jeudi 15 octobre 2015

"Asphalte" de Samuel Benchetrit

asphalte afficheL'histoire : Un immeuble dans une cité. Un ascenseur en panne. Trois rencontres. Six personnages.
Sternkowtiz quittera-t-il son fauteuil pour trouver l’amour d’une infirmière de nuit ?
Charly, l’ado délaissé, réussira-t-il à faire décrocher un rôle à Jeanne Meyer, actrice des années 80 ?
Et qu’arrivera-t-il à John McKenzie, astronaute tombé du ciel et recueilli par Madame Hamida ?

La critique Nelfesque : Gros gros coup de coeur pour cet "Asphalte" de Samuel Benchetrit, sorti en salle la semaine passée et en sélection officielle du dernier Festival de Cannes. Laissez en plan tout ce que vous étiez en train de faire maintenant, laissez tomber la lecture de ce billet et courez immédiatement voir ce film en salle !

Parce que ce long métrage est un ovni dans le paysage cinématographique français et international, parce que l'on aime le cinéma pour ça, pour ces bulles magnifiques et fascinantes, parce qu'en allant voir "Asphalte" on vit une expérience hors du temps pendant 1h40, parce que c'est beau, drôle et touchant à la fois...

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Focus sur 3 couples de personnages : Sternkowtiz est un vieux garçon qui vient de perdre sa mère et va rencontrer une infirmière de nuit, Charly vit seul et va accueillir une nouvelle voisine de palier, Mme Hamida va voir surgir dans son salon un astronaute tout droit venu de Mars. Quelle est la probabilité pour que ces 6 hommes et femmes se rencontrent ? Aucune, et pourtant chacun va aller à la rencontre de l'autre avec pudeur, poésie et tendresse. "Asphalte" est le télescopage de 6 solitudes et un bijou d'humanité.

Benchetrit nous livre ici un film de grande qualité avec des choix de réalisation parfois déroutants. Pas de générique, un format carré que personnellement je n'avais jamais vu au cinéma (et pourtant je suis une habituée des salles obscures), une économie de mots... En s'attachant aux ressentis de chaque personnage, à leurs personnalités profondes, à leurs doutes, leurs espoirs, leurs blessures, Benchetrit donne à voir aux spectateurs que nous sommes un long métrage émouvant et poétique. Du genre de films qui vous touchent en plein coeur et continuent de vous accompagner une fois la lumière rallumée.

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"Mais dites donc, il est pas un peu bobo chiant votre film là !?" Oh que non ! De par les situations tragi-comiques, les moments d'incompréhension ou complètement saugrenus, Benchetrit apporte une dimension comique à l'ensemble. Un savant mélange casse gueule qui aurait pu tomber complètement à plat mais qui savamment dosé donne une oeuvre hors du commun, authentique et envoûtante.

"Asphalte" est une expérience cinématographique qui se vit plus qu'elle ne se raconte. Et encore, je n'ai même pas parlé des acteurs tous plus talentueux les uns que les autres et tous habités, impressionnants de justesse, par leurs rôles. Et cette BO qui colle parfaitement à l'ambiance. Ecoutez, prenez votre place et vous verrez tout ça par vous même ! Il faut faire vivre ce film. Vraiment...

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La critique de Mr K : 6/6. Quelle claque! Sans doute, mon film préféré de cette année 2015 qui n'est pas encore terminée. Je suis sorti tout ému de cette séance pas comme les autres entre poésie urbaine et solitudes qui s'entrechoquent. On rit, on pleure, on réfléchit, on y repense les jours qui suivent le visionnage… le cinéma c'est ça!

Reprenant deux nouvelles de ses Chroniques de l'Asphalte (que Nelfe a repéré avant moi lors d'un craquage et qu'il va falloir que je lui subtilise), Benchetrit nous offre un petit conte moderne se déroulant dans une cité imaginaire et nous propose de suivre pendant une heure quarante, six habitants d'une barre HLM en décrépitude: une vieille actrice oubliée va rencontrer un adolescent livré à lui-même à cause de sa mère absente, un misanthrope égoïste va tomber sous le charme d'une infirmière de nuit fatiguée de la vie et un astronaute américain tombé du ciel va devoir se réfugier chez une vieille kabyle en attendant que la NASA vienne le chercher. Difficile d'en dire plus sans en révéler trop, sachez simplement que tout ce petit monde est à sa manière livré à la solitude et que ces différentes rencontres / interactions vont changer leur manière de voir et de se voir.

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Ce film est magique et assez unique même si on peut parfois le rapprocher du cultissime Delicatessen pour son côté doux-dingue par moment ou encore d'Amélie Poulain dans les intentions et le caractère bienveillant des personnages. L'univers clos est propice au décalage au coin des couloirs et des appartements qui transpirent le vécu, la promiscuité et les histoires personnelles. Bien qu'impersonnels, les espaces publics sont les témoins de nos existences et y jouent un rôle important comme l'ascenseur qui est sujet de litige entre le personnage interprété par Gustave Kervern (Mon doux, mon beau, j'adorais déjà ce mec dans Groland, il m'a ému aux larmes dans ce film) et les autres locataires ou encore la sortie du personnel de l’hôpital où travaille Valeria Bruni-Tedeschi. Le gris domine, les habitants ont des vies peu reluisantes mais dans ces lieux improbables vont naître des relations extraordinaires, des petits moments de pur bonheur qui font remonter la pente, un peu à la manière d'Ensemble, c'est tout de Gavalda.

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Les acteurs sont tout bonnement magnifiques et nous font aimer tous les personnages sans exception. Isabelle Huppert est magnétique en actrice sur le déclin qui sombre dans l'alcool et le fils du réalisateur qui joue l'adolescent habitant au même étage lui renvoie les répliques sans rougir, l'alchimie est immédiate et l'évolution de cette relation se conclut avec un moment sensationnel où il lui fait répéter un rôle théâtral. L'émotion est là, pure et sans effet de manche. On y croit, on est bluffé. Même chose, pour Gustave Kervern et Valeria Bruni-Tedeschi, tous les deux magistraux dans la fragilité qu'ils incarnent chacun à leur manière mais qui se complètent idéalement. Là encore, on reste pantelant devant leurs moments de discussion et les fils qui se nouent. Le troisième pan du film construit autour de l'astronaute US et la vieille kabyle promettait plus de légèreté. Ce n'est pas faux, des situations cocasses dérident le spectateur et le font très souvent rire (les incompréhensions, le couscous) mais quelques passages restent d'une force émotionnelle rare comme le récit des croyances grecques sur la vraie nature des étoiles, la fuite d'eau sous l'évier ou encore les souvenirs d'Aziza concernant son fils en prison. Un souffle intimiste et profondément bouleversant règne sur ce film qui captive, intrigue et émeut au possible. Mention spécial aussi aux deux zonards amateurs de marijuana qui sans parler ont une présence incroyable et drolatique à souhait.

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La réalisation est aux petits oignons. Au départ les séquences s’enchaînent très rapidement, par petites touches comme les pièces de différentes existences qui ne sont pas amenées à se croiser. Puis, Benchetrit rallonge et développe davantage pour donner de la densité et de la profondeur à ces êtres qui se débattent avec leur profonde solitude. L'effet est très réussi, le rythme s'accélérant et emportant avec lui un spectateur médusé et conquis. On ressort heureux, un peu mélancolique et profondément bouleversé. Un film à voir, à revoir et à revoir encore!

