vendredi 3 février 2017

"Moi, Daniel Blake" de Ken Loach

Daniel Blake afficheL'histoire : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l'obligation d'une recherche d'emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au "job center", Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d'accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider...

La critique Nelfesque : "Moi, Daniel Blake" est un film que j'avais très envie de voir depuis la dernière édition du Festival de Cannes où il a remporté la Palme d'Or. Mais voilà, on ne fait pas toujours ce que l'on veut et lors de sa diffusion en octobre dernier, je n'ai pas pu y aller. C'est maintenant chose faite grâce au Festival Télérama qui permet chaque année d'aller à la repêche (ça me rajeunit !) à tout petit prix. C'est seule que je me suis dirigée vers notre salle obscure, Mr K n'étant pas friand de ce type de films...

Daniel Blake 4

... Et ça peut se comprendre tant le cinéma de Ken Loach s'inscrit dans le présent et dans le cinéma dit social, dont "Moi, Daniel Blake" est un parfait exemple. Ici, on ne va pas vraiment au cinéma pour se changer les idées et pour passer un bon moment de détente joyeuse. Ah ça non ! Ken Loach nous plonge dans la société contemporaine, sans bouée de sauvetage et n'hésite pas parfois à nous mettre la tête sous l'eau.

On suit ici Daniel Blake qui, quasi soixantenaire, ne peut plus travailler suite à un accident cardiaque sur un chantier. Ironie de l'histoire, le Job Center (équivalent du Pôle Emploi britannique) l'oblige à prouver qu'il est en recherche d'emploi pour lui verser les indemnités auxquelles il a droit. Du travail, de l'argent à la fin du mois. Plus de travail, place à la galère administrative et aux situations kafkaïennes qui vont avec. C'est au Job Center qu'il rencontre un jour Katie, mère célibataire de deux enfants qui arrivant en retard à son RDV avec son "conseiller", suite à un problème de bus, voit ses versements d'indemnités suspendus et menacée de radiation.

Daniel Blake 3

"Moi, Daniel Blake" fait l'état des lieux de ce qu'est la couverture sociale actuelle en Angleterre. Situations ubuesques, technocratie, déshumanisation, ce film fait mal au coeur et met le spectateur en situation de malaise entre indignation, tristesse et résignation. Les vies de Daniel et Katie sont totalement bousculées par leurs problèmes de travail, de santé et d'argent. Malgré tout, ils vont se soutenir, avec le peu qu'ils ont et faire en sorte que la vie soit un peu moins difficile (toute proportion gardée).

Certaines scènes sont effroyables et nous tombent dessus comme des coups de massue. Je pense notamment à celle où Katie doit se rendre avec ses enfants à la Banque Alimentaire. Un moment éprouvant où honte, désarroi et abattement envahissent le personnage devant les yeux inquiets de ses enfants. Cette scène m'a littéralement prise à la gorge. Comment la misère sociale peut toucher tout le monde, combien il est difficile de garder la tête haute lorsque les obstacles sont si élevés... Impossible de rester insensible aux trajectoires de vie que "Moi, Daniel Blake" nous donne à voir.

Daniel Blake 2

Certains diront que cette force de dénonciation est aussi une faiblesse, celle de tomber dans le misérabilisme. Chacun peut être tenté de penser qu'il est plus facile de plaindre que de se relever. Mais après avoir vu ce film, comment ne pas être convaincu que les personnes touchées par la pauvreté pour x raisons ne cherchent pas à s'en sortir par tous les moyens ? Comment ne pas voir le parcours du combattant qu'ils doivent arpenter ? Débrouille, entraide et surtout bienveillance entourent ce film. Daniel devient le grand-père que les enfants de Katie n'ont jamais eu, Katie trouve une aide précieuse en Daniel et ce dernier, une raison de vivre et d'être utile.

Daniel Blake 1

"Moi, Daniel Blake" est un très joli film qui montre que la vie est dure, que tout est fait pour la rendre encore plus compliquée parfois mais qu'ensemble, avec des petites choses et une bonne dose de solidarité, nous pouvons améliorer un peu l'ordinaire. Ce n'est pas la panacée mais ça met du baume au coeur dans un quotidien parfois très gris pour certains. Une bouffée d'oxygène salvatrice et indispensable. Les petits bonheurs de chaque instant, la simple présence, l'attention portée viennent contrebalancer l'aspect rude du film. C'est la première fois que je vis une séance de cinéma, hors avant-première, qui se termine sur un générique silencieux sous les applaudissements de spectateurs émus dans la salle. Tous ont applaudi tous les Daniel Blake pour ce qu'ils étaient, sont et seront : des hommes debout.

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samedi 28 janvier 2017

"Nulle et Grande Gueule" de Joyce Carol Oates

Nulle et grande gueule - OatesL'histoire : Elle, c'est Ursula.
Parce qu'elle est grande, très grande, mal dans sa peau, Ursula se surnomme elle-même la Nulle. C'est pourtant, à seize ans, une belle fille, intelligente et d'une volonté peu commune. Solitaire, indépendante, elle ne ressemble pas aux autres.
Lui, c'est Matt.
Doué, drôle, c'est un garçon brillant, apprécié de tous. Il aime faire rire, il parle haut et fort. Trop parfois. Le jour où il a menacé de poser une bombe au lycée, Matt plaisantait. Mais les événements s'enchaînent, prenant une tournure de plus en plus dramatique : soupçonné, accusé, isolé, il voit sa vie devenir peu à peu un enfer. Seule Ursula ne cède pas à la rumeur...

