mardi 6 février 2018

"L'Infinie patience des oiseaux" de David Malouf

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L’histoire : Lorsqu'en 1914, Ashley Crowther revient en Australie, dans le Queensland, pour s'occuper de la propriété héritée de son père, il découvre un paysage merveilleux peuplé de bécasses, d'ibis et de martins-chasseurs. Il y fait également la connaissance de Jim Saddler, la vingtaine comme lui, passionné par la faune sauvage de l'estuaire et des marais. Au-delà de leurs différences personnelles et sociales, les deux jeunes hommes ont en commun un véritable amour de la nature. Et ils partagent un rêve : créer un sanctuaire destiné aux oiseaux migrateurs.

Loin de là, l'Europe plonge dans un conflit d'une violence inouïe. Celui-ci n'épargnera ni Jim, qui rejoint un camp d'entraînement à Salisbury, ni Ashley, envoyé à Armentières. Seul témoin de la parenthèse heureuse qui les a réunis, Imogen, une photographe anglaise amoureuse comme eux des oiseaux, saura-t-elle préserver le souvenir des moments exceptionnels qu'ils ont connus ?

La critique de Mr K : L’Infinie patience des oiseaux de David Malouf est un ouvrage qui vient tout juste d’être édité en français pour la première fois par les éditions Albin Michel. C’est étonnant dans le sens où ce livre a connu un grand succès dans les pays anglo-saxons (tant au niveau des critiques que du public) et qu’il a déjà été écrit depuis 35 ans -sic-. Heureusement, le mal est réparé avec la présente édition sortie le 31 janvier et qui permet enfin au public français d’avoir accès à un pur chef d’œuvre qui m’a enthousiasmé et que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter tant j’ai été happé par l’histoire et le style de l’auteur. Une sacrée claque.

On peut distinguer clairement deux parties bien distinctes dans cet ouvrage. La première partie nous permet de faire plus ample connaissance avec les trois personnages principaux : Jim, Ashley et Imogen. Tous se retrouvent autour d’un amour commun pour la nature, le calme et plus particulièrement les oiseaux qui ont le don de les émerveiller et de les fasciner. Devenus associés pour créer un sanctuaire protecteur pour êtres ailés, la belle dynamique est rompue par la déclaration de guerre de 1914. L’Australie fait partie intégrante de l’Empire britannique engagé aux côtés de la France et de la Russie au sein de la Triple Entente. Les deux hommes vont partir pour la France et se confronter à l’horreur d’un conflit d’un nouveau genre.

La structure binaire peut surprendre au départ, on passe vraiment d’un monde à un autre. La vie bourgeoise et insouciante d’Ashley en début d’ouvrage, la rencontre avec Jim lors d’une partie d’observation d’oiseaux, les discussions qu’ils ont ne présagent en rien de ce qui va suivre. Épris de liberté, de partage et de beauté, les deux hommes pourtant de classes sociales différentes se rencontrent, s’apprécient et développent un projet ensemble. Accord parfait de deux esprits qui convergent l’un vers l’autre, l’ajout d’une tierce personne qui va compléter le dispositif et les voila qui touchent du doigt le bonheur. Étrange ambiance cotonneuse que cette partie faisant la part belle au naturalisme et les envolées poétiques au rythme des vols des oiseaux migrateurs. On sent bien qu’un glissement approche, tant de perfection est trop louche pour durer.

Quand les deux hommes partent en Europe, chacun de leur côté, le riche Ashley ayant la possibilité de rentrer directement dans le rang des officiers et Jim intégrant la piétailles utilisée comme chair à canon, on rentre dans l’horreur. Ce diable d’écrivain australien a un talent fou pour décrire cette guerre horrible que j’ai pourtant déjà bien souvent croisé sur ma route de lecteur. Dans ce monde fini et en pleine déliquescence, tout n’est plus que pesanteur, lourdeur et laideur. Les tableaux idylliques sont bien loin derrière nous et la plongée est vertigineuse dans le quotidien infernal des poilus australiens. La boue, le bruit, la fureur, la faim, le froid, le manque de sommeil, la maladie et tout le cortège de conditions d’existence inhumaines nous frappent l’estomac à la manière d’uppercuts littéraires bien ajustés et broient les destinées humaines qui lui sont livrées en sacrifice au nom du patriotisme et du nationalisme. On observe, désabusé, la bêtise humaine à l’état pur, l’absurdité de la guerre et les pertes effroyables qu’elle provoque sur son passage.

L’ouvrage nous laisse littéralement sur les genoux et totalement hagards. Au delà d’une fin tragique que l’on devine très vite, c’est l’écriture de David Malouf qui emporte tout sur son passage. Entre passages contemplatifs immersifs et profonds (l’observation première des animaux, les expériences sensorielles de Jim) et récits enflammés de scènes de batailles dantesques, ce roman se révèle être une terrible expérience où se mêlent des émotions contradictoires et un sens du récit hors du commun. C’est simple, limpide, profondément humaniste et poétique. Un livre essentiel à découvrir au plus vite !


vendredi 2 février 2018

"Converti à Jaffa" de Marek Hlasko

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L’histoire : Dans l’Israël de la fin des années 1960, en pleine saison des pluies, deux escrocs désabusés survivent en échafaudant des arnaques au mariage : Robert invente des scénarios qui attendriront les femmes vieillissantes et les feront payer, Jacob jouera la comédie.

Leur prochaine cible est un couple de Canadiens : un pasteur protestant et sa femme. Le pasteur, venu en Israël pour convertir des juifs au christianisme, s’apprête à rentrer bredouille dans son pays. L’échec de la mission qu’il s’était fixée le pousse à boire. Jacob prend le missionnaire en pitié et se fait passer pour un juif désirant recevoir le baptême...

La critique de Mr K : Étrange lecture aujourd’hui avec cette première parution de 2018 chez Mirobole, une maison d’édition que nous apprécions tout particulièrement au Capharnaüm éclairé. Il s’agit de la deuxième traduction parue chez eux de Marek Hlasko, un auteur polonais culte, qui a fui la dictature communiste et que l’on compare souvent à Jack Kerouac. Ayant vécu une courte vie haute en couleur (il se donna la mort à 35 ans), ses romans s’apparentent à un mix d’éléments autobiographiques et de fiction pure.