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mardi 13 octobre 2015

"Du moment que ce n'est pas sexuel" de Gudule

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L'histoire: Nora aime Charlie, Charlie aime Nora. Ce pourrait être la happy end d'un roman, ça n'en est que le début. Car il y a la vie, le regard des autres, le succès, la peur, la culpabilité… À force de vivre d'amour et d'eau fraîche, ils avaient oublié que le monde existe, et qu'il se compose de mille petites choses qui séparent les couples. Fin de la fusion. Charlie se laisse embarquer dans une belle aventure professionnelle, Nora suit vaille que vaille. Puis elle est distancée et se retire du jeu. Commence alors pour elle une douloureuse errance dans le Paris des parias. Elle réapprend la liberté – antithèse de la passion – et cette liberté, rencontre après rencontre, va la mener tout droit de l'autre côté du miroir.

La critique de Mr K: De Gudule (récemment disparue malheureusement), j'avais adoré Le Club des petites filles mortes qui m'avait enthousiasmé lors de ma lecture et qui reste encore frais dans ma mémoire, preuve s'il en est de ses grandes qualités de narration et d'imagination. C'est au hasard d'une déambulation chez l'abbé que je tombai sur ce roman présenté par sa maison d'édition comme son premier roman de littérature générale (rappelons que l'auteur était plus branchée sur la littérature jeunesse à la base). Il ne m'a fallu qu'un dimanche après-midi pour le dévorer, happé par une histoire poignante et un style toujours aussi virevoltant et viscéral.

Charlie et Nora sont deux tourtereaux qui s'aiment à la folie. Passion, fusion sont des termes qui définissent à merveille leur relation unique qu'ils vivent pleinement dans la campagne d'Auxerre entourés de leurs animaux. Lui travaille dans l'animation auprès des enfants du village (il est clown), elle cultive le jardin et bouquine. Une vie paisible fait de plaisirs simples à l'écart du monde, une existence en vase clos ou presque sans gloriole ni chichis. Mais voila qu'un jour, Charlie se voit proposer une place dans une troupe de quatre comédiens-comiques promis à un brillant avenir. Cela bouscule les bases du couple qui chancellent entre méfiance nouvelle, jalousie mal-placée et Nora qui sombre…

Une fois rentré dans le roman, impossible de se détacher des pages tant on est pris à la gorge par le personnage de Nora. Elle hante ces pages du début à la fin, figure tragique qui s'enfonce dans la dépression et perd tous ses repères. Boiteuse depuis un accident de la circulation, elle ne vit qu'à travers son homme et l'amour qu'elle lui porte. Très vite, on se rend compte que son accident a laissé des traces et que son équilibre psychique est fragile. L'opportunité professionnelle de Charlie va la faire basculer. Elle se fane, commence à se faire des films et va faire des rencontres aux marges de la société. J'ai rarement lu un livre si pointu sur le sujet de la bipolarité et pourtant rien de moralisateur ou de trop technique ici, seulement le portrait émouvant d'une jeune femme qui s'effiloche tant son côté absolu la bouffe de l'intérieur. Le lecteur est profondément dérangé dans ses certitudes et ne peut que s'émouvoir face à ce personnage jusqu'au-boutiste d'une candeur extrême.

Charlie lui est désarçonné et partagé. C'est la chance de sa vie mais il aime encore plus sa petite femme. Il connaît les fêlures de cette dernière et il ne veut surtout pas l'abandonner, mais malgré les perches qu'il lui tend, elle semble s'éloigner irrémédiablement de lui. La fusion ne semble plus opérer et Nora commence à errer dans les rues de la capitale rencontrant au passage toute une galerie de personnages plus déglingués les uns que les autres: un cracheur de feu mélancolique à l'haleine enfuelée, un groupe de femmes détruites par la vie réunies dans un club de révisionnisme de souvenirs (grand moment du livre!), un mac et sa poule… autant de personnages marginaux qui vont chacun lui apporter des réponses ou de nouvelles questions qu'elle ne peut ou ne souhaite pas aborder avec ses proches. Le passage avec sa sœur est assez criant et montre bien l'incapacité de communiquer autour de la maladie dans certaines familles.

L'écriture est ici franche et directe. C'est le langage de la rue, du quotidien qui nous est servi sans fioriture ni arrangement avec la réalité. Pour autant, la finesse est de mise avec au détour des dialogues et des courtes descriptions, une autopsie au scalpel des sentiments contradictoires de l'héroïne et de son évolution psychologique. On nage en eaux troubles avec des passages profondément dramatiques et d'autres plus légers mais l'ensemble reste à l'image de la maladie décrite: insaisissable et imprévisible. La fin vient cueillir le lecteur dans un état proche de l'aphasie tant elle se révèle implacable et lourde de sous-entendus. Une grande et belle œuvre à découvrir de toute urgence!

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samedi 10 octobre 2015

Acquisitions automnales Nelfesques

Il y a 2 semaines, Mr K vous parlait de son craquage d'automne. Vous vous imaginez bien que moi non plus je n'ai pas su résister. J'ai été plus sage que lui mais je rajoute tout de même + 14 à ma PAL... Ben oui, c'est ça quand on tombe sur des romans forts intéressants à tout petit prix et que l'on a très envie de lire. Perso, j'ai du mal à résister ! Voyez plutôt :

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- "Une Place à prendre" de J. K. Rowling qui a fait beaucoup parlé de lui à sa sortie. Après Harry Potter, J. K. Rowling laisse de côté l'univers jeunesse et propose une comédie de moeurs teintée d'humour noir. J'ai eu envie d'essayer ! Espérons que j'accroche à ce roman de presque 700 pages...

- "Frankenstein" de Mary Shelley parce que c'est un classique que je n'ai pas encore lu.

- "Empereurs des ténèbres" de Ignacio Del Valle où il est question de seconde guerre mondiale à la mode thriller sur le front russe.

- "Complètement cramé" de Gilles Legardiner pour une lecture fun après un premier opus, "Demain j'arrête", que j'avais trouvé détente neurones.

- "Urkas !" de Nicolaï Lilin, le coup de poker du jour. Je ne connais ni l'ouvrage, ni l'auteur, mais la quatrième de couverture m'a fait frétiller les antennes ! Une plongée dans l'univers ultra-violent de la mafia sibérienne de Transnistrie, un récit de vie en forme de puzzle, un roman noir.

- "Bonjour chez vous !" de Nadine Monfils parce que "Les Vacances d'un serial killer" avait su me charmer.

- "Pike" de Benjamin Witmer, un roman noir comme je les aime et qui devrait bien me plaire. A suivre...

- "Fantasia chez les ploucs" de Charles Williams, un roman policier qui m'a l'air bien déjanté. Rien que le titre et la couv' posent l'ambiance !

- "Prenez soin du chien" de J. M. Erre qui était depuis longtemps dans ma wishlist. J'ai bien envie de faire rapidement connaissance avec ce microcosme ! "Entre l'érotomane scato du dessus, l'évaporé zoophile d'à côté et l'exhibitionniste d'en face, je commençais à me faire du soucis." Pas moi ! J'ai hâte !

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Petit tour dans le bac à partitions et je repars avec la Sonate n°27 de Beethoven et l'Intermezzi Opus 117 de Brahms. Pour ceux qui l'ignorent, je fais du piano depuis l'âge de 8 ans. J'ai toujours un oeil sur les partitions quand on va chez Emmaüs. Malheureusement, ils n'en ont pas souvent et après mon passage, les pianistes qui me suivent n'ont généralement plus rien à se mettre sous la dent.

