jeudi 3 décembre 2015

"Incident voyageurs" de Dalibor Frioux

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L'histoire : L'enfer, chaque passager d'un train de banlieue sait à quoi il pourrait ressembler : un wagon bondé, abandonné quelque part sur le réseau, après avoir vogué d'incident en incident. Coincés dans un tunnel du RER A, la ligne la plus chargée d'Europe, les deux mille voyageurs entassés n'ont tout d'abord pas voulu y croire. Ça ne durerait qu'une heure, qu'une matinée tout au plus. Mais c'est en vain que les batteries des portables se sont déchargées, que les larmes ont coulé et que les signaux d'alarme ont été tirés. Les semaines, les mois passent, les années peut-être, car les montres aussi se sont arrêtées. Dans ce huis-clos sous néons, Anna, jolie mère célibataire avec son petit garçon, Vincent, cadre supérieur raffiné qui espérait s'envoler pour Buenos Aires, et Kevin, chômeur en fin de droits, se demandent comme tous les autres s'ils sont les derniers des oubliés, les uniques survivants d'une catastrophe ou les participants d'un stage de réinsertion, et surtout, ce qu'ils ont fait pour mériter cela.

La critique de Mr K : Voilà un pitch qui a fait mouche dans mon esprit lorsque Incident voyageurs m'a été présenté. Riche en promesses entre absurde, anticipation et étude sociologique, j'en attendais beaucoup. Mais voila… A aucun moment je n'ai été pris par le récit et je me suis profondément ennuyé. Je pourrais m'arrêter là mais je pense qu'il vous faut tout de même une petite explication! De plus, au Capharnaüm Éclairé nous mettons un point d'honneur à chroniquer TOUTES nos lectures même les moins réussies. Feu!

Le principe de départ est assez réjouissant en soi. De chapitre en chapitre, nous passons d'un point de vue à un autre, celui des trois personnages principaux qui reviennent régulièrement sur leur vie d'avant et parlent aussi de leurs conditions d'existence après l'incident (par toutes petites touches). On passe donc de la caissière qui tente de survivre en tant que mère célibataire avec un quotidien morose et monotone, au sous-directeur du Louvres qui va regretter d'avoir pris le RER (pour une fois) en route qu'il était pour retrouver sa maîtresse en Argentine et Kevin un fond de fichier de Pôle Emploi qui trace sa route dans les incertitudes de son statut. Flashback en pagaille et enfermement menant à la claustrophobie sont au menu de ce voyage en terre glauque et malsaine.

Au départ, j'ai commencé cette lecture intrigué. Les chapitres s'enchaînent assez facilement et on se laisse porter par les mots et les paragraphes. Pas de liens réels entre eux et une étrangeté qui se dégage. Pas de souci majeur, je suis plutôt preneur dans le genre. Mais voila, au bout de 100 pages, la curiosité a cédé la place à l'agacement. Où veut en venir l'auteur? La critique de notre société est bel et bien présente (comme promise dans un certain nombre d'avis de journalistes et blogueurs) mais je la trouve finalement assez convenue et facile. Non pas qu'elle ne sonne pas juste, mais l'ensemble ressemble à un catalogue sans âme de nos vices. Dalibor Frioux m'a paru enfoncer des portes ouvertes sur les voyages en transports publics en région francilienne, sur l'inefficacité et l'absurdité de Pôle Emploi, sur les mecs, les femmes et j'en passe. Bref, une liste à la Prévert sans la poésie ou l'étincelle qui donne un lien et une belle consistance à l'ensemble.

Je me suis dit alors que je pourrais me raccrocher à l'aspect fictionnel et au caractère fantastique du vécu des personnages. Malheureusement, là encore, je trouve que c'est un coup dans l'eau. Tout cela manque de cohérence, d'explication et au final, on tourne la dernière page déçu et légèrement en colère (je ne suis pas rancunier en terme littéraire) avec l'impression d'avoir gâché son temps. Surtout quand on a une PAL telle que la mienne! De plus, je ne me suis pas vraiment attaché aux personnages, dernière bouée de sauvetage possible pour cet ouvrage: j'ai trouvé Kevin inintéressant dans ses souvenirs (et pourtant il en vit de belles!), Vincent suffisant et creux… Heureusement Anna sauve les meubles et émeut régulièrement à travers la relation qu'elle entretient avec son fils Hutch (oui je sais les parents sont parfois cruels!).

Reste que ce roman a des qualités littéraires et que l'auteur est un écrivain au talent certain stylistiquement parlant. Que de regrets donc de ne pas avoir été emporté par l'histoire et les personnages! Une expérience très décevante que je ne peux donc pas vous conseiller. Le principe d'une critique étant avant tout d'être un texte subjectif, si cette lecture vous tente, n'hésitez pas à aller voir ailleurs pour avoir son contrepoint car cet ouvrage a plutôt bonne presse. Au Capharnaüm Éclairé, il sera très vite oublié...

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mardi 1 décembre 2015

"Le Cas Sneijder" de Jean-Paul Dubois

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L'histoire : Paul Sneijder est l'unique survivant d'un accident d'ascenseur. Sa fille y a perdu la vie. Depuis ce jour, sa perception de la réalité s'est affinée, comme si quelqu'un avait monté le son du vacarme du monde. Comment continuer à vivre, avec une épouse tyrannique qui ramène un poulet rôti les jours où elle voit son amant ? En changeant de métier : promener des chiens, voilà une activité attrayante.