Dans Converti à Jaffa, on suit Jacob le narrateur (alter ego de l’auteur) et un certain Robert. Ce duo d’arnaqueurs vit d’expédients et de combines plus ou moins douteuses où chacun a un rôle bien déterminé : Robert est le cerveau, celui qui échafaude les plans et Jacob est l’acteur, celui qui séduit, manipule et joue avec les victimes qui lui sont désignées par son collègue. Plus ou moins spécialisés dans les arnaques amoureuses, ils vont s’atteler à la tâche avec un couple de canadiens peu commun, où le mari est en pleine déprime car il n’arrive pas à mener à bien sa mission d’évangélisation en Israël. L’affaire va s’avérer plus ardue que prévue pour nos pieds nickelés...

Clairement, le roman repose entièrement sur la relation entre Robert et Jacob. Tout semble les opposer : l’un est bavard et intellectualise tout (Robert) tandis que l’autre respire la jeunesse, la beauté (il est l’atout séduction de l’équipe) et la discrétion. Ça fonctionne bien, ces opposés réussissant parfaitement à mener leur barque, à manipuler les sentiments de leurs cibles entre mensonges, inventions et parfois même une certaine sincérité, une franchise empathique qui surprend et enrichit des machinations parfois à la limite du rocambolesque. À ce niveau, je dois avouer qu’on s’y perd par moment et que l’ensemble produit un récit déstabilisant et totalement en dehors des sentiers battus.

En effet, bien que remarquablement construit, le récit emprunte bien des fois des détours nébuleux avec des effets de manche peu communs, des envolées complètement branques de Robert qui sort du cadre, égarant le lecteur vers des horizons vraiment insoupçonnés au fil de ses pensées exposées à vif. Il faut en tout cas se laisser porter, sans chercher forcément à tout saisir / comprendre, certains passages pouvant s’apparenter à des délires sans fondements ! C’est perturbant dans un premier temps mais c’est aussi novateur et assez bluffant. On plonge vraiment dans un univers parallèle, peuplé de laissés pour compte, de personnages abîmés par la vie qui tentent de vivre bon gré mal gré.

Difficile dans ces conditions de pouvoir exprimer un avis définitifs sur un tel titre. Il divisera forcément ses lecteurs mais c’est déjà un petit miracle de pouvoir le trouver traduit en langue française (chapeau au traducteur au passage, ça n’a pas du être facile à faire). Facile à lire (4h d’une traite pour moi), c’est un ouvrage étrange mais profondément sincère que nous propose Marek Hlasko. Une lecture à découvrir si les thèmes et l’étrangeté en générale vous attirent !

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mercredi 31 janvier 2018

"Le Dernier rêve de la raison" de Dmitri Lipskerov

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L’histoire : Ilya Ilyassov le Tatare est un vieux vendeur de poissons, mutique et solitaire. Il vit dans le souvenir de la belle Aïza, son unique amour, qui s’est jadis noyée sous ses yeux. Or par une nuit d’hiver, Ilya se transforme en silure, première d’une série de métamorphoses qui lui rendront brièvement sa bien-aimée...

De son côté, l’inspecteur Sinitchkine est chargé d’enquêter sur la disparition d’Ilya. Mais il est bien plus préoccupé par ses cuisses qui enflent, enflent, enflent... comme si elles s’apprêtaient à enfanter.

La critique de Mr K : Tout juste sorti en ce mois de janvier chez les éditions Agullo, Le Dernier rêve de la raison de Dmitri Lipskerov mérite qu’on parle de lui et qu’on le porte aux cieux tant on a affaire à une lecture à part, totalement prenante et novatrice dans sa narration et son contenu. Je peux déjà vous dire que ce titre va trouver une très belle place dans ma bibliothèque aux côtés d’auteurs russes très talentueux comme Ana Starobinets, Dmitry Glukhovsky, Maria Galina ou encore Olga Slavnikova, écrivains qui n’ont pas à rougir du glorieux passé littéraire russe, cette nouvelle génération d’auteurs étant épatante. Véritable ovni, l’ouvrage dont je vais vous parler aujourd’hui conjugue à la fois la grâce de l’écriture, le déphasage d’un contenu alambiqué et une fenêtre ouverte sur la réalité sociale russe de notre époque.

Nous suivons principalement deux personnages dans ce roman. Mystérieusement liés, l’un disparaît très vite et se transforme en divers animaux au fil de sa quête tandis que l’autre protagoniste enquête sur sa disparition. Rien ne semble les rapprocher et pourtant, leurs deux existences sont attachées l’une à l’autre et en alternant les récits, l’auteur se plaît à croiser les informations et la mécanique subtile qui entremêle leurs actes et leur pensée. Difficile d’en dire plus sans révéler quelques éléments essentiels mais on touche ici à la quête intérieure avec notre tatare qui ne s’est jamais vraiment remis de la disparition de sa bien aimée et un policier dépassé par son état physique et au fond de lui solitaire et légèrement amer. Au fil du récit, les thématiques se rapprochent, les changements s’opèrent menant vers une conclusion logique qui touche à la métaphysique sans pour autant égarer totalement le lecteur déjà bien sonné par ce qui lui est proposé en terme de trame narrative.

Car ce roman ne sera pas de tout repos pour le lecteur qui découvrirait le réalisme magique, ce miroir déformant mais tellement poétique d’un monde qui va mal et où la cruauté de l’homme est omniprésente. Très vite, nous sommes confrontés à des éléments délirants, à des actes et des personnages détachés du réel avec par exemple un policier aux cuisses qui enflent et s’allument comme des néons et qui cachent d’étranges formes de vie, des métamorphoses étonnantes pour un personnage qui va pouvoir renouer fugacement avec son amour perdu il y a très longtemps, des nourrissons qui grandissent à une vitesse incroyable et qui pour certains vont se révéler très dangereux... Autant d’éléments narratifs complètement branques mais qui font écho à certains questionnements que l’auteur se pose et nous pose sur l’existence, son sens et surtout celui de la mort, concept prégnant de l’ouvrage à qui l’auteur donne une signification subtile entre image onirique et signification orientale. En effet, beaucoup de passages se rapprochent d’un esprit à la Mille et une nuit dans l’aspect un peu conte que peut prendre l’ouvrage à l’occasion.