Petit bonus du jour : Nous sommes allés faire innocemment un petit tour dans un magasin de seconde main et je suis revenue avec ENCORE des bouquins... Je suis incorrigible, je sais.

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- "Chroniques de l'asphalte" de Samuel Benchetrit, volumes 1, 2 et 3 : J'ai littéralement sauté au plafond en les trouvant ! Nous sommes allés voir hier soir au cinéma "Asphalte" de Benchetrit, librement adapté de deux nouvelles présentes dans ces chroniques. On a A-DO-RE ! On vous en reparle dans les prochains jours. De mon côté, je suis RAVIE de les avoir trouvées à 2.50€ pièce en broché (et Mr K est jaloux de ne pas les avoir trouvées avant moi mais faut pas le dire (la jalousie c'est mal... je ne sais pas si je vais les lui prêter...))

- "Spirales" et "Moka" de Tatiana de Rosnay, deux courts romans d'une auteure que j'aime beaucoup et qui a beaucoup de classe (oui je sais ça ça se voit pas dans ses pages mais dieu que c'est une belle femme !)

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Tesfa a l'air de bien apprécier Benchetrit elle aussi (elle a décidément fort bon goût) et donne sa bénédiction à l'entrée de ces petits nouveaux dans ma PAL. Me voilà rassurée !

N'hésitez pas à me donner votre avis sur tel ou tel titre dans les commentaires si vous les avez lu. Pour l'heure, j'ai envie de tous les lire en même temps mais comme ça me parait difficile, cela me permettra de choisir par lequel commencer !

jeudi 8 octobre 2015

"Les Lumières de Central Park" de Tom Barbash

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L’histoire: Si Raymond Carver avait vécu à Manhattan, il aurait indéniablement pu être l’auteur de ces nouvelles, qui explorent la façon dont les relations entre les êtres naissent et se brisent. Tels cette femme récemment séparée qui s’immisce dans la vie sentimentale de son fils ou ce jeune homme qui s’inquiète de voir son père, veuf depuis peu, devenir la coqueluche de ces dames.

La critique de Mr K: Encore une bonne pioche pour moi avec ce nouveau recueil de nouvelles US paru récemment dans l’excellente collection Terres d’Amérique chez Albin Michel, après les très bons Volt et Le Paradis des animaux. Nouveau venu sur la scène littéraire américaine, Tom Barbash s’attache à travers les 13 courts récits qui composent Les Lumières de Central Park à saisir des situations du quotidien de personnages qui ont tout pour être heureux mais que la vie et les circonstances rattrapent. Cela donne un mélange détonant de douceur, d’amertume, de moments plus drôles et de vraies tragédies. Suivez le guide!

Il est beaucoup question dans ces textes de la notion de rupture et de changement, élément inhérent à toute existence humaine. On croise des couples divorcés qui tentent de rebâtir un foyer parfois même une vie, des enfants déchirés par le passé qui tentent de survivre (magnifique nouvelle Janvier, ma préférée), des êtres qui cherchent ou se cachent selon leur caractère et leur milieu. Cela donne une valse des sentiments et des comportements qui balaie large, chacun pouvant se retrouver dans les réactions observées à la loupe par un auteur au plus proche de ses personnages. Cellule familiale, relations professionnelles, rencontres impromptues sont sources de choix et de déviations dans une existence.

Comme dit plus haut, les personnages ne sont pas à plaindre dans l’absolu en terme matériel. Ils ont chacun un toit, de quoi se nourrir et un travail pour subvenir à leurs besoins. Par contre les bobos de l'âme sont nombreux, les blessures profondes et pour certaines inguérissables. Il flotte comme un parfum de spleen sur ses pages qui malgré quelques saillies plutôt humoristiques ne respirent par forcément le bonheur pour jouer dans l’euphémisme. C’est ce qui rend ce livre si attachant car très humain dans sa manière de montrer nos fêlures intimes et nos destinées parfois brisées. La souffrance c’est très rassurant, ça n’arrive qu’aux vivants disait Renaud. On en a ici un très bel exemple avec une galerie de personnages plus faillibles les uns que les autres mais auxquels on se raccroche comme à une ligne de vie pour poursuivre notre route de lecteur sur des sommets parfois très hauts et quasi initiatiques.

On se prend à se mettre à leur place, à réfléchir sur le tenant et les aboutissements de certaines de nos propres décisions, sur les rapports que l’on entretient dans son travail ou même au sein de nos familles. Étrange sensation vraiment, plutôt rare de part son aspect frontal et naturel. Les liens se font naturellement dans l’esprit conquis du lecteur qui n’a de cesse de poursuivre sa lecture pour voyager encore plus loin dans ces instantanés de vie décortiqués, si éloignés et si proches à la fois. Il y a aussi un côté montagnes russes car on passe vraiment par tout un panel d’émotions contradictoires de la simple gène à la détestation parfois féroce ou de la détente au grand bonheur espéré. On se fait doucement bousculer, puis parfois chavirer par des histoires simples en apparence mais à la symbolique parfois très forte et marquante.

Le lecteur est grandement aidé par l’écriture simple et subtile de Tom Barbash. Très accessible mais cependant très évocatrice (notamment en ce qui concerne la psyché et les réactions des personnages) grâce aux thématiques universelles abordées. On passe un très bon moment à côtoyer ces âmes égarées en recherche de sens et de réponses. Le temps passe à une rapidité folle, les mots, les phrases, les histoires défilent jusqu’à l’irrémédiable dernière page qui nous laisse une satisfaction à la saveur particulière, de celle qui perdurent longtemps après de grandes et belles lectures qui nous construisent et nous enrichissent.

mercredi 7 octobre 2015

"Vers l'autre rive" de Kiyoshi Kurosawa

Vers l'autre rive afficheL'histoire : Au cœur du Japon, Yusuke convie sa compagne Mizuki à un périple à travers les villages et les rizières. A la rencontre de ceux qu'il a croisés sur sa route depuis ces trois dernières années, depuis ce moment où il s'est noyé en mer, depuis ce jour où il est mort. Pourquoi être revenu ?

La critique Nelfesque : Les films asiatiques, c'est clairement LE truc de Mr K. Je l'ai suivi ici par curiosité et parce que "Vers l'autre rive" s'est vu décerner le Prix de la mise en scène Un Certain Regard au dernier Festival de Cannes. Depuis qu'il lit de la littérature japonaise entre autres, il aime l'ambiance qui se dégage des oeuvres nippones en général. Je le laisserai développer cela dans sa critique qui suit. C'est moins mon truc mais à l'occasion je veux bien me laisser tenter. Ensemble par contre, nous partageons la fascination pour les films de genre, et les productions asiatiques en particulier, pour la nourriture asiatique et les voyages sur ce beau continent.

Mais revenons-en au film... "Vers l'autre rive" est un film contemplatif avec tout ce que cela comporte comme qualités et comme défauts. De magnifiques plans emplis de poésie (la scène des fleurs découpées sur le mur de la chambre est vraiment superbe) et des silences lourds de sens (la scène de la jeune fille au piano) mais aussi des longueurs, des longueurs, des longueurs et des longueurs... En sortant de la salle, j'ai caustiquement signifié à Mr K qu'à ma prochaine insomnie je me materai un film japonais, ça sera plus efficace que Chasse et Pêche... Désolée pour les amoureux du genre mais j'ai baillé à m'en décrocher la mâchoire. D'un peu plus et je me serai endormie. Plus sopo, tu fais pas !

