lundi 18 septembre 2017

"La Vengeance du pardon" d'Eric-Emmanuel Schmitt

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L’histoire : Quatre destins, quatre histoire où l’auteur, avec un redoutable sens du suspens psychologique, explore les sentiments les plus violents et les plus secrets qui gouvernent nos existences. Comment retrouver notre part d’humanité quand la vie nous a entraîné dans l’envie, la perversion, l’indifférence et le crime ?

La critique de Mr K : En chronique aujourd'hui, mon Éric Emmanuel Schmidt annuel avec ce recueil de quatre nouvelles centrées sur les sentiments contradictoires que l'on peut éprouver dans une vie lors de phases de crise ou d’aléas malheureux de l’existence. Amour, trahison, haine, envie, obsessions, indifférence sont au cœur de ces quatre courts textes aussi percutants que réussis. Suivez le guide !

Dans Les Sœurs barbarins, nous suivons la vie de deux jumelles depuis leur naissance à trente minutes d’intervalle à la mort de l’une d’entre elles. La benjamine très vite éprouve un certain ressentiment envers son aînée qu’elle trouve plus choyée et au centre de toutes les attentions. De caractères très différents, elles vont vivre deux vies parallèles qui s’entrecroisent à l’occasion de drames ou d’événements plus joyeux. Jusqu’où ira cette relation, vous verrez que l’on va ici très loin. J’ai bien aimé cette nouvelle qui finit assez sèchement par un twist final qu’on ne voit pas venir. Le suspens est très bien dosé et l’étude de personnage parfaitement maîtrisée par un as en la matière. La lecture commence bien !

On enchaîne ensuite sur Mademoiselle Butterfly, variation autour du célèbre opéra Madame Butterfly. Tout commence par une réunion au sommet dans une tour bancaire en pleine crise : les flics débarquent pour éplucher les comptes et l’entreprise va sombrer. Le patron a réuni ses cadres pour réfléchir au problème. Une fois l’annonce choc effectuée auprès de ses employés les plus hauts placés, il se retire dans son bureau et repense à son passé. Lors d’un pari stupide, un jeune homme fortuné en vacances avec des copains dans un chalet va séduire et coucher avec la retardée mentale du village d’une beauté à couper le souffle. Il part sans donner de nouvelles alors que cette dernière est fortement éprise. Arrive ce qui arrive, elle tombe enceinte. Lui est indifférent, elle voit son rêve de prince charmant s’évanouir... mais l’histoire ne s’arrête pas là et le présent et le passé vont finir par se rencontrer. Gare à la chute là encore ! Sans doute mon récit préféré qui m’a même tiré quelques petites larmes par moments. Au centre de tout, le sentiment d’indifférence et le gouffre qui peut séparer deux personnes. Les émotions sont exposées à vif, sans fioriture, difficile de résister dans ces conditions. Lu d’une traite, cette histoire écrite au cordeau m’a de suite séduit et conquis. Un bijou de concision et d’intelligence. Le message final délivré par le personnage principal finit de nous achever.

La Vengeance du pardon poursuit ce voyage sans filet au cœur de l’humain avec l’histoire troublante d’une femme qui va visiter le violeur et meurtrier de sa fille en prison. La confrontation entre le monstre implacable et la maman inconsolable est digne des meilleurs thrillers à suspens. La tension est palpable à chaque page et l’on se demande bien au début pourquoi la victime se prête à ce jeu malsain. Bien caractérisés, ces deux personnages antinomiques vont voir leurs rapports complètement changer suite à leurs différentes rencontres dans le parloir. Cette nouvelle s’est révélée très sympathique, bien menée ; par contre j’ai été déçu par la fin que j’ai finalement vu venir assez vite. Manque d’originalité pour le coup malgré une thématique bien déviante... la solution trouvée a déjà écrite et/ou filmée. Un petit bémol donc.

On clôture le recueil avec Dessine-moi un avion qui fait directement référence à un des plus beaux livres en langue française jamais écrite, Le Petit prince de Saint Exupéry que je relirai d’ailleurs avec grand plaisir à l’occasion, tant cette nouvelle m’a incité à le faire. Une petite fille rencontre son vieil homme de voisin, ils commencent à se voir de plus en plus souvent entre lecture de contes et dialogues enlevés car la petite est sagace et vive d’esprit. En parallèle, on en apprend plus sur le passé du vieillard, ancien aviateur dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale. Là encore, l’histoire en elle-même ne m’a pas convaincu à 100%, la faute à un récit plutôt convenu et sans réelle surprise. Par contre, la relation intergénérationnelle tissée par l’auteur est brillante de douceur et de justesse. Sans pathos ni fausse note, ces deux là sont touchants au possible et il se dégage un humanisme de tous les instants d’un texte bien maîtrisé.

Globalement, cet ouvrage est une belle réussite. Les amateurs de l’auteur aimeront forcément même si comme moi vous verrez que certaines ficelles commencent à apparaître au fil des lectures que l’on peut effectuer de cet auteur qui ne surprend plus comme auparavant. Reste des personnages très bien construits, des situations qui éclairent de manière plus générale sur la nature de l’être humain et un plaisir de lire renouvelé pour une lecture éclair. Ce n’est déjà pas si mal, non ?

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus
- Le Poison d'amour
- L'Elixir d'amour
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute
- Oscar et la dame rose
- La Part de l'autre
- L'Evangile selon Pilate


samedi 9 septembre 2017

"La Grand-mère de Jade" de Frédérique Deghelt

La-grand-mere-de-JadeL'histoire : Quand Jade, une jeune femme moderne, "enlève" sa grand-mère pour lui éviter la maison de retraite et fait habiter à Paris celle qui n'a jamais quitté la campagne, beaucoup de choses en sont bouleversées. A commencer par l'image que Jade avait de sa Mamoune, si bonne, si discrète...
Une histoire d'amour entre deux femmes, deux générations, au dénouement troublant...

La critique Nelfesque : Voici un livre que j'ai traîné dans ma PAL des années. Repéré lors de sa sortie en broché chez Actes Sud en 2009, pour tout dire, il me faisait peur. Je suis tombée dessus en version poche quelques années plus tard, je l'ai acquis mais je l'ai laissé prendre la poussière. Et puis cet été je me suis dit que c'était le bon moment. Il y a des romans comme "La Grand-mère de Jade" que l'on sacralise. Ici, j'appréhendais l'émotion qu'il pouvait susciter en moi. Tout ce qui touche à la vieillesse me touche beaucoup et lorsqu'il s'agit de rapport grand-mère / petite fille, je n'arrive pas à mettre de filtre et m'identifie très (trop ?) facilement.

