samedi 17 mai 2014

"Combat de fauves au crépuscule" d'Henri-Frédéric Blanc

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L'histoire: "Comment lui, si prudent, si futé, si prompt à déjouer les manœuvres sournoises des autres, lui dont l'intelligence et l'imagination créatrice étaient réputées dans tout le milieu publicitaire parisien, lui qui possédait le don de flairer les bons coups avant ses concurrents et d'agir plus vite qu'eux, comment avait-il pu se faire piéger aussi bêtement?"
En cherchant un appartement, Charles Cuvelier, jeune loup de la pub, se retrouve bloqué dans un ascenseur, à la merci des occupants de l'immeuble. Cette fois le stratège surdoué va devoir lutter pour sa vie.

La critique de Mr K: Voilà une très belle surprise que m'a réservé un séjour de plus chez l'abbé. J'aime beaucoup la collection Acte Sud (elle édite notamment Laurent Gaudé), la couverture m'a attiré l'œil de suite avec ce chat malicieux et la quatrième de couverture n'a fait qu'attiser ma curiosité. Vu le prix modique, il me semblait dommage de ne pas tenter l'aventure... Bien m'en a pris!

Il y a des jours où il n'est pas bon sortir de chez soi, Charles Cuvelier va l'apprendre à ses dépens. Publiciste renommé et redoutable, il se rend dans un immeuble afin de visiter un appartement à louer. Erreur fatale, il prend l'ascenseur et le coup de la panne prend une autre dimension. Coincé dans cet espace clos, le jeune loup va devoir s'accrocher à la vie. Loin de lui venir en aide, la proprio du dernier étage et quelques autres hurluberlus vivant là semblent se complaire dans la situation inconfortable dans laquelle se retrouve Charles. Ce dernier essaie nombre d'approches différentes, diverses tentatives de séduction mais il rencontre un mur. Peu à peu, son mental se fissure et le huis-clos vire au cauchemar.

Très court (106 pages), "Combat de fauves au crépuscule" se dévore d'une traite. On est constamment balancé entre répugnance pour le personnage principal (pur produit de la société consumériste que nous subissons) et l'inhumanité du traitement qu'il subit. Plus les pages se tournent, plus nous le voyons plonger. Il passe du simple souci à l'inquiétude grandissante quand il se rend compte que ses tours ne fonctionnent pas sur ses "kidnappeurs". Mais rien n'y fait, son charme et son éloquence ne fonctionnent pas et le récit s'envenime très vite pour mener à des sommets insoupçonnés. La froideur des lieux et des gens qui y vivent l'atteignent le plein de fouet, on sent bien que Charles peu à peu se rapproche du gouffre, de la folie. Ses contradicteurs mettent en relief la chute du héros par leur froideur et leur normalité. On nage en pleine folie ambiante dans un quotidien implacable et désespérant. La révélation finale est de toute beauté et vient couronner d'une aura plus forte cette petite histoire à visée universelle.

Ce livre se lit avec une facilité déconcertante. La langue est accessible, sans chichi (sans grand relief diront les plus durs) et on est immergé complètement dans le récit. On accompagne avec douleur et un soupçon de perversité le puissant d'hier devenu simple mortel. C'est l'occasion en filigrane de se poser des questions sur la réussite mais surtout sur la solitude de nos civilisations modernes. L'esprit humain est ici mis à nu avec une simplicité déconcertante et rafraichissante. On n'en ressort pas forcément indemne tant l'auteur fait appel à notre ressenti et notre libre-arbitre. Les limites ne sont plus très claires et c'est ce qui rend cette histoire aussi haletante que novatrice.

Ce fut donc une très bonne lecture à la fois récréative et réflective. Un petit bonheur de littérature et de condensé de l'âme humaine, un petit bijou quoi!

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lundi 12 mai 2014

"L'Elixir d'amour" d'Éric-Emmanuel Schmitt

elixirL'histoire: "L'amour relève-t-il d'un processus chimique ou d'un miracle spirituel? Existe-t-il un moyen infaillible pour déclencher la passion, comme l'élixir qui jadis unit Tristan et Iseult? Est-on, au contraire, totalement libre d'aimer?".
Anciens amants, Adam et Louise vivent désormais à des milliers de kilomètres d'un de l'autre, lui à Paris, elle à Montréal. Par lettres, tout en évoquant les blessures du passé et en s'avouant leurs nouvelles aventures, ils se lancent un défi: provoquer l'amour. Mais ce jeu ne cache-t-il pas un piège?

La critique de Mr K: C'est toujours avec un petit sourire aux lèvres que je commence un Éric-Emmanuel Schmitt. Il touche à tous les genres littéraires (roman, nouvelle, théâtre) et je n'ai jamais été déçu. Ici, on a affaire au roman épistolaire, un style bien particulier et qui m'a ravi par le passé avec notamment Inconnu à cette adresse ou encore les classiques Les liaisons dangereuses et Dracula. Je me lançai donc plein d'optimisme dans cette lecture qui ne devait durer que deux heures! En effet, 160 pages composent l'ensemble mais les lettres que s'envoient les deux protagonistes sont assez courtes et je n'ai pu détacher mes yeux des pages tant j'ai été captivé par cet échange épistolaire.