Cela aurait été dommage toutefois car l'histoire en elle-même est très belle. Mizuki est veuve depuis 3 ans et n'arrive pas à faire son deuil. Un soir, alors qu'elle prépare des mochis (quand je vous disais qu'on adorait la nourriture asiatique...), Yusuke fait son apparition dans la cuisine et lui propose de le suivre pour faire un étrange voyage. Ils vont alors sillonner le Japon et se rendre auprès de personnes que Yusuke a fréquenté durant ces 3 dernières années d'errance. Des vivants, des morts, des personnes en souffrance... J'ai particulièrement aimé l'histoire de ce vieux distributeur de journaux indépendant et la façon dont Kurosawa l'a porté à l'écran. Rien que pour cette partie du film, je suis tout de même contente de m'être déplacée en salle. C'est très beau, c'est touchant, c'est introspectif, c'est poétique, c'est japonais.

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Mais les réactions et façons d'appréhender les choses des nippons est tellement loin de nos codes occidentaux que j'ai personnellement beaucoup de mal à m'identifier aux personnages, à être profondément émue et finalement à être touchée. Je contemple alors le film, passivement, j'observe plus que je ne vois... C'est une sensation étrange. Je voudrais me téléporter dans l'écran et secouer les personnages, leur dire de crier, de pleurer, de s'exprimer, de sauter en l'air, de dire "merde" et d'arrêter de regarder le sol timidement quand on leur fait des compliments !

Pour conclure, avant de laisser la place à Mr K qui a été plus enjoué que moi, j'ai passé un moment agréable avec "Vers l'autre rive". Sans plus. Une petite parenthèse dont j'aurais pu me passer mais qui ne m'a pas totalement déplue. Un petit flottement donc... Et une irrépressible envie de manger asiat' en sortant !

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La critique de Mr K : 4,5/6. Prix de la mise en scène de la sélection Un certain regard de l'édition 2015 du festival de Cannes, j'attendais avec impatience depuis quelques mois la sortie de ce métrage. Je suis de manière général fasciné par cette terre de contraste que se révèle être le Japon. J'aime beaucoup la littérature nippone et le cinéma venant de cet archipel avec une préférence pour les films de genre - je ne me suis toujours pas remis du choc de The Ring, bientôt la critique littéraire d'ailleurs sur ce blog ayant lu l’œuvre originel il y a peu - mais aussi les drames intimistes comme Still the water, mon gros coup de cœur de l'année dernière. J'avais raté en son temps le film Real du même réalisateur qu'il faut d'ailleurs que je regarde dans les semaines à venir. Qu'en est-il de cette histoire étrange de revenant?

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Une professeur particulier de piano vit seule dans la mégalopole japonaise. Sa vie est bien réglée et monotone depuis la disparition de son mari. Un jour, il n'est jamais revenu d'un séjour en mer et elle doit vivre avec ses souvenirs. Cependant, un soir il est là et bien là! Il lui annonce tout de go qu'il est mort et qu'il vient prendre de ses nouvelles. Très vite, il va l'entraîner dans un voyage quasi initiatique à la rencontre de personnes qu'il a autrefois connu et qui l'ont aidé. Il veut leur rendre la pareille et compte sur sa douce épouse pour réussir cette entreprise. Commence alors un parcours initiatique et hypnotique, métaphore du temps qui passe, des sentiments qui perdurent et de la nécessité de faire son deuil.

Passez votre chemin si la lenteur au cinéma vous rebute. Clairement, le rythme est langoureux de chez langoureux avec une action limitée, des personnages très calmes, à la limite de la neurasthénie dirait Nelfe. On avance lentement, très lentement et il ne se passe pas grand-chose avouons-le. L'intérêt porte surtout sur les personnages et notamment leur part d'ombre. Le personnage du mort est ainsi très complexe et le voile se lève sur une personnalité torturée de son vivant. D'ailleurs sa femme en découvre autant que nous sur son mari qu'elle croyait pourtant bien connaître et qu'elle continue d'aimer par dessus tout. Le couple crève l'écran je trouve grâce au charisme terrible qui se dégage des deux acteurs qui irradient la toile de leur présence. Le non-dit est ici très explicite et mène le récit!

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Étrange balade vraiment que ce film entre paysages urbains grisonnants, villes moyennes de la banlieue et campagne profonde. De manière générale, les paysages ne sont pas vraiment beaux mais certains plans et passages sont tout bonnement magnifiques. J'ai particulièrement apprécié le passages chez le vieil homme, un distributeur indépendant de journaux qui découpe des fleurs dans les publicités pour en couvrir les murs de sa chambre ou encore le passage au piano dans le restaurant. On a alors le cœur au bord des lèvres, le temps suspend son vol et on touche au sublime, surtout que la réalisation est tout bonnement parfaite.

Pour autant, je ne crierai pas au génie pour la simple et bonne raison que je pensais vraiment ressortir lessivé et touché en plein cœur par ce film. Bien que poignant par moment, j'ai trouvé qu'il ratait un peu sa cible, la faute sans doute à des zones d'ombres dans la caractérisation des personnages (notamment l'héroïne) qui empêche l'empathie d'envahir totalement le spectateur. Reste cependant une expérience nippone fort plaisante et qui plaira à tous les amateurs du genre.


mardi 6 octobre 2015

"Moi et le Diable" de Nick Tosches

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L'histoire: Pour tromper son angoisse du temps qui passe et de la dégénérescence physique, Nick, un écrivain new-yorkais, passe son temps à séduire des femmes qui se laissent facilement impressionner par sa culture et son hédonisme. Une nuit, il fait avec une certaine Mélissa une expérience inédite, à la fois sexuelle et spirituelle. Goûtant pour la première fois au sang humain, il se sent revivre.

La critique de Mr K: Outre-Atlantique, Nick Tosches est considéré comme un "auteur culte" mélangeant habilement souffre et littérature. Biographe de Jerry Lee Lewis notamment, journaliste rock que l'on pourrait rapprocher de Philippe Manœuvre chez nous, poète et romancier, il a plus d'une corde à son arc. Moins connu en Europe (j'avoue que je ne le connaissais pas avant cette lecture) sauf dans les milieux branchés rock et littérature bien barrée, son dernier roman Moi et le Diable vient tout juste de sortir aux éditions Albin Michel. La quatrième de couverture étant diablement (sic) séduisante, je m'empressais d'en entamer la lecture…

Nick est vieillissant et comme pour beaucoup il considère que la vieillesse est un naufrage. Son corps le lâche, ses démons le rattrapent régulièrement en matière d'alcool et sa carrière littéraire est derrière lui, l'auteur ayant perdu le goût d'écrire. Il traîne sa mélancolie et sa hargne dans des rades obscurs auprès de barmen compatissants et de belles inconnues car il fuit l'idée du passé qu'il considère être un sale endroit. Grâce à sa verve et son sens de la répartie, il multiplie les conquêtes d'un soir, relations sans lendemain qui le temps d'une parade de séduction, d'un RDV, d'une coucherie lui font oublier sa condition. À la suite d'une énième aventure, l'écrivain va pousser la passion au maximum, goûter au sang et atteindre des sommets insoupçonnés de l'extase spirituelle et sexuelle. C'est le début d'une longue fuite en avant entre folie et désir.