Les personnages qui se débattent avec leurs existences et des situations ubuesques n’en sont pas moins profondément humains et c’est toute une série de préoccupations universelles qui nous sont données à voir à travers des protagonistes parfois hauts en couleur par leur rudesse, leur violence mais aussi pour d’autres leur amour et leur bonté. Cela donne à lire un mix improbable - mais qui fonctionne - de situations qui s’imbriquent les unes dans les autres et fournissent un remarquable récit doublé d’une vision intéressante de la société russe. Certains passages sont tout bonnement magiques avec quelques descriptions qui resteront dans les annales comme celle de l’aquarium dont s’occupe Ilya ou encore sa première rencontre avec Aïza. La magie opère immédiatement et le mot n’est pas ici galvaudé tant on touche du doigt la pureté et la beauté à l’état pur. Œuvre contrastée par excellence, rien n’empêche l'auteur, quelques paragraphes plus tard, de nous livrer un échange à priori anodin entre deux personnages qui se révèlent amoraux voir racistes. La violence est ici présente à l’occasion , parfois gore (deux / trois passages bien salés dans le genre) mais surtout dans certains actes d'indifférence ou des pulsions violentes aussi vite commises qu’oubliées par des personnages qui ont banalisés certains propos ou façons d’agir délictueux. D’une grande richesse, pas moralisateur, l’ouvrage de Lipskerov s’inscrit dans la droite lignée d’auteurs illustres comme Boulgakov ou encore Dostoïevski dans sa manière d’aborder ses personnages. C’est puissant et diablement addictif !

La magie a opéré de suite avec moi qui (avouons-le) suis un grand adepte du mélange du genre et de l’onirisme littéraire. Les thèmes m’ont parlé, les personnages aussi et de cet aspect ubuesque, peu à peu se dégage un fil conducteur charismatique qui m’a parlé et emporté loin, loin très loin des sentiers battus. La langue imagée nous fait véritablement entrer dans un nouveau monde, un univers différent et pourtant si proche de nous... Les mots s’égrainent avec une science de la concision, de la narration et offre un plaisir de lire rare qui nous fait oublier le déroulement du temps. On passe un moment vraiment inoubliable, les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté au risque de louper un vrai chef d’œuvre.

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lundi 29 janvier 2018

"Hôtel iris" de Yôko Ogawa

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L’histoire : Mari est réceptionniste dans un hôtel appartenant à sa mère. Un soir, le calme des lieux est troublé par des éclats de voix : une femme sort de sa chambre en insultant le vieillard élégant et distingué qui l'accompagne, l'accusant des pires déviances. Fascinée par le personnage, Mari le retrouve quelques jours plus tard, le suit et lui offre bientôt son innocente et dangereuse beauté.

La critique de Mr K : Petit voyage au Japon avec ma chronique du jour où je retrouve avec un bonheur non-feint la plume si fascinante et dérangeante de Yôko Ogawa, une auteure qui m’a déjà soufflé deux fois par le passé avec à chaque fois un univers décalé, une plume splendide et une belle exploration de l’esprit humain dans sa complexité. Après La Petite pièce hexagonale et Les Tendres plaintes, je m’attaquais avec Hôtel Iris à l’un de ses titres les plus sulfureux qui relate entre autre la relation sadomasochiste entre une jeune fille et un homme beaucoup plus âgé. Autant vous prévenir de suite, si vous êtes une âme très sensible et / ou une personne très prude, passez de suite votre chemin, ce livre n’est pas pour vous.

Mari travaille dans l’hôtel miteux de sa mère dans une station balnéaire japonaise. Cette jeune fille plutôt banale ne va plus à l’école et se coltine une génitrice assez tyrannique dans son genre, qui l’emploie comme réceptionniste et bonne à tout faire dans l’affaire familiale. L’atmosphère est étouffante pour Mari qui ne se voit autoriser quasiment aucune distraction. Elle a peu l’occasion de se mêler aux jeunes de son âge et se distraire. Suite à une violente altercation entre une prostituée et son client, le hasard va remettre sur la route de Mari ce client indélicat mais au charme trouble. Fascinée par les manières très polies, maniérées et pleine d’empathie du vieil homme à son égard, elle va se laisser séduire et rentrer dans une relation étrange, faite d’attirance et de répulsion, de plaisir et de souffrance...

Au centre de l’ouvrage donc, cette relation ambiguë qui se tisse petit à petit entre Mari et ce mystérieux traducteur de russe qui vit isolé sur une île au large. Sans réelle personnalité propre, la jeune fille candide et naïve se voit transformée par sa relation. Emportée par sa passion, peu à peu elle ne se limite plus, s’échappe des griffes de sa mère et adopte un comportement obsessionnel. Toute passion se vit pleinement mais entraîne des conséquences parfois redoutables. Mari n’y échappera pas. Le vieux traducteur est lui aussi bizarre dans son genre car à l’extérieur et en société, il emprunte les traits d’un homme courtois et bien éduqués. Il n’en est pas de même quand les deux amants se retrouvent dans le privé, il cède la place à un tyran autoritaire adepte de la soumission de sa partenaire. Belle dichotomie du personnage qui intrigue et dérange énormément le lecteur dans ses certitudes.

Ce couple atypique est très bien décrit par l’auteure qui soigne toujours énormément la caractérisation de ses personnages. Caractères, émotions, fêlures sont disséqués d’une plume habile par une Yôko Ogawa toujours aussi précise et amoureuse de ses personnages. Ne vous attendez pas à une débauche de scènes crues dans cet ouvrage, quelques passages sont olé olé mais rien de bien thrash si ce n’est dans certaines idées véhiculées et les rapports tortueux qui gèrent cette relation tumultueuse. J’ai lu ici ou là des critiques outrées sur le web, je pense que ces personnes n’ont tout simplement pas choisi la bonne lecture et beaucoup appuyaient leur argumentation sur des aspects moraux et souvent simplistes voir réactionnaires. Ce livre interpelle forcément un peu mais il n’y a pas vraiment de quoi fouetter un chat, cette fiction va d’ailleurs bien au-delà qu’une histoire de fesses, de bondage (oui, le traducteur russe aime entraver ses conquêtes) et de rapport dominé-dominant.

