique et la réalité la plus crûe. Le mélange est détonnant et efficace à souhait. Je me contente d'un 5,5/6 car j'ai trouvé juste que quelques scènes d'action manquait un peu de rythme (l’épisode du dragon des mers, celui de la chauve-souris notamment) mais honnêtement on passe un moment très agréable et rare. À voir absolument pour tous les amateurs du genre!

samedi 23 mai 2015

"Brigade des crimes imaginaires et autres histoires fantastiques et déglinguées" de Daniel Nayeri

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L'histoire: Et si la réalité virtuelle détrônait la vie réelle, alimentant les moindres désirs des internautes au prix d’une destruction irrémédiable? Et si une singulière brigade de flics new-yorkais était capable d’empêcher les mauvais souhaits de se produire? Et si dans une ferme étrange où sont cultivés des jouets, de terrifiants homoncules cherchaient à voler le secret de la vie? Et si la Mort elle-même était le témoin de la rencontre fatale d’une belle au bois dormant et de son prince? Naviguant dans un monde fantastique aux références multiples — Matrix, Minority report, Inception ou encore Toy Story et The Watchmen - , mettant en scène une faune étrange, ce livre inclassable et jubilatoire pousse la fiction dans ses retranchements pour explorer un monde où tout est possible… même le pire.

La critique de Mr K: Nouveau coup de poker de lecteur avec ce recueil, Brigade des crimes imaginaires et autre histoires fantastiques et déglinguées, rassemblant quatre nouvelles transgenres d'environ 90 pages chacune qui invitent à l'évasion hors norme entre SF, fantastique et même conte de fée. C'est le premier ouvrage d'un auteur plutôt apprécié outre-manche, Daniel Nayeri réfugié d'origine iranienne a été tour à tour pâtissier puis bibliothécaire. Brigades des crimes imaginaires s’inscrit dans la mouvance young-adulte mais il va à mes yeux bien au-delà du simple divertissement et propose une originalité et une fraîcheur qui fait du bien dans la masse éditoriale parfois insipide.

On commence avec la nouvelle éponyme Brigade des crimes imaginaires à l'ambiance polar-fantasy-SF! Oui oui, vous avez bien lu! Une mystérieuse organisation constituée d'êtres fantastiques (djinn, fées, gnomes et autres) pourchasse des vœux qui prennent corps. Ainsi, un jeune garçon puni de dîner par ses parents souhaite la mort de ses derniers. Son double se met alors en quête de vengeance! Nos héros vont devoir mener l'enquête, dénouer une falsification d'identité et découvrir la vérité cachée de l'existence de l'un des leurs. C'est efficace et drôle, la langue est ici alerte et délurée (Même multipliée par sept, comme on le fait avec les années de vie des chiens, la température n'aurait toujours pas été en âge de passer son permis -page 89-). Un bon moment donc, du suspens, de l'humour et l'impression de lire quelque chose qu'on n'a jamais lu auparavant. Belle petite claque!

Dans Duel à Toy farm, on suit les pas de Sunny, un épouvantail chargé de garder l’œil sur la ferme à jouets d'un mystérieux fermier invisible. L'endroit est calme et la douceur de vivre incomparable. Des champs sortent des tracteurs et des trains électriques, les poules mécaniques coursent les vers de terre et Toutou (le chien mécanique) est un compagnon en or. Et puis, il y a Dot la fille du fermier au charme et au caractère bien trempé. Tout ce petit monde va se voir bousculer par l'arrivée d'un étrange vieil homme du nom de Sobrino qui souhaite se faire embaucher. La jalousie apparaît dans le cœur de Sunny mais il va devoir bientôt affronter bien pire que ce magicien en goguette. Une menace terrible pèse sur la ferme! Là encore, l'auteur crée un monde original qui fait irrémédiablement penser à un mix improbable du Magicien d'Oz et de Toy Story. La langue reste toujours aussi inventive et malgré une ligne de mire classique, on se prend d'affection pour les personnages et on ne peut que lire d'une traite cette nouvelle sympathique dont le seul défaut est une fin très abrupte.