La critique de Mr K : C'est toujours un plaisir de retrouver Jean-Paul Dubois qui manie comme personne le drame et l'humour, et dont la langue fond dans la bouche comme un bon chocolat que l'on apprécie longtemps après sa consommation. Aventurier des mots doublé d'un explorateur de l'esprit humain, il fournit avec Le Cas Sneijder un roman touchant et juste à la beauté mélancolique.

Paul est un miraculé… Enfin pas tout à fait. Lui est toujours là mais pas l'amour de sa vie. Marie sa fille n'a pas survécu à l'accident d'ascenseur dont il est sorti indemne physiquement mais qui a des répercussions sur sa vision du monde et de l'existence. Depuis son retour à la maison, il voit les choses autrement et se rend compte qu'il est passé à côté de nombreuses choses dans sa vie qu'il semble avoir traversée sans véritable envie ni volontarisme. Ainsi, il s'est laissé "phagocyté" par sa nouvelle femme qui lui impose ses choix sans que lui-même ne s'y oppose ou tente de le faire. Par exemple, elle lui a toujours refusé le droit de recevoir sa fille à la maison, l'obligeant à la voir en dehors ou chez ses parents. Paul s'est toujours couché devant elle, transformant son existence en une plaine sans passion, morne et parfois désespérante.

La disparition de Marie va changer l'ordre des choses. Pas dans le sens où il va renverser les valeurs établies dans son foyer mais plutôt dans son esprit. Se repliant de plus en plus en lui-même, il se détache progressivement de ses deux fils méprisants et de sa femme tyrannique, plus rien ne semble important à part le souvenir de Marie qu'il s'attache à maintenir vivante (de nombreux passages le montrent en pleine réflexion intérieure avec l'urne funéraire contenant les cendres de la disparue) et sa nouvelle fascination pour les ascenseurs. Il quitte son travail (reliquat d'un arrangement avec sa femme) et décide de devenir accompagnateur de chiens, travail dégradant selon son épouse très soucieuse des apparences (elle a tout pour plaire, je vous assure!). Peu à peu, au fil des pages, cet homme sombre inexorablement, délaissé des siens et livré à lui-même.

J'ai adoré ce livre. Je l'ai lu en un temps record emporté par la mélancolie qui en émane et le caractère absurde de l'existence menée par le héros. Très attachant mais en même temps parfois agaçant dans son incapacité à réagir et prendre l'ascendant sur sa moitié, Paul survit mais n'arrive pas à surmonter son deuil teinté de culpabilité et de regrets. C'est l’œil humide et le cœur au bord des lèvres qu'on tourne les pages avec quelques sursauts plus légers, notamment les passages avec son nouveau chef obsédé par les chiffres palindromes. On s’agace beaucoup aussi contre cette épouse acariâtre, narcissique et centrée sur elle-même que la honte et les remords n'étouffent pas, infidèle et frivole que seuls sa carrière et ses enfants intéressent. Dieu qu'elle est haïssable, ça faisait longtemps que je n'avais pas ressenti cela dans une lecture!

L'histoire se déroule à Montréal dans un quartier que j'ai eu la chance de découvrir lors d'une visite à une vieille amie en 2004. C'est étonnant de parcourir un quartier que l'on a soi-même connu autrefois: le parc botanique d'une beauté à couper le souffle (la partie asiatique est à ne rater sous aucun prétexte), les rues enneigées avec son ballet de déneigeuses, la gentillesse des québecois, l'ambiance si particulière qui règne dans les rues… Beau retour en arrière pour moi, pour une ville remarquablement bien reconstituée par un auteur au sommet de sa forme.

Chirurgien de l'âme et écrivain d'une finesse inégalée, Jean-Paul Dubois nous prend par la main tout au long de cette balade triste, qui touche en plein cœur et qui vous l'imaginez se termine bien mal... C'est en petits morceaux que Nelfe m'a récupéré après cette lecture d'une force incroyable et dont le souvenir me hante encore au moment où j'écris ces lignes… À lire absolument!

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"Vous plaisantez Mr Tanner"
"Une Vie française"
- "Kennedy et moi"

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samedi 28 novembre 2015

"Magic Dream Box" de Lomig - ADD-ON de Mr K

magic-dream-boxJ'ai déjà lu et chroniqué cette BD le 21/09/15. Mr K vient de la terminer et de la chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de la mienne.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "Magic Dream Box", ça se passe par là.

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jeudi 19 novembre 2015

"Des Amis" de Baek Nam-Ryong

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L'histoire : Ce livre nous invite à partager les investigations d'un magistrat qu'une femme a saisi d'une demande de divorce – et qui se trouve donc confronté à un dysfonctionnement social. Là-bas, en effet, les affaires privées engagent l'intérêt public. Et en l’occurrence, la requête est rendue particulièrement délicate par les professions respectives des époux : la demanderesse est cantatrice, et elle se plaint de l'incompréhension "culturelle" de son mari – qui est ouvrier. L'enquête menée par le juge dans l'entourage du couple va donc prendre rapidement un tour quasi politique…

la critique de Mr K : Lors de son édition par les éditions Actes Sud en septembre 2011, Des amis de Baek Nam-Ryong a été le premier roman d'origine nord-coréenne traduit en français ce qui a présenté une mini-révolution dans le domaine de l'ouverture culturelle. En effet, une mince fenêtre s'ouvre sur le pays le plus secret du monde, ultime dictature stalinienne survivante encore au pouvoir, vestige d'une Guerre Froide terminée depuis bien longtemps. Passez votre chemin si vous cherchez un manifeste anti-communiste ou un exemple de propagande pro-régime, l'auteur s'attache ici à nous raconter une histoire intime et sociale à la fois. Vous voila prévenus!