C’est avant tout la chronique d’une pré-adulte qui se cherche et va se confronter à une passion amoureuse pour la première fois de sa vie avec son lot d’incompréhensions, d’expériences malheureuses et de questionnements intérieurs. C’est aussi une belle réflexion sur le rapport à l’âge, au temps qui passe et inévitablement à la mort qui hante le récit à travers des personnages disparus dans des conditions troubles, un être cher qui vous manque et vous transforme, le rapport que l’on entretient aussi avec le concept de mort et son application à soi. On alterne dans ce récit des scènes vives (principalement celles où les deux protagonistes sont en présence) et rythme plus lent, très "japonais" dans les passages plus descriptifs qui donnent à voir le quotidien de la jeune fille, la vie qui défile dans cette ville de bord de mer (animations du quartier, les flots touristiques, le mauvais temps qui impacte les chiffres d’affaire) et la nature qui se retrouve magnifiée à chaque phrase ou paragraphe la mettant en scène. D’ailleurs les éléments font bien souvent écho à l’état d’âme des personnages et leurs actions, le lien est ici indubitable et apporte un souffle puissant à un récit dont on sait dès le début qu'il se terminera mal.

Cette lecture fut très riche en émotions. Souvent contradictoires, elles résonnent encore en mon esprit à l’heure où j’écris ces quelques lignes. J’ai très vite été emporté par la magie des mots, le cadre et ce rapport très ambigu entre Mari et son vieux soupirant. Difficile de reposer cet ouvrage avant la toute fin tant il est subtilement écrit et composé. Le plaisir de lire est vraiment optimum et les amateurs de sensations fortes, de relations déviantes et hypnotisantes seraient bien inspirés de tenter l’aventure. Un petit bijou dans son genre.

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samedi 27 janvier 2018

"Le Neveu d'Amérique" de Luis Sepulveda

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L’histoire : Enfant, Luis Sepulveda a fait une promesse à son grand-père : retourner un jour en Andalousie, à Martos, le village d'où celui-ci partit pour l'Amérique. Mais avant d'y parvenir, notre infatigable voyageur aura parcouru le continent latino-américain en pratiquant toutes sortes de métiers. Il aura rencontré nombre de gens aux destins singuliers. Il aura subi les systèmes totalitaires et vécu quelques histoires aux allures fantastiques.

La critique de Mr K : Ah ce que j’aime Sepulveda ! Depuis ma découverte du Vieux qui lisait des histoires d’amour, chaque lecture de lui me ravit avec sa plume inimitable, son imagination débordante et sa capacité à voir de la beauté parfois où il ne semble pas y en avoir. Quoi de mieux donc comme première lecture officielle de 2018 pour ouvrir le bal des lectures de l’année ?

Le Neveu d’Amérique diverge un peu du reste de ce que j’ai pu lire de lui car ce livre est très personnel. Composé de plusieurs récits, l’auteur nous parle de son grand-père et d’une promesse qui lui a faite étant petit. Par une série de basculements, nous suivons le parcours de vie de l’auteur à des moments critiques et bien choisis de son existence : l’enfance heureuse avec le grand-père anarcho-communiste pas piqué des vers, l’enfermement dans les geôles fascistes, le départ pour l’exil et les difficultés de sortir du Chili de Pinochet, les rencontres encore et toujours qui émaillent les voyages incessants de l’auteur-voyageur qui ne perd jamais espoir ni son esprit d’observation aiguisé.

On se laisse porter doucement par ces fragments de vie qui nous sont confiés. On sourit, on s’émerveille, on frémit et on se révolte en sa compagnie. C’est un beau résumé du bonhomme connu pour son amour de la liberté, des grands espaces et de la nature. Il garde de son grand-père ce côté militant qu’on lui connaît, notamment pour la cause écologique que l’on entr'aperçoit lors de deux / trois anecdotes (la déforestation sauvage de l’Amazonie, la disparition des dauphins sur la côte occidentale du Chili...). Ce thème n’est qu’effleuré dans ce livre qui est surtout centré sur sa vie d’errance et la quête des origines. Il doit en effet retourner à Martos, une ville d’Andalousie d’où est part son grand-père quand il était jeune homme. La boucle doit être bouclée mais quel voyage pour y parvenir !

La profonde humanité de Sepulveda ressort des pages que l’on tourne avec gourmandise. Il nous conte un nombre incroyable de rencontres plus ou moins durables, d’échanges fructueux et de confrontations. Que ce soit perdu au milieu de la cordillère des Andes, dans un cachot lugubre de la dictature ou dans un village antédiluvien d’Espagne, Sepulveda possède l’art incroyable de forcer le destin, de croiser les bonnes personnes qui vont un temps l’écouter, l’aiguiller et l’aider pour un court moment. Il se dégage de ces instants une profonde tendresse pour le genre humain, le dialogue et le partage. Malgré des moments difficiles, c’est souvent le sourire aux lèvres que l’on tourne la page avec notamment les démêlés entre le grand-père et le curé, un gardien de prison adepte de poésie et plagiaire à ses heures perdues, un pilote d’avion allumé adepte de rhum (comme l’auteur d’ailleurs...), sa rencontre avec un auteur anglais amoureux de la Patagonie ou encore une soirée des mensonges où chacun raconte n’importe quoi. Autant de moment de grâce, parfois décalés qui composent de purs moment de folie, de douceur et d’humanité car ici tout est sujet à histoire et conte.

Sans s’en rendre compte, la lecture avance rapidement, à un rythme coulant, souple avec la langue merveilleusement évocatrice et simple d’un auteur décidément à part. La magie opère à chaque ligne, chaque paragraphe, provoquant une évasion de tous les instants, recréant à merveille des situations diverses et prenantes. Nul ne doit avoir honte d’être heureux disait son grand-père au petit Luis, le bonheur de cette lecture est contenu mais immense. À l’image du narrateur, on suit ce chemin de vie balisé d’histoires et de récits émouvants et immersifs, un bijou d’humanité que je ne saurais que trop vous conseiller.

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mercredi 24 janvier 2018

"Couleurs de l'incendie" de Pierre Lemaitre

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L’histoire : Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l'empire financier dont elle est l'héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d'un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.

Face à l'adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l'ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d'intelligence, d'énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d'autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l'incendie qui va ravager l'Europe.