Dès les premières pages, je sens bien la boule qui se forme dans ma gorge. Je connais cet amour qui lie une jeune fille à une femme plus âgée de sa famille. J'ai la chance de l'avoir vécu. Je sais que l'histoire ne peut se terminer autrement qu'avec le décès de cette femme et j'en ai déjà le coeur retourné. Puis peu à peu, se dégage de ce roman un ton que je n'avais pas envisagé. La légèreté.

"La Grand-mère de Jade" est un roman sur la vie, sur la vieillesse, sur les liens familiaux. Mais c'est aussi une magnifique déclaration d'amour à la lecture. Jeanne est une femme que ses petits-enfants surnomment Mamoune. Qui est vraiment Mamoune, si ce n'est cette mamie gâteau aimante et protectrice ? Personne ne se pose réellement la question. Mamoune a toujours été Mamoune. Frédérique Deghelt va peu à peu lever le voile sur ce personnage qui, bien plus qu'une grand-mère, est une femme avec ses secrets.

Pour lui éviter la maison de retraite, Jade décide sur un coup de tête d'aller la chercher et l'emmener vivre avec elle dans son petit appartement parisien. Sans demander l'avis de ses parents, de ses tantes, de sa famille. Comme un cri du coeur, cette solution est la seule qui s'impose à l'esprit de Jade. La grand-mère se laisse prendre au jeu et suit, non sans appréhension mais prête à vivre une nouvelle vie, sa petite-fille. Ensemble, elles vont affronter le quotidien, veiller l'une sur l'autre, s'entraider, se conseiller. Quand l'une veut écrire un roman, l'autre la corrige et lui cherche un éditeur, quand l'autre se livre sur son passé, la seconde l'écoute avec curiosité et surprise. Toutes deux vont se découvrir mutuellement, se donner du courage et s'aimer d'autant plus.

"La Grand-mère de Jade" ne m'a pas bouleversée autant que j'aurais pu le penser mais j'y ai trouvé une très belle relation intergénérationnelle et une ode à la lecture fine et respectueuse. Le genre de roman qui fait du bien, qui redonne foi en l'être humain. Jusqu'à l'ultime révélation finale qui tombe comme un couperet. Frédérique Deghelt surprend et fait réfléchir. Une belle découverte !

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- "La Vie d'une autre"
- "L'oeil du prince"

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mardi 5 septembre 2017

"La Tour abolie" de Gérard Mordillat

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L’histoire : "Quand les pauvres n’auront plus rien à manger, ils mangeront les riches."

La tour Magister : trente-huit étages au cœur du quartier de la Défense. Au sommet, l’état-major, gouverné par la logique du profit. Dans les sous-sols et les parkings, une population de misérables rendus fous par l’exclusion. Deux mondes qui s’ignorent, jusqu’au jour où les damnés décident de transgresser l’ordre social en gravissant les marches du paradis.

La critique de Mr K : C’est ma première incursion dans l’œuvre de Gérard Mordillat, engagé nettement à gauche, qui n’est pas à son coup d’essai (écrivain, scénariste de BD, réalisateur de films entre autres). Le hasard et la malchance ont fait que je n’ai jamais mis la main sur un de ses ouvrages lors de nos chinages réguliers à Nelfe et moi. Et puis est arrivée la rentrée littéraire de cette année et une belle occasion de pouvoir découvrir l'auteur à travers son nouveau roman, La Tour abolie, qui s’apparente à une fable cynique sur le système capitaliste et la révolte de ceux qu’il exclut. Autant vous le dire tout de suite, c’est très réussi, prenant comme jamais, extrêmement bien écrit et d’une profondeur sans faille. Suivez le guide !

C’est deux mondes parallèles mais qui coexistent que nous explorons avec cette lecture. D’un côté, nous rentrons dans l’univers select des privilégiés de la tour Magister, une entreprise d’assurance florissante où règnent la cupidité, l’avarice et la compétition. Du directeur général à la gestion des ressources humaines, en passant par le secrétariat général au responsable du pôle de compétitivité ; chacun mise sur sa réussite personnelle et un hypothétique avancement. Au nom de l’argent roi, on n’hésite pas à sacrifier des pions, petites billes anonymes sans importance pour les seigneurs du Capital. Mais cette réussite cache bien des misères comme la solitude, la trahison, l'adultère, la paranoïa puis l’ennui. Nelson sera le lien entre ce monde et celui des souterrains de la tour, il perd son emploi en début de roman et par la même occasion va voir sa vie pulvérisée, sa femme le quittant et emportant tout avec elle (appartement, argent et mômes).

D’autres chapitres explorent quant à eux les sous-sols de la tour qui vont jusqu’au niveau -7. Ces espaces de parkings décrépis sont peuplés d’êtres marginaux survivants d’expédients : travailleurs immigrés clandestins exploités sans vergogne, trafiquants en tout genre, bandes de loubards sanguinaires, aliénés mentaux se prenant pour les nouveaux prophètes ou tout simplement des travailleurs pauvres ne pouvant correctement subvenir à leurs besoins. La crasse, le manque d’hygiène, la faim les torturent et quand une décision venue d’en haut va chambouler leur quotidien, c’est le signal pour la révolte générale et la confrontation directe entre deux mondes que tout oppose mais qui sont concomitants.

La Tour abolie se dévore en bonne partie pour ses personnages. Rien ne nous est épargné dans ce roman de 500 pages qui mélange allègrement les classes sociales du plus démunies au richissime patron d’entreprise qui plane au dessus de la réalité sans pour autant se rendre compte des conséquences de ses actes et décisions. On croise plus d’une vingtaine de personnages principaux et le même nombre d’êtres secondaires mais tous sont traités à égalité avec une science de la caractérisation immédiate rare. L’auteur n’a en effet pas son pareil pour poser un personnage et sa situation avec une économie de mots qui claquent et touchent juste. Difficile dans ces conditions d’en sortir un du lot plus que les autres, tous à leur manière se révèlent touchants et attachants même les pires crevures qui pour certains finissent très mal. L’ensemble de cette communauté livresque est cohérente et vivante, donnant une énergie folle à un livre plutôt crépusculaire dans les thèmes qu’il aborde.