Adam et Louise se sont aimés ardemment pendant cinq ans. Cette dernière décide de rompre et pour mieux rebondir de partir à Montréal pour refaire sa vie professionnelle. Adam souhaite entreprendre avec elle une nouvelle histoire placée cette fois-ci sous le signe de l'amitié. Le démarrage est timide, puis peu à peu, Louise accepte. Ils commencent alors à se livrer l'un à l'autre comme jamais auparavant et se questionnent mutuellement sur l'amour, sa nature et ses finalités. Peu à peu, leurs vies personnelles évoluent et les rapports de force semblent fragiles tant la correspondance qui nous est ici livrée met à nue les âmes et les actions des deux protagonistes. On se dirige tout droit vers une révélation finale qui remettra chacun à sa place et éclairera le lecteur sur l'amour et ses conséquences.

Ce petit livre s'apparente à un puzzle. Lettre après lettre, les scripteurs lèvent le voile sur leur caractère et leurs idées sur l'amour. Il est jouisseur et passionné, elle semble plus raisonnable et détachée. Étrange donc se dit-on que ces deux êtres essaient de nouer une amitié tant ils semblent éloignés spirituellement l'un de l'autre. Mais ils ont un commun une somme d'expérience qui semble pouvoir combler ce trou affectif pas si différent de l'amour sauf "par la peau" comme le dit Adam dès ces premières lettres. Peu à peu, les débats tournent autour de leurs nouvelles vies et de la notion d'amour. Peut-on le provoquer? Adam en est sûr et va s'employer à essayer de le prouver à Louise en expérimentant une technique sur Lily, une jeune femme qu'il va rencontrer par l'entremise de sa correspondante. Commence alors la lente déconstruction de tout ce qui a précédé pour mener tout droit à une fin qui vient cueillir le lecteur comme un néophyte.

Par son caractère court et épuré "L'élixir d'amour" fait merveille. Schmitt n'a pas besoin d'accumuler les lignes pour réussir à cerner ses personnages. En très peu de mots, on se fait très vite une idée assez précise de Louise et Adam. Le genre épistolaire aidant, se rajoute sur la trame une impression d'urgence et d'immédiateté qui prend au cœur le lecteur otage d'une mécanique implacable et très bien huilée. On navigue en eaux troubles, on se laisse prendre par les subtilités de cette joute réflective et parfois cynique, comme il peut s'établir entre deux anciens amants. On rit, on s'émeut, on se rembrunit à loisir au fil des lettres échangées. On fait corps avec ces deux inconnus qui nous touchent au plus profond de soi et on s'interroge sur sa propre situation. Je suis ressorti étrangement léger et heureux de cette lecture.

Livre profond, construit d'une manière astucieuse et d'une précision de métronome, la langue simple et délicate de l'auteur met en relief cette histoire sans âge et universelle d'une manière instantanée et à haute valeur émotionnelle. Ce plaisir insidieux et durable est à découvrir au plus vite!

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- L'Evangile selon Pilate
- La Part de l'autre
- Oscar et la dame rose
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute

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samedi 3 mai 2014

"Zazie dans le métro" de Raymond Queneau

zazieL'histoire: - Zazie, déclare gabriel en prenant un air majestueux trouvé sans peine dans son répertoire, si ça te plaît de voir vraiment les Invalides et le tombeau véritable du vrai Napoléon, je t'y conduirai. - Napoléon mon cul, réplique Zazie. Il m'intéresse pas du tout, cet enflé, avec son chapeau à la con.
- Qu'est-ce qui t'intéresse alors?
Zazie répond pas.
- Oui, dit Charles avec une gentillesse inattendue, qu'est-ce qui t'intéresse?
- Le métro.

La critique de Mr K: Voici un livre que je n'avais jamais lu auparavant. J'ai eu ma période "classiques" lors de mes études littéraires et de Queneau, je n'avais lu jusque là que l'excellent Exercice de style qui a nourri le mouvement des ateliers d'écriture et qui interpelle encore les jeunes générations quand on leur présente le procédé utilisé. L'occasion s'est présentée une fois de plus chez l'abbé de découvrir Zazie dans le métro sur lequel j'ai entendu nombre d'avis positifs, parfois dithyrambiques. Je me jetai à l'eau...

C'est l'histoire d'une fillette confiée le temps d'un week-end aux bons soins de son oncle qui réside à Paris. Durant tout le livre, elle serine à qui veut l'entendre qu'elle veut absolument aller voir le métropolitain. Pourtant le séjour ne se passe pas exactement comme prévu... Il est difficile d'en dire plus sans verser dans le spoiler donc vous devrez vous contenter de ce maigre résumé. Et toc!

Qualifié de roman parodique par beaucoup, on se retrouve ici à la croisée du genre entre tranche de vie, policier et théâtre (les dialogues sont croustillants à souhait). Peu ou pas de description pure et dure ici, on sait que Queneau de par son parcours (surréalisme, le mouvement néo-français...) n'était pas adepte de la surcharge littéraire. Par contre, on reconnaît son goût immodéré pour ses personnages et leur caractérisation par leurs actes et leur verbe. Préparez-vous donc à un livre vivant et étrange tant on s'éloigne des sentiers battus. Et dire qu'il date de 1959!