La critique de Mr K : Un Pierre Lemaître ne se refuse pas, d’autant plus quand il s’agit du deuxième tome d’une trilogie débutée avec brio par un Au revoir là-haut dont je ne me suis toujours pas remis et qui avait mérité amplement son prix Goncourt. Avec Couleurs de l’incendie, l’auteur continue de traverser l’Histoire avec la famille Péricourt pour offrir au lecteur une saga familiale qui prend aux tripes et explore sans fard les vicissitudes de notre espèce. Une nouvelle réussite éclatante !

Madeleine Péricourt enterre son père. Marcel, patriarche de la famille était à la tête d’un empire financier florissant et du jour au lendemain, sa fille doit en assumer la direction tout en s’occupant de son fils Paul qui, à cause d’un geste de désespoir, va devenir invalide. Très vite les requins flairent la bonne affaire, s’agitent et jouent de leur influence pour capter une part de l’héritage du défunt. Dans ce monde sans scrupule, à l’aube de la première grande crise économique du monde contemporain, Madeleine va devoir lutter pour préserver sa position et les siens, se débattre avec sa condition de femme et les freins que cela implique à l’époque, et surtout se méfier de ses proches et même de sa propre famille tant la spéculation et l’appât du gain prennent le pas sur la morale la plus élémentaire. Composé de 530 pages, ce roman se lit d’une traite avec une passion et un intérêt qui ne se dément jamais mais cela ne vous surprendra guère quand on connaît les talents de conteur de Pierre Lemaitre.

Œuvre complexe mais d’une générosité sans bornes, Couleurs de l’incendie est tout d’abord une œuvre romanesque d’une force narratrice incroyable. Lorgnant sur Dumas (Lemaitre le revendique en postface) et clairement dans l’étude sociologique à la Zola (un de mes auteurs classiques préférés), on se prend au jeu très vite grâce notamment à des personnages ciselés au cordeau qui emportent l’adhésion dès les premiers chapitres. Qu’ils soient victimes ou coupables, tous sont fouillés, proposant des existences tantôt flamboyantes, tantôt précaires mais toujours profondément humaines. Réalistes, repoussants ou attirants, les personnages nous entraînent dans les sillons des eaux troubles où tous les coups sont permis et où la fatalité n’a nulle place. Car ils s’agitent nos personnages, ils se débattent, avec une énergie folle abattant les frontières établies et bouleversant les équilibres.

Vous l’avez compris, on ne s’ennuie pas ici, les rebondissements et acteurs sont nombreux offrant une aventure peu commune qui laisse des traces bien après la lecture. Deuil, trahison, haine mais aussi amour et conscience de l’autre se mêlent à travers des figures classiques du roman qui prennent vie devant nous avec une force inouïe : Madeleine, héroïque à sa manière, va se révéler à elle-même et devenir impitoyable, on adore détester son oncle Charles Péricourt parasite de haut vol qui ne cesse d’avoir des vues sur les avoirs de notre endeuillée, on découvre la face cachée de toute une série de personnages qui chacun à sa manière cherche à s’en sortir tout en cachant un passé non avouable. Dans ce domaine, l’auteur va très loin, ce qui est très salutaire et jusqu’au-boutiste (tout ce que j’aime !). Et oui, la pire des crevures prend ici une dimension particulière, on a beau les vouer aux gémonies, on s’attache à eux aussi et l’ensemble dégage une cohérence et une force d’adhésion assez jubilatoire.

C’est aussi un ouvrage qui livre une belle vision de l’époque, l’auteur évoquant avec justesse et vérité une entre deux guerres aux deux visages : le soulagement de la paix et la montée du capitalisme libéral. Et pendant que les fascismes montent dans les pays voisins, les boursicoteurs s’en donnent à cœur joie sans savoir encore la mise en péril qu’ils vont provoquer en 1929. Très vite les pratiques frauduleuses et les scandales éclaboussent les puissants, c'est tout un background fort riche que l’auteur retranscrit à merveille avec un sens de la concision et de la pédagogie, sans lourdeur et très bien intégré au récit principal qu’il enrichit et densifie au maximum. C’est brillant, intelligent et sans concession. On retrouve d’ailleurs la verve engagée d’un auteur inspiré par son sujet et qu’il dépasse en proposant une analyse fine et sans filtre des inégalités de la société, la paupérisation des plus fragiles au profit d’une caste bourgeoise accrochée à ses privilèges politiques et financiers, la manipulation des masses par des médias en pleine expansion, le culte de soi et de l’argent roi au détriment de la morale et des droits fondamentaux de l’être humain. Là encore, la simplicité est de mise, sans paillettes et dans un style inimitable.

Dans ce domaine, Pierre Lemaitre porte excellemment son nom. L'écriture est souple et aérienne, à l’occasion facétieuse et caustique. On prend un pied monstrueux à lire l’ouvrage qui se déguste sans fin, rompant avec le rythme ordinaire des heures et des occupations journalières. C’est bien simple, le temps n’existe plus laissant la place à une addiction profonde et sans échappatoire. Ouvrage dense, remuant et attachant, Couleurs de l’incendie rejoint la bibliothèque des grands romans, ceux dont on se rappelle longtemps après leur lecture et qui marquent une vie de lecteur. Merci Monsieur.

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Robe de marié
- Au revoir là-haut
- Trois jours et une vie

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jeudi 18 janvier 2018

"Main courante et Autres lieux" de Didier Daeninckx

61aq9IThF1LL’histoire : La main courante est ce registre sur lequel, dans les commissariats de police, on inscrit brièvement les incidents enregistrés heure par heure, comme une mémoire quotidienne de tragédies minuscules. Et les lieux, chargés d'histoires, deviennent les métaphores des drames qu'ils abritent parce que ceux-ci s'y ancrent au point d'en être indissociables. On passe du lieu au lieu commun du fait divers.

La critique de Mr K : Didier Daeninckx fait partie à mes yeux de ces auteurs incontournables qu’il faut avoir lu au moins une fois. À la fois orfèvre de l’écriture, redoutable tisseur de trames alambiquées et artiste engagé ; j’ai pris de sacrées claques en le lisant notamment avec Cannibale qui pour moi est son chef d’œuvre ou encore Meurtres pour mémoire, un classique du polar. Cet ouvrage regroupe deux séries de nouvelles : Main courante et Autres lieux. Pour la première fois, j’allais pouvoir expérimenter Daeninckx en version "courte" et, même si je connaissais déjà quelques unes de ces nouvelles pour les avoir vues et analysées avec mes mômes de LP, ce fut l’occasion d’aller plus loin dans l’exploration de son œuvre. Globalement satisfait, il me reste cependant un goût mitigé en bouche, la faute à une certaine hétérogénéité dans la teneur des textes ici proposés.