En effet, c’est notre monde qui nous est dépeint et pas dans ses aspects les plus glorieux. À travers la trame principale et ses multiples circonvolutions, Gérard Mordillat aborde de plein fouet les failles du système capitaliste avec cette course insensée au profit qui brise des existences et entretient les hommes dans un état de servitude consumériste. Bien évidemment, les victimes sont cachées et beaucoup choisissent de les ignorer. Dans La Tour abolie, elles sont elles aussi mises en lumière comme pour les ténors de la réussite. C’est assez bouleversant, très bien ajusté sans tomber pour autant dans la diatribe bien pensante et finalement fascisante. Plus qu’une pensée, ce sont des outils pour penser qui nous sont livrés ici avec des exemples flagrants des dérives de notre système : l’exploitation de l’homme par l’homme, la rationalisation au détriment de l’humain, l’annihilation de la lutte syndicale pour laisser les mains libres aux dirigeants (cela ne vous rappelle rien ?) ou encore la montée des intégrismes de tout bord et avec eux le recul de la raison au profit du fanatisme religieux et / ou politique. Croyez-moi, ça fait du bien en cette période de macronisation des esprits...

Et puis, ce roman ce n’est pas que cela, c’est une superbe histoire avec son lot de petites joies (souvent de courte durée), de drames et de révélations. On est vraiment tenu en haleine, on souffre énormément avec les personnages (quelques passages sont vraiment hard) et l’empathie fonctionne à plein régime. Bien qu’assez dense, le roman se lit très facilement grâce à la gouaille et le talent de conteur de l’auteur. Changeant de style suivant les personnages, multipliant les points de vue et élevant même parfois le débat au niveau philosophique (je pense aux passages reconstitués du blog d’une des personnages) ; on ne s’ennuie pas un moment et l’on arrive à la toute fin heureux du dénouement et plus riche qu’en y entrant grâce aux trésors d’ingéniosité déployés pour fournir évasion et réflexion. Une sacré claque comme je le disais en début de chronique pour un auteur qui est directement rentré dans mon cœur de lecteur. Un bijou !

mercredi 30 août 2017

"La Nuit, la mer n'est qu'un bruit" d'Andrew Miller

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L’histoire : Tout oppose Maud et Tim. Fille unique de parents modestes, Maud est une scientifique brillante. Issu d’une famille nombreuse, aisée et fantasque, Tim passe ses journées à jouer et composer de la musique. Elle est secrète, réticente à la vie. Il est exubérant et exprime ouvertement ses sentiments. Réunis par leur passion commune, la voile, ils finissent pourtant par former un couple puis une famille. Lorsqu’une terrible tragédie les frappe, chacun réagit à sa manière. Il se réfugie chez ses parents, incapable de surmonter sa douleur. Elle décide de mettre le cap à l’Ouest pour traverser l’océan en solitaire.

La critique de Mr K : Voici pour aujourd’hui, un livre terrible et subtil. Le genre de lecture dont on ne ressort pas indemne et dont il est difficile de se dépêtrer quand on l’a débuté. Au cœur de l’indicible et des sentiments les plus intimes, l’auteur trace son sillon, emporte le lecteur avec lui et au final laisse le lecteur pantois devant tant de maestria déployée.

Au centre du récit de La Nuit, la mer n'est qu'un bruit, il y a Maud. Jeune femme effacée, froide et décalée de la réalité. Diplômée en science et passionnée de voile ; elle semble traverser son existence sans vraiment crocher dedans. Pourtant, au détour d’un accident de chantier, elle va rencontrer Tim, son futur époux. Autant, elle est distante et quasi muette ; autant le jeune homme est dynamique, volubile et empli d’espoirs. Malgré leur différence, le charme va agir et le couple va s’installer ensemble puis avoir une fille. On suit leur quotidien tranquillement, à un rythme lent et mesuré, construisant un cocon familial et des habitudes dans l’esprit du lecteur. Lorsque le malheur s’abat, tout va changer. Les rapports instaurés deviennent biaisés et c’est la lente dégringolade avec son lot d’expériences traumatisantes, de non-dits et de ressentiments larvés qui ressortent au grand jour.

La comédie humaine est ici bien cruelle et l’on se rend compte de l’intérêt pour Andrew Miller d’avoir bien développé ce qui précède. Liens familiaux, vie professionnelle, vie intimes s’entrechoquent et l’on comprend mieux la psyché des personnages même si Maud reste en permanence un mystère nébuleux. La souffrance est ici sourde, envahissante mais jamais frontale. Face à l’indicible, difficile de savoir vers qui se tourner et comment exprimer ce que l’on ressent vraiment. L’auteur pourtant y parvient avec beaucoup de pudeur, de tact mais sans rien omettre des conséquences graves qu’engendrent la perte d’un être cher avec une véritable dissection du processus de deuil pour plusieurs personnages. Les tensions familiales notamment sont très très bien rendues. Maud est différente, parfois agaçante, très intrigante en tout cas et son départ pour le grand large plonge l'ouvrage dans une autre dimension.

En effet, la chronique familiale et personnelle de Maud vire au voyage initiatique et au roman d’aventure. Seul à bord du voilier du couple, elle part outre-manche en quête de réponses et de vérités sur elle-même. L’écriture se détache alors de la psyché pour se concentrer sur la navigation, la routine de la traversée et les multiples observations que l’héroïne peut faire. Bluffant de réaliste, j’ai aussi aimé cette partie avec un passage en pleine tempête incroyable de réalisme, on sentirait presque le goût des embruns entre les pages ! Le voyage va finalement aboutir à un dénouement que l’on ne voit pas venir, qui fait la part belle à l’introspection et à la prise de conscience dans un milieu peu ordinaire et lourd de signification pour la jeune femme. Une sacrée idée pour un récit qui se termine en beauté toujours dans le sens de la finesse et de la richesse des émotions.