La critique Nelfesque : Joyce Carol Oates et une auteure que j'aime beaucoup. La femme a eu des propos assez incompréhensibles lors des attentats de Charlie Hebdo et j'ai bien failli la boycotter pour le restant de ma vie de lectrice mais je sais aussi faire la part des choses et dissocier le travail d'un artiste en général et ce qu'il a pu faire ou penser dans sa vie privée (suivez mon regard du côté de Polanski avec son renoncement récent à présider les Césars...). Bref, pour vous la faire courte, je n'ai pas pu rester très longtemps éloignée des ouvrages de Oates et j'ai eu très envie de commencer l'année avec un de ses romans. Parce qu'elle a une plume singulière et qu'elle sait me bousculer comme peu d'auteurs savent le faire (et j'aime me faire bousculer (littérairement parlant soyons clair (hum))).

J. C. Oates est du genre prolifique et a publié énormément d'ouvrages (une bonne soixantaine). Il y a donc le choix dans sa bibliographie et autant j'ai lu de véritables chefs d'oeuvre chez elle ("Au commencement était la vie" pour n'en citer qu'un), autant j'en ai lu des plus dispensables selon moi ("Confessions d'un gang de filles" par exemple n'est pas du même niveau). "Nulle et Grande Gueule" se situe en bonne place même si l'auteure en garde ici sous le pied. Pour autant, c'est un bon compromis pour qui veut découvrir sa plume sans tomber dans le trop glauque (parce que l'auteure peut atteindre des sommets de malaise dans certaines de ses oeuvres (ce que pour ma part j'aime vraiment beaucoup chez elle)).

Dans cet ouvrage, Oates s'attaque au mal-être adolescent et à ce microcosme qu'est l'école. En ce lieu, où les adolescents passent la plupart de leur temps, se constituent les amitiés qui peuvent durer toute une vie, naissent les premiers amours et se forge la psychologie de ces adultes en devenir. Comment se perçoivent-ils ? Comment font-ils face aux vents contraires et aux difficultés ? A un âge où le regard que portent les autres sur soi est très important, comment sauver les apparences, gérer ses propres peurs et aller de l'avant ?

Ursula et Matt fréquentent la même école mais ne se connaissent pas. Pourtant, le jour où Matt, garçon drôle, brillant et en vogue, se voit accusé d'une chose qu'il n'a pas commise, ses proches lui tournent le dos. Seule Ursula va prendre sa défense, ne pas se laisser convaincre par les autres élèves et se montrer forte pour deux, elle qui d'ordinaire manque tellement de confiance en elle.

Sous chaque mot, l'angoisse est palpable. Le lecteur, déjà au fait de la plume de l'auteure, craint à chaque minute que la situation ne dérape. Ici, Oates est plus mesurée, moins sombre que dans d'autres de ses romans mais pour autant, elle ne ménage pas ses lecteurs, leur assénant situations borderline sur situations borderline. Paranoïa, médisance, agressions, tentative de suicide, vengeance : les personnages sont confrontés à des situations extrêmes et éprouvantes. Entre euphorie et abattement, il n'y a pas de juste milieu et Oates retranscrit admirablement ici l'adolescence dans tout ce qu'elle peut avoir de fort et de désespéré dans ses comportements et ses relations aux autres.

Encore une fois, difficile de lâcher ce roman avant la dernière page. Avec "Nulle et Grande Gueule", le lecteur est pris en otage et son côté voyeur est plus que jamais sollicité. Jusqu'où une blague, lancée à table entre deux plats, peut-elle conduire un adolescent déçu par ses proches et raillé de tous ? Jusqu'où la méchanceté et la lâcheté peut mener les hommes lorsqu'ils sont en groupe ? Je recommande cet opus à qui s'intéresse à la psychologie et celle des jeunes en particulier. Pour découvrir l'auteure également, ce roman est parfait.

Egalement lu et chroniqué de la même auteure au Capharnaüm éclairé :
- "Confessions d'un gang de filles"
"Au commencement était la vie"
- "Délicieuses pourritures"

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vendredi 27 janvier 2017

"Paterson" de Jim Jarmusch

Paterson affiche

L'histoire : Paterson vit à Paterson, New Jersey, cette ville des poètes, de William Carlos Williams à Allen Ginsberg, aujourd’hui en décrépitude. Chauffeur de bus d’une trentaine d’années, il mène une vie réglée aux côtés de Laura, qui multiplie projets et expériences avec enthousiasme et de Marvin, bouledogue anglais. Chaque jour, Paterson écrit des poèmes sur un carnet secret qui ne le quitte pas...

La critique Nelfesque : Drôle de film que ce "Paterson"... Entre beauté des plans et vacuité du propos, il m'a laissée quelque peu sur ma faim...

Visuellement, "Paterson" est soigné et immersif et certains plans sont de toute beauté. En plaçant sa caméra au plus près des personnages, Jim Jarmusch nous plonge dans leurs états d'esprit. Ambiance contemplative, nous sommes ici spectateur de la vie de Paterson, comme il est lui-même spectateur de la sienne tant le personnage est indolent.

Pendant 2h, Paterson se regarde descendre la rue pour aller travailler, conduire son bus, manger, aller dans le sens de sa compagne, promener son chien, boire une bière au bar... Et pendant ce temps là, on baille...

Paterson 1

Mais Paterson est un artiste, du moins c'est ce que pense sa copine et ce qu'il s'imagine. Tous les jours, il consigne dans son carnet des poèmes sur son quotidien. De son petit dej' à la boite d'allumettes de la cuisine, tout y passe. Il faut adhérer à ce genre de poésie pour vraiment apprécier le film. Ce n'est pas mon cas et c'est de là, je pense que vient mon manque d'intérêt pour "Paterson". Voir quelqu'un se regarder le nombril et faire des vers sans rimes à la gloire de son radio-réveil, perso, ça me passe complètement au dessus de la tête (bon, ok, je sais, pour le coup j'avoue ne pas être très objective).