Deux personnages sortent du lot nettement. Tout d'abord l'héroïne éponyme qui est tout sauf une petite fille modèle. Grande adepte de l'argot, elle représente la jeunesse insolente et avide d'expérience. Elle veut vraiment le découvrir le métro! Elle se heurte au monde des adultes, elle le teste, en révèle les failles malgré les adultes qui l'entourent et essaient de lui en monter la cohérence et les règles. Je l'ai trouvé d'une fraîcheur rare et j'ai adoré son sens de la répartie qui fait des ravages. Elle est confiée à son oncle Gabriel, un colosse de 32 ans qui danse travesti en femme la nuit. Il est plein de tendresse et d'esprit paternel avec cette jeune fille haute en couleur. Le choc des générations est ici traité avec finesse via des expériences diverses et des rapports humains francs et touchants. Gabriel est aussi enrobé de mystère concernant ses goût intimes: homosexuel? simple travesti? On en arrive même à se poser des questions sur sa compagne (Homme ou femme? Marceline, Marcel?). Autant de touches plus floues qui ajoutent en profondeur et en réflexion.

On touche à beaucoup de questions primales dans ce petit livre. L'identité notamment entre la jeune fille qui se construit au fil des pages et un oncle décalé qui se voit confier sa nièce durant un week-end. Au détour des rebondissements, c'est l'amitié ou encore le travail qui sont questionnés au travers des scènes de vie dont nous sommes les témoins. C'est l'occasion aussi une fois de plus pour Queneau de jouer avec la langue et les mots. L'expression est ici novatrice pour l'époque notamment dans l'usage de l'argot et le jeu avec le principe du mot-valise. Il en ressort une lecture aisée et impertinente qui n'est pas pour me déplaire. J'ai souvent souri devant l'inventivité dont fait preuve l'auteur et c'est avec facilité et plaisir que j'ai dévoré ce livre.

Lire un Queneau est décidément un acte un peu à part dans la pratique de la lecture. L'auteur aime à nous surprendre et à renouveler le langage. Il en ressort une lecture pas tout à fait comme les autres, qui en déconcertera sans doute certains mais qui personnellement m'a captivée et enrichit l'âme et l'esprit. Ça se tente, non?

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lundi 28 avril 2014

Vacances d'avril = nouveaux livres!

C'est désormais un rituel, à chaque début de vacances scolaires, nous nous rendons chez notre dealer de bouquins préféré (à savoir Emmaüs) pour faire le plein de lecture. Ce n'est pas qu'on en est véritablement besoin (au sens où on en aurait pas assez), on a tous les 2 une PAL à faire peur, mais c'est un petit rituel auquel on tient. Et en toute franchise, on n'arrive pas à faire autrement!

La pêche du jour fut bonne. Voyez plutôt:

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C'est ce qu'on appelle un nouveau craquage. Oui je sais... Même pas honte d'abord!

Et en détail voilà ce que ça donne pour moi:

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- "Nu dans le jardin d'Eden" d'Harry Crews parce que c'est un Sonatine que je n'ai pas, que j'adore cette maison d'édition et qu'avec eux je ne prends pas beaucoup de risque quant à la qualité de leurs publications.
- "L'égoïste romantique" de Frédéric Beigbeder parce que j'adore cet auteur et que je n'ai pas lu celui ci.
- "Retour à Rédemption" de Patrick Graham parce que j'en ai lu beaucoup de bien et que c'est le genre de romans qui a tout pour me plaire.
- "Les grand-mères" de Doris Lessing. Alors là pur hasard, j'ai aimé la couv' et la 4ème de couv', je le tente!

Et pour Mr K:

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Du contemporain avec:
- "Le Bar sous la mer" de Stefano Benni pour son pitch bien délirant d'un mystérieux bar au fond de la mer. Comme en plus, c'est chez Babel...
- "Mémoires d'un Yakuza" de Junichi Saga parce que ce livre a une excellente réputation et plonge son lecteur dans la vie d'un gangster japonais (tiré d'une histoire vraie). Belle immersion en perspective dans le milieu des Triades japonaises.
- "Combat de fauves au crépuscule" de Henry-Frédéric Blanc parce que c'est une maison d'édition que j'affectionne tout particulièrement, la couverture est imparable (ben ouais, y a un chat qui se la raconte!) et cette histoire de jeune arriviste livré en pâture au commun des mortels n'est pas pour me déplaire.
- "Kennedy et moi" de Jean-Paul Dubois parce qu'il est difficile de résister à un Jean-Paul Dubois, moi je n'hésite même plus! En plus, celui-ci a particulièrement plû à mes parents...
- "Sur la falaise" de Gregor Von Rezzori parce que cet ouvrage m'intrigue tout particulièrement, le court résumé laisse entrevoir un délire littéraire à nul autre pareil. Work in progress...
- "Love & Pop" de Ryû Murakami car on m'en a aussi dit le plus grand bien et que l'auteur est l'homonyme d'un de mes écrivains préféré. Ici, l'univers a l'air plus sombre et la plongée profonde dans une part de la société japonaise.
- "Insecte" de Claire Castillon parce que la quatrième de couverture est complètement barrée. Ca sent la lecture-chalumeau!

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Du policier / thriller avec:
- "Last call" d'Alex Barclay parce que j'ai adoré son premier roman et que dans celui-ci on retrouve un inspecteur qui m'avait ému, rajoutez à cela une écriture maline et machiavélique. Il ne m'en fallait pas plus pour me laisser tenter!
- "Pélerins des ténèbres" de Serge Brussolo pour explorer une autre part de l'oeuvre d'un auteur que j'affectionne. Ici il est question de pélérinage maudit en plein Moyen-Age! Tout un programme!
- "Le syndrome Copernic" d'Henry Loevenbruck parce que j'aime beaucoup cet auteur et que l'occasion fait le larron!
- "Bloody birthday" collectif de recueils de nouvelles parce qu'on y trouve nombre de signatures d'auteurs prestigieux du polar français et que le genre de la nouvelle policière est une invitation à la fulgurance et à la surprise.
- "Mémoire en cage" de Thierry Jonquet parce que je n'ai pas encore lu ce roman d'un des maîtres du genre. J'adore Jonquet, so no comment!
- "Fondu au noir" de Jean-Jacques Reboux parce que je voulais découvrir la plume de cet auteur ailleurs que dans la série du Poulpe. Ici c'est noir et tortueux à priori...