Malgré une certaine dichotomie dans l’ouvrage, les passages s’assemblent parfaitement, donnent une cohérence et une richesse au personnage de Maud qui pourtant par moment pourrait en agacer plus d‘un. L’univers de la voile, de l’océan rajoute une dimension supplémentaire à ce mille-feuille littéraire dense mais très digeste. L’écriture d’Andrew Miller est une merveille de concision, de dynamisme et de précision. Chaque scène, chaque sentiment exprimé semble ciselé par un orfèvre qui conjugue beauté de la langue et sens de la narration. Les pages se tournent toutes seules, le plaisir se renouvelle à chaque chapitre et même si au fond, il ne se passe pas grand-chose, on se plaît à errer dans le sillage de Maud, à échafauder des hypothèses pour les vérifier ensuite. On referme La Nuit, la mer n'est qu'un bruit touché en plein cœur. Une sacrée expérience que je ne peux que vous recommander.

lundi 28 août 2017

"Underground Railroad" de Colson Whitehead

Underground-railroadL'histoire : Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d'avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu'elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s'enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les Etats libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l'Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d'esclaves qui l'oblige à fuir, sans cesse, le "misérable coeur palpitant" des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

La critique Nelfesque : Excellente découverte en cette Rentrée Littéraire ! Prix Pulitzer 2017, cette récompense est plus que méritée.

"Underground Railroad" s'attaque à un sujet difficile : l'esclavage. Colson Whitehead, avec une écriture puissante, nous présente Cora, jeune esclave qui va un jour s'enfuir et vivre un véritable chemin de croix en quête de liberté.

Immersif à souhait, ce roman nous plonge dans l'Amérique du XIXème siècle. Epoque où l'esclavage est encore monnaie courante de l'autre côté de l'Atlantique, où des bateaux traversent encore l'océan en provenance d'Afrique avec à leur bord des centaines d'esclaves. Ces personnes noires ne sont pas des hommes, ne sont pas même des bêtes pour certains, ils travaillent jour et nuit, s'usant la santé et subissant les foudres de leurs maîtres. Malgré la peur, Cora décide un jour de quitter sa condition et s'enfuit. Comme l'a fait en son temps sa propre mère, la seule à n'avoir jamais été retrouvée. Un chasseur d'esclaves, le prenant comme un affront personnel, va mettre tout en oeuvre pour la retrouver. Commence alors un voyage semé d'épreuves et d'horreurs pour l'une, une chasse sanglante pour l'autre, dans un pays où les mentalités font froid dans le dos.

Ames sensibles s'abstenir. Ici les événements sont violents et les rêves brisés. L'auteur ne cache rien, n'essaye pas d'édulcorer les choses ou enjoliver le passé. Cora va vivre des moments effroyables, se cacher, assister à des scènes d'horreur brut. Quand l'homme est chassé, frappé, abattu, torturé parce qu'il a eu la malchance de ne pas être né libre. Cela est difficile à imaginer aujourd'hui et pourtant l'Histoire des Etats-Unis est jonchée de cadavres et de désespoir.

Les personnages sont marquants. Le lecteur s'attache beaucoup à Cora et à ses amis grâce, et avec qui, elle va prendre la fuite. Nous découvrons le réseau mis en place pour permettre à des hommes, des femmes et des enfants esclaves de s'évader. Un réseau composé de personnes risquant eux-même leur vie pour en sauver d'autres. Un réseau qui redonne foi en l'humanité tant le reste est sombre et dépourvu de bienveillance.

Le lecteur est saisi par la cruauté présente entre ces pages, ému par les personnages, soufflé par la beauté de l'écriture de Colson Whitehead. Aucun moment de répit ici, sans cesse en alerte, on se prend à espérer pour Cora que tout cela ait une fin heureuse, que tous les obstacles qu'elle ait dû traverser, trop pour une seule femme, ne le soient pas en vain. On mesure également l'étendue du fléau esclavagiste et du racisme de l'époque. Du Sud au Nord des Etats-Unis, Cora va devoir se cacher et emprunter les chemins de fer souterrains (symbole ici du chemin de la liberté). A chaque passage par la terre ferme, au grand air, l'effroi est omniprésent.

"Underground Railroad" est un roman ambitieux et essentiel. Un superbe récit qui prend à la gorge et tient en haleine. Le sujet est difficile, les personnages attachants et l'ensemble est servi par une écriture fluide et poétique. Un futur classique à lire absolument !


jeudi 24 août 2017

"L'Age d'or" de Michal Ajvaz

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L’histoire : À travers un carnet d’exploration fictif, un voyageur revisite en imagination l’île peuplée d’excentriques où il vécut plusieurs années, faisant resurgir un univers de bruissements, d’odeurs et de lumières mouvantes, royaume de l’étrange et du beau dont le joyau le plus envoûtant est un livre labyrinthique que les indigènes complètent ou altèrent au gré de leurs humeurs...

La critique de Mr K : Il y a deux ans, je vous avais fait part d’une expérience hors norme en terme de lecture avec le nébuleux et foisonnant L’Autre ville de Michal Advaz. Mirobole editions réitère l’aventure avec la ressortie chez eux d’un ouvrage ancien de l’auteur, anciennement titré L’Autre île et rebaptisé pour cette réédition L’Age d’or. Autant le premier lorgnait sur le surréalisme, autant celui-ci bien qu’encore bien alambiqué se présente sur une forme plus fixe : le guide de voyage. Mais attention, pas n’importe lequel, un savant mélange de description, d’impression et de dérégulation de la réalité comme en a le secret cet artiste aux multiples facettes.

Le narrateur décide un jour d’écrire un guide concernant une étrange île où il a résidé durant quelques temps. Isolée du reste du monde malgré quelques liens conservés pour ne pas être en rupture totale (une cabine téléphonique, un port pour quelques échanges commerciaux), les êtres humains qui la peuplent n’ont pas du tout les mêmes mœurs que nous. En présentant leur langage, leur organisation politique, leur rapport avec leur milieu et l’étrange livre rédigé au fil du temps et de concert par les habitants de l’île ; le narrateur va bousculer ses certitudes et les schémas mentaux établis par nos sociétés occidentales.

Loin des schémas habituels, ce roman est plus qu’un récit car il n’y a pas vraiment de trame précise. Constitué de courts chapitres oscillants entre 2 et 6 pages, l’œuvre s’apparente à un gigantesque patchwork coloré qui de prime abord semble sans queue ni tête. Comme dans L’Autre ville, il faut accepter en tant que lecteur de lâcher prise, de ne pas tout comprendre et de se laisser guider par les multiples digressions qui peuplent ce roman quasi métaphysique tant il touche à la matière humaine pure, à l’existence en général. S’abandonner serait plutôt le terme exact, s’abandonner aux sensations différentes que procure la langue si poétique de cet auteur tchèque au talent incroyable et qui sème sur son passage de purs moments de grâce et d’étonnement.