Ces 28 récits partent bien souvent de faits quotidiens banals qui basculent dans le drame au détour d’un coup de sang ou d’un aléa du destin. Meurtres, paupérisation, alcoolisme, passé qui ressurgit, jalousie, bêtise humaine, aliénation de l’individu par la broyeuse sociétale, société du spectacle, le règne de l’apparence, individualisme forcené et toute une grande variété de facteurs font que les vies ou fragments d’existences soumis au lecteur basculent un jour sans prévenir et sans espoir de retour en arrière. Ce mix très large conduit ces nouvelles en des terres bien souvent sombres où la chute est souvent fatale ou du moins bouleversante avec son lot de révélations fracassantes.

On retrouve bien souvent dans ce livre la maestria de Daeninckx à conduire un récit. La nouvelle a cela de difficile qu’il faut en un minimum de mots planter un décor, des personnages et proposer un scénario simple et à la fois exigeant. Le pari est réussi pour une bonne moitié des textes qui tour à tour interpellent, dérangent, amusent et donnent parfois à réfléchir. On connaît le goût de l’auteur pour l’Histoire qui rencontre les destins individuels (voir titres cités plus haut), on est gâté avec ce volume où l’on retrouve à certains moment des références nettes à la France-Afrique, Madagascar ou encore la Seconde Guerre mondiale qui sont évoqués à plusieurs reprises. Avec plus ou moins de bonheur d’ailleurs, certaines références servant plus de prétexte qu’autre chose et n’apportant finalement pas grand intérêt à certains récits. Clairement plusieurs m’ont déçu, voir ennuyé car finalement derrière l’ambition affichée se terraient des récits plutôt classiques et tombant à plat. J’ai donc été quelque peu déçu m’attendant à être épaté par chaque histoire...

Pour autant, le plaisir a été intense sur certaines nouvelles, la verve militante de Daeninckx fonctionnant à plein régime : antiraciste, anarchiste à ses heures perdues, militant du progrès et de la lutte contre les inégalités, beaucoup de textes critiquent de manière acerbe et très bien troussée notre société, et bien que la plupart des récits datent de plusieurs décennies, ils restent malheureusement d’actualité. Pas des plus optimistes me direz-vous mais clairement notre monde ne donne pas vraiment dans ce domaine ces derniers temps... L’humour noir est bien souvent de mise ici mettant en lumière les injustices de ce monde et le dénuement de l’individu face à des forces qui le dépassent (le pouvoir, les forces de l’ordre, la connerie humaine principalement). Certaines nouvelles sont réellement poignantes et vous marqueront dans votre chair si vous entreprenez ce voyage au cœur de l’humain et des sociétés qu’il a engendré.

Bien que ce ne soit pas le meilleur de Daeninckx car inégal à mes yeux, ce recueil vaut tout de même le détour par quelques fulgurances bien senties et des nouvelles qui entrent dans le panthéon du genre. Le style reste toujours aussi juste et incisif, mêlant cynisme et rythme maîtrisé. Et bien que certaines nouvelles usent d’effets de manche plutôt artificiels et sans réel effet sur moi, la majorité des textes vous prendra aux tripes et laissera un souvenir vivace dans l’esprit du lecteur. À tenter si vous le désirez même si je vous conseillerais plutôt, si vous débutez avec lui, ses œuvres plus longues où l’auteur démontre toute l’étendue de son talent.

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dimanche 14 janvier 2018

"Prière pour ceux qui ne sont rien" de Jerry Wilson

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L’histoire : Un ex-taulard qui se planque sous un sapin, une maritorne qui vit dans ses déjections, un décati chaleureux qui agonise dans un mobil-home, un alcoolique qui se pisse dessus en secouant un pénis imaginaire, tels sont les âmes errantes des parcs publics de boise, Idaho.

Swiveller les connaît tous. Éboueur et philosophe, il arpente chaque jour les parcs et réserves de la ville pour nettoyer les traces les plus improbables d’une humanité composée de buveurs de bières, de vin ou d’effroyables distillations personnelles. Il témoigne entre drôlerie et tendresse du génie éternel des clochards célestes de l’Idaho.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre ! Ce petit ouvrage de 170 pages et un vrai petit bijou : brut de décoffrage et à la fois poétique. La quatrième de couverture de Prière pour ceux qui ne sont rien m’avait pourtant prévenu, avec Jerry Wilson, on se retrouve au carrefour de Steinbeck et Bukowski, deux auteurs que j’affectionne beaucoup. Force est de constater que les références ne sont pas mensongères et qu’il est impossible de relâcher ce livre avant de l’avoir terminé, happé que nous sommes par ces récits hauts en couleur qui provoquent des émotions multiples et contradictoires.

L’auteur nous invite a suivre quelques tranches de vie partagées par son double Swiveller, garde municipal de parcs publics dans l’Idaho, à Boise plus exactement. Jour après jour, il est chargé de nettoyer les lieux des déjections et détritus les plus divers, allant de canettes de bières vides aux étrons les plus ragoûtants, en passant par des mégots et l'exécution de menues réparations nécessaires à l’entretien des structures dispatchées dans le parc (toilettes, espaces barbecue, jeux pour enfants...). Il est amené à côtoyer la lie de l’humanité, toute une horde de laissés pour compte-SDF qui survivent bon gré mal gré dans ces espaces verts. Des liens se créent et l’employé municipal ne se contente pas d’exercer ses fonctions, il écoute, apprécie et aide ces homeless qui ne le laisse pas indifférent, lui que la vie n’a pas épargné non plus.

Ce livre est d‘abord une plongée sans fards dans l’envers du décor du rêve américain. Derrière le modèle de réussite et l’idée que chaque homme peut se faire lui-même et accéder à la réussite, se cache une pauvreté parfois extrême, l’exclusion de tout un pan de la population qui ne rentre plus (ou n’est jamais rentré) dans les bonnes cases. À la manière d’un Steinbeck, ce livre est un témoignage, un cri d’engagement pour dénoncer les inégalités criantes du système US qui peut générer des cercles vicieux implacables où chacun peut glisser lors d’un moment de faiblesse. Perte d’emploi, divorce et ses complications, alcoolisme peuvent entraîner une lente et irrémédiable descente en enfer avec pour terminus le parc public de Boise en ce qui nous concerne aujourd’hui.