Paterson 4

Paterson vit à Paterson, ville de poètes connus, et par là même sent le poids de la "tradition" locale peser sur ses épaules. Il écrit ses poèmes pour lui seul, dans un carnet personnel que personne ne lit jamais. Il ne compte pas en faire son métier, freine des quatre fers lorsqu'on lui soumet l'idée d'envoyer ses textes à une maison d'édition. C'est son petit plaisir, son besoin vital pour affronter son quotidien terne et vide. Sa copine fantasque est complètement différente, s'éparpille dans tous les sens et finalement ne va pas plus loin que lui. Comme si la ville de Paterson était un aspirateur à velléités créatrices mais où chacun erre sans but.

C'est donc toute désoeuvrée que j'ai quitté la séance de "Paterson", sans avoir vraiment l'impression d'être passée à côté de ce film mais avec le sentiment d'avoir perdu 2h de ma vie devant un long métrage creux qui ne m'a pas du tout touché et qui ne m'a rien apporté. Il y a un petit côté asiatique dans ce film, dans le sens où tout est contenu, où rien ne dépasse des bords et où l'excès de sentiments et de réactions n'a pas sa place. Le genre de film qui me laisse un sentiment de malaise et d'étouffement. Vous allez voir que ce n'est pas du tout le cas pour Mr K...

Paterson 6

La critique de Mr K : 6/6. Une belle claque cinématographique de janvier après ma déception de Rogue one. Pour le coup, on ne peut pas faire plus différent que ces deux films !

On suit une semaine de la vie de Paterson, un conducteur de bus de la ville portant son nom où il est né et a grandi. À ses heures perdues, il aime écrire des poèmes dans son carnet secret qui l’accompagne où qu’il aille. Il partage sa vie avec Laura, une jeune femme fantasque qui multiplie les projets, rayonne de vie et un bouledogue anglais nommé Marvin aussi taciturne que farceur à sa façon. Le réalisateur nous invite à suivre une semaine d’existence de Paterson entre son travail, ses moments d’intimité en famille et ses promenades du soir en sortant Marvin.

Paterson 5

Passez votre chemin si vous les aimez les films virevoltants aux multiples rebondissements, le dernier Jarmusch s’apparente plus à une œuvre japonisante dans sa manière d’être développée. Le rythme est lancinant, très très lent, l’attention du spectateur étant concentré sur la splendeur du métrage avec des plans de toute beauté, une musique hypnotisante et une répétition des journées qui laisse peu de place à d’éventuels événements. Plus que la vie de Paterson en elle-même, c’est plus le contexte, ce qui l’entoure et nourrit ses poésies qui sont le sujet du film : les discussions des passagers du bus, le bruit de la cascade de Paterson (attraction touristique de la ville), les rues embouteillées, un écureuil qui traverse la route, la vie nocturne dans un bar (dont un couple déchiré hilarant) et toutes une série de mini événements qui donnent à voir une ville américaine en crise mais qui essaie de survivre malgré tout.

Les personnages dans cet écrin très bien ficelé ressortent nettement du lot entre un Paterson limite neurasthénique à la sensibilité à fleur de peau et qui égraine les mots comme autant de témoignages de sa réelle vision du monde, Laura qui est bien cintrée dans son genre, obnubilée par les motifs noirs et blancs de ses cupcakes, de la déco de la maison en passant par une guitare qu’elle vient d’acquérir. Tous les éléments sont ponctués par les phases d’assoupissement et les grognements de Marvin qui n’est pas loin d’être la star du film. Les acteurs à tous les niveaux sont très justes dans leurs registres et donnent une densité incroyable aux rapports humains et chaque mot / geste / ou intention est perceptible et apporte sa pierre à l’édifice de cette fable poétique plus complexe qu’elle n’y parait.

Paterson 2

Car la poésie transpire de partout dans ce film de deux heures. Il y a les mots de Paterson, les influences qui le nourrissent entre paysages et activités humaines, les références littéraires d’une ville qui a connu un certain nombre de poètes reconnus outre atlantique. Loin d’être la poésie ultra-codifiée et versifiée, les textes récités au cours du film sont de la pure souche US avec une poésie du quotidien où il peut être question de prunes au frigidaire, de la boite d’allumettes du foyer ou encore d’une cascade de cheveux tombant sur les épaules d’une femme. C’est parfois déroutant mais assez inspirant pour faire décoller le film malgré finalement un scénario où il n’y a presque pas de rebondissements.

On se laisse conduire tranquillement par un Jim Jarmusch au sommet de sa forme en terme de technique, chaque plan ou travelling est une petite merveille et les pistes de lecture sont multiples. Ode à la vie tranquille, au calme, à l’introspection (le héros n’a pas de portable), Paterson est d’une délicatesse inouïe et nous invite à partager une vison zen et apaisée de l’existence malgré les aléas qui peuvent nous atteindre. Tout bonnement lumineux !

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lundi 23 janvier 2017

"Aveu de faiblesses" de Frédéric Viguier

aveu de faiblessesL'histoire : "Je suis laid, depuis le début. On me dit que je ressemble à ma mère, qu’on a le même nez. Mais ma mère, je la trouve belle."

Dans un univers glaçant et sombre, qui emprunte tout à la fois au cinéma radical de Bruno Dumont et au roman social, à ce drame d’un bourg désindustrialisé du nord de la France, Frédéric Viguier ajoute le suspense d’un roman noir. Dès lors, l’histoire d’Yvan, un adolescent moqué pour sa laideur et sa différence, accusé du meurtre de son petit voisin, prend une tournure inattendue.

La critique Nelfesque : Quelle claque que ce roman récemment sorti en librairie pour la Rentrée Littéraire d'hiver ! Quand misère sociale et harcèlement côtoient injustice et délit de faciès. Une histoire qui fait froid dans le dos.

Yvan n'est pas gâté par la nature. Avec son physique ingrat, ses cheveux roux et son embonpoint, il n'attire que brimades et moqueries. Sans amis, il vaque seul à ses occupations et voue un culte à sa mère qui est tout pour lui. Aussi le jour où un petit  garçon est retrouvé mort sur le terrain vague de la commune, le jeune frère d'un "camarade" de classe qui ne cesse de le provoquer, c'est chez lui que les policiers viennent demander des comptes. Où était-il à l'heure du meurtre ? Il revenait du supermarché où il allait acheter un camembert pour sa mère, collectionneuse de boites de fromage. Alibi qui va très vite tomber à l'eau puisqu'aucune preuve ne vient corroborer ses dires. Etait-il sur place au moment des faits ? Que faisait-il dans le local à poubelle de l'usine locale ?