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Et un joyeux mix avec:
- "La Fée et le géomètre" de Jean-Pierre Andrevon, illustré par Enki Bilal parce que cette histoire de royaume des fées envahi et dénaturé par l'homme fait écho à mes convictions profondes sur la nature humaine. La lecture s'annonce tendue, intense et sans doute mélancolique.
- "Ils partiront dans l'ivresse" de Lucie Aubrac car je n'ai jamais eu l'occasion de le trouver auparavant et qu'un témoignage de cette importance me rappellera mes années Fac et me replongera dans une période bien ténébreuse de notre Histoire commune.
- "Nos rêves sont plus grands que le ciel" de Jean Cavé parce que ce roman inspiré d'un personnage réel m'a fasciné en quatrième de couverture. Il est question ici d'idéalisme, de persévérance et de croyance en une vie extra-terrestre; tout ceci au XIXème siècle! Ca promet!
- "Des souris et des hommes" de John Steinbeck car avec Nelfe nous nous refaisons l'intégrale d'une série qui y a fait référence justement hier soir. L'occasion était trop belle de découvrir un roman considéré comme une oeuvre majeure de la littérature américaine.

Un bon aperçu de ce qui sera chroniqué bientôt sur le blog! Maintenant y'a plus qu'à! ;)

lundi 21 avril 2014

"La porte des Enfers" de Laurent Gaudé

Porte-des-enfersL'histoire: Au lendemain d'une fusillade à Naples, Matteo voit s'effondrer toute raison d'être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giulana, disparaît. Lui-même s'enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville.
Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l'impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d'étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu'on peut y descendre...
Ceux qui meurent emmènent dans l'Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur.

La critique de Mr K: Retour aujourd'hui sur un livre qui m'a marqué et qui reste au moment où j'écris ma plus belle lecture de l'année à peine entamée! "La porte des Enfers" est une fois de plus un petit bijou littéraire façonné avec soin et cœur par un Laurent Gaudé au sommet de sa forme. Grand merci encore à l'abbé pour cette trouvaille merveilleuse!

Dans cet ouvrage Laurent Gaudé aborde frontalement le thème du deuil. Un père un peu pressé traverse la ville pour emmener son fils à l'école. Ils tombent inopinément en plein milieu d'un échange de coups de feu et le jeune garçon s'effondre, mort dans les bras de son père. Commence alors une longue traversée intérieure pour le père éploré, incapable de surmonter son deuil. Son couple se délite et il erre sans but dans la ville. En parallèle, dans certains chapitres se déroulant vingt ans plus tard, on retrouve un homme portant le même nom que son fils mort qui semble se livrer à une vendetta bien sanglante à l'italienne... Étrange, vous avez dit étrange? Vous êtes encore bien loin de la vérité tant ce livre réserve moultes surprises et rebondissements à vous laisser scotché! Les deux récits sont bien évidemment liés et ce n'est qu'aux ultimes pages de ce recueil que vous connaîtrez le fin de mot de l'histoire... mais entre temps, quel voyage!

Pour ceux qui nous suivent, vous connaissez ma profonde affection pour cet auteur qui conjugue langue agréable et histoires hors norme. Le double combo fonctionne à plein régime ici aussi. Les personnages sont attachants au possible. Au premier rang d'entre eux Matteo, père endeuillé et inconsolable. La descente aux enfers est contée avec tact et précision ce qui engendre une très profonde mélancolie chez le lecteur. Le lien ténu qu'il avait lié avec son fils prend d'autant plus d'importance qu'il était très jeune et que le manque emplit l'âme du père et transpire des pages. C'est dur, très dur même. Et pourtant très vite, la rencontre avec d'autres personnages tous plus décalés les uns que les autres (notamment une péripatéticienne travestie humaniste, un vieux professeur masochiste adepte de légendes occultes, un curé rebelle contre le clergé...) vont lui apporter un espoir, un espoir certes fou mais qui le fait tenir et entrevoir peut-être, une forme de rédemption et de courage, le sacrifice ultime. En parallèle, le jeune personnage haineux intrigue. Il semble se la jouer solitaire et on se demande vraiment pourquoi il agit comme cela. Le lecteur suit ses monologues intimes qui semblent bien mystérieux et qui résonnent faiblement mais surement avec l'histoire de Matteo. Quel lien y'a-t-il entre eux?

Vers la moitié du livre, l'histoire prend alors une toute autre dimension. Le fantastique fait son entrée mais ici aussi, une fois de plus avec finesse et même logiquement, ce qui est le comble quand on parle de surnaturel! Comme le titre l'indique, il est question des enfers et vous trouverez dans ce roman parmi les plus belles pages écrites sur le sujet. Dieu sait que je suis amateur de la thématique infernale après ma découverte de Dante et de Milton! Le voyage intérieur des héros se transforme irrémédiablement en quelque chose de supérieur, quelque chose qui nous dépasse mais auquel on sera tous confronté un jour: la mort et ses conséquences, le désir fou de retrouver ceux que l'on a aimé. Autant de questions brillamment traitées par un Gaudé inspiré.