Jong Jin-Woo est juge dans le tribunal municipal populaire de son agglomération. Respecté et craint, il applique les préceptes du pouvoir en essayant d'être juste et impartial. Un jour, Chaï une jeune femme de sa circonscription vient déposer une demande de divorce car elle ne s'entend plus avec son mari. Débute une discussion sur les causes de cette demande et l'évolution de leur mariage. En effet, en Corée du Nord, se marier est un acte social fort, la cellule familiale est sacrée et constitue le maillon de base de la société. En cela, elle doit être préservée à tout prix et chérie de tous pour soutenir le pouvoir en place et garantir la stabilité de la société. Le juge va tour à tour rencontrer les différents partis concernés, rentrer dans l'intimité du couple et tenter de raisonner tout le monde.

Il souffle un vent très particulier sur les 245 pages qui composent cet ouvrage. Bien qu'habitué à la littérature asiatique, on sent qu'on rentre dans un monde, un état d'esprit différent de mes lectures japonaises ou chinoises habituelles. L'auteur suit au plus près notre investigateur de héros dans ses déplacements et ses pensées. On partage ses repas, ses nuits sans sommeil, ses rencontres, ses espérances (notamment dans la possibilité de rabibocher le couple en péril) et ses déceptions. Ce qui pourrait paraître terre à terre et à intérêt limité devient fascinant quand on recontextualise. Par petites touches, au détour de certains paragraphes, Baek Nam-Ryong nous livre quelques parcelles de son pays. Loin des fantasmes et des clichés qui nous habitent, le quotidien nord coréen étonne par sa banalité affichée mais pensée comme partie prenante de la révolution prolétarienne. C'est surprenant car complètement différent de la pensée individualiste qui règne de part chez nous.

Encartés et enserrés dans le système, les personnages néanmoins nous captivent par les déchirements intérieurs qui les habitent et la quête incertaine qu'ils mènent vers le bonheur espéré. Il est beaucoup question dans ce livre d'amour et de confusion des sentiments, il y a l'ordre social établi d'un côté et la vraie nature des sentiments qui unissent cette femme et son mari. Une tension sourde s'insinue, les élans du cœur et les déceptions attendues s’enchaînent entraînant le lecteur dans une ronde incessante de sentiments contradictoires. Entre documentaire et pur roman à fleur de peau, le mélange prend très bien et nous emporte très loin pour très longtemps.

La lecture est très aisée. L'immersion est quasi immédiate et le style simple, détaillé et pur de l'auteur marche à merveille. Il se démarque de mes autres lectures asiatiques par un attachement fort au réalisme sans passage lyriques trop poussés. Ouvrier d'origine, Baek Nam-Ryong s'attache à rendre compte le plus précisément possible de toutes les situations et tiraillements qu'il nous livre ici. On passe vraiment un moment à part avec cette lecture à la fois touchante et enrichissante. Une expérience à tenter pour les plus curieux d'entre vous!

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mardi 17 novembre 2015

"Sukkwan Island" de David Vann

sukkwan islandL'histoire : "Le monde à l'origine était un vaste champ et la Terre était plate. Les animaux arpentaient cette prairie et n'avaient pas de noms. Puis l'homme est arrivé, il avançait courbé aux confins du monde, poilu, imbécile et faible, et il s'est multiplié, il est devenu si envahissant, si tordu et meurtrier à force d'attendre que la Terre s'est mise à se déformer."

Une île sauvage de l'Alaska, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C'est dans ce décor que Jim emmène son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d'échecs, il voit là l'occasion d'un nouveau départ. Mais le séjour se transforme vite en cauchemar...

La critique Nelfesque : "Sukkwan Island" de David Vann m'avait été offert il y a déjà longtemps par fée-tish. Ayant depuis découvert l'auteur avec "Goat Mountain" lors de la Rentrée Littéraire 2014 de Gallmeister, j'avais très envie de me plonger dans celui-ci. Oui mais voilà, l'écriture de David Vann est si noire qu'il faut un petit temps pour s'en remettre. Il m'a fallu 1 an et me voici aspirée par ce roman récompensé en 2010 par le Prix Médicis étranger.

Quelle plume ! Quelle puissance ! Lorsqu'on commence à lire un roman de David Vann, son monde, sa noirceur, son amour pour la nature, ses questionnements sur l'humanité hypnotisent le lecteur.

Roy ne connaît que très peu son père. Ses parents se sont séparés il y a plusieurs années et il vit depuis avec sa mère et sa petite soeur. Malgré tout, lorsqu'il lui propose de vivre une année entière dans une cabane coupée du monde qu'il vient d'acheter sur une île sauvage et escarpée de l'Alaska, Jim se lance dans l'aventure et part à la découverte de cette nature et de son père.