Le personnage d'Yvan est terriblement touchant et dès les premières lignes, le lecteur se range de son côté. Laissé pour compte, simple d'esprit, il promène sur le monde qui l'entoure un regard à la fois naïf et résigné. Tout un chacun a envie de le prendre dans ses bras, de le protéger et de lui donner une vie meilleure en l'éloignant de cet environnement délétère. Sur plus de 200 pages intenses et impitoyables, le coeur du lecteur est malmené à l'image d'Yvan que tout accuse et qui est victime d'une erreur judiciaire et d'une cabale nauséabonde. Nous le suivons dans les premiers instants de l'enquête, durant le procès et son incarcération avec la boule au ventre et l'envie de crier. Ce sentiment de malaise et de révolte ne nous quittera pas jusqu'à la dernière page du roman qui tombe telle un couperet et fait de cet ouvrage un grand roman.

"Aveu de faiblesses" est un roman à part. Un roman surprenant, dense émotionnellement et d'une justesse sans pathos ni effet de manche. Frédéric Viguier nous conte ici la vie d'une ville du Nord dans tout ce que cette région peut avoir de plus noir au niveau social, une vie où des étiquettes sont trop vite collées sur les gens et où Yvan doit tout tenter pour s'en sortir. Un roman magistral que je vous conseille vivement de découvrir, le coeur bien accroché.

samedi 14 janvier 2017

"Le Dernier amour du lieutenant Petrescu" de Vladimir Lortchenkov

Le Dernier amour du lieutenant Petrescu - Vladimir LortchenkovL'histoire : Le bruit court qu'Oussama Ben Laden se cache des services secrets américains dans le pays le plus méconnu au monde : la Moldavie ! Tanase, le chef du KGB local, a bien l'intention de mettre la main dessus pour satisfaire ses ambitions. Alors quand le nom d'un certain Petrescu surgit au cours de l'enquête, il met en place la surveillance du seul Petrescu qu'il connaisse : un jeune lieutenant des services secrets.
Ignorant tout des soupçons qui pèsent sur lui, Petrescu fréquente tous les jours un restaurant tenu par des Arabes, dont un des employés se prénomme justement Oussama. Coïncidence étrange ou véritable complot visant à instaurer une république islamiste en Moldavie ? Comble de malheur, Petrescu a pour maîtresse la belle Natalia, dont Tanase est éperdument amoureux... Entre filatures alcoolisées, rapports bidons et assassinats foireux, le pauvre Petrescu se retrouve embarqué dans un inextricable imbroglio dont les services secrets tirent les ficelles, quand ils ne se tirent pas dans les pattes...

La critique Nelfesque : Connaissant déjà Vladimir Lortchenkov et ses précédents romans traduits en français et publiés chez Mirobole, c'est tout naturellement et pleine d'enthousiasme que j'ai entamé ma lecture du "Dernier amour du lieutenant Petrescu" du même auteur, aujourd'hui présent au catalogue d'Agullo. Il faut dire que côté loufoquerie, l'auteur se pose là ! Comment résister à la 4ème de couverture de ce présent roman ?

Une nouvelle fois, Lortchenkov emmène ses lecteurs très loin dans son univers déjanté où la logique et le bon sens n'ont plus aucune place. Les Moldaves, dans ses romans, sont des gens complètement à côté de la plaque qui ont des réactions totalement absurdes et se mettent tout seuls dans des situations abracadabrantesques. Lorsque l'on ouvre un roman de Vladimir Lortchenkov, on passe instantanément dans un monde parallèle. Oubliez tous vos repères, ici encore l'absurde atteint des sommets !

Mais trop de nawak ne finirait-il pas par tuer le nawak ? C'est la question que je me suis posée à plusieurs reprises en lisant ce présent ouvrage. Bien qu'ayant adoré "Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" et encore plus "Camp de gitans", j'ai cette fois ci pas mal décroché de ma lecture en cours et parfois sauté quelques lignes, voire quelques paragraphes entiers. Mais pourquoi cette lassitude soudaine ? L'humour est toujours au rendez-vous et les situations sont truculentes mais parfois, c'est une sensation de "trop" qui envahit le lecteur. Là où les personnages étaient en mouvement dans les précédents opus (complètement indépendants de ce dernier), l'histoire ici se concentre dans une même ville, la parano locale tourne vite en rond et les délires moldaves de Lortchenkov prennent de plus en plus de place, jusqu'à atteindre plusieurs pages d'inepties sans queue ni tête. Attention, je ne dis pas que c'est mauvais, Lortchenkov est très doué dans le genre mais l'overdose peut pointer le bout de son nez. Aussi je vous conseille vivement de découvrir ses écrits, parce que vraiment ses romans ne ressemblent à rien d'autres mais si vous décidez de commencer par "Le Dernier amour du lieutenant Petrescu", n'hésitez pas à le lire avec parcimonie pour apprécier vraiment l'ensemble et éviter l'indigestion !

A réserver donc aux adeptes de lectures extrêmes qui souhaitent sortir des sentiers battus et qui n'ont pas peur de faire de nouvelles expériences. Sans conteste, Vladimir Lortchenvok vous emmènera loin... Très loin !


mercredi 4 janvier 2017

"Les Animaux" de Christian Kiefer

LesAnimauxKieferL’histoire : Niché au fin fond de l’Idaho, au cœur d’une nature sauvage, le refuge de Bill Reed recueille les animaux blessés. Ce dernier y vit parmi les rapaces, les loups, les pumas et même un ours. Connu en ville comme le "sauveur" des bêtes, Bill est un homme à l’existence paisible, qui va bientôt épouser une vétérinaire de la région.