Ode à la bizarrerie et à l’étrange, il n’en demeure pas moins que cet ouvrage nous parle aussi du monde avec notamment les relations complexes entre le peuple et les détenteurs du pouvoir, le rapport de l’homme avec la nature avec des îliens parfois en osmose avec leur environnement (les passages décrivant leurs habitats sont tout bonnement magiques), le rapport à la lecture, au conte et à la vérité avec un dernier tiers de livre consacré au fameux livre labyrinthique composé de multiples couches et poches où chacun donne son avis et réécrit l’histoire à l’envie. La mise en abyme avec la littérature et le langage est constante et donne à voir un monde étrange et dérangeant, à 10 000 lieux de nos modèles courants mais pas pour autant une utopie parfaite. D’ailleurs, le narrateur finit bien par partir de ce lieu hors norme et tenter de nous en expliquer le fonctionnement malgré des aspects abstraits impossibles à décrire précisément. Reste des empreintes, des sensations qui marquent le lecteur hypnotisé dans sa chair et son âme. J’en ai encore des frissons rien que d’y penser !

La lecture de L'Age d'or nécessite un temps d’adaptation surtout pour ceux qui n’ont jamais pratiqué cet auteur. Pour ma part, j’ai trouvé cet ouvrage plus accessible que ma précédente lecture. La langue reste toujours aussi affolante, laissant libre court à un imaginaire en roue libre où nulle limite ne semble admise à part celle de la grammaire. Les images foisonnent, les caractérisations étonnent et l’ensemble finalement détone. C’est un véritable voyage qui nous est proposé à travers cette île nébuleuse, impalpable et unique. Une fabuleuse lecture pour celui qui s'engage confiant et sans idées pré-conçues dans ce labyrinthe de mots au charme capiteux et déroutant. Une véritable claque !

lundi 21 août 2017

"Leçons de grec" de Han Kang

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L’histoire : Au cœur du livre, une femme et un homme. Elle a perdu sa voix, lui perd peu à peu la vue. Les blessures de ces personnages s’enracinent dans leur jeunesse et les ont coupés du monde. À la faveur d'un incident, ils se rapprochent et, lentement, retrouvent le goût d'aller vers l'autre, le goût de communiquer.

La critique de Mr K : Retour en terres asiatiques aujourd’hui avec ce roman coréen tout juste sorti en ce mois d’août pour la rentrée littéraire. C’est ma première lecture de cette auteure qui a atteint une renommée internationale avec son précédent roman La Végétarienne (Prix 2016 du Man Booker International Prize). La lecture de la quatrième de couverture de Leçons de grec promettait beaucoup notamment une exploration en profondeur de deux êtres que la vie a cassés et qui vont essayer de rebondir. Promesse tenue largement pour un livre extrêmement lent dans son développement et envoûtant par sa forme.

Lui est professeur de grec ancien et il perd la vue. Il le sait depuis désormais un certain temps mais les prémices de la cécité totale commencent à se faire ressentir. Personnalité plutôt solitaire, c’est un intellectuel épris d’érudition et de linguistique. À travers ses cours, il veut apporter à ses élèves (inscriptions libres et non rattachée à un cursus particulier) sa technique, l’analyse fine de textes anciens et le goût des bons mots. En parallèle, c’est un homme terrifié à l’idée de se retrouver plongé dans des ténèbres perpétuelles, or il ne trouve personne à qui se confier, personne en tout cas qui réussisse à l’écouter et l’entendre.

Elle vient au cours de grec ancien. Studieuse et appliquée, elle ne parle plus depuis des années. Après une séparation difficile avec son mari, la perte de la garde de son enfant, elle aussi se retrouve seule et déboussolée. Elle s’interroge beaucoup sur les raisons de cette aphasie, elle tourne et retourne dans sa tête des scènes du quotidien, des souvenirs et flashback la mettant en scène en famille ou avec des amis. Une éclaircie apparaît dans cette brouille généralisée, les cours de grec qui la séduise par leur rigueur et leur portée philosophique.

Ces deux là étaient donc bien fait pour se rencontrer. Cela se fait très lentement et par étapes, Han Kang se plaisant pendant les 2/3 du livre à suivre chacun d’entre eux dans sa vie intime. Comme le peintre avec ses pinceaux, c’est par petites touches successives et pas forcément reliées les unes aux autres que l’on aborde ces deux personnages à la psyché torturée : souvenirs d’enfance traumatisants, échec d’un mariage, incompréhension face à certaine situation, peur du handicap et de l’inconnu, difficultés familiales mais aussi des moments fugaces de bonheur et de satisfaction. Peu à peu, nos deux personnages prennent de la hauteur, une densité certaine. On se prend d’affection pour eux, on compatit à leurs peines et leurs fêlures, l’empathie fonctionne à plein régime.

Puis vient le moment de réunification qui s’apparente clairement à un état de grâce où auteure mêle très habilement poésie en vers libre et narration plus classique. On change alors de registre, le récit décolle vraiment vers des ailleurs différents, moins balisés où les sensations et émotions ressenties subrepticement jaillissent du livre et prennent en otage le lecteur désarçonné. Tous les éléments précédemment abordés se font écho, l'auteure propose un dernier quart d’ouvrage vraiment bluffant, très profond en terme d’analyse des motivations de chacun et finalement, une histoire universelle sur la reconstruction de soi grâce à l’Autre. C’est puissant, émouvant et source de nombreuses réflexions que l’on peut se faire sur sa propre vie et les rapports que l’on entretient avec ses proches.

Leçons de grec est donc une très belle lecture, très enrichissante et très agréable même si je dois bien avouer qu’être amateur de littérature asiatique aide beaucoup. En effet, on retrouve ce mélange très subtile entre écriture légère et aérienne avec une lenteur de rythme et une exploration profonde des motivations humaines. On aime ou on n’aime pas, personnellement j’adhère totalement et je vous confirme que dans le domaine ce roman est une vraie réussite. Avis aux amateurs !

vendredi 18 août 2017

"Une Ombre chacun" de Carole Llewellyn

Une Ombre chacunL'histoire : Rescapée d'un enlèvement quand elle était enfant, Clara, 30 ans, mène désormais à Paris une vie confortable avec son mari, Charles. Pourtant, lorsqu'il lui demande un enfant, elle décide de partir sans laisser de trace.
Homme d'affaires occupé, Charles loue les services de Seven Smith, un ancien Marine, afin de retrouver son épouse. Pour le soldat américain, que la fin de la guerre a laissé sans but, la quête de cette femme disparue est une occasion inespérée d'exister à nouveau.
À travers l'Europe, Clara et Seven vont partir à la recherche de vérités sur eux-mêmes qui altéreront pour toujours le sens de leurs vies.

