samedi 24 mars 2018

"Ar-Men - L'Enfer des Enfers" d'Emmanuel Lepage

Ar-MenL'histoire : J'ai choisi de vivre au fond du monde.
Par temps clair, je crois apercevoir la silhouette sombre de la pointe du Raz qui s'avance comme une griffe.
Plus à l'ouest, l'île de Sein résiste aux assauts incessants d'une mer jamais tendre... Maigre échine d'une terre que l'on prétend aujourd'hui engloutie.
Et puis un chapelet de roches qui court jusqu'à moi : la Chaussée.

Pendant des siècles les navires se sont fracassés sur ses récifs meurtriers.

Un cimetière. Le territoire sacré du Bag Noz, le vaisseau fantôme des légendes bretonnes.
A la barre oeuvre l'Ankou, le valet de la Mort.
Au bout de cette Basse Froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots.
Ar-Men. Le nom breton de la roche où il fut érigé. C'est là où je me suis posé, adossé à l'océan.

Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre.
Ici, tout est à sa place... et je suis à la mienne.

Germain, Ar-Men, 1962.

La critique Nelfesque : Aujourd'hui, je vous propose de découvrir une bande dessinée où dessin et histoire fusionnent pour donner un ouvrage sublime autant visuellement qu'émotionnellement. "Ar-Men" d'Emmanuel Lepage s'adresse à tous les amoureux de la mer, les amoureux de la Bretagne, ceux que les phares fascinent mais aussi aux néophytes qui peu à peu se laisseront charmer.

Ar-Men 3

Depuis toute petite, je voue un culte à ces géants des mers qui donnent le cap aux marins et, avec puissance et grâce, sont des points de repère au milieu des océans déchaînés. Les phares m'hypnotisent, je les trouve beaux, élégants, impressionnants. Je me suis un temps rêvée gardienne de phare avant de développer un caractère beaucoup trop sociable pour cela et voir petit à petit, avec tristesse, ce métier disparaître... Il est justement ici question de l'évolution de la profession de gardien de phare, de la construction d'Ar-Men entre 1867 et 1881 au large de l'île de Sein dans le Finistère. Tout au bout du monde. Très isolé, son édification fut périlleuse et dangereuse pour les marins de Sein qui y ont participé activement. Sur cette chaussée sauvage, les vagues font parfois soixante tonnes de pression au mètre carré. La mer détruit, la mer est vivante, la nature reprend ses droits.

Ar-Men 1

Dans cet album, Emmanuel Lepage revient également sur les mythes fondateurs de la Bretagne, la légende de l'Ankou, la ville d'Ys... Passé, présent et mythologies s'entremèlent faisant planer sur "Ar-Men" un voile hypnotique. Le lecteur est ébloui par les images, porté par l'histoire et fasciné par la façon dont l'auteur arrive à créer une ambiance totalement en adéquation avec son sujet. En lisant "Ar-Men", on est littéralement au milieu de l'océan, loin de tout, entouré de bleu ou de gris selon la météo, seul et pourtant empli d'un sentiment de plénitude, de vie. Puissant et poétique.

Ar-Men 4

Les dessins à l'aquarelle magnifient l'ensemble et offrent un écrin d'exception à une histoire qui laisse parler le coeur des hommes, le coeur des gardiens, le coeur de ces êtres solitaires chargés de souvenirs. L'auteur assure tous les postes ici, du scénario au dessin en passant par la mise en couleurs de son album. Voilà plus de 20 ans qu'il travaille ainsi et la cohérence est impressionnante. Seul maître à bord, il nous présente sa vision d'Ar-Men, à la fois fidèle à son ressenti et universelle.

Avec un visuel splendide et une histoire tout aussi captivante, "Ar-Men" nous fait voyager dans le temps et au-delà des mers. Nature impressionnante, hommes forçant le respect, ode à la solitude et poésie de l'instant, cet album est un ravissement à chaque planche. Notre Bretagne est belle et forte, merci M. Lepage de lui rendre ainsi hommage. Eblouissant et émouvant !

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vendredi 23 mars 2018

"Johnny chien méchant" d'Emmanuel Dongala

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L’histoire : Congo, en ce moment même. Johnny, seize ans, vêtu de son treillis et de son tee-shirt incrusté de bris de verre, armé jusqu'aux dents, habité par le chien méchant qu'il veut devenir, vole, viole, pille et abat tout ce qui croise sa route. Laokolé, seize ans, poussant sa mère aux jambes fracturées dans une brouetté branlante, tâchant de s'inventer l'avenir radieux que sa scolarité brillante lui promettait, s'efforce de fuir sa ville livrée aux milices d'enfants soldats.