Mais le retour inattendu d’un ami d’enfance fraîchement sorti de prison pourrait bien ternir sa réputation. Rick est en effet le seul à connaître le passé de Bill, dont il a partagé la jeunesse violente et délinquante.

Pour préserver sa vie, bâtie sur un mensonge, Bill est prêt à tout. Au fur et à mesure que la confrontation entre les deux hommes approche, inéluctable, l’épaisse forêt qui entoure le refuge, jadis rassurante, se fait de plus en plus menaçante...

La critique de Mr K : Quelle claque magistrale pour ce roman tout juste sorti en ce début d’année ! 2017 commence sous les meilleurs auspices avec Les Animaux de Christian Kiefer, un tout jeune auteur américain qui propose avec ce roman noir se déroulant dans les grands espaces sauvages de l’Idaho un style éblouissant et propose une expérience de lecture hors norme. Je ne m’en suis toujours pas remis !

Bill Reed s’occupe d’un refuge pour bêtes sauvages perdu dans les bois dont il a hérité de son oncle. Ayant connu une adolescence difficile, il avait décidé de changer de vie et s’est rebâti auprès de cet homme amoureux de la nature. Depuis, il est devenu un homme responsable, apprécié de tous, participant à la vie collective de la commune et s’apprête à demander en mariage Grâce, la charmante vétérinaire du secteur. Mais c’est souvent quand la vie semble vous avoir totalement souri qu’un passé enterré refait surface. Rick, un ancien compagnon de virée réapparaît et semble avoir beaucoup de choses à lui reprocher. Petit à petit la tension monte entre flashback sur un passé révolu et une tempête de neige qui approche, durant laquelle d’anciens comptes devront être rendus et des amitiés seront éprouvées à la lumière de vérités pas forcément bonnes à entendre.

Le procédé de narration bien que classique est intéressant. L’auteur change d’époque entre chaque chapitre. Ainsi nous suivons Bill en 1996, temps principal de l’action pendant qu’il s’occupe de ses animaux et compte fleurette à Grâce. Proche de la nature, solide dans sa tête, altruiste (il a embauché deux jeunes pour s’occuper des enclos sans qu’ils aient la moindre qualification), on accroche direct avec cet homme proche de la nature qui semble bien sous tout rapport. En parallèle, on suit dans les flashback insérés ses rapports avec son grand frère trop vite disparu, sa rencontre avec Rick et les premières conneries qu’ils commettent ensemble. Peu à peu, se forme dans la tête du lecteur un Bill beaucoup plus trouble, au passé inavoué et une relation particulière se dessine avec ce fameux Rick. A sa manière, ce dernier remplace le grand frère disparu et leur amitié ne semble pas connaître de limites. C’est sans compter l’évolution de chacun et les aléas du destin qui vont jouer aux quilles avec ces deux existences menant Rick en prison et Bill à se créer une nouvelle vie.

Très très vite la tension est palpable. Elle fait écho à la nature sauvage magnifiée par l’écriture de Christian Kiefer. Les descriptions sont à couper le souffle et donnent à voir une autre Amérique, moins médiatique et plus intimiste. Une Amérique du self made man, ou chacun peut espérer repartir de zéro et où la vie de pionnier existe encore (Bill et son refuge m’ont un peu fait cet effet là). Les passages avec les fameux animaux sont touchants au possible avec notamment l’évocation de ce grizzli aveugle de plus de 35 ans, ce loup à trois pattes ou encore ce puma borgne. Derrière ces histoires variées et le rapport très spécial que Bill a créé avec chacun d’entre eux, c’est une grande ode aux éclopés de la vie à laquelle nous sommes conviés. Car l’humain est au centre de ce récit avec toutes ses contradictions, ses espoirs et ses déceptions. C’est poignant et terrifiant à la fois, la fin vient nous cueillir littéralement dans une scène finale impressionnante à souhait et grandiose dans les sous-entendus qu’elle impose à l’esprit.

Les Animaux est donc un bonheur de tous les instants où la maestria langagière déployée (écriture simple et universelle à l’américaine) se conjugue avec une finesse des descriptions incroyable tant au niveau de la psychologie des personnages (et ceci pour tous les protagonistes que l’on croise) que du background. Impossible de relâcher cet ouvrage dans ces conditions, emportés que nous sommes par un souffle novateur et qui prend littéralement aux tripes. Une sacrée expérience qu’il vous faut à votre tour tenter, ce livre est une vraie petite bombe. Un des meilleurs que j’ai pu lire en tout cas dans la collection "Terres d’Amérique" de chez Albin Michel. Courrez-y !

vendredi 30 décembre 2016

"Petit pays" de Gaël Faye

Petit paysL'histoire : En 1992, Gabriel, dix ans, vit au Burundi avec son père français, entrepreneur, sa mère rwandaise et sa petite sœur, Ana, dans un confortable quartier d’expatriés. Gabriel passe le plus clair de son temps avec ses copains, une joyeuse bande occupée à faire les quatre cents coups. Un quotidien paisible, une enfance douce qui vont se disloquer en même temps que ce "petit pays" d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire. Gabriel voit avec inquiétude ses parents se séparer, puis la guerre civile se profiler, suivie du drame rwandais. Le quartier est bouleversé. Par vagues successives, la violence l’envahit, l’imprègne, et tout bascule. Gabriel se croyait un enfant, il va se découvrir métis, Tutsi, Français...

La critique Nelfesque : Voici un roman que j'avais remarqué lors de la Rentrée Littéraire 2016 et que j'ai tardé à me procurer. Je ne pouvais pas terminer cette année sans avoir lu "Petit pays" de Gaël Faye tant il a fait parler de lui (et il n'est pas seulement question du Prix Goncourt des Lycéens qu'il a remporté en fin d'année mais aussi de l'amour (et le mot n'est pas galvaudé) que ma copinaute faurelix porte à cet artiste). Il fallait que je le lise ! Et une fois ce présent ouvrage avalé en quelques heures, je ne peux que me joindre aux louanges et passer à mon tour en mode "propagation". Il FAUT lire ce roman. Vraiment !