Notre Dame des traîtres est la nouvelle la plus sombre de l'ensemble. Dans un futur peut-être pas si lointain que cela, un groupe de résistants combat une multinationale qui va recréer le monde dans une semaine en mêlant réel et virtuel grâce à une révolution technologique sans précédent. D'un chapitre à l'autre, on passe des uns aux autres, l'auteur en profitant au passage pour nous brosser le portrait d'un monde froid et impersonnel où les réseaux sociaux règnent en maître et où les geeks ne sont que de pauvres pantins manipulés par leurs désirs de jouissance immédiate. On retrouve ici une ambiance paranoïaque à la K. Dick et un monde foisonnant de non-dits à la Matrix. Pas moralisatrice pour un sou, cette histoire montre bien les limites de la course à la technologie et au plaisir permanent. De belles pages, moins délirantes mais d'une redoutable percussion. C'est un peu groggy et inquiet que l'on ressort de cette nouvelle. Une belle réussite en tout cas!

Coco et Cloclo change de registre. Il faut dire que le narrateur n'est pas n'importe qui, il s'agit ni plus ni moins que de la Mort elle-même. Elle nous raconte ici une histoire à la Roméo et Juliette ou l'amour impossible entre deux êtres ayant deux pères artisans d'art s'affrontant depuis des décennies. Amour, drame, conflit de famille tout cela s'accompagne de tranches de vie de la Mort elle-même qui s'avère gaga avec son lapin nain avec qui elle joue à cache-chou et à qui elle tricote des lainages! On nage en plein délire et on rit beaucoup. Vos zygomatiques ne résisteront pas et franchement, ça faisait un bail que je n'avais pas autant souri en lisant! On mélange donc tragédie romanesque et détournement allègre de contes de fée, un pur bonheur pour les amateurs de textes décalés et de pastiches! La Mort se livre sans détour et avec un sens de l'autodérision certain: C'était une erreur répandue, dans l'Europe de l'ancien temps, de croire qu'il suffisait d'un bisou pour sauter hors de la tombe, bref que j'étais une mauviette. Risible, je sais, et pourtant c'était ainsi -page 336-.

Au final, on passe un très bon moment entre originalité, détournement de figures et genres majeurs de la littérature et un plaisir de lecture intense. Un petit bonheur que je vous invite à découvrir vite… très vite!

mardi 4 février 2014

"Contes de la Mort et de l'Au-Delà" de Dominique Camus

contes-mort-lau-dela-dominique-camus-editions-L-aGHpFPL'histoire: Comment savoir que notre dernière heure est venue?
Que se passe-t-il lorsque paraît la silhouette de l'Ankou?
Qu'advient-il de nous dans ces lieux de séjour éternel que sont l'Enfer et le Paradis? Pouvons-nous choisir entre l'un et l'autre?

La critique de Mr K: Un bon retour aux sources de mon goût immodéré pour les légendes anciennes avec ce très bel ouvrage qui m'a été offert à mon anniversaire par une amie. Ouais je sais, j'ai de la chance d'avoir des amies pareilles! Merci Miss C! Au collège, j'avais découvert l'univers unique et macabre d'Anatole Le Braz, auteur phare en matière de légendes bretonnes à travers son ouvrage de référence La Légende de la Mort. Les légendes bretonnes ne sont pas réputées pour être des plus gaies mais c'est pour mieux accompagner les veillées d'hiver au coin du feu! Accrochez-vous à vos chausses, préparez-vous à un voyage au pays de l'Ankou!

L'Ankou chez nous est l'ouvrier de la Mort ni plus ni moins. Un vieil homme (ou un squelette grimaçant selon....) au large chapeau, habillé comme les anciens, errant dans la lande sur sa vieille charrette rouillée que l'on entend à des lieux à la ronde. Bien évidemment, il est fortement déconseillé de le croiser en chemin car il se pourrait que ce soit votre dernier voyage. Nombre de récits de ce livre vous conteront les malheurs de personnes l'ayant rencontré à la mauvaise heure ou ayant même travaillé pour lui après les heures chrétiennes: à ce sujet, L'Histoire du forgeron est remarquable, quelle idée de réparer la faux inversée d'un étrange inconnu passé la messe de Minuit! Vous croiserez aussi quelques intersignes de la mort, ces signes qui s'ils sont bien lus vous annoncent votre mort ou du moins, le temps qu'il vous reste à vivre sur Terre! Au détour d'un récit vous croiserez même l'Anaon, le fleuve des âmes perdues. Autant d'histoires qui vous feront froid dans le dos et vous immergeront dans l'imaginaire si macabre des légendes bretonnes d'autrefois!