Ce livre est une merveille d'écriture. On le lit avec plaisir, désir, facilité. Les pages se tournent toutes seules et même si le sujet est grave, l'intérêt n'en est que plus prenant et exaltant. Les indices s'accumulent au fil des métaphores filées et autres analogies que l'écrivain nous propose avec une maestria bluffante. L'exploration de l'âme humaine est ici poussée à son paroxysme et fait écho à nos interrogations profondes, d'ailleurs rien que d'en parler me hérisse les poils du cou.

Il est des livres qui comme celui-ci marquent irrémédiablement de leur empreinte indélébile le lecteur. Impossible donc de passer à côté! Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Egalement lus et appréciés au Capharnaüm éclairé:
- "Pour seul cortège"
- "Le Soleil des Scorta" (il n'y a malheureusement pas de chronique car lu avant de tenir ce blog)

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vendredi 18 avril 2014

"Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" de Vladimir Lortchenkov

des1001L'histoire: Drôle, grotesque, cruel. Partez à la rencontre du peuple le plus pauvre d’Europe.
Ceci est l’histoire d’un petit village moldave. À Larga, tous les habitants ne rêvent que d’une chose : rejoindre l’Italie et connaître enfin la prospérité. Quitte à vendre tous leurs biens pour payer des passeurs malhonnêtes, ou à s’improviser équipe moldave de curling afin de rejoindre les compétitions internationales.
Dans cette quête fantastique, vous croiserez un pope quitté par sa femme pour un marchand d’art athée, un mécanicien génial transformant son tracteur en avion ou en sous-marin, un président de la République rêvant d’ouvrir une pizzeria… Face à mille obstacles, ces personnages résolument optimistes et un peu fous ne renonceront pas. Parviendront-ils à atteindre leur Eldorado ?

La critique Nelfesque: "Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" est sorti en librairie hier et si j'ai un conseil à vous donner, courrez vous procurer ce roman hors du commun. Vous passerez ainsi un bon moment de délire où rire et consternation face aux situations présentées (et non à l'écriture de Vladimir Lortchenkov) se mêlent.

La Moldavie, il faut bien le reconnaître, on connaît peu. On serait même incapable de situer ce pays sur une carte. Si, avouez! Vladimir Lortchenkov lui la connaît bien puisque c'est son pays et une chose est sûre, si le peuple moldave est vraiment comme il le présente dans son ouvrage, je ne sais pas si il faut en rire ou en pleurer.

Nous suivons dans ces 250 pages une communauté moldave qui n'a qu'un rêve en tête, que dis-je une obsession (!): quitter la Moldavie et rejoindre leur Eldorado, l'Italie. Pourquoi l'Italie? Et bien pourquoi pas!? Comme un mythe, l'Italie semble être le pays béni où tout moldave voulant bien vivre doit se rendre. Et pour l'atteindre, ils vont rivaliser d'astuces et fomenter des plans abracadabrantesques que, nous savons, nous lecteurs, perdus d'avance. Mais un peu sadiques et franchement curieux de savoir jusqu'où ils comptent bien aller sous la plume de Lortchenkov, nous suivons leur périple avec délectation.

Avec cet ouvrage et l'écriture de Lortchenkov, le lecteur part dans tous les sens. On ne sait plus vraiment où l'on est, on se perd, on se questionne, on est déboussolé mais c'est cela qui est bon! Perdre ses repères, oublier tout ce que l'on a pu lire jusque là et découvrir un univers complètement loufoque et déjanté. Il y a, dans ce roman, par le côté road-trip et la dinguerie de l'histoire, un petit côté "Le Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire" de Jonas Jonnason. Un petit côté seulement car ici on ne rentre pas vraiment dans des dimensions historiques (de l'Histoire avec un grand H) mais on sent la similitude dans le besoin de partir des personnages, la "bizarrerie scénaristique" addictive et ce que j'ai évoqué précédemment.

Ce roman donne-t-il envie de se rendre en Moldavie? Non, pas vraiment (à moins d'affectionner les no man's lands avec des airs de décharges publiques). Nous fait-il aimer le peuple moldave? Assurément! Car par leurs faiblesses, leurs espoirs, leurs côtés jusqu'au-boutiste et leur imagination, on ne peut qu'être attendris.

A côté de cela, sous ces airs comiques, ce roman soulève de nombreuses questions. La pauvreté de ce peuple, leur situation géographique aux portes de l'Europe (pour info, si vous ne situez toujours pas, la Moldavie est prise en sandwich entre la Roumanie et l'Ukraine et est de taille quasi similaire à celle de la Belgique), le mépris avec lequel ils sont traités par certains... Tout cela laisse songeur. A leur place aussi, sans doute, nous voudrions quitter notre chez-nous et poursuivre un but. Espérons juste pour nous qu'on s'y prendrait autrement!

Mais "Des Mille et une façons de quitter la Moldavie" est surtout un roman comique où en tant que lecteur, laissant toutes considérations d'ordre politique de côté, nous prenons un malin plaisir à nous y plonger. Comme une petite sucrerie que l'on retrouve après une journée de boulot et qui se déguste avec un plaisir coupable mais tellement rafraîchissant! Je vous le conseille donc vivement!