Véritable ode à la nature, huit clos des grands espaces, étrange et oppressant, "Sukkwan Island" sonde l'âme humaine. Roy du haut de ses 13 ans est un homme en devenir et se ravit de partager un bout de vie avec ce père absent. Jim est quant à lui plein de bonnes intentions, il veut apprendre à connaître son fils, partager avec lui son amour pour la nature et vivre des moments de vérité forts et inoubliables. Mais au fil des mois passés ensemble, au fil des saisons, avec les éléments déchaînés, la venue de la pluie, la neige, le blizzard et le froid, les rapports père / fils vont être de plus en plus tendus entre les peurs de l'un et la lente ascension dans la folie de l'autre. La solitude dans ce qu'elle a de plus beau et de plus effrayant.

Nous sommes ici en présence d'un roman d'une incroyable force. Ce genre de roman qui laisse le lecteur marqué à jamais. L'urgence et la violence émanent de ses pages et les trois personnages en présence, le père, le fils et cette nature vivante et hostile, véritable personnage à part entière, nous offrent une valse morbide. La difficulté de vivre, la douleur, la solitude, l'absence, l'ombre qui plane de manière incessante sur "Sukkwan Island" plongent le lecteur dans un monde noir et sans échappatoire.

Vous l'aurez compris, ce roman magnifique et poignant n'est cependant pas à mettre entre toutes les mains tant son climax oppressant et empli de désespoir est dur. Il faut être assez mûr pour aller au delà des simples faits effroyables décrits dans ce livre et comprendre la portée du message de Vann. Pour ma part, ce roman m'a désarçonnée à sa lecture, m'a laissé pantoise (je l'aurai davantage aimé si il avait trouvé sa fin 40 pages plus tôt) et m'a obsédée longtemps après la dernière page lue. Lorsque l'on connaît l'histoire personnelle de David Vann et dans quelles conditions il a perdu son père, ce roman prend encore une autre dimension. Je ne peux que vous encourager à découvrir cet auteur et à vous plonger dans ce roman quand le moment sera venu. "Sukkwan Island" s'emparera alors de vous et vous dévoilera toute sa beauté dans la souffrance. Un incontournable.

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lundi 9 novembre 2015

"UnAmerica" de Momus

unamericaL'histoire : Dieu, agent d'entretien dans un fast-food de Caroline du Sud, présente des signes d'Alzheimer. Revenant sur Son oeuvre, Dieu voit que tout cela est bon ; sauf l'Amérique. Heureusement, il n'est jamais trop tard pour une destruction créative. Lâché par Ses supers-pouvoirs, Dieu confie alors à Brad Power une mission : désaméricaniser l'Amérique.

La critique Nelfesque : Complètement emballée par la 4ème de couv' de "UnAmerica", j'étais ravie de découvrir ce roman de la Rentrée Littéraire du Serpent à Plumes. Je ne connais pas l'auteur, Momus, mais qu'importe ! Je me lance !

Et je me ramasse...

Qui est Momus ? Auteur-compositeur britannique, il est également blogueur et journaliste pour le magazine Wired (merci Wikipédia). Avec une trentaine d'albums à son actif, il est très fertile côté musique. Côté littérature en revanche, "UnAmerica" est un de ses rares romans traduits en français. Celui-ci, présenté comme un roman plein de références mythologiques, littéraires et pop, m'est passé à 4.000 au dessus de la tête. Dans le côté délirant et burlesque, je n'ai vu que branlette intellectuelle et délires d'un "artiste". Et j'ai souffert énormément. Comme jamais j'avais souffert en lisant en fait...

Le début de "UnAmerica" est prometteur. Dieu n'en peut plus de l'Amérique. Tout le débecte dans cette nation dixit égoïste, impérialiste, menteuse et Jean Passe. Alors pour se venger, et surtout remettre les pendules à l'heure, il décide de la "désaméricaniser", de lui faire perdre son statut d'Etat tout puissant et de revenir en arrière. Pour cela, il a besoin d'un homme, Brad Power qui, accompagné de Ses 12 disciples, devra reprendre la mer pour faire le voyage inverse de la découverte du Nouveau Monde. Problème : Brad n'a pas une thune ! En plus des 12 disciples, il devra donc trouver du travail et tout mettre en oeuvre pour que le projet de Dieu soit couronné de succès.

Vous avez une envie folle de connaître la suite ? Moi aussi ! Quel speech ! Quelle entrée en matière ! Et en quelques pages, Nelfe a dégringolé de 15 étages et s'est retrouvée face la première sur la faïence glaciale de la désillusion (et au passage, je suis devenue poète...).

"Revenons à nos moutons. Lagopède, le mot, pas l'oiseau, me fait penser à "ptérodactyle", à "Michigan", à "souiller", comme dans la phrase : "Un ptérodactyle est arrivé dans le Michigan, souillé par le plus noir des meurtres !" A ce moment-là, je pense à la dactylographie, mot qui, en anglais, désigne la science qui étudie les empreintes digitales mais, en français, veut dire taper à la machine. Comme dans : "La dactylo française assassinée a échangé la dactylographie contre la dactylography". A ce moment-là, je frotte du jaune d'oeuf qui a séché sur un coquetier." (page 156)

(Et moi, à ce moment-là, j'ai l'ancéphalogramme plat d'une huître neurasthénique... Je songe au suicide...)

"Je passe un torchon sur ma vaisselle quand je songe à une phrase d'une chanson d'Elvis Costello : She's filing her nailes as they drag in the lake. Alors que je ne m'étais jamais posé la question, je comprends tout à coup que ça parle de policiers qui draguent le lac tandis que la femme se fait les ongles.
Mais pourquoi les policiers draguent-ils un lac au lieu de la dame ? Si tu as la réponse, Brad, écris-moi, s'il te plaît." (page 157)

(Ca y est, on m'a perdu !)