Lecture très forte par son histoire, elle l'est aussi par le talent et la plume de son auteur. Nous suivons ici une tranche de vie, celle de Gabriel, qui, à 10 ans, vit au Burundi dans une impasse où la douceur de vivre et les jeux d'enfants ont toujours été son quotidien. Mais ça c'était avant que la guerre ne vienne bousculer son pays, ses amis, ses proches, sa vie...

De mère rwandaise et de père français, il est bien loin de ces considérations d'adultes et des conflits qui opposent tutsis et hutus. Pour lui, il n'y a pas de différence et il ne comprend pas comment des histoires d'ethnies peuvent faire changer les hommes autour de lui. Pourquoi elles font pleurer sa mère, pourquoi elles font peur à sa soeur, pourquoi ses amis vont s'échauffer peu à peu et parler de défendre leur impasse face à l'ennemi. Gabriel ne voit pas d'ennemis et, dans l'incompréhension, va être confronté à la montée des tensions et à l'horreur.

Par les yeux d'un enfant de 10 ans, Gaël Faye entraîne le lecteur entre sourires et larmes dans un pays et une région d'Afrique qui ont été mis à feu et à sang par la folie des hommes. Tour à tour, on s'émerveille de la naïveté de l'enfance et on est effrayé par les horreurs qui peuvent être perpétrées par l'homme. Dans nos petites vies relativement tranquilles, loin des guerres et des pertes humaines, les lecteurs français que nous sommes ont connaissance de ces événements mais ont un rapport distancié avec les faits. L'auteur vient ici nous confronter à la réalité avec force et violence. Jamais gratuitement, toujours avec justesse mais quand la théorie rencontre la réalité, les mots font mal et le jeune Gabriel et ses amis de l'impasse nous touchent en plein coeur.

"Petit pays" est un roman sur l'enfance, sur l'amitié, sur l'Afrique et sur la guerre. Sans être ostentatoire et avec simplicité, il met en lumière le caractère universel des sentiments et des émotions. Les mêmes larmes ici et ailleurs, les mêmes peurs face à l'indicible, les mêmes espoirs et la même souffrance. Là où chacun ne voudrait qu'un monde beau et bon ne naissent des hommes et de leur avidité que souffrance et destruction. Un roman d'une beauté saisissante. 

J'ai lu ce livre dans le cadre d'une LC avec stefiebo, Meyko, Elle bouquine, Leelo lit tout, Metreya, Gin, Magiciennedoz, Mandorla et Fan2polar (dont certains ont déjà publié leurs avis). Si vous avez besoin d'en rajouter une couche pour vous convaincre d'ouvrir ce roman ou lire d'autres avis, faites un petit tour chez eux !

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vendredi 16 décembre 2016

"Hiroshima n'aura pas lieu" de James Morrow

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L’histoire : Été 1945 à Hollywood, le cinéma d’horreur vit un âge d’or et la chasse aux sorcières bat son plein alors que la guerre entre États-Unis et Japon menace.

Syms, acteur spécialisé en monstres de toutes sortes, est recruté par l’armée américaine pour participer à une opération top-secrète qui permettrait d’asservir le Japon sans recourir à la bombe atomique... L’arme fatale ? Des iguanes géants cracheurs de feu prêts à dévaster les terres nippones... mais une chose est certaine, Syms va devoir réaliser la plus terrifiante composition de toute sa carrière...

La critique de Mr K : Sacré pitch que celui d'Hiroshima n'aura pas lieu, non ? Il m’a de suite accroché lors d’un passage dans un magasin discount qui avait reçu tout un lot de titres de la très bonne maison d’édition Au Diable Vauvert. L’occasion fait le larron une fois de plus surtout que James Morrow m’avait fait forte impression avec son remarquable En remorquant Jehovah lu et dévoré en avril dernier après plusieurs années d’attente dans ma PAL. Il ne m’aura pas fallu beaucoup de temps pour en sortir celui-ci et m’en régaler.

C’est l’histoire d’un plan B monté par une fraction de l’armée américaine pour éviter d’utiliser la bombe atomique pour soumettre définitivement le Japon. En effet, par fierté, l’empereur Hiro Hito ne souhaite en aucun cas courber l’échine face aux américains, d’où cette idée farfelue de frapper les esprits en montrant à un groupe d’observateurs japonais un spectacle tout dernier cri (pour l’époque -sic-) d’iguanes mutants cracheurs de feu réduisant en cendre une ville portuaire japonaise. Les concepteurs du projet espérant que cela apaisera l’hybris japonaise et surtout épargnera nombre de vies. L’auteur nous invite à suivre le déroulé de l’opération depuis le contact pris auprès notre héros d’acteur jusqu’aux conséquences de la fameuse séance.

L’écrit se présente comme les dernières mémoires d’un homme au bord du suicide. 1984, Syms est au bout du rouleau et il revient sur la fameuse période où il fut contacté par l’armée US pour une drôle de mission. On s’attache immédiatement à ce drôle de zèbre qui, à travers son parcours, nous donne à voir un univers bien particulier, celui de la production de séries B voir Z dans l’Amérique de la Seconde Guerre mondiale. C’est le temps béni des films de monstres peuplés d’êtres hybrides, de savants fous et de jeunes filles à sauver ! Syms est acteur spécialisé dans les monstres et partage sa vie avec Darlène, une scénariste qui le seconde dans ses choix et dans l’écriture de manuscrits. On suit donc les étapes d’élaboration d’un film avec ses querelles d’acteurs, la pression mis par les investisseurs, les desiderata des réalisateurs et l’auteur se plaît à mêler références réelles de films qui ont marqué le genre et des sagas imaginaires où est censé avoir joué Syms. C’est à la fois drôle et érudit, l’amateur de films de genre que je suis, a vraiment apprécié !