Impossible de ne pas penser à l'auteur lui-même quand on suit les péripéties de cet écrivain en souffrance. Même prénom, même tranche d'âge et une vie bien rock and roll (et un gros gros indice au 3/4 du livre!). Étrange mélange et alchimie, entre réalité et fantasmes d'un auteur qui semble hanté par la vieillesse. Page après page, le héros semble poursuivre le rêve fou de l'immortalité qu'il pense toucher du doigt (et de la langue!) en buvant le sang de ses victimes consentantes. Cela donne lieu à des scènes pornographiques d'une grande qualité littéraire mais qui risquent de choquer les plus pudibonds d'entre vous. Descriptions anatomiques et sensitives se succèdent sans détour, sortes de sabbats des temps modernes où corps et esprits se plient face à la volonté du vieillard qui ne veut pas mourir et qui existe par le sexe et l'eucharistie païenne que représente la consommation du sang des jeunes filles. Dans un premier temps, cela semble fonctionner, sa vue s'améliore et il retrouve des capacités physiques qu'il croyait avoir définitivement perdues.

Mais comme dans tout pacte faustien, il y a un revers de la médaille. Que cache réellement ce rajeunissement? Quel avenir pour lui et Mélissa, la mystérieuse jeune femme qui l'accompagne sur ce chemin obscur? Vit-il vraiment tel un vampire des temps modernes, son imagination ne mène-t-elle pas notre héros en bateau? Autant de questions qui se bousculent dans l'esprit du lecteur à la fois fasciné et un peu désemparé face à un livre repoussoir par moment (la chair est triste au bout d'un moment devant tant de déballage) et jouissif dans sa manière d'aborder les obsessions d'un homme en fin de vie. Ainsi, j'ai trouvé le thème de l'alcoolisme traité avec brio par l'auteur entre finesse, pulsions de mort et réalisme clinique refroidissant (la scène à l’hôpital restera longtemps gravée dans ma mémoire). Très réussies aussi sont les scènes d’interaction entre Nick et les femmes qu'ils rencontrent, âmes perdues s'entrechoquant, s'attachant ou se libérant l'une de l'autre de manière fracassante. Au delà du sexe, la psychologie est poussée dans ses retranchements au travers de portraits au vitriol de personnes blessées par la vie et qui tentent de survivre malgré tout. C'est le rock and roll baby!

C'est l'occasion aussi pour l'auteur de nous convier à des discussions à bâtons rompus sur le sens de la vie avec un certain Keith (que les amateurs de rock remettrons très vite!), de régler ses comptes avec les grandes enseignes dites culturelles mais aussi avec l'émergence des livres électroniques (ça c'est pour le côté "vieux con" du personnage principal) à mettre en rapport avec le regard que porte l'auteur sur le monde qui évolue autour de lui et surtout sans lui. Il ressort de ce livre un grand désenchantement ainsi qu'une ineffable rage de vivre qui transpire des pages sentant la sueur et le foutre (oups le mot est lâché!).

Je dois avouer que la lecture de Moi et le Diable fut tout d'abord assez difficile. Le livre est brillamment écrit pour qui aime le style bad guy doublé d'un érudit certain. Pour autant, il m'a fallu passer par quelques phases de découragement notamment face aux scènes érotiques que j'ai trouvé finalement assez ennuyeuses et des saillies culturelles parfois lourdingues. Mais en persévérant, on se rend compte que rien n'est gratuit, que tout se complète pour mener à un dernier acte vraiment splendide entre révélation cachée et mise en perspective d'une existence toute entière. On prend une belle claque et on ressort quelque peu changé de cette lecture vraiment différente, dérangeante mais qui ne peut laisser insensible. Le Diable est le prince des tentateurs, vous laisserez-vous tenter par lui à votre tour?

samedi 26 septembre 2015

Acquisitions automnales de Mr K

Il a bien fallu que ça arrive... J'avais pourtant réussi à rester sage quelques mois, ma PAL avait bien diminué et j'étais dans la bonne dynamique pour la réduire de manière conséquente. Interdit d'Emaüs depuis maintenant presque 4 mois, je résistais tant bien que mal à la tentation. Et puis ce matin, après une nuit difficile suite à une angine persistante dûe à mon troupeau de gamins renaclants (merci les gars!), Nelfe la perfide m'a proposé de son air candide qui lui sied si bien d'aller faire un tour chez l'abbé. Mon esprit affaibli n'a pu résister à ce chant des sirènes et c'est le coeur emballé que nous montions en voiture, direction ce lieu de perdition qui régulièrement fait le bonheur de nos PAL respectives.

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Vous voyez le résultat?! Et encore, il ne s'agit ici que de mes acquisitions décrochées pour la modique somme de 32 euros. Celles de Nelfe suivront dans un post à venir car elle aussi a craqué largement cette fois-ci. Mais ceci est une autre histoire, en attendant (et avec l'aide de Tesfa!), je vais vous présenter mes nouveaux bébés dont vous découvrirez les chroniques dans les jours, mois et années à venir. Ca commence à se bousculer sérieusement au portillon là!

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Une fois n'est pas coutume, mes acquisitions SF ne sont pas très nombreuses mais la qualité est au rendez-vous et riche de promesses en devenir!

- L'île des morts de Roger Zelazny. Voila un livre que j'ai croisé nombre de fois dans des bacs d'occaz divers et variés et à travers toute la France. Précédé d'une réputation flatteuse, c'est l'occasion pour moi de plonger dans une histoire bien perchée et de découvrir un auteur reconnu dans le milieu.

- Cité de la mort lente de Daniel Walther. Ici une dystopie des plus sombres est au menu dans cette nouvelle faisant partie d'une collection que j'ai découvert à travers un ouvrage de Xavier Mauméjean (un de mes chouchous!) qui m'avait bien plu. Réfléchir au présent à travers des récits d'anticipation bien sentis et courts, telle est la mission que ce sont données les éditions du Rocher avec cette collection Novella SF. Nous verrons ce que cela donne avec cet ouvrage!

- L'Homme qui a perdu la mer de Théodore Sturgeon. Véritable trouvaille que ce roman de cet auteur au talent incroyable dont le poétique et prophétique Cristal qui songe m'a marqué au fer rouge lors de sa lecture. J'ai bien hâte de le retrouver dans cette étrange histoire de jeune garçon jouant près du rivage rencontrant un homme venu d'aillleurs... 

- Gandahar de Jean-Pierre Andrevon. Un auteur que j'aime pour un dessin animé que j'ai regardé bien des fois et qui lui aussi m'a construit et ouvert l'esprit. Je suis bien curieux de découvrir le récit originel, j'espère y retrouver l'humanisme et l'onirisme du long métrage de René Laloux.

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Par contre, cette fois-ci, je me suis plus lâché sur la littérature plus contemporaine et classique. Il faut dire que la Providence était avec moi, abbé oblige...

Les Années cerises de Claudie Gallay. La lecture des Déferlantes au printemps m'avait ravi, c'est donc avec une joie non dissimulée que je mettais la main sur ce petit roman faisant la part belle à la mélancolie sous forme de chronique familiale. Il fera partie de mes toutes prochaines lectures! Avant de rejoindre la PAL de Nelfe (copieuse!)...

Après le tremblement de terre et Le Passage de la nuit d'Haruki Murakami. A chaque fois que je vais chez l'abbé, il me propose toujours de nouveaux livres d'Haruki Murakami que je n'ai toujours pas lu. Peu importe la trame, le genre, je suis preneur! Jamais déçu par le maître orfèvre de l'écriture, il explore ici les traumatismes post-séïsme et la vie de deux soeurs. Bien hâte d'y être là encore!