En plus du folklore bien breton, beaucoup de récits mettent en avant le clergé et la foi catholique qui avait (a encore?) comme vous le savez sûrement, une influence très forte dans notre belle région. Terre évangélisée très tôt, au détriment des vieilles croyances dites païennes (rites druidiques et animistes divers), les légendes bretonnes font souvent la part belle au Diable et au Bon Dieu. Très souvent les humains soumis à la tentation du Malin doivent faire des choix les menant soit au Paradis soit en Enfer. Quelques histoires présentes dans cet ouvrage vous raconteront ses dilemmes à la fois cruels et formateurs. Et oui! N'oublions jamais que les histoires et mythes sont avant tous des vecteurs pour inculquer des leçons de morales à nos chères têtes blondes! Si en plus, on pouvait évangéliser au passage les bougres païens, on faisait d'une pierre deux coups! Sic.

Au final, j'ai passé un très bon moment devant ces vieux récits emprunts de noirceur et de mélancolie. Sûr que ça ne respire pas la joie de vivre mais il se dégage un doux parfum de nostalgie d'une époque perdue où le quotidien, la crainte de la Mort et le merveilleux se côtoyaient. Une époque où le mot transmission, les valeurs de partage et de solidarité n'étaient pas vains ou vidés de toute leur substance. Bon, il n'y avait pas l'adsl ou face de bouc je vous l'accorde... mais cette tradition des veillées bretonnes à quelque chose d'intemporel et de fascinant. On lirait ces histoires aux jeunes gens d'aujourd'hui qu'on nous accuserait de vouloir les traumatiser alors qu'on est capable de leur acheter le dernier GTA... Triste monde tragique.

Cette lecture est un voyage à nul autre pareil au cœur des vieilles croyances d'une terre pluri-séculaire à la culture toujours aussi vivace mais aussi par moment un beau témoignage sur les us et coutumes des pays bretons, une plongée dans les classes populaires superstitieuses et gardiennes des traditions ancestrales. Laissez-vous bercer par votre attirance pour le côté obscur et laissez l'Ankou vous montrer le chemin... Vous n'en reviendrez pas! Héhé!

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dimanche 1 décembre 2013

"Imaginaerum" de Stobe Harju

Imaginaerum_afficheL'histoire: Tom, un compositeur âgé et sénile, imagine un monde dans lequel il est toujours un jeune garçon. Alors qu'il est endormi, il voyage dans son passé où ses anciens rêves se mélangent au monde imaginaire fantastique et musical du jeune garçon. Gem, la fille du compositeur, tente de recréer les liens qui l'unissaient auparavant à son père en bonne santé, mais ses tentatives sont compromises par la santé déclinante de son père.

La critique Nelfesque: Lors de notre passage aux Utopiales cette année, nous avions noté sur le programme la projection d'"Imaginaerum". C'était une première ciné au festival pour nous puisque lors de notre première édition en 2011, nous n'avions pas eu le temps de nous pencher sur cette facette ci du festival.

Malheureusement pour vous, autant vous le dire tout de suite, nous risquons de vous donner envie avec nos critiques pour ce film qui hélas ne sortira pas en salle en France... Et oui, c'est ainsi, il faudra vous pencher sur les DTV (direct to video) qui loin de proposer des bouses à tous les coups renferment parfois quelques pépites jamais achetées par les distributeurs pour être passées en salle. C'était donc l'occasion de voir l'unique projection française en salle d'"Imaginaerum". Nous n'allions pas bouder notre plaisir!

Visuellement, ce film est vraiment très beau. Nous sommes ici entre rêve et réalité, dans un monde fantasmé à la fois hypnotique et inquiétant. Loin des univers colorés, l'ensemble du long métrage se déroule dans une obscurité permanente qui entraine le spectateur dans une aventure entre trip sous substances et peurs enfantines. La scène où le jeune Tom voyage sur le dos du bonhomme de neige est tout bonnement superbe. Visuellement 20/20. Rien à redire.

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J'ai retrouvé ici quelques aspects des grands films de contes initiatiques cultes, comme l'inégalable "L'Histoire sans fin" (THE film de mon enfance). Tout est ici réuni: un enfant, un monde inconnu, une bonne dose de fantastique, la peur de rester à jamais coincer dans ce monde... Rien de nouveau sous le soleil dans le fond sauf la dimension "perchée" de certaines scènes, telles que celle avec les soldats de plomb par exemple ou le concert de Nightwish dans un Magic Mirror d'un autre monde.

Le film est court (1h20) et j'avoue avoir eu du mal à rentrer totalement dans l'histoire. Il m'a manqué un je ne sais quoi qui fait que je ne sais pas vraiment si j'ai aimé ce film ou non. Je l'ai trouvé sympa mais il me manque quelque chose, un approfondissement des choses, des scènes plus marquantes supplémentaires... Une sensation d'avoir touché du doigt un moment éblouissant mais de n'en avoir effleuré que le contours...