Il est très difficile d'écrire une chronique sur un bouquin que l'on a eu du mal à comprendre, que l'on n'a pas compris, que l'on ne comprendra pas. Le choix des mots, la narration, le style de l'auteur... Je n'ai adhéré à rien (ou presque (voir plus bas)). Je n'abandonne jamais une lecture. Question de principe. Je chronique toutes mes lectures ici et je m'y tiens. Mais je peux te l'avouer lecteur, heureusement que "UnAmerica" ne fait que 191 pages sinon j'y aurai laissé ma santé.

Bon malgré cela, et entre deux moments de coma, il faut bien avouer que les critiques de l'Amérique sont savoureuses et Momus n'y va pas avec le dos de la cuillère. Mais, il était acquis que la sobriété n'est pas la came de cet auteur. Dans cette Amérique, les employés doivent payer leurs patrons pour travailler, le vendeur rivalise d'ingéniosité pour faire payer au client le moindre "service" dès qu'il passe la porte du magasin... Les valeurs d'humanité sont ici complètement bafouées à tous les niveaux et Dieu a bien raison de vouloir remettre les compteurs à 0 !

L'auteur a déclaré : "Chaque jour j’écris un chapitre. Je suis installé dans un fauteuil, avec un clavier connecté et le texte écrit est projeté sur un mur. Comme mon corps est relaxé, mon esprit aussi est léger. Je ris quand j’écris." Ben voilà ! En fait j'aurais dû brancher le rétroprojecteur et fumer un bon gros pétard pour m'ouvrir l'esprit ! Parfois, ça tient à peu de choses...

Cet avis n'engage que moi et à la lecture de critiques dithyrambiques sur cet ouvrage, je ne doute pas que Momus trouvera ses lecteurs et les ravira de ses élucubrations. Pour ma part, vous connaissez mon avis : FUYEZ PAUVRES FOUS !

samedi 7 novembre 2015

"Les Années cerises" de Claudie Gallay

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L'histoire : A l'école, on l'appelle l'Anéanti. Pas seulement parce qu'il collectionne les zéros : sa maison, à l'écart du village, est menacée d'être engloutie par une falaise qui s'effrite peu à peu. Et alors que tous : autorités, voisins, famille, conseillent à ses parents de déménager le plus rapidement possible, ils s'accrochent à leur chez-eux. La mère surtout, qui ne se soucie guère de rassurer son fils et distribue les claques plus facilement que les câlins. C'est dehors que le jeune garçon trouve de l'affection et des raisons d'aimer la vie : en s'occupant des animaux de la ferme de pépé et mémé, en rêvant à la grande sœur de son ami Paulo, en faisant de la balançoire sur le cerisier planté au bord du gouffre…

La critique de Mr K : Hasard de chinage rime souvent avec bonne surprise, ceux qui nous suivent régulièrement s'en rendent régulièrement compte entre amusement et parfois hantise: Mais comment vont-ils faire pour pouvoir enfin faire baisser leur PAL! Grosse grosse claque littéraire aujourd'hui avec ce petit ouvrage qui remue beaucoup et s'amuse à jouer avec notre ressenti et nos sentiments! Préparez-vous à 173 pages de montagnes russes dans l'univers si prenant et fascinant de Claudie Gallay qui m'avait déjà régalé avec le très connu et apprécié Les Déferlantes.

Tout est dit dans la quatrième de couverture: la situation est tendue pour ce jeune garçon de 11 ans, la maison menace de s'écrouler, ça ne se passe pas très bien à l'école et à la maison. Père absent, maman à la main leste enfermée dans ses certitudes et là, en plein milieu, comme un chien au milieu d'un jeu de quille, L'Anéanti. Dur dur de grandir, de faire sa place dans un milieu dur et hostile. Heureusement, il y a des parenthèses enchantées qui font tenir et progresser: les séjours bucoliques chez les grands parents, les après-midi chez le meilleur ami dont la sœur possède un charme certain et les moments de réflexion au bord de la falaise qui avale peu à peu l'espace du jardin, bientôt la maison.

Les Années cerises s'apparente à une véritable course contre la montre, contre la vie trop dure qui empêche notre héros d'être serein. La tension est lourde dès le départ au rythme des mauvais moments à l'école et les remontrances de la mère. Une mélancolie intense et durable se dégage de cette histoire triste et brutale malgré quelques échappatoires momentanées. Véritable éponge à émotion quand je suis pris dans ma lecture, je me suis enfoncé au plus profond de moi durant cet ouvrage et je l'ai vécu à 100%. Impossible de ne pas continuer, de ne pas suivre le parcours chaotique de cet écorché de la vie très jeune et déjà en danger.

L'histoire, c'est lui qui la raconte et l'on partage tous ses espoirs et ses doutes. Le langage enfantin et dépouillé de toute forme stylistique rendent l'immersion totale. Loin de se cantonner dans l'exercice de style, Claudie Gallay nous invite à véritablement vivre l'expérience de ce môme perdu et l'on se rappelle, au détour de certaines pages et même parfois de certaines formulations, des expériences antérieures que l'on a pu vivre / ressentir et dont nous avions enfoui le souvenir. Étrange expérience entre évasion et réminiscences qui reste longtemps gravé dans le cœur et dans l'esprit. Ce livre m'a touché énormément à ce niveau là.