Le Zéro et l'infini d'Arthur Koestler. Un livre culte que je n'ai toujours pas lu, honte à moi! L'occasion était trop belle d'explorer les rouages du totalitarisme à travers ce procès fictif inspiré des fameux procès de Moscou sous Staline. Je m'attends à une grande claque!

Le Cas de Sneijder de Jean-Paul Dubois. Voici un autre auteur auquel je ne sais pas dire non. Il a toujours été synonyme de plaisir littéraire quelque soit le genre qu'il aborde. Il est question dans ce roman de deuil et de la manière d'essayer de le surmonter. Pas la grand joie donc mais la promesse d'une oeuvre intimiste et touchante. 

- Les Autres d'Alice Ferney. Un pitch assez fou avec ce roman qui nous conte une soirée d'anniversaire peu commune où un jeune homme se voit offrir un jeu de société qui va semer la zizanie. Décalé, étrange sont les qualificatifs qui me sont venus à l'esprit lors de ma lecture de la quatrième de couverture. Inutile de vous dire qu'il me presse de tirer cela au clair!

- Les Agneaux du seigneur de Yasmina Khadra. Là encore un auteur phare dans ma bibliothèque que je respecte énormément par son engagement et ses talents d'écrivain. Ce roman nous plonge dans une Algérie partagée entre modernité et tradition. On peut compter sur l'auteur pour nous éprouver une fois de plus à la lueur des fanatismes sommeillant en chacun de nous. Grosse expérience littéraire à venir certainement! 

- Dans la nuit Mozambique de Laurent Gaudé. Recueil réunissant quatre nouvelles qui explorent la culpabilité, la violence et les souvenirs; en arrière plan, une ombre, une idée: l'Afrique. Tout un programme! Et quand on a Gaudé en maître d'orchestre, ce serait un crime de passer à côté!

- L'Écoulement de la Baliverna de Dino Buzzati. Un auteur que j'affectionne beaucoup depuis mon ébahissement devant Le Désert des Tartares, lu pendant mon adolescence. Il s'agit ici d'un recueil de contes pour adultes qui procure plaisir et angoisse selon certains. Tout pour plaire donc et une lecture à venir bien tentante! 

- Des Amis de Baek Nam-Ryong. Petite immersion en Corée du nord avec cet ouvrage sur lequel souffle le vent de l'interdit et de la censure. Cette enquête autour de la vie d'un couple bizarrement assorti (une cantatrice et un ouvrier) est surtout prétexte à la découverte d'un pays fermé et très secret. Il s'agit ici d'un achat "coup de poker", nous verrons bien si c'est une réussite ou non.

- Une ordure d'Irvine Welsh. J'aime les histoires mettant en scène des antihéros particulièrement retors. Je crois que je vais être servi avec ce brigadier écossais amateur de cul et de stupéfiant. Je ne pense pas que je serai déçu par l'auteur notamment du cultissime Trainspotting.

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Aaaah! Enfin! Tesfa vient à la rescousse! Mais bon, je ne sais pas vraiment si elle va être d'un grand secours... Voici mes acquisitions dans le domaine policier au sens large.

- Revanche de Dan Simmons. À priori le copain de Tesfa et, même si je préfère Simmons en auteur de SF, son style efficace et bien hardboil a toujours été source de plaisir de lecteur. Nous verrons si cette histoire de vengeance et de destruction massive (la quatrième de couverture est très éloquante sur le sujet!) remplira son office.

- Vomito Negro de Jean-Gérard Imbar. Extrême droite et vendetta semblent être au programme de cet ouvrage bien noir. Perso, je ne loupe pas une occasion de taper sur du facho en matière littéraire. Un bon plaisir en perspective!

- L'Ange et le réservoir de liquide de frein d'Alix de Saint-André. Anges et serial-killer se croisent dans une trame bien hallucinée où meurtre et religion semblent faire bon ménage. Belle promesse de lecture en tout cas! Noir c'est noir...

- Causes mortelles de Ian Rankin. Un des seuls Rebus qu'il me manquait à ma collection et le voila à portée de main! Impossible de résister là encore à ce Rankin! Il est ici question de règlements de comptes dans les milieux nationalistes avec en toile de fond un festival théâtral dans cette bonne vieille Edimbourg. Hâte hâte, hâte!

- La Baleine scandaleuse de John Trinian. Un tueur en cavale, une baleine échouée, un flic à cheval... c'est tout ce que je sais de cet ouvrage qui semble promettre une trame bien noire et sans fioriture. Là encore, c'est le hasard qui a décidé et qui procurera plaisir ou déception. Wait and see!

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Pour finir, ma sélection étiquetée fantastique / terreur avec quatre ouvrages qui m'ont aimantés et me procureront (je l'espère) frissons et angoisses quand la nuit tombera! 

Carmilla de Sheridan Le Fanu. Pionnier du roman de mystère anglais, contemporain de Bram Stocker, Le Fanu nous conte dans ce court roman une histoire d'amour entre passion et interdit. Étant fan du genre, je ne pouvais décemment passer à côté!

Ossements de Sheri S. Tepper. Un petit plaisir coupable que ce roman d'épouvante où il est question de maison possédée et d'une mère célibataire qui va devoir sauver sa petite famille. Rien de bien original mais à priori c'est gore et il y a une pièce cachée dans la dite maison... Alors franchement, il fallait bien que je le prenne... non?

Gare au garou! anthologie présentée par Barbara Sadoul. J'ai adoré les deux premiers volumes de l'anthologie de Barbara Sadoul consacrée à la nouvelle fantastique (le troisième me reste à lire). Elle s'attaque aux loulous bien poilus dans cet unique recueil qui fera la part belle je l'espère à la sauvagerie et aux instincts primaux. 

Récits de terreur Weird Tales de Robert Bloch. Maître de l'horreur, entre 1935 et 1945, Rober Bloch a beaucoup publié dans la revue Weird Tales. Ce recueil nous présente 9 nouvelles qui font la part belle à l'étrange et l'horreur la plus pure. Ca s'annonce très bien cette affaire!

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Au final, deux conclusions s'imposent:

- Tesfa est tout de même une belle glandeuse, mono-maniaque de Dan Simmons et adepte forcenée du farniente sur la terrasse! On ne peut vraiment pas compter sur elle notamment en terme de lecture. Quelle béotienne!

- Ma PAL explose littéralement et mes efforts déployés depuis juin se sont avérés vains. Mon côté optimiste me fait dire qu'elle n'a pas pour autant augmenté par rapport au mois de mai... On se console comme on peut!

mercredi 23 septembre 2015

"Un Amour aussi grand que le désert de Gobi vu à travers une loupe" de Tilman Rammstedt

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L'histoire: Keith est né dans une famille tout à fait singulière : de sa mère, il sait peu de chose ; de son père, absolument rien. Tout comme ses quatre frères et sœurs supposés, il a été élevé par son grand-père et une succession de "grand-mères" toujours plus jeunes. À l'occasion du quatre-vingtième anniversaire du patriarche, les petits-enfants lui offrent un voyage pour la destination de son choix. Quand l’excentrique aïeul annonce qu’il a choisi de se rendre en Chine, c’est Keith, à son grand dam, qui est désigné pour l’accompagner. Pour la première fois de sa vie, il décide de ne pas obéir et dépense tout l’argent du voyage au casino. La situation se complique encore quand il apprend le décès de son grand-père. Afin d'éviter de tout avouer à sa famille, Keith commence à écrire des lettres racontant leurs aventures chinoises qui, au fur et à mesure, deviendront de plus en plus détaillées et extravagantes.