La critique Nelfesque : "Une Ombre chacun" est le premier roman de Carole Llewellyn et pour le moins que l'on puisse dire, il ne m'a pas passionné... Le postulat de départ est intéressant, mais l'histoire traîne en longueur et l'intérêt s'émiette petit à petit.

Cette déception vient en premier lieu de la 4ème de couverture et de ce qu'elle laisse entrevoir. Clara, nous dit-t'on, décide de partir sans laisser de traces et son mari engage un ancien Marine pour la retrouver. Problème : ce départ n'intervient qu'à la moitié du roman et là où le lecteur s'attend à un ouvrage complet sur l'enquête et la recherche de soi des personnages principaux, il se demande au fil des pages quand cela va-t'il enfin commencer...

Pour autant, la préparation du départ de Clara est l'occasion pour l'auteure de dépeindre son personnage. Et accessoirement de nous la rendre insupportable ! On ne peut pas dire que ce roman n'est pas actuel car il l'est pleinement (trop même). Les problématiques ici soulevées sont dans l'air du temps et les technologies de notre époque. Pour ma part, j'ai du mal avec les ouvrages trop ancrés dans l'actualité du moment et laissant peu de place à l'imagination du lecteur. Ce qui ne devrait être qu'un support est ici un pivot bien trop frêle à mon goût. L'héroïne ici est obsédée par Instagram. Mais littéralement obsédée ! Elle ne pense qu'à cela. Comment photographier ceci, gommer cela pour que ses followers envient son quotidien. Lorsqu'elle vit quelque chose, elle n'en profite pas et l'événement est passé au crible de son écran de téléphone. La moindre image est capturée, même la plus anodine. Elle y rajoute ensuite des filtres, des hashtags, des légendes loin d'être spontanées. C'est peut-être parce que je déteste ce genre de procédés que j'ai eu du mal à m'attacher à Clara. Est-elle comme la majorité des personnes sur IG, superficielles, ou cela dénote-t'il d'un mal-être personnel, d'un sentiment d'infériorité qu'elle comble avec son application favorite mais qui finit par lui rendre la vie fade et morne ? J'ai ma petite idée sur la question (d'autant plus que je ne considère pas que la majorité des gens soient superficiels sur IG, il suffit de bien choisir qui l'on suit) mais mettre ainsi en avant un réseau social pour justifier le malaise de Clara me semble un peu trop facile pour être vraiment apprécié à sa juste valeur.

Vous l'aurez compris, j'ai eu du mal à rentrer dans ce roman, attendant un événement qui n'arrivait pas, étant complètement détachée de la superficialité des problèmes existentiels du personnage principal. Cette dernière est mariée à Charles, un homme d'affaire lui aussi très axé sur l'apparence et l'image qu'il renvoie. Sa vie est comme dans un magazine de mode. Il est beau, sa femme est belle, leur appart' est splendide et sa route semble toute tracée autant professionnellement que sentimentalement. Très centré sur lui-même et ce que peuvent penser les autres de lui, Charles est un con fini (oui, par moment, il faut appeler un chat "un chat" et ne pas tortiller 3 heures). Même lorsque sa femme disparaît, il ne montre pas une once de peine et gère son départ comme un dossier lambda. Pauvre petite fille riche qui ne supporte plus sa condition de jolie plante verte et qui, dans sa fuite, va laisser l'intégralité de ses cartes de crédit (pardon, des cartes de crédit de son mari) sur la table. Comment va-t-elle faire pour s'en sortir ainsi !? Désolée, mais personnellement, cela me laisse de marbre. Il y a des problèmes hautement plus graves dans la vie de certains et je manque cruellement d'empathie dans ce genre de situations (mea culpa). Peut-être suis-je trop âgée pour lire ce type de roman ? Peut-être ne suis-je pas assez fleur bleue pour prendre au sérieux sa souffrance ? Ou peut-être que tout simplement tout cela est bien trop superficiel et que ce monde m'ennuie, et m'exaspère même, à se regarder sans cesse le nombril !?

Les chapitres alternent entre Clara et Steven, l'ancien Marine recruté par Charles. C'est bien, ça permet de souffler. Steven est loin des canons de beauté et de perfection gravitant dans le cercle du couple. Un peu too much parfois, il n'hésite pas à mettre les pieds dans le plat et peut paraître à certains moments absolument détestable. De par son ancien métier, une partie de lui est restée à la guerre et l'Afghanistan le ronge. Il est aussi macho (vous savez, l'armée, tout ça...) et raciste sur les bords (vous savez, l'armée, tout ça...). Ah du coup, c'est sûr que ça dénote avec mademoiselle vie bien rangée qui n'existe que par le regard des autres ! D'ailleurs dans l'ensemble, on ne s'éloigne que trop peu à mon goût du manichéisme. Les filles sont des jolies poupées attachées à leur apparence et aux porte-feuilles de leur mari et les hommes, des êtres détestables menés par leur queue. Je cherche encore les nuances...

Tout cela était bien trop creux et vain pour me plaire et c'est avec plaisir que j'ai tourné la dernière page d'"Une Ombre chacun". Non pas pour le dénouement mais pour pouvoir passer à autre chose ! Je ne doute pas que cet ouvrage plaira à d'autres lecteurs, il n'est pas mauvais en soi. C'est un premier roman et l'auteure va au bout de son idée. Malheureusement, cela reste beaucoup trop en surface pour moi et pour que je vous conseille cet ouvrage qui restera dans mon esprit comme une lecture plus que moyenne...

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jeudi 17 août 2017

"En Compagnie des hommes" de Véronique Tadjo

En compagnie des hommes

L’histoire : Un virus mortel et incurable a mis l’espèce humaine face au danger de l’extinction. Baobab, arbre premier, arbre éternel, arbre symbole de grande sagesse, prend la parole et réveille la mémoire de l’humanité. Sous son ombre fraîche, hommes, femmes, enfants pris dans la tourmente, combattants farouches pour la survie, vont confier leur lutte contre les ravages d’Ebola : le docteur en combinaison d’astronaute qui, jour après jour, soigne les malades sous une tente ; l’infirmière sage-femme dont les gestes et l’attention ramènent un peu d’humanité ; les creuseurs de tombes qui, face à l’hécatombe, enterrent les corps dans le sol rouge ; les villageois renonçant à leurs coutumes ancestrales afin de repousser Ebola...