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jeudi 17 avril 2014

"Le Maître bonsaï" d'Antoine Buéno

maitre-bonsaiL'histoire: "La légende de la fin des temps raconte qu'après la mort de Sakurako le monde n'était plus que désolation. Pourtant, sur la terre désertée, s'éleva bientôt un arbre à l'endroit même où la jeune fille s'était éteinte, frappée par le sabre de son père. À la fin du monde, ne subsista plus qu'un cerisier blanc, gardé par un serpent."

Empreint de mystère et d’étrangeté, ce roman à la lisière du conte initiatique nous ouvre à la magie des bonsaïs pour révéler un secret : celui de notre part d’ombre.

La critique de Mr K: Voici un livre à côté duquel je serai sans doute passé si l'on ne me l'avait pas proposé en partenariat. Je ne connaissais pas du tout cet auteur avant la lecture du "Maître bonsaï" et franchement, le hasard fait bien les choses tant cette expérience s'est révélée marquante entre plaisir simple pour débuter et plongée ténébreuse en toute fin de roman. Apprêtez-vous à rentrer en territoire inconnu entre vie ascétique et secrets enfouis.

Le héros n'a pas de nom, pas de nationalité précise... On sait juste qu'il est plutôt âgé et qu'il exerce la profession de maître bonsaï. Il semble vivre reclus dans sa boutique où il mène une existence en osmose avec ses arbres miniatures. Il voit peu ou pas de personnes hormis ses clients qui sont nombreux et reviennent régulièrement louer les talents fabuleux de ce professionnel plus que méticuleux. Il le dit lui-même au début du roman, il a quitté le règne animal pour celui apaisant du règne végétal. Il communique littéralement avec ses bonsaïs et le héros plane à dix mille mètres au dessus des réalités terrestres.

Tout change quand une jeune femme sans nom elle aussi rentre dans sa boutique. Au début rien de notable, puis peu à peu une étrange relation semble se nouer entre ces deux êtres que tout semble opposer: il est stoïque la plupart du temps, elle bouillonne d'énergie. Loin d'être une simple rencontre fortuite, cette relation va être au centre de l'évolution de l'intrigue, très vite sous le glacis des apparences se noue un drame viscéral qui ne trouvera sa résolution qu'à la toute fin de l'écrit, qui change du tout au tout lors d'une révélation finale aussi glaçante que traumatisante. Sans rire, j'ai eu du mal à m'endormir après cela...

Ce livre est une vraie petite bombe que je trouve pour ma part très original. Son écriture est assez unique en son genre avec la multiplication de litanies sous la forme de phrases très courtes à la syntaxe plus qu'approximative comme dirait les gardiens du temple! Mais voilà, c'est justement ce côté déséquilibré et étrange qui rend ce récit attachant et vivant. On suit le personnage principal à travers ses monologues intérieurs et on n'ignore rien de ce qu'il ressent ou feint de non ressentir. Très évocatrice, la langue se fait douce et enivrante par moment, on se fait emporter très rapidement avec aucun espoir de pouvoir refermer ce livre avant la fin.

Au fil de la lecture, l'aspect répétitif prend tout son sens. Par petites couches successives, on entrevoit un passé bien trouble chez ce maître bonsaï. Peu à peu, une boule se noue et on se rend compte que cette vocation n'est pas venue par hasard, que derrière tout cela se cache quelque chose de très douloureux et une immense solitude. Quand la révélation vient, toute la tranquillité et l'aspect taoiste du livre disparaissent pour ne laisser place qu'à un désert exsangue et mélancolique. On ressort de cette lecture remué comme jamais (sauf peut être avec "Rafael, derniers jours" de Gregory McDonald) et avec la conscience d'avoir lu une belle et grande oeuvre.

Vous l'avez compris, ce livre est désormais classé parmi les meilleurs que j'ai pu lire tant on baigne dans un univers intemporel, sans effet de manche inutile, où l'humain et la nature sont au centre du monde. Une belle et rude lecture que je vous invite à entreprendre au plus vite!

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dimanche 6 avril 2014

"Et puis, Paulette..." de Barbara Constantine

pauletteL'histoire: Ferdinand vit seul dans sa grande ferme vide. Et cela ne le rend pas particulièrement heureux. Un jour, après un violent orage, il propose l'hospitalité à sa voisine dont le toit de la maison a été détruit pendant la tempête. De fil en aiguille, la ferme se remplit: un ami d'enfance devenu veuf, deux très vieilles dames affolées, des étudiants un peu paumés, un amour naissant, des animaux. Et puis, Paulette...

La critique Nelfesque: J'ai beaucoup de tendresse pour les personnes âgées. Des souvenirs d'enfance, entourée de ma grand-mère, arrière grand-mère et arrières tantes remontent souvent à la surface. Alors quoi de mieux d'un roman tel que "Et puis, Paulette..." pour retrouver ces doux moments en lecture et tout ça au meilleur endroit qui soit: en vacances chez mémée!

Barbara Constantine est une auteure que j'aime beaucoup. Avec des mots simples, des situations de la vie de tous les jours, elle arrive à livrer une émotion profonde à ses lecteurs. La simplicité et la douceur de vivre, on les retrouve dans ce roman ci. Très vite, on s'attache à Ferdinand et à sa petite communauté peu commune qui se constitue petit à petit. Le genre d'initiative qui serait bien utile dans la vraie vie pour combler la solitude et continuer à vivre dans la joie et ce même après un certain âge. Trop de nos "petits vieux" vivent seuls, aigris, sans lien avec l'extérieur... "Et puis, Paulette" redonne foi en un avenir meilleur pour nos anciens et nous même dans quelques années.