On se prend très vite d'amitié pour notre héros qui ne peut laisser insensible, les grands parents vieillissants très attachés à leur petit fils, le tonton sympa et concerné, la sœur de Paulo ("rêve éveillé") d'une douceur extrême et qui va se révéler être un phare, un repère pour le jeune garçon qui en tombe amoureux comme seul peut s'éprendre un gamin de cet âge là, entre fascination et innocence la plus pure, sans jalousie et d'une poésie à fleur de page comme sait si bien livrer l'auteure qui se surpasse une fois de plus.

On ressort donc tout chamboulé de ce roman qui accumule les scènes fortes, les confrontations d'un jeune face au monde des adultes et les espoirs tout azimut. C'est frais sans être mélo, pas de pathos, une sensibilité brute de décoffrage traduite par une écriture épurée qui frappe fort et juste. Un livre à lire absolument!

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lundi 2 novembre 2015

"J'irai cracher sur vos tombes" de Boris Vian

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L'histoire: Lee Anderson, vingt-six ans, a quitté sa ville natale pour échouer à Buckton où il devient gérant de librairie. Il sympathise dans un bar avec quelques jeunes du coin. Grand, bien bâti, payant volontiers à boire, Lee, qui sait aussi chanter le blues en s'accompagnant à la guitare, réussit à séduire la plupart des adolescentes. Un jour il rencontre Dexter, le rejeton d'une riche famille qui l'invite à une soirée et lui présente les soeurs Asquith, Jean et Lou (17 et 15 ans), deux jeunes bourgeoises avec "une ligne à réveiller un membre du Congrès". Lee décide de les faire boire pour mieux les séduire... et poursuivre son sinistre dessein.

La critique de Mr K: Ce roman de Vian est ma deuxième incursion dans sa période dite "américaine". Je n'avais pas caché sur le blog mon peu d'enthousiasme quand à ma lecture de Les Morts ont tous la même peau qui m'avait laissé un goût d'inachevé et dont le style m'était apparu très plat. Je n'étais vraiment pas près à retenter l'aventure Sullivan (son pseudo à ce moment là) mais J'irai cracher sur vos tombes s'est présenté à moi dans un bac de l'abbé et sa réputation plus que sulfureuse a fait le reste. Au final, j'ai moyennement apprécié cet ouvrage, je maintiens que rien ne vaut L'Écume des jours ou L'Automne à Pékin dans la bibliographie de cet auteur.

Un homme grâce à un ami s'installe dans une petite ville de province US et devient libraire. Ce boulot l'ennuie et très vite, il va se faire des relations et traîner avec les jeunes de la ville, jeunesse blanche insouciante et décadente (pour l'époque!). Lee est noir et son esprit est possédé par une rage profonde et inextinguible. À mesure que le récit avance, il va lui céder du terrain pour aller jusqu'à l'inéluctable.

Écrit à la première personne du singulier, la principale qualité de ce roman réside dans ce point de vue singulier (surtout chez Vian). Lee est torturé et rien ne nous est épargné de ses états d'âme, de ses ressentiments. Ayant vécu un traumatisme fort (la disparition de son jeune frère suite à un crime sans doute raciste), il essaie en vain de résister au désir de revanche. Pourtant, sa vie sociale n'est pas inexistante, on le soupçonne ancien bandit en fuite mais il plaît bien, a la discussion facile et se révèle être séducteur en mode beau ténébreux. Rien n'y fait, il semble ne pas pouvoir échapper au fatum des luttes inter-raciales en cours à l'époque aux USA notamment dans les États du sud.

La tension est palpable tout au long du livre, montant crescendo vers un final absolument affreux et d'une rare violence. J'ai lu bien pire dans d'autres circonstances mais rarement aussi frontalement et sans ambiguïté. Cet homme est fou, complètement borderline et comme un voyeur, le lecteur est pris en otage par ses émotions contradictoires: dégoût et fascination nous habitent durant les 211 pages qui composent l'ouvrage. Bien des années après sa rédaction, J'irai cracher sur vos tombes fait encore son effet avec des passages très explicites au niveau sexuel et une violence débridée qui démarre au détour d'une phrase, d'un paragraphe et ceci sans prévenir. On comprend mieux la censure dont il a été victime quelques années après sa sortie quand on recontextualise. L'époque était bien trop pudique et engoncée dans une morale conservatrice omniprésente pour pouvoir accepter un tel écrit.

Pour autant, je ne crierai pas au chef d’œuvre. L'écriture bien que très accessible et efficace reste plutôt banale. Le livre se lit sans déplaisir cependant sans grande passion non plus. Le personnage principal est détestable mais finalement aucun personnage secondaire ne retient l'attention non plus. J'aime éprouver des sentiments forts en lisant un livre, mais ici pas de grosse montée d'adrénaline en parcourant ses pages (à part à la toute fin), j'ai simplement eu l'impression d'être de passage et à l'arrivée, je ne garde pas de gros souvenirs et l'histoire ne m'a pas vraiment marquée. Difficile dans ses conditions de vous conseiller cette lecture qui s'est révélée plutôt décevante. À chacun de tenter l'aventure… ou non.