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A la fin de la projection, nous avions la possibilité de noter ce film qui faisait partie de la sélection Utopiales pour la compétition internationale. A ce titre, d'ailleurs, nous étions comme deux gosses en constatant que MONSIEUR Jan Kounen ("Dobermann", "Blueberry", "99 francs" quand même !) avait pris place quelques rangées derrière nous, étant membre du jury du Prix. Au moment du vote, je ne savais pas vraiment quoi dire... Visuel top, musique métal (bon Nightwish, ce n'est pas forcément ce que je préfère dans ce genre mais tout de même, c'est notable), bon jeu d'acteurs mais histoire à laquelle il manque un petit quelques chose pour moi et finalement assez classique si ce n'est dans sa forme au moins dans son fond.

Quand les lumières de la salle se sont rallumées, j'ai retrouvé un Mr K complètement conquis pour sa part. Comme quoi, on n'a pas forcément toujours les mêmes avis. Je lui laisse maintenant la parole...

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La critique de Mr K: 6/6. Nous avons passé une très belle journée au festival des Utopiales de Nantes et ce film a grandement contribué à la réussite de cette incursion en terre SF. Nelfe m'avait montré la bande annonce quelques jours auparavant et j'avais été frappé par les images fournies entre rêve et réalité d'un univers qui semblait complètement onirique et loin des sentiers battus. Puis mon coeur métalleux se réjouissait de voir porter à l'écran l'imagination débridée des membres du groupe Nighwish qui, même s'il n'est pas vraiment ma tasse de thé (trop mièvre en concert), est tout de même composé de musiciens de talents et puis la chanteuse est trop... mais je m'égare!

Un vieux musicien - Bill - est à l'article de la mort et il va traverser les différents âges de son existence passée, se remémorer des souvenirs que son esprit améliore ou détériore au hasard des rencontres qu'il y fait. Freudien à souhait, ce métrage met en image le conflit père-fils, le manque d'amour parents/enfants qui a des conséquences sur les générations qui suivent. Ainsi, Gem la fille de Bill, se désintéresse dans un premier temps de la mort imminente de son géniteur. Peu à peu, la carapace va se briser et elle va essayer de découvrir tout ce que son père a essayé de lui dire sans les mots, tant il était avare en terme de marques d'affection. Attention, sortez les mouchoirs, j'ai chialé comme une madeleine en fin de métrage... Pfff, rien qu'en y pensant une douce mélancolie m'envahit tant j'ai trouvé cette histoire à la fois universelle, merveilleusement traitée et d'une beauté mortifère.

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Difficile de résumer l'intrigue tant elle est complexe et non linéaire, attendez-vous simplement à un film hors-norme, complètement barré et peuplé de visions dantesques: le bonhomme de neige qui vient chercher le jeune Bill pour le mener à son destin au comportement aussi étrange qu'inquiétant, des montagnes russes suspendues dans le ciel où se déroule une course poursuite faramineuse, des soldats napoléoniens parlant anglais avec un accent bien de chez nous, un cirque peuplé de clowns très inquiétants, une pièce où plafond et sol s'intervertissent, autant de délires visuels qui baladent le spectateur à travers des visions dignes parfois de The Wall d'Alan Parker. La technique est parfaite d'ailleurs et met en valeur les personnages et l'histoire. La musique de Nightwish se fait ici mélancolique, douce et très plaisante à l'oreille. N'ayez donc pas peur si vous n'êtes pas amateurs de métal!

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J'ai clairement pris une claque en allant voir ce film. Le sujet me touche particulièrement et me renvoie sans doute à des questionnements intérieurs qui me turlupinent encore aujourd'hui. Le fond est donc d'une finesse et d'une richesse extrême, le tout servi dans un écrin de toute beauté. Véritable petit bijou, sachez que vous avez très peu de chance de le voir dans les salles françaises car il n'a trouvé aucun distributeur pour sa diffusion chez nous. Inclassable, pas vraiment pour les enfants, et alambiqué dans son déroulé, personne ne s'est risqué à tenter le coup. Dommage car leur manque de courage et sans doute de sensibilité vont priver le grand public d'un film hors norme et marquant. Gageons qu'il ait un succès certain quand il sortira en DTV (Direct to video).

Un petit chef d'œuvre du nord que je vous recommande chaudement.