En parallèle, il y a le fameux projet secret auquel Syms décide de participer après quelques hésitations. En même temps, il est difficile de refuser quoique ce soit à l’armée surtout quand on s’est fait réformer de manière faussée... On croise de drôles de personnages à l’occasion de rencontres secrètes dans le désert Mojave : un savant fou bien réel, des militaires à cheval sur les principes de sécurité mais complètement zinzins dans leur genre, un célèbre réalisateur (James Whale) littéralement possédé par sa mission et un rêve fou, celui d’éviter la mort atomique pour de nombreux innocents. Car au-delà du délire des iguanes mutants et le côté rocambolesque des aventures de Syms (il lui en arrive de belles durant les 240 pages de l’ouvrage), ce livre est un beau plaidoyer contre Hiroshima et l’utilisation abusive du nucléaire contre un pays déjà à genou et qui a été martyrisé inutilement. Certains passages du livre sont marquants en terme de dénonciation et permettent de contrebalancer le côté complètement délirant du postulat de départ. L’ironie est ici mise au service de la raison et de l’humanisme. Un autre bon point.

Hiroshima n'aura pas lieu se lit quasiment d’une traite si la quatrième de couverture ne vous rebute pas d’emblée. Les références multiples et le côté délirant du personnage sont très bien servis par une écriture à la fois fine et très accessible. Plusieurs degrés de lecture sont possibles ici et chacun y trouvera des vérités et des piques d’humour toujours bien senties. On passe un sacré moment de lecture entre burlesque et parfois failles dramatiques. On en ressort étrangement heureux et mélancolique, le genre d’expérience que seule la lecture d’ouvrage hors-norme propose. Un livre à découvrir absolument si le sujet et la forme vous attirent car le pari est à 100% réussi !

samedi 10 décembre 2016

"Les Agneaux du seigneur" de Yasmina Khadra

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L’histoire : Ghachimat est un village de l’Algérie d’aujourd’hui : on se connaît depuis l’enfance, on se jalouse et on se jauge. On s’affronte en secret pour obtenir la main d’une jeune fille. On déteste ceux qui ont réussi, on méprise ceux qui sont restés dans la misère. On étouffe sous le joug d’une tradition obsolète. On ne s’émeut guère des événements qui embrasent la capitale. Mais il suffit du retour au pays d’un enfant fanatisé, pour que les habitants de Ghachimat basculent dans le crime collectif, portés par le ressentiment et la rancœur. Et c’est ainsi que progressivement, des garçons bien tranquilles deviennent des tueurs en série...

La critique de Mr K : Comme dit sur IG, Yasmina Khadra est effroyable dans son genre. C’est le genre d’auteur incontournable dont on sait que l’œuvre est essentielle et qu’elle ne laisse jamais indifférent. C’est toujours une lecture rapide pour un texte court qui marque durablement les esprits. Les Agneaux du seigneur ne déroge pas à la règle. Lu en deux soirées, il m’a littéralement rendu insomniaque tant ce qui m’a été donné de lire est d’une cruauté sans nom et m’a littéralement retourné l’estomac. Âmes sensibles s’abstenir...

Dans un petit village rurale, la vie s’écoule comme depuis toujours entre tradition, commérages et distance avec le monde. Chacun vaque à ses occupations entre ceux qui brûlent la chandelle par les deux bouts, les élites en place qui étalent leur pouvoir, les vieux sages qui édictent les règles sacrées et l’imam qui appelle à la prière. Certains jouissent d’une belle vie, d’autre la construisent et enfin, certains la subissent. Et puis vient le vent du changement, un vent mauvais venu de la capitale et qui s’étale à tout le pays : l’islamisme représenté par le FIS et les GIA. Se répandant comme une traînée de poudre, il va changer la vie de tous les protagonistes du roman. Il va engendrer la haine, la violence et la vengeance dans un déluge de peur, de feu et de sang.

Clairement cet ouvrage est un des plus violents et des plus choquants que j’ai jamais lu. Sans doute sa concomitance avec l’état d’urgence, les attentats et la bouffée de nationalisme que nous subissons depuis bien trop longtemps contribuent à rendre ce récit si vif et si heurtant. Il est le digne reflet d’une humanité cruelle qui n’hésite pas à sacrifier la morale et le bon sens de base pour assouvir sa soif de pouvoir et de domination. L’Islam dans sa version radicale est ici synonyme d’intolérance, de destruction, de viol et de meurtres barbares qui feraient presque passer les journalistes décapités par Daech pour des chanceux... C’est tout bonnement horrible et inspiré de faits réels selon l’auteur lui-même, quels malheur et honte que l’occident ait fermé les yeux sur les massacres perpétrés en Algérie (et notamment la douce Kabylie) durant les années 80/90. C’était une sorte de laboratoire de l’horreur qui annonçait déjà ce qui allait suivre.

On trouve tout dans ce livre : l’amour des livres face à l’horreur, la notion de liberté / de choix face aux lois iniques et injustes, l’amitié de vieux amis et la trahison la plus perfide d’un rival amoureux écarté, la duplicité de l’ancien paria devenu riche propriétaire, les petits dictateurs du désert devenus tyrans et monstres d’inhumanité... C’est le choc entre l’humanité et sa négation. On se surprend à hésiter à tourner la page suivante tant l’escalade semble sans fin et de plus en plus viscérale. Rien de gratuit pour autant, simplement une chronique mortifère de la fin d’un monde, d’une humanité et d’une vie paisible. Rien ne sera plus jamais comme avant après cette période de plomb.