La critique de Mr K : Je vous présente aujourd’hui une lecture choc, un coup de poing littéraire comme je les affectionne tout particulièrement. Écrivaine, poétesse mais aussi auteur pour les enfants, Véronique Tadjo nous propose avec son nouveau roman, En compagnie des hommes, une plongée en pleine crise sanitaire liée au virus Ebola entre 2014 et 2016 en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Sujet grave entre tous, un peu à la manière documentaire, l’auteur nous fait partager l’action et les pensées de différents acteurs qu’ils soient humains ou non pour cerner le phénomène et ses répercussions sur les sociétés et le monde. Chaque chapitre ouvre donc le chemin à une nouvelle voix, l’ensemble construisant un roman polyphonique d’une rare puissance et efficacité.

Le virus Ebola est l’un des plus dangereux. Il tire son nom de la rivière Ebola qui s’écoule en République Démocratique du Congo et a un taux de mortalité qui atteint les 70% des infectés. Les symptômes débutent par une fièvre violente et soudaine, des douleurs musculaires, une faiblesse généralisée, des maux de tête et de gorge. Tout cela s’aggrave très vite, la maladie provoquant des éruptions cutanées, des diarrhées, des vomissements puis des hémorragies internes et externes. C’est un fléau épouvantable, récurrent (jamais autant qu’en 2014 tout de même) qui frappe implacablement ceux qui partagent le quotidien d’un malade. Ce virus est extrêmement transmissible et représente une grave menace.

Tour à tour, la parole est donc donnée à de nombreux personnages qui chacun à sa manière va éclairer le lecteur sur le virus, l’épidémie, les soignants, les autorités, les proches de victimes, les infectés mais aussi les réactions internationales et même supranaturelles. C’est ainsi que l’arbre à palabres prend la parole en premier et nous assène quelques vérités sur l’ordre naturel et sur les êtres humains. Lui répondront par la suite un jeune garçon qui a perdu toute sa famille, un docteur habillé en cosmonaute pour sa sécurité, une infirmière, une mère de famille éplorée, un volontaire d’une ONG occidentale, un fiancé confronté à la mort annoncée de sa promise, bien d’autres encore et vers la fin, l’auteur donne même la parole au virus lui-même, antithèse de la vie défendue par l’animisme africain (le fameux baobab griot du départ) et destructeur de toute vie, rappelons que le virus peut aussi toucher certaines espèces animales comme les antilopes ou les grands singes.

L’impact d’une épidémie est ici vue, transmise et expliquée à travers différentes échelles. On côtoie ainsi le quotidien des petites gens qui ont déjà une vie extrêmement difficile et qui se retrouvent confrontés à l’inconnu. Pour beaucoup, ce mal est une punition divine due aux pêchés que l’on a commis et ils s’en remettent aux marabouts et autres croyances magiques. Malheureusement, la maladie progresse et heurte les coutumes notamment en ce qui concerne le devenir des cadavres (le témoignage du jeune croque-mort est impressionnant). Dans certaines régions, chaque famille est touchée et les ravages sont terribles. On suit donc quelques courts récits traumatiques où la mort et la souffrance sont omniprésentes, laissant une population hagarde et déboussolée.

En parallèle, on a aussi le point de vue de professionnels de santé avec des médecins et infirmières courage qui s‘exposent dangereusement au fléau. La plupart, bien qu’habitués au terrain, sont épouvantés face à cette épidémie. Mais il faut tenir, assumer sa vocation et continuer encore et toujours, malgré les risques et le probable sacrifice de leur vie au nom de leur idéal. Ces passages sont très touchants, le regard distancié de ces personnes après avoir vécu de l’intérieur la crise sanitaire avec des victimes donne une densité et une profondeur incroyable à l’entreprise de Véronique Tadjo. Et puis, viennent aussi se mêler à tout cela, la dimension socio-politique qui finit par dégoûter le lecteur en entreprenant d’entrer dans les coulisses des pouvoirs locaux (avec son lot de corruption et de détournement des fonds humanitaires) et le traitement fait des événements par les médias occidentaux. Rapacité, bêtise humaine, peur de l’autre, réflexes d’autodéfense sont décortiqués et jetés à la face du lecteur qui n’en termine pas avec sa descente en enfer.

Au delà du fait sanitaire, avec les interventions du baobab et du virus, Véronique Tadjo invite profondément à la réflexion sur nous-même. Par les multiples récits compilés ici, on a un beau panorama de l’esprit humain, ses logiques de développement et sa nature profonde. Certes ce n’est pas rassurant, c’est parfois brut de décoffrage et difficile à admettre mais on passe vraiment un bon moment en lisant cet ouvrage avec de purs moments d’humanité dans ses travers mais aussi ce qu’elle a de plus beau (des passages émeuvent jusqu’aux larmes). Il faut dire que la langue de l’auteur y est pour beaucoup ! N’est pas poétesse et écrivaine de talent qui veut. On navigue entre poésie, roman intimiste et témoignage ; les pages se tournent toutes seules et sans effort.

À vocation universelle par les thématiques qu’il aborde, ce livre-griot, où chaque acteur devise sur la place de l’Homme, son rôle et ses responsabilités à l’égard du Monde dont il est le gardien, est un petit bijou qu’il vous faut absolument découvrir. Courez-y !

mercredi 9 août 2017

Petit tour à la ressourcerie...

Avant notre départ en Périgord, Nelfe et moi sommes allés innocemment à la ressourcerie de Lorient pour voir un peu ce qu'ils proposaient. Plus précisément, nous recherchions quelques verres à vin, vu ma mauvaise habitude de les casser en faisant la vaisselle. Aucun verre nous ne trouvâmes mais par contre, le rayon livre était bien achalandé... Jugez plutôt des nouvelles acquisitions que nous avons ramené à la maison !

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(aie aie aie...)

Vous voyez où on en est arrivé ??? I.R.R.E.CU.P.E.R.A.B.L.E.S ! Enfin surtout moi comme vous allez pouvoir le constater, Nelfe s'étant une fois de plus illustrée par sa capacité de résistance à la tentation. Voici un traditionnel post de craquage comme nous en avons le secret, suivez le guide pour la présentation des petits nouveaux qui viennent rejoindre leurs congénères dans nos PAL respectives. 