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vendredi 24 mai 2013

"L'Eternel" de Joann Sfar

EternelL'histoire: "Les vampires, ça n’existe pas.
La psychanalyse, ça ne marche pas.
On était vraiment faits pour se rencontrer."

La critique Nelfesque: J'aime beaucoup Joann Sfar, que ce soit en bande dessinée (avec entre autres l'incontournable "Chat du Rabbin") ou en film (THE claque avec "Gainsbourg, vie héroïque"). "L'Eternel" est son premier roman. Autant le dire tout de suite: "Vivement les autres!!!".

Comme je l'ai si finement laissé entrevoir, j'ai vraiment été très enthousiaste à la lecture de ce roman et celle ci étant encore fraîche, je vais essayer de ne pas trop me laisser porter par mon engouement dans ce billet. Ca va être dur!

Tout commence avec l'histoire de 2 frères, Ionas et Caïn, partis à la guerre. Résolument différents dans leur façon d'être et de voir la vie, suite à une attaque ennemie, ils vont chacun avoir un destin bien particulier. L'un, coureur de jupons, va devoir épouser la promise de son défunt frère, l'autre va devenir "éternel". C'est ce dernier, Ionas, que le lecteur va suivre sur plusieurs centaines d'années. Désarçonné, il va devoir apprendre à "vivre" sa nouvelle condition. Qu'est-il vraiment? Que va devenir son quotidien? Comment va-t-il faire le deuil de sa vie passée? Sera-t-il seul jusqu'à la fin des temps?

Dès les premières pages, on reconnait bien la patte de Sfar, nous entrainant entre rêve et réalité, entre conte noir et monde actuel... Le lecteur est trimballé dans un univers de fiction très rythmé et visuel. Au fur et à mesure de la lecture, des tas d'images défilent dans sa tête. M'est avis qu'il pourrait y avoir une adaptation de ce roman. Par Sfar himself, là ça serait le pied!

En distillant son humour décalé à la fois tendre et cru (mais jamais vulgaire), il fait de son histoire de créatures fantastiques un monde foisonnant où chaque personnage a son intérêt propre et auprès duquel le lecteur aime déambuler. Vampires, loups-garous, mandragores, hommes-poissons et savants fous hantent gentiment ses pages. Attention tout de même, "L'Eternel" est loin d'être un livre pour enfants! Les personnages sont drôles mais leur nature reste sombre et certaines de leurs idées ou certains actes peuvent être considérés comme violents. Ca charcute sévère par moment et c'est ce côté jusqu'au-boutiste, cette fidélité de l'auteur à lui-même, qui ont su me charmer.

On retrouve des thèmes chers à Joann Sfar tels que la judaïté. Ionas, avant d'être vampire, était (et demeurera) juif. S'en suivent des cas de conscience, des questionnements et toute une Histoire qu'il partage avec Rebecka, sa psychanalyste dans la seconde partie du roman (oui parce que les vampires peuvent suivre une thérapie... si si...). On retrouve aussi tout l'univers fantastique qu'il chérit et certains se lasseront peut être de retrouver ses formules habituelles. A mon sens, le roman est pour lui un nouveau support qui laisse à chaque lecteur la liberté de se créer sa propre image de l'histoire proposée et ici plus que dans la BD ou le ciné, son imaginaire est mis à contribution. C'est par les mots cette fois ci que Sfar doit convaincre et, bien qu'assez surprise au départ par son écriture, je dois dire qu'au final j'ai été assez conquise. Alors c'est sûr, Sfar n'est pas à l'Académie Française, ce n'est pas un grand écrivain mais il a sû me faire voyager et me scotcher pendant 500 pages et je ne lui en demandais pas plus.

"L'Eternel" n'est pas un roman bit-lit, même si on y parle d'amour aux détours des pages. Ce n'est pas non plus ni un roman horrifique ni une parodie malgré l'humour bien présent ici. Sfar a sû nous livrer un roman ovni aux frontières de tous ces genres sans pour autant rentrer dans une catégorie bien définie. Peut être que "conte fantastique pour adultes" serait le plus approprié. En tout cas, ce fut une belle surprise pour moi!

Sfar est décidément un artiste qui fait de tout ce qu'il touche une oeuvre de grand talent. Je vous le recommande donc chaudement (mais ça je crois que vous l'aviez déjà compris).

Ce livre a été lu dans le cadre de ma participation à la découverte d'ouvrages du printemps avec Entrée Livre. Les critiques de mes compagnons de Comité de Lecture ainsi que d'autres avis sont à retrouvés sur la fiche consacrée sur Entrée Livre.