Et nous en croisons des destins et des vies brisées dans ce court ouvrage qui condense à merveille pour mieux exposer les difficultés rencontrées par une marge non négligeable d’américains. Ces damnés de la terre sont frustres, parfois repoussants, forts en gueule, désespérés mais ils vivent comme ils peuvent avec l’énergie du désespoir. C’est l’aspect Bukowski de ce livre qui nous donne à voir sans tabou et avec une langue bien rêche parfois les délires d’alcooliques, les engueulades débridées, les éléments de la survie du quotidien avec son lot d’embrouilles et de système D, les détails scabreux de la vie intimes de ces clochards asservis par la vie. On passe vraiment par une palette large d’émotions allant du rire au drame le plus atroce car ici rien n’est exagéré ou artificiel, on respire le parfum de la vie, sa puanteur, son angoisse sourde et sa difficulté. On relativise pas mal sur sa propre condition face à tant de malheurs.

Le héros n’est ni plus ni moins qu’une projection de l’auteur qui a eu une vie bien remplie avec notamment un nombre incalculable d’activités menées dont concierge, ouvrier dans une usine de traitement des eaux usées, routier, ouvrier en bâtiment jusqu’au poste de garde forestier pour les parcs municipaux de Boise, où il a rencontré les futurs protagonistes de son roman. Ce parcours atypique explique le réalisme crû et bouleversant de cette Prière pour ceux qui ne sont rien, une ode à la liberté mais aussi une charge sans concession contre l’Amérique pronée par Trump, entre révolte et ton pathétique.

D’une lecture aisée, très agréablement découpé en chapitres courts se concentrant sur des tranches de vie brutes, ce roman fait passer un moment déroutant et enrichissant au sein de cette faune interlope, miroir négatif de cette Amérique qui s’est rêvée grande à nouveau mais se ridiculise et s’affaiblit dans le monde depuis plus d’un an. Un ouvrage essentiel dans son genre, rude et poétique, une expérience assez bluffante que je vous invite à découvrir au plus vite !

http://cafardsathome.canalblog.com/archives/2018/01/14/36047267.html

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vendredi 12 janvier 2018

"Comme le cristal" de Cypora Petitjean-Cerf

comme le cristal

L’histoire : Lisette et Ada sont deux cousines. Lisette aime lire et Ada a tout le temps mal quelque part. Lisette rédige des notices fleuries, pimpantes, pour des brochures commerciales, Ada travaille pour une grande surface et est amoureuse du pharmacien. Elles s’entendent comme chien et chat, comme le chaud et le froid ; et entre elles, il y a Franz.

En août 1988, alors qu’ils écoutaient Powerslave d'Iron Maiden, Franz a embrassé sa cousine Ada sur la bouche. Si elle ne s’en souvient plus, lui ne l’a jamais oublié et l’aime encore de cet unique baiser partagé.

Et puis il y a le canapé de leur enfance. Un matin il est posé devant chez Franz, quinze ans après sa disparition dans un camion-benne. Après quelques jours il disparaît à nouveau. Avant de réapparaître. Et encore.

La critique de Mr K : Comme le cristal est le premier ouvrage que je lis de Cyphora Petitjean-Cerf qui a le vent en poupe et a reçu pas mal de critiques élogieuses de divers horizons. Parfois comparée à Anna Gavalda que j’aime beaucoup, je me laissais tenter par cette sortie littéraire du Serpent à plumes, une maison d’édition qui ne m’a jamais déçu. Malgré un démarrage difficile, ce fut encore une fois une belle lecture avec son lot d’émotions variées et un plaisir de lecture optimum.

Je vous parlais d’un début de lecture compliqué car les personnages sont d’un premier abord assez détestables, pénibles et irritants dans leur genre. On a tout d’abord du mal à s’accrocher à eux, à les apprécier et vouloir poursuivre un petit bout de chemin avec eux. Handicapés des sentiments, ressentant une solitude profonde, ils semblent passer à côté de leur vie amoureuse pour diverses raisons. Franz est un ours mal léché qui vit reclus dans sa tanière tout à sa passion d’apiculteur et de métalleux (un intégriste fan d’Iron Maiden). Ada, sa cousine, est une hypocondriaque obsessionnelle dernier degré qui travaille comme responsable du rayon lingerie de l’hypermarché du coin et voue une fascination sans borne à son pharmacien attitré. Enfin, Lisette est une crème, la bonté incarnée d’une niaiserie sans borne, toujours prête à aider les autres sans jamais vraiment s’occuper d’elle. D’autres personnages gravitent autour du trio : une boulangère à bout de souffle qui ne supporte plus son jeune fils (des passages bien thrash et fun), une jardinière haute en couleur, un pharmacien et un chef d’agence immobilière qui semblent inaccessibles aux deux cousines.

Peu à peu, la mayonnaise prend et l’on va comprendre les rapports parfois étranges qui les unissent et l’évolution radicale prise par certains personnages. Il est question de frustration par exemple, d’un souvenir vivace qu’on ne peut effacer et qui refait sortir des émotions perdues depuis longtemps et des questions commençant par la si pratique formule Et si, j’avais... Le poids de l’éducation, des habitudes de famille qui construisent l’individu, le façonnent et peuvent parfois le faire dévier vers des comportements outranciers (Ada en est un très bel exemple). C’est aussi avec Lisette un beau focus sur la peur de l’autre, de ce qu’il pense, l’angoisse de mal faire avec un stress qui peut nous tétaniser lorsque l’on se met trop la pression. Nos personnages principaux ont tous du mal à gérer leur vie à leur manière, ils ont des soucis en terme de sociabilisation et d’estime de soi. Ce qui au départ peut s’avérer troublant voir irritant en devient touchant quand on apprend à mieux les connaître. Un beau tour de force que ce roman à ce niveau là qui fait la part belle à la réflexion sur soi, l’introspection mais aussi aux blocages qui nous empêchent par moment d’avancer.