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mardi 27 octobre 2015

"Quiproquo" de Philippe Delerm

Quiproquo DelermL'histoire : Un journaliste du Nord de la France part en reportage dans le Sud-Ouest. Il quitte "la brique sombre qui s'attache si bien les soirs à bière, les petits matins de pluie et de mélancolie" et découvre, "la lumière de la brique rose, le vert profond des pins et des cyprés, le vert pâle des peupliers". Notre reporter va peu à peu se laisser gagner par une torpeur immobile. Quand, soudain, sur cette tendre scène bucolique, le Quiproquo Théâtre va poser ses tréteaux. L'homme de plume va endosser un nouveau rôle, saltimbanque, et découvrir derrière les masques la tragi-comédie de la vie.

La critique Nelfesque : Voilà un petit ouvrage que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire. Philippe Delerm est un de ces auteurs des petits bonheurs du quotidien, des petits clins d'oeil de la vie, ceux que l'on voit si on le veut bien, ceux qui réchauffent le coeur par leurs souvenirs. Dans la famille Delerm, j'aime le père, la mère et le fils, chacun bien ancré dans cette culture du temps qui passe, de la nostalgie et de la valeur de la moindre petite seconde et des petits détails. Pour "Quiproquo", je demande le père et ces 86 pages lues un soir de grand vent sur une fin d'été encore chaude.

Après un petit passage près de Périgueux ("Le conducteur avait un accent pur rocaille venu de Périgueux" (salut la famille !)), l'histoire de "Quiproquo" se déroule dans un petit village d'Aquitaine, Camparoles, en plein coeur de l'été. Avec ce jeune journaliste en plein questionnement existentiel, le lecteur fait la connaissance de Maria, Stéphane et Alicia. Une famille de saltimbanques qui est tombée amoureuse de ce village et a décidé d'y monter le Quiproquo Théâtre. Certains montent sur scène, d'autres restent en cuisine, des amis s'occupent des lumières... Le Quiproquo est un lieu de rencontre au coeur de ce tout petit village du Sud-Ouest.

Au fil des pages, on sent la convivialité des longues soirées d'été, la chaleur du soleil sur notre peau, le vent dans les arbres près de la rivière. Le lecteur prend le temps de vivre et suit le héros ordinaire de ce livre dans son chemin vers la quiétude et finalement son changement de vie.

Quand un homme découvre son lieu de vie idéal, l'adopte et s'y installe. Un éveil à la vie qui met du baume au coeur du lecteur. Une écriture simple et fluide, comme l'histoire proposée ici. Un moment de vie fait de bonheurs et de peines, l'amour, le deuil... Une évidence.

La critique de Mr K (edit du 07/08/18) : Voici le compte-rendu de ma première incursion chez Delerm père dont j’avais furieusement entendu parler depuis de nombreuses années sans véritablement trouver la volonté de franchir le pas. À l’occasion de cet été, entre deux lectures perso, Nelfe m’a proposé une lecture-express (le roman ne compte que 85 pages) de saison et qui lui avait drôlement plu. Décidément, j’ai épousé la bonne personne ! Le conseil est à suivre assurément tant le plaisir de lire et la découverte des mots de l’auteur m’ont convié à un voyage à nul autre pareil.

Le héros est un reporter travaillant pour un quotidien régional du nord. Tout d’abord enchanté par sa carrière au pays des maisons en brique, la monotonie s’est installée et sa copine part sous d’autres horizons à la faveur d’une belle opportunité professionnelle. Missionné pour suivre une jeune sportive locale en pleine ascension tennistique, il se retrouve contraint de partager la voiture des parents. N’en pouvant plus de supporter le voyage et la bêtise familiale, à la faveur d’une escale hôtelière, il s’enfuit et au hasard à la gare routière prend une ligne longue distance destination le Sud-Ouest.

Plus qu’une fuite en avant, c’est alors le temps des révélations. Sa vie ne lui convenait plus depuis longtemps et chaque détail qu’il observe va le conforter dans son envie de repartir de zéro, de changer son existence du tout au tout pour explorer la région et se redécouvrir. On a le droit à ce moment là à de très beaux passages descriptifs sur les hommes, la nature et les petits éléments qui enthousiasment le quotidien sans qu’on s’en rende compte au fil du temps. Champêtre, naturaliste, simple mais pas réductrice, cette première partie plonge le héros et le lecteur dans un état d'hébétude rare qui pourrait se résumer ainsi : la vie est faite de bonheurs simples, fugaces qu’il faut cueillir jour après jour. Certes, la formule est connue, mais le rappel est humble et essentiel à mes yeux.

Puis c’est la rencontre avec la drôle de troupe de théâtre qui donne son nom au titre de l’ouvrage. Rattaché au territoire, à la nature et aimanté par la région, le héros rencontre de sacrés personnages au parcours atypique. Peu à peu, il s’en rapproche, s’installe dans une chambre de l’auberge qui accueille la troupe et trouve un travail d’appoint. Le quotidien est ici raconté simplement, sans chichi et avec un détail de tous les instants malgré la brièveté des passages. C’est universel, touchant et émouvant au travers des quelques rebondissements qui émaillent le récit. Clairement, on n’est pas dans l’originalité folle mais la recette éprouvée reste très digeste, immersive et surtout source de réflexion.

Derrière cette trajectoire qui semblait se diriger tout droit en voie de garage, se révèle une belle rédemption par le partage et l’entraide. Les protagonistes échangent finalement peu en terme de paroles pures mais ils se comprennent à travers les autres sens mis en exergue par une écriture simple, mais dense et exigeante en terme de caractérisation. Les mots sont finement choisis, la syntaxe basique mais renouvelée par l’entrechoc des phrases et surtout des mots et concepts sous-entendus donnent un charme fou à ce petit récit qui de prime abord ne paie pas de mine mais se révèle d’une saveur incroyablement riche. Un bonheur de lecture à découvrir et redécouvrir !