Croqués avec talents et de manière concise, il ne faut pas trop s’attacher aux personnages. En effet, soit ils disparaîtront à jamais soit ils se changeront en bête infernale transformant la vie sur terre en enfer. Familles et amitiés déchirées, vendettas gratuites et sordides, l’instauration du fascisme religieux le plus moyen-âgeux, rien ne nous est épargné malgré parfois des petits moments de lumière grâce à la sagesse d’anciens ou les mots plein de bon sens posés par l’écrivain public. Mais mon dieu que cette lecture fut rude et mes nuits agitées après une telle expérience. Doublez cela avec la fin de l’ultime saison de Breaking Bad (terrible série) et vous vous gâtez le sommeil pour de longs jours !

Que dire de plus... Ce roman est à lire assurément quitte à être démoli et complètement rétamé après en avoir terminé avec lui. L’écriture de Yasmina Khadra reste un modèle du genre entre économie de mots et profondeur du propos. C’est beau et c’est horrible à la fois, c’est tout simplement l’humain dans ce qu’il a de pire. Avis aux courageux, cet ouvrage est un incontournable.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- L'Attentat
- Les Hirondelles de Kaboul

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jeudi 8 décembre 2016

"Grâce et dénuement" d'Alice Ferney

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L’histoire : Dans un décor de banlieue, une libraire est saisie d'un désir presque fou : celui d'initier à la lecture des enfants gitans privés de scolarité. Elle se heurte d'abord à la méfiance, à la raillerie et au mépris qu'inspirent les gadjé. Mais elle finit par amadouer les petits illettrés, en même temps qu'elle entrevoit le destin d'une famille sur laquelle règne une veuve mère de cinq fils.

La critique de Mr K : Très belle lecture que ce troisième roman d’Alice Ferney que Nelfe a choisi lors de ma sélection de trois livres me tentant fortement dans ma PAL dans la catégorie littérature contemporaine. Précédé d’une très bonne réputation, Grâce et dénuement me faisait de l’œil depuis un certain temps et m’avait été vivement conseillé par des collègues et de nombreux internautes. J’ai donc franchi le pas et lu en un temps record ce petit livre bourré de qualités.

On suit les pas d’Esther, une bibliothécaire idéaliste qui va croiser une famille de gitans campant illégalement sur un terrain abandonné. Elle a pour objectif de prendre contact avec eux et surtout de faire découvrir la lecture et les joies qu’elle procure à ceux qui s’y adonnent. Le départ est difficile entre méfiance, tâtonnement et la difficulté de se comprendre quand on vient de cieux si différents. Mais la persévérance, l’échange et l’écoute vont briser bien des barrières et créer des liens très forts entre la gadjé (non gitane) et la tribu d’Angeline, matriarche régnant sur son petit monde.

La qualité principale de ce livre réside dans ses personnages. Il souffle sur cette histoire un vent d’humanité et de simplicité comme il fait bon lire en ces temps troublés. La caractérisation est simple et efficace, les péripéties vont permettre de développer des rapports changeants tout au long des 188 pages qui s’avalent toutes seules. L’héroïne par son approche mesurée, son tempérament entre patience et volontarisme a un charisme fou qui redonne espoir au genre humain et à la nécessaire compréhension entre tous. Lectrice hors pair qui sait choisir ses textes (essentiellement des contes et des fables), elle hypnotise très vite les petits puis les grands. Ce personnage est d’une justesse de tous les mots, de toutes les phrases ; et ceci sans exagération ni pathos, la rendant tout simplement humaine. Une héroïne des temps moderne à l’instar de certains professeurs travaillant en zone difficile et qui font découvrir un monde nouveau à leur élèves.

Face à elle, il y a cette famille gitane enfermée dans sa condition (car elle le veut bien aussi). La figure tutélaire d’Angeline est marquante, elle est la gardienne des traditions et veille jalousement sur le bien-être et la cohésion de sa famille qui se compose de cinq fils, dont quatre mariés et papas. Il y a constamment en toile de fond, cette lutte de l’ancien monde et la nécessaire adaptation au nouveau qui prend ici la forme des enfants non scolarisés qui au contact d’Esther vont s’ouvrir à d’autres horizons. Les petits sauvages s’avèrent très vite être des enfants comme les autres, avides de sensations nouvelles, impatients de revoir chaque mercredi leur lectrice préférée les transporter vers des ailleurs rêvés et fantasmés. Les passages avec eux sont de toute beauté. Et puis, il y a les adultes plus réticents qui se débattent avec leurs conditions, avec notamment de très beaux portraits de femmes dévouées corps et âme au groupe malgré les rigueurs de la vie, et leurs hommes, tous frères qui vivotent mais dont les affres touchent en plein cœur.

J’émettrai cependant une légère objection sur l’aspect un peu trop lisse de cette famille de ces gens du voyage. Il y a certes un des frères qui s’avère aliéné et incontrôlable mais j’ai trouvé le portrait général un peu trop complaisant et à sens unique alors que l’on sait très bien que les êtres humains ont aussi leur part d’ombre. Un peu comme si, Alice Ferney ne voulant pas rentrer dans les clichés, évitait d’aborder des aspects de la vie de cette famille, notamment les quelques trafics auxquels ils se livrent. C’est abordé mais jamais vraiment frontalement pour se consacrer quasi exclusivement aux relations familiales. C'est un peu manichéen sur les bords aussi par moment quand on évoque les expulsions dont ils sont victimes. Mais quid des victimes de leur occupation illégale d'une propriété privée ? Dans le livre cela ne pose aucun problème à la propriétaire mais dans la vraie vie, c’est bien plus compliqué. Cela ne gâche pas le roman qui s’apparente bien des fois à un conte mais j’aurais aimé davantage de noirceur pour transcender encore plus le reste.

Rien d’irrémédiable pour autant pour mon avis général qui reste très positif. Alice Ferney manie une langue douce et brute à la fois, la narration est fluide et les personnages sont confondants de réalisme, pétris d’humanité et l’histoire en elle-même est universelle. Un très beau moment de lecture, une parenthèse enchantée qu'on referme bien trop vite...

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