Les personnages sont tous plus attachants les uns que les autres, avec leurs manies, leurs folies mais aussi leurs fêlures. Les soeurs Lumière, deux "presque soeurs" (l'une est la belle soeur de l'autre), de plus de 80 ans ont passé toute leur vie ensemble et m'ont particulièrement touchées. J'aurai voulu les prendre dans mes bras et leur dire que tout allait bien se passer, mamies... Mais c'est Barbara Constantine qui l'a fait à ma place en les faisant intégrer la ferme du bonheur. Un endroit où solidarité et prévenance animent les coeurs.

Vaincre la solitude en se regroupant c'est bien mais ça engendre des situations cocasses qui ne laisseront pas le lecteur de marbre. Avec 2, 3, voir 5 petits vieux dans une même maison, la logistique doit suivre! C'est 5 fois plus de médicaments à distribuer dans les semainiers, des comptes à entreprendre pour se répartir les charges, des tableaux à compléter pour les tâches ménagères... et de bonnes tranches de rigolade!

Mais, ne vous y méprenez pas, Barbara Constantine n'a pas fait de son oeuvre un roman culcul où tout le monde est beau et gentil, tout le monde s'aime, bisounours et compagnie. Il est aussi question de la vieillesse, de la maladie, de la mort et de souffrances psychologiques telles que l'absence, la tristesse et la solitude. Tant de sujets inévitables quand la vie est plus longue lorsque l'on regarde en arrière. On rit certes mais au détour d'une page la larme peut faire son apparition. Comment continuer de vivre lorsque l'être aimé s'en est allé? Comment ne pas être nostalgique des moments passés avec ses petits-enfants quand on les voit trop peu souvent à son goût? Mais que voulez-vous ma bonne dame, c'est comme ça, les jeunes, ils ont leur vie aussi...

Je vous conseille la lecture de ce roman qui se lit très rapidement et qui laisse au lecteur un sentiment doux-amer une fois terminé. Le sentiment d'avoir passer un moment hors du temps où la douceur de vivre et la simplicité prévalent sur la frénésie et l'égoïsme de notre époque mais aussi une indéniable nostalgie d'un temps révolu qui noue la gorge. Longue vie à nos mamies à blouse!

Et puis, Paulette... Je vous laisse la découvrir...

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé:
- "Allumer le chat"
- "A Mélie, sans mélo"

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jeudi 3 avril 2014

"L'Amant" de Marguerite Duras

lamantL'histoire: "Très vite dans ma vie il a été trop tard."

La critique de Mr K: Voici un roman qui est une très récente acquisition. Trouvé par hasard dans un vide grenier près de chez nous, juste avant notre départ pour le sud-ouest, je l'ai glissé dans mes bagages en me disant que peut-être, si le cœur m'en disait, je pourrais le lire vu toutes les passions qu'il a pu déchaîner à sa sortie et ma haute opinion de l'adaptation qu'en a fait Jean Jacques Annaud. J'en ai lu la première page et je fus instantanément conquis par le style de Duras. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour en venir à bout!

Il s'agit d'un roman autobiographique, il faut donc entendre par là que Marguerite Duras s'est inspiré de ses souvenirs et qu'elle a brodé autour, tour à tour magnifié ou déprécié on retrouve des moments clefs de son adolescence car ici, il s'agit avant tout d'un focus approfondi sur la jeunesses de Duras en Asie du sud-est quand elle était petite durant l'entre-deux-guerre. Sa mère institutrice, ses deux frères et elle se démènent tant bien que mal dans ce qui était à l'époque une colonie française en Indochine. Une rencontre sur le bac de la rivière locale va l'initier à l'amour charnel et au désir, la forcer à prendre de la maturité et va bouleverser sa vie. Au passage, Duras égratigne sa famille et semble régler ses comptes avec un frère aîné à la fois tyrannique et déviant dans son comportement (menteur et voleur au sein du foyer familial et même ensuite).

Ce livre est remarquable a bien des points de vue. On ne peut dépeindre le style Duras sans en rendre la beauté et l'incroyable finesse. Se jouant de la syntaxe classique, du point de vue de narration (elle en change tout le temps et sans prévenir), la poésie est présente dans chaque phrase, dans chaque tournure, description et même dialogue. On nage dans l'esprit de l'écrivaine vieillissante qui revient sur une partie de sa vie marquante et plus généralement sur les dysfonctionnements de sa famille. On ne se cantonne donc pas à une histoire d'amour physique et sans issue (sacré Gainsbourg!) mais bel et bien à l'analyse d'une famille type de l'époque. Ainsi la mère déçue par la scolarité ratée (du moins le pense-t-elle) de ses deux garçons a de grandes ambitions pour sa fille et l'inscrit dans une pension, pour ensuite pouvoir l'envoyer dans l'équivalent de maths sup. Très vite cependant, la jeune fille lui fait part de son désir grandissant d'écrire, de livrer des histoires. Les heurts sont assez rock and roll au départ mais le caractère têtu de l'héroïne finira par briser la volonté maternelle qui n'a d'yeux finalement que pour l'aîné qui enchaîne déboires et malversations (il joue beaucoup et perd encore plus!). Tout cela donne lieu à de nombreuses réflexions de l'auteur qui revient pendant plus de la moitié du livre sur ses rapports si particuliers qui ont constitué son quotidien de jeune fille.