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lundi 26 octobre 2015

"Journal d'un caméléon" de Didier Goupil

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L'histoire: Le XXIème siècle sera bipolaire Après une rupture amoureuse, Cosme Estève, peintre de son état, se retrouve pour un délai indéterminé dans un établissement spécialisé. Armé de sa seule boussole, il erre dans les couloirs labyrinthiques à la recherche du fumoir pour se griller une énième cigarette. Le dédale n’est pas seulement géographique il est aussi mental. Au fil du périple, qui le replonge dans son passé et la genèse de sa vocation, il aura la confirmation de ce qu’il pressentait : ils sont nombreux à cohabiter à l’intérieur de lui-même. Pour endosser les différentes identités qui s’agitent en lui, il n’aura d’autre solution que de devenir caméléon.

La critique de Mr K: L'occasion m'a été donné de découvrir Journal d'un caméléon paru au Serpent à plumes qui m'a de suite intrigué par le pitch de sa quatrième de couverture: artiste maudit, hôpital psychiatrique, l'amour et encore l'amour… Autant de thèmes qui m’interpellent et qui m'intéressent réunis dans la même œuvre! Ce n'est pas beau ça? J'avais adoré la lecture de Vol au dessus d'un nid de coucou (et sa géniale adaptation par Milos Forman au cinéma) et apprécié le film de Maurice Pialat sur Van Gogh, vous en avez un croisement littéraire de fort belle facture ici avec un court roman original dans sa construction et diablement addictif une fois que l'on a pénétré dedans.

Le récit commence dans un hôpital psychiatrique. Cosme Esteve, peintre d'origine catalane y est interné suite à une rupture amoureuse très douloureuse avec sa maîtresse du moment. Artiste multi-forme, homme à femme, voyageur, amateur de cuisine et de fête, à travers des flashback et des errances dans les couloirs de sa prison du moment, Didier Goupil dresse le portrait d'un homme complexe qui se révèle être bien vivant et proche de l'auteur (c'est un ami à lui). Étrange mélange de fiction et de réalité, l'ouvrage possède un charme certain entre portrait intimiste et une certaine vision du monde qui transparaît ici ou là.

Ce livre, c'est donc avant tout le portrait d'un homme amoureux de la vie et de l'Art. L'auteur balaie large et rentre même dans les alcôves de la vie privée de son ami. Rien ne nous est épargné par exemple sur ses atermoiements amoureux avec ses deux femmes officielles successives et ses nombreuses aventures. Ce côté "artiste" branchouille n'est pas ce qui m'a le plus plu chez lui, bien au contraire, je ressentais de l'agacement face à ces marivaudages incessants. Instable, bipolaire surtout, Cosme Esteve traverse la vie par périodes allant de la félicité la plus totale à des moments bien plus sombres qui culminent avec son internement. C'est l'occasion pour l'auteur de dresser en filigrane un état des lieux des institutions psychiatriques et des pratiques en vogue en la matière dans notre pays (vous verrez ce n'est pas très reluisant). Clairement, ces passages sont l'occasion pour le héros de réfléchir à sa vie, à l'existence humaine de manière générale ("Le Siècle des Lumières avait voulu l'individu, le XXIème siècle l'avait fait. À la perfection. Nous étions tellement des individus que nous étions désormais seuls au monde" page 96). J'ai été profondément touché par certains passages, une émotion palpable à chaque page entre richesse du propos, originalité provoquée par le point de vue de l'interné et quelques touches plus décalées de bon aloi qui permettent de redescendre la pression pour quelques pages.

Journal d'un Caméléon s'est aussi cela: des passages plus drôles, plus tendres aussi, reflet d'une vie aux multiples facettes qui donne son titre à l'ouvrage. Pour traverser cette vie, le peintre s'est mué en caméléon. Pour ses pannes de créativité, ses dévissages psy, ses problèmes de cœur, ses voyages, Cosmo Esteve change de personnage, d'identité et continue son petit bonhomme de chemin bon gré mal gré. Il se dégage alors une folie douce, un destin hors du commun qui se joue des conventions et des règles comme on peut s'y attendre de la part d'un artiste d'ailleurs. On s'accroche donc à ce personnage et à tous ceux qui gravitent autour de lui notamment ses deux femmes, alchimies mêlées de la figure de la mère et de l'amante. Loin des clichés, les relations entre personnages sont ici très réalistes, fidèle à la réalité même si cette dernière est quelques peu altérée par la maladie mentale dont souffre le héros.

Il faut un certain temps pour rentrer dans l'ouvrage. Il m'a fallu une trentaine de pages pour me faire une idée nette du personnage et des principes d'écriture mis en œuvre par Didier Goupil. Loin d'être linéaire, la trame s'apparente à un gigantesque puzzle entre carte mentale du personnage et déroulé plus classique de sa vie. Le style de l'auteur est à la fois alerte et exigeant, sans lourdeurs inutiles et par là même très accessible. Les interrogations de départ laissent peu à peu la place alors à la curiosité et à l'empathie. On passe un très bon moment et on s'étonne d'en être arrivé si vite à la fin tant le temps s'écoule rapidement. Une belle et profonde expérience de lecture que je ne peux que vous conseiller.