La critique de Mr K: C'est à mon tour de vous parler d'un livre paru chez les éditions Piranha suite aux deux lectures enthousiasmantes que Nelfe a pu faire auparavant. Plutôt spécialisés dans la littérature étrangère et notamment de jeunes auteurs qui ne demandent qu'à se faire connaître, ils frappent fort encore une fois avec cet ouvrage de l'allemand Tilman Rammstedt qui conjugue à merveille émotion à fleur de peau et aventures rocambolesques à la mode du Vieil homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire.

Keith a été tiré au sort pour accompagner son grand-père vers la destination de son choix. L'ancien n'a jamais vraiment voyagé et ses autres petits enfants ont gagné à la courte-paille! Ça tombe plutôt bien vu que Keith n'est pas vraiment posé dans sa vie: pas de réel travail passionnant et aucune vie intime, il vit toujours chez l'aïeul dans un cabanon de jardin qu'il a fait aménager. Pour autant, l'éventualité ne l'enchante guère surtout qu'il vient d'entamer une liaison secrète avec la compagne actuelle du dit grand-père. Ce dernier est assez volage et apprécie beaucoup les femmes plus jeunes que lui! Un soir, pris par les effets de l'alcool et le désir de briser la promesse faite à ses frères et sœurs, il dépense bêtement tout l'argent prévu pour le voyage en Chine que désirait tellement faire son grand-père. Pour parachever cette situation plus que bancale, le grand-père décède. Au lieu de prévenir sa fratrie (et ainsi avouer son forfait), Keith décide de monter un gigantesque canular en écrivant une fausse correspondance qui va vite dévier vers des ailleurs assez ubuesques...

Autant vous le dire de suite, l'éditeur et les critiques allemandes insistent beaucoup sur le côté farfelu, pétillant et parfois hilarant de cet ouvrage. C'est vrai par moment mais ce n'est pas ce que je retiendrai en premier, loin de là. Cependant, j'ai souri à de nombreuses reprises notamment face à l'attitude ombrageuse parfois barrée du grand-père. Ces réactions sont surprenantes, très imprévisibles et bien malin le lecteur qui réussira à deviner à l'avance les circonvolutions du récit. Les aventures imaginées par le petit-fils dans les lettres factices qui s'intercalent entre deux chapitres de récit classique sont très drôles (la figure de Lian notamment, les réactions du grand-père en arrivant dans l'Empire du milieu, les personnages étranges qu'ils peuvent rencontrer) et on passe franchement un bon moment où l'étonnement épouse légèreté et univers décalé à la manière d'un film des frères Coen comme a pu le dire le magazine Kulturspiegel. Quand on sait le culte que je voue à un film comme The Big Lebowski, vous imaginez le plaisir de lecture que j'ai pu ressentir ici!

Pour autant, Un Amour aussi grand que le désert de Gobi vu à travers une loupe m'a davantage touché en plein cœur. Car en filigrane, au-delà de ces tribulations fantasmées et rocambolesques, c'est une description sensible au possible des relations entre un petit-fils et son grand-père qui nous est livrée. Très prude au départ (à l'image des deux personnages principaux), entre chaque lettre envoyée, l'auteur nous raconte ce qui a précédé: le tirage au sort, des flashback sur l'enfance du narrateur, les discussions avec le grand-père, la préparation du voyage, les dérapages du petit-fils avec la charmante Franziska (le fameux flirt!) et finalement la mort du grand-père et la venue de Keith à la morgue pour reconnaître le corps… Peu à peu, le voile se lève sur une relation très profonde et émouvante. Certaines scènes sont même très difficilement supportables en fin d'ouvrage, les larmes perlent au coin des yeux devant des pages parlant d'amour avec tact et finesse. Belle intensité dramatique qui m'a fait basculer et chavirer totalement. Mélange doux-amer, cette histoire n'est pas qu'un récit tarabiscoté mais bien, une belle déclaration d'amour inter-générationnelle sans pathos, ni chichi d'où transpire une humanité à fleur de page. J'en frissonne encore rien qu'en y pensant!

Le fond est soutenu par une langue épurée, attachante qui flirte entre poésie et urgence narrative. Les pages s’enchaînent sans difficulté, le plaisir de lecture se renouvelant de chapitre en chapitre, l'attente ne faiblissant jamais dans une atmosphère prenante et assez unique. Je suis ressorti un peu chamboulé et complètement conquis par le talent déployé par Tilman Rammstedt. C'est beau, c'est bon, c'est à lire absolument!

lundi 21 septembre 2015

"Magic Dream Box" de Lomig

magic-dream-boxL'histoire : "Nous sommes là pour vous donner ce font vous avez besoin. C'est notre mission. C'est ça, relâchez-vous. Laissez-vous entraîner Boris. Lâchez prise, pour une fois. Lâchez prise."
Egaré quelque part dans les noirceurs de la civilisation moderne, Boris Blaire s'enlise dans la confusion. C'est alors qu'une mystérieuse agence lui promet la lumière...

La critique Nelfesque : La rencontre avec "Magic Dream Box" de Lomig s'est faite totalement par hasard. Mr K, vous a parlé il y a peu de "AAAAAAAAH Ma copine est une extra-terrestre!!!" et de notre découverte de la maison d'édition Le Moule-à-Gaufres. Alors qu'il se laissait tenter par les sirènes de l'humour, pour ma part, j'ai été séduite par le trait de Lomig et par l'argumentaire d'Anick présente ce jour et avec qui nous avons longuement discuté de sa démarche d'édition.

Mais que dire de ce "Magic Dream Box" alors ? Bande dessinée au titre énigmatique et à la quatrième de couverture intrigante, il n'en est pas moins de son contenu ! Il plane sur ces 94 planches une atmosphère pour le moins mystérieuse et étrange.

Nous suivons ici l'histoire de Boris Bélaire. A la quarantaine bien sonnée, il traîne derrière lui une lassitude de vivre. Ses contemporains ne l'intéressent plus, sa vie est plate et sans surprise, la société dans laquelle il évolue (la nôtre) est dictée par la consommation et Boris n'en peut plus. Après dix ans de thérapie chez son psy, il décide de tout arrêter. Il estime avoir fait le tour de la question et ne semble pas aller mieux.

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Le trait de Lomig sert à merveille le propos tenu dans sa BD. Le dessin est en noir et blanc, avec un nombre impressionnant de détails et de "petits traits" créant une densité plus ou moins marquée selon les scènes illustrées et, tout le long de l'ouvrage, une ambiance glaçante. Quel boulot ! Lomig a dû passer des heures à hachurer certaines cases !

Après cet ultime rendez-vous chez le thérapeute de Boris, le lecteur se retrouve propulsé, comme le héros de cette BD dans une étrange aventure pilotée par Magic Dream Box, une mystérieuse agence qui promet de soigner ses clients et réaliser leurs rêves. A partir du moment où Boris, dépressif et misanthrope, a mis les pieds dans le hall de MDB, son futur ne lui appartient plus et c'est dans un autre monde qu'il va dorénavant évoluer.

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Je m'arrêterai là dans l'histoire pour ne pas trop en dévoiler. Toujours est-il que Boris va maintenant progresser dans un monde onirique, fait de fantasmes et de monde idéal mais aussi source d'angoisse et de nouveaux questionnements.