La relation qui s'instaure avec le jeune héritier chinois fait donc écho avec cette vie familiale mouvementée. On parle encore de race et c'est une étrange fascination l'un pour l'autre qui nous est décrit. Il a beau avoir 15 ans de plus qu'elle, c'est lui qui semble le plus fragile, le plus dépendant de l'autre. Il m'a bouleversé par sa sincérité et son amour infini pour cette jeune fille assez immature et inconsciemment cruelle. Leurs rencontres et leurs ébats donnent lieu à de très belles pages de littérature, peut-être même parmi les plus belles dans le genre tant il en émane de la pureté, de la cruauté et finalement une finesse à vous couper le souffle. Le côté éphémère de l'affaire rajoute une touche d'urgence et de passionnel développant l'émoi du lecteur qui ne peut s'échapper, prisonnier d'un style enchanteur et d'une histoire d'amour profonde et pourtant différente à la fois.

Au final, on peut dire que ce livre est un authentique chef d’œuvre où l'onirisme côtoie le réalisme le plus cru et parfois le plus dur (rapports frères – sœurs, l'amant chinois et sa famille). L'Amant propose aussi une très belle vision d'une époque désormais révolue sans jamais sacrifier à la psychologie des personnages pour lesquels on ne peut que s'attacher. J'ai été conquis, cueilli et estomaqué par cette lecture d'un autre temps à la dimension intemporelle cependant. Le serez-vous à votre tour?

vendredi 28 mars 2014

"Le Magasin des suicides" de Jean Teulé

le-magasin-des-suicidesL'histoire: Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort ! Imaginez un magasin où l'on vend depuis dix générations tous les ingrédients possibles pour se suicider. Cette petite entreprise familiale prospère dans la tristesse et l'humeur sombre jusqu'au jour abominable où surgit un adversaire impitoyable : la joie de vivre...

La critique de Mr K: Un Jean Teulé a toujours une saveur particulière surtout si le titre est attendu au tournant. Que ne m'a-t-on pas dit concernant Le magasin des suicides? Génial, drôle à souhait, piquant, dérangeant, ignoble... j'en passe! Avant ma lecture, je dois bien avouer que je pars avec un sentiment de confiance tant j'ai adoré nombre de lectures de cet auteur (liste des chroniques disponible en fin de post) et que je n'ai jamais été déçu.

L'auteur nous présente une famille très particulière. Espèce de famille Adams à la française, ils tiennent un magasin qui fournit tout ce qu'il faut pour se suicider: cela va de la corde classique, au revolver, aux poisons les plus raffinés aux effets divers et variés. Inutile de vous dire que ce n'est pas la joie de vivre qui les étouffe! Le fils aîné est mono-maniaque et crée des inventions plus macabres les unes que les autres et sa sœur ne s'aime pas et se révèle dépressive. Tout ceci fait le bonheur des deux parents qui prospèrent économiquement et ne voient aucune raison de changer. Mais voilà, en voulant tester un préservatif percé (nouvel acquisition du magasin pour se refiler des MST) les voilà parents pour une troisième fois... le petit Alan naît et au grand malheur de ses parents, il s'avère animé d'une joie de vie indéfectible!

Il faut bien avouer que le postulat de base est vraiment appétissant. Tout tourne autour du renversement des valeurs établies. On nage ici en plein univers ubuesque où les relations entre être humains et idées sont déviantes disons-le clairement! Mort, souffrance, suicide autant de notions souvent éludées ou évitées dans nos sociétés occidentales. Ainsi par exemple, les séquences narratives mettant en scène les commerçants et les clients sont toutes plus délirantes les unes que les autres, les amateurs d'humour noir (dont je fais partie) sont logés à la bonne enseigne. Les personnages sont croustillants à souhait, les parents qui ne comprennent pas leur petit dernier, le grand frère qui fait penser au Vincent du premier court métrage de Tim Burton, Alan le délirant et joyeux petit dernier... mais ma préférence va sans conteste à la sœur qui m'a touchée dans son évolution et qui me paraît être la grand réussite du livre avec la toute dernière phrase que j'ai trouvé lapidaire à souhait! On retrouve toute la verve et l'inventivité de Teulé pour nous marquer au détour d'une bonne phrase et d'une belle formulation. La langue fait une fois de plus merveille et c'est avec délectation que les pages s'enchaînent sans difficultés.

Pour autant, ce titre est loin d'être mon préféré de l'auteur. Je n'ai pas apprécié le tournant pris par la famille au contact du petit dernier, j'ai trouvé l'ensemble convenu et quelque peu cucul voir lénifiant, un comble pour un Teulé! Attention, ce livre est tout de même une belle expérience mais elle est loin d'être aussi marquante qu'un Darling, Le Montespan ou un Je, François Villon. Je trouve que Teulé ne va pas au bout de son concept et se complet dans un récit qui devient finalement assez prévisible hormis l'ultime pirouette finale qui rattrape tout de même ce qui précède.

C'est donc une semi-réussite ou une semi-déception pour moi, la première concernant un livre de cet auteur. Peut-être en attendais-je trop? Toujours est-il qu'à mes yeux, on est loin pour moi du côté "définitif" qui caractérisait ses œuvres jusqu'ici...

Déjà lus et appréciés du même auteur au Capharnaüm Éclairé:
- Darling
- Je, François Villon
- Charly 9
- Mangez-le si vous voulez
- Le Montespan
- Fleur de tonnerre

Posté par Mr K à 18:16 - - Commentaires [14] - Permalien [#]
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