Comme élément déclencheur, un apport fantastique étonnant avec un canapé qui apparaît et disparaît. Il a fait partie de la vie des cousins pendant leur jeunesse et son retour impromptu (Comment ? Pourquoi ?) va réveiller des choses, remuer le passé et peu à peu agir sur la vie si millimétrée des personnages engoncés dans leurs certitudes et leurs habitudes de vie. D’abord fugace l’effet va prendre de l’ampleur et emporter très loin Franz, Ada et Lisette ainsi que le lecteur totalement pris par cette histoire en apparence simpliste mais qui s’avère profonde et émouvante à souhait. Délire hallucinatoire ? Farce ? Coup monté ? Quoiqu’il en soit, ce canapé a un rôle de catalyseur et va permettre aux principaux personnages de progresser et de tendre vers un avenir meilleur.

D’une lecture aisée, très rapide, la langue épurée de prime abord gagne en densité comme les multiples couches d’un mille-feuilles que l’on se prend à déguster lentement. Le ton est juste, plein d’humanité dans sa complexité. Les rapports humains sont ici purs et simples dans leur grande variété et nous renvoient bien souvent à des situations que l’on a pu connaître. Tristesse, humour, cynisme se mêlent pour donner une lecture unique et assez bluffante dans son genre. L’année 2018 commence décidément très bien !

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samedi 6 janvier 2018

"Ariane" de Myriam Leroy

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L’histoire :  Quand j’ai eu douze ans, mes parents m’ont inscrite dans une école de riches. J’y suis restée deux années. C’est là que j’ai rencontré Ariane. Il ne me reste rien d’elle, ou presque. Trois lettres froissées, aucune image. Aucun résultat ne s’affiche lorsqu’on tape son nom sur Google. Ariane a vécu vingt ans et elle n’apparaît nulle part. Quand j’ai voulu en parler, l’autre jour, rien ne m’est venu. J’avais souhaité sa mort et je l’avais accueillie avec soulagement. Elle ne m’avait pas bouleversée, pas torturée, elle ne revient pas me hanter. C’est fini. C’est tout.

Elles sont collégiennes et s’aiment d’amour dur. L’une vient d’un milieu modeste et collectionne les complexes. L’autre est d’une beauté vénéneuse et mène une existence légère entre sa piscine et son terrain de tennis. L’autre, c’est Ariane, jeune fille incandescente avec qui la narratrice noue une relation furieuse, exclusive, nourrie par les sévices qu’elles infligent aux autres. Mais leur histoire est toxique et porte en elle un poison à effet lent, mais sûr.

La critique de Mr K : Voyage en terres littéraires belges aujourd’hui avec ce roman tout juste sorti en librairie et qui frappe un grand coup. Ariane de Myriam Leroy est le genre d’ouvrage dont on ne sort pas indemne, court mais fulgurant, c’est un voyage profond et sans fard au centre d’une amitié adolescente qui va finir par déraper et laisser des traces indélébiles. Suivez le guide !

La jeune narratrice débute son histoire par son entrée dans un nouveau collège, elle rentre dans le cercle des "huppés" avec cette institution privée plus stricte qui doit lui ouvrir les portes de la réussite. Elle va y rencontrer Ariane, une jeune fille d’origine indienne au charisme magnétique qui va très vite devenir sa meilleure amie. En pleine adolescence toutes les deux, c’est le temps des changements et notamment de la poussée d’intérêt pour le sexe opposé. Très différentes l’une de l’autre, la fusion opère tout d’abord parfaitement, ne pouvant plus se passer l’une de l’autre c’est le début d’une belle histoire, d’expérimentations diverses et la découverte de l’amitié avec un grand A. Malheureusement, toute passion est destructrice et lorsque le charme n’opérera plus, ce sera le début d’une lente et longue descente en enfer.

L’immersion est quasiment immédiate avec cette narratrice qui revient sur ses jeunes années et qui semble diminuée. On fait tout d’abord connaissance avec elle, jeune fille d’extraction modeste, aux parents ascètes et rigoristes, qui a appris à se contenter de peu. En mal de reconnaissance car possédant une piètre estime d'elle-même, elle va suite à sa rencontre avec Ariane essayer de se calquer sur elle, d’imiter ce modèle d’assurance et de charme. Ariane en effet est son alter ego-négatif, très enjouée, jouant volontiers de son charisme, sûre d’elle. Elle vit dans un environnement complètement différent dans une belle maison et avec une famille vraiment branque, très permissive et même carrément malsaine par moment. Très vite, on se rend compte que la nouvelle amie de l’héroïne est dérangée, décalée et va l’entraîner très loin. Ces deux caractères différents se renvoient constamment la balle durant tout l’ouvrage et donnent une consistance savoureuse (bien que souvent thrash) à cet épisode de vie éprouvant.

C’est peu de dire qu’elles font les 400 coups, Ariane entraînant son amie dans des coups foireux et avilissants. La spirale infernale est en place et l’on sent bien que tout cela va finir en drame. Les repères se floutent, les adultes semblent bien loin de comprendre ce qui se passe vraiment et les deux adolescentes décrochent de la réalité pour vivre dans leur monde, avec leurs propres règles même si à l’occasion l’héroïne peut montrer quelques réticences. La confusion des sentiments est très bien rendues, un mélange unique d’attraction / répulsion relaté avec finesse mais sans chichi, les affres de l’adolescence révélant les doutes et les zones d’ombre propres à cet âge transitoire. Eros et Thanatos sont conviés dans ces pages avec un talent certain pour la narration et la mise en suspens de situations qui de prime abord pourraient paraître caricaturales mais qui par leur développement donnent à voir des destins cruels mais tellement humains...

La lecture bien qu’aisée procure une drôle de sensation. On se plaît à suivre les parcours brisés de ces deux jeunes filles mais un malaise s’installe peu à peu, de plus en plus sourd et très dérangeant. Certaines pages sont ainsi très dures par ce qu’elles impliquent et quand les rapports de force s’inversent tout semble s’écrouler autour de l’héroïne mais aussi du lecteur. C’est assez bluffant et désarçonnant dans son genre. Très bien écrit (quoique parfois un peu trop relevé en niveau de langage pour être crédible à 100%), c’est sur les genoux qu’on finit cette lecture à la fois cruelle et lumineuse par ce qu’elle donne à voir sur nos jeunes et leurs pulsions. Une lecture à recommander fortement pour tous les lecteurs avides d’histoires brutes de décoffrage ayant trait à l’adolescence.

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