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(THE trouvaille !)

- La Ligne verte de Stephen King. Un des derniers "vieux" titres de Stephen King qui m'avait échappé jusqu'ici. Comme beaucoup, j'ai adoré le film mais je souffrais de ne pas avoir lu ce titre paru sous forme de feuilletons et réputé comme très réussi dans l'oeuvre de cet ogre littéraire. Gros coup de chance donc de tomber sur les six volumes réunis au même endroit et dans la toute première édition. Sans doute, une de mes prochaines lectures tant l'attente fut longue !

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(Librio en force, again !)

- La Morte amoureuse de Théophile Gautier. Sans doute, le premier roman mettant en scène un mort-vivant, et féminin de plus ! Rajoutez là-dessus un auteur que j'adore, une bonne pincée de XIXème siècle, un prêtre amoureux, des esprits qui se déchaînent et vous obtenez un court récit que j'ai hâte de parcourir. Là encore, il ne devrait pas trop traîner dans ma PAL !

- Aurélia de Gérard de Nerval. Entre hallucinations et mystères, De Nerval propose ici un voyage subliminal dans son imagination au coeur de son romantisme à fleur de peau et de ses rêves éveillés mêlant femmes disparues, ancêtres regrettés et paysages merveilleux. Je ne sais pas pour vous mais personnellement, je suis plus que tenté !

- Le Prince de Machiavel. Un classique hors norme que je vais relire avec grand plaisir (emprunt au CDI dans mon année de terminale). Précurseur dans la pensée politique, cet ouvrage explique clairement et nettement le principe de realpolitik et le contrôle des masses. Rajoutez un bon ouvrage de Debord (La société du spectacle au hasard...) et vous obtenez la société actuelle. Pas le genre de lecture rassurante en soi mais comme on dit knowledge is power !

- Le Grand dieu Pan de Arthur Machen. Première incursion dans l'univers d'un auteur présenté comme un maître de la terreur et des mondes inconnus. L'action se déroule à Londres où une femme fatale sème la folie et l'effroi sur son sillage. Qui est-elle vraiment ? Que recherche-t-elle ? Navigant constamment entre réalité et déviances diaboliques, on promet au lecteur une lecture tumultueuse. Ça promet !

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(Un pot-pourri, bien sympathique !)

- L'Attente de l'aube de William Boyd. Un acteur se voit proposer de devenir agent secret par une commanditaire dont il tombe amoureux... J'aime beaucoup cet auteur qui à priori multiplie les surprises et les rebondissements dans un roman salué par la critique. Wait and read.

- Toutes les familles sont psychotiques de Douglas Coupland. Un récit dynamitant le roman familial traditionnel et qui met à mal l'American way of life. Connu pour sa subvertion, l'auteur s'amuse à envoyer une tribu de sympathiques cinglés dans une Floride de carte postale. Gare à la casse !

- Les Sirènes de Bagdad de Yasmina Khadra. Un Khadra, ça ne se refuse jamais, j'ai donc adopté celui-ci sans même regarder le résumé en dos d'ouvrage. On retrouve ici les thématiques chéries par cet auteur : le fanatisme, la violence et la confrontation entre tradition et modernité. M'est avis qu'une fois de plus, je ne sortirai pas indemne de cette lecture !

- Balade pour un père oublié de Jean Teulé. Road movie insolite qui voit un jeune père kidnappé son nourrisson à la naissance et partir revoir les différentes femmes qui ont jalonné sa vie ; je m'attends au meilleur d'un auteur que j'affectionne tout particulièrement. Vous lirez un peu plus bas que j'ai doublé la mise à son sujet !

- Les Carnassières de Catherine Fradier. Une ex flic virée pour bavure se retrouve projetée dans une enquête à haut risque dans le milieu russe des Baléares. Au programme : mafia sibérienne, ex du KGB et meurtres en série. C'est très engageant et le style incisif semble se rapprocher d'un Despentes. Tout pour me plaire donc !

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(Pot pourri de brochés pour changer !)

- Retour en absurdie de Stephane de Groodt. Là encore, un pot monstrueux que de tomber sur ce titre. Nelfe m'avait offert le premier tome il y a quelques années et j'avais adoré cette expérience bien branque et délectable à souhait. Je vais pouvoir rééditer cette lecture hautement plaisante avec ce volume deux des chroniques télévisuelles d'un as du calembourg et du jeu de mot.

- Héloïse, ouille ! de Jean Teulé. Teulé deuxième acte avec un volume consacré à Abelard et Héloïse, couple mythique que l'auteur va s'employer à démystifier dans le style si vert qu'on lui connait. Hâte de lire celui-ci aussi !

- La Tâche de Philip Roth. Troisième volume d'une trilogie thématique sur l'identité et l'histoire de l'Amérique d'après guerre (j'ai les deux autres volumes dans ma PAL), il est ici question de mensonge, d'honneur et d'amour. Le genre d'ingrédients qui bien mixés donnent souvent de grandes oeuvres et quand on connait les talents de Roth en matière de narration et de style, ça risque d'être très bon !

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(La sélection de Nelfe... Oui, elle est 10 000 fois plus raisonnable que moi!)

- Ni vu ni connu d'Olivier Adam. J'aime beaucoup Olivier Adam (là, c'est Nelfe qui parle) et je suis curieuse de découvrir celui-ci paru dans une édition jeunesse. Ça va se lire très vite mais je ne doute pas que ça soit encore une fois intense !

- Mississippi de Hillary Jordan. Un Belfond ! Une maison d'édition de qualité ! Limite je peux y aller les yeux fermés. Mississippi des années 40, "dans la lignée d'un Faulkner", nous dit la quatrième de couverture : ça donne envie !

- L.A. Requiem de Robert Crais. Encore un Belfond ! Une enquête, un flic en pleine rédemption mais au passé trouble. Miam miam !

Belle moisson d'ensemble, non ? Certes les livres sont encore plus serrés qu'avant dans nos PAL mais les promesses de lecture sont riches et nos chroniques prochaines et à venir en témoigneront certainement. Qu'il est bon d'être book addict, une passion dévorante mais pas vraiment ruineuse quand comme nous, on aime les livres de seconde main... À quand le prochain craquage ?