"Magic Dream Box" est une BD pour adultes avec un propos et des problématiques difficilement compréhensibles pour des enfants. Lomig y traite de dépression et de mal-être mais aussi se questionne sur les raisons de ce mal de vivre. Société de consommation à outrance, repli sur soi, indifférence sociale... Le propos est dur parfois, déprimant souvent, mais permet de mettre en lumière des questions légitimes sur notre monde moderne où tout est fait pour nous faciliter la vie mais fatalement nous éloigne de plus en plus les uns des autres.

Quant à la scène finale... c'est un véritable bijou ! Vous l'aurez compris, je vous conseille vivement la lecture de ce "Magic Dream Box". De mon côté, je suivrai dorénavant avec beaucoup d'intérêt l'actualité de ce dessinateur que je ne connaissais pas jusqu'alors et qui a beaucoup de talent. Et en plus, il est breton !

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La critique de Mr K (edit du 28/11/15): Suite à la chronique enthousiaste de Nelfe sur cette BD des éditions Moule à gauffre dégotée aux Interceltiques, je me laissais tenter par sa lecture et le moins que je puisse dire c'est qu'elle est très réussie et que Nelfe a très bon goût, mais ça je le savais déjà vu qu'elle m'a épousée -sic-.

Je ne résumerai pas de nouveau l'histoire, je vous renvoie pour cela à l'avis ci-dessus. J'ai particulièrement aimé le traitement de la mélancolie tendant vers la dépression du héros, âme esseulée dans la grande ville qui va régulièrement depuis dix ans chez son psy mais qui n'arrive pas à reprendre pied. Ce vague à l'âme, cette souffrance se ressent sur lui et son environnement, les très beaux crayonnés de l'auteur y sont pour beaucoup et distillent à merveille ce spleen qui nous envahit immédiatement.

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C'est l'occasion aussi pour l'auteur de mettre le doigt sur les raisons de ce mal très contemporain: la recherche du profit à outrance, postulat de base du libéralisme sauvage, l'individualisme et la mise en comparaison des êtres humains, l'ultra-solitude dans ce monde hyper-connecté. Autant de dénonciations aussi justes que pertinentes, sans pathos ni exagération, l'auteur choisissant de le faire indirectement et sans accumulation intempestive. Une petite merveille d'intelligence.

Enfin, il y a l'aspect faustien de cette BD avec le marché qui lui est proposé pour changer d'existence et renaître à la vie. L'auteur se plaît à nous égarer, nous surprendre pour mieux nous récupérer dans un final hallucinant et halluciné où le soufflé retombe telle la lame de la guillotine sur le cou du condamné. La fin est implacable et logique, efficace et tétanisante et m'a laissé tout pantelant, conscient d'avoir lu une œuvre essentielle et marquante. À lire absolument!

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samedi 19 septembre 2015

"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" de Haruki Murakami

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L'histoire: A douze ans, Hajime rencontre Shimamoto-San, sa petite voisine. Avec elle, il découvre la musique, les sourires complices, les premiers frissons sensuels ... Et puis celle-ci déménage, laissant à son ami le goût amer de l'abandon. Lorsque, trente ans plus tard, elle réapparaît, Hajime, rongé par le désir et la nostalgie, est envoûté par cette femme énigmatique, reflet de ses rêves perdus. Mais sous les traits délicats du visage de Shimamoto-San se cachent la souffrance, la folie et la destruction.

La critique de Mr K: Quoi de mieux qu'un petit Murakami en cette fin de période estivale à la météo changeante? Pas grand-chose je vous dirai tant j'aime cet auteur, son univers et son écriture si particulière. J'avais dégoté celui-ci lors d'une razzia mémorable à notre cher Emmaüs et le responsable du rayon livre me l'avait offert tant la couverture était bien abîmée. Et dire que j'ai failli remettre Au sud de la frontière, à louest du soleil en rayon! Quitte à me répéter, j'ai pris une grande et belle claque. Suivez le guide!

Hajime est enfant unique. C'est un solitaire qui aime plus que tout lire et écouter de la musique. A douze ans, il rencontre Shimamoto-San avec qui il se lie d'amitié. Ce lien est fort et bien qu'ils soient encore trop jeunes pour comprendre ce qu'implique le sentiment amoureux, ils sentent que quelque chose de spécial est né entre eux. La vie les sépare quand la jeune fille doit déménager, le temps et la distance les éloignent à priori définitivement. Hajime grandit, fait ses études, expérimente l'amour, trouve la femme qu'il va épouser et à qui il va faire deux enfants et mène une vie professionnelle d'abord monotone dans une maison d'édition de manuels scolaires puis exaltante quand il peut ouvrir un club de jazz grâce à son beau-père. Sa vie lui convient même si elle n'est pas extraordinaire. Un jour, Shimamoto-San re-débarque dans sa vie et remet en cause tout l'équilibre qu'il s'est évertué à bâtir. Certitudes et habitudes sont bouleversées pour un avenir incertain…

La structure de ce roman est plus classique qu'à son habitude quand on pratique régulièrement Haruki Murakami. Écrit à la première personne pour une complète immersion du lecteur dans son histoire, Hajime nous raconte tout dans les moindres détails. Depuis sa naissance, à ses parents et tous ses états d'âmes successifs, sa vie est décortiquée à travers le prisme de son esprit déductif et quasi obsessionnel sur son état mental. Le personnage est complexe et tour à tour m'a touché et agacé. Cela le rend profondément humain par son côté perfectible. J'ai apprécié ce héros ambivalent et j'ai partagé son intimisme entre attirance et une légère gêne parfois. Quand on aime être bousculé, on est ici servi. De sa condition d'enfant unique (fait rare lors de ses premières années), ses premiers émois de pré-ado, la découverte de la souffrance que l'on peut infliger à l'autre sans le vouloir, la révélation amoureuse, la solitude dans la détresse, les joies de la paternité… autant d'aspects de la condition humaine qui prennent ici un caractère universel dans la langue inégalable de cet auteur.

Autant nous en savons bien long sur Hajime, autant Shimamoto-San fait planer autour d'elle un mystère grandissant. Je vous l'annonce de suite, certains éléments de réponse sont à déduire voir imaginer tant Murakami se plaît à envelopper son personnage féminin phare d'une aura nébuleuse et troublante. La jeune-fille a grandi et même si elle garde un charme incroyable, elle cache mystérieusement ses conditions d'existence et ses expériences passées. Cette redécouverte de l'autre, la rencontre de ses deux enfants qui se sont aimés très fort donnent lieu à des passages absolument divins, lourds de sous-entendus. Je pense ici notamment à la scène se déroulant près du fleuve quand les deux amis s'en vont effectuer une tâche douloureuse pour Shimamoto. C'est un moment clef de l'intrigue où l'on sent que le destin des deux personnages va basculer.

Bien que réaliste dans son traitement (l'histoire en elle-même est plutôt classique), on retrouve l'onirisme et le style si étonnant de Murakami. Images stylistiques nouvelles, rythme haché et évocations naturalistes à la japonaise contribuent à un climat cotonneux et déroutant complété par la mentalité et les actes propres à la culture de ce pays. L'intensité des sentiments est très forte malgré la pudeur et le retrait dont font souvent preuve les nippons dans leur vie de tous les jours. Le mélange est détonnant, l'alchimie fonctionne à plein régime et je n'ai pu relâcher cet ouvrage tant l'addiction fut totale. Un très bon roman qui me paraît d'ailleurs idéal pour découvrir un auteur qui décidément ne m'a jamais déçu. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
- "L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"

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