La critique de Mr K : Dans le genre lecture coup de poing, cet ouvrage se pose là. Livre difficile mais essentiel, Johnny chien méchant ne laisse pas indemne le lecteur captif d’un roman extrême où la guerre et son absurdité atteignent leur paroxysme. Au travers de deux visions radicalement opposées, le bourreau et la victime, Emmanuel Dongala dénonce avec justesse et brio la cruauté de l’être humain qu’il soit partie prenante du conflit ou simple spectateur-complice comme le sont depuis trop longtemps les pays occidentaux en Afrique. Un voyage littéraire effroyable dont je vais vous parler un peu plus en détail.

Chaque chapitre alterne le point de vue des deux protagonistes principaux sur une guerre civile qui vient d’éclater au Congo. Le gouvernement au pouvoir doit faire face à une rébellion armée d’une rare violence. Sous fond de guerre tribale et d’intérêts économiques, les milices ratissent les quartiers et commettent exactions sur exactions dans l’indifférence générale. Johnny est un de ces enfants soldats fanatisés par les discours haineux et qui au nom d’idéaux, massacre et pille sans foi ni loi, bousculant les barrières morales élémentaires en se donnant le beau rôle. Laokolé est une jeune fille à qui on a déjà enlevé son père et qui fuit devant les troupes rebelles en compagnie de son jeune frère et de sa mère infirme. Malgré le danger et la menace, elle n’en oublie pas son humanité et porte secours à qui a besoin d’elle si l’occasion se présente. Au fil du récit, le conflit se déroule sous nos yeux et l’on se doute bien que ces deux destinées vont finir par se croiser.

À la manière d’un Yasmina Khadra, Emmanuel Dongala ne fait pas dans la dentelle. Si l’on veut parler de la guerre et de l’extrémisme, on ne doit pas édulcorer les faits, les travestir ou les passer sous silence. Dans ce roman qui colle à la réalité au plus près, rien ne nous est épargné. La violence frontale ou larvée est livrée sans filtre avec une fureur sans borne. Ça fait mal au bide, ça écœure mais c’est salvateur à sa manière. Nul ne peut ignorer après une lecture telle que celle-ci les réalités d’un continent pas si éloigné livré à l’incurie des hommes et des multinationales qui se cachent bien souvent derrière certains belligérants. D’ailleurs plus qu’un constat continental, cette dénonciation sans fard prend une valeur universelle, en témoignent les noms des quartiers et des protagonistes avec des noms qui résonnent comme Tchétchène ou Kandahar. Cela donne lieu à des pages parfois insoutenables où les crimes de guerre se commettent en toute impunité d’un pillage au meurtre en passant par les humiliations les plus sauvages et les viols devenus outils de répression et d’instauration de la terreur.

Johnny est un possédé, un être vil à l’intelligence limitée qui se donne bonne conscience pour justifier ses actes. Manipulé, cédant à ses pulsions les plus profondes, il sème la destruction, la mort et la peur dans son sillage. Se revendiquant intellectuel mais retirant sa toute puissance de ses fétiches et de ses armes, il mène une guerre d’extermination contre les ennemis qui lui sont désignés qu’importe leur sexe ou leur âge. La violence chez lui est devenu ordinaire, comme l’a décrit en son temps Hannah Arendt pour les bourreaux nazis, l’ambition a remplacé la raison et le pauvre balayeur des rues a laissé la place à un chef de guerre puissant et redouté. Triste trajectoire que ce personnage épouvantable, non dénué de nuance mais qui a définitivement libéré l’animal sauvage enfermé en lui. Même si au détour de certains passages, une toute petite lueur d’humanité peut apparaître dans son fort intérieur, il n’en reste pas moins un tueur sanguinaire sans limite que la soif de sang et de sperme attise continuellement.

Laokolé est tout l’inverse. Elle représente l’innocence même plongée dans la furie d’un conflit devenu génocide et qui tente de survivre à l’impensable, à l’horreur absolue. Le destin ne l’a pas épargné (les flashback nous livrent une première partie d’existence déjà terrible) mais malgré ses fêlures, ses doutes, elle ne peut qu’avancer pour ses proches tout d’abord mais aussi pour sa santé mentale. Promise à un brillant avenir car très douée à l’école (la révolution en cours l’empêche de passer son BAC), elle garde à l’esprit que sa combativité peut la mener loin et protéger les siens. Bien sûr, des moments d’abattement et de découragement extrêmes vont gravement la malmener cependant elle rebondit avec l’énergie du désespoir. Son personnage littéralement solaire rayonne au milieu des scènes de guerre et elle forge l’admiration du lecteur totalement subjugué par l’oeuvre proposée.

Lecture terrifiante, on n’oubliera pas de sitôt les scènes de guerre, de fuite en avant des populations civiles fuyant les hordes de meurtriers, les conditions d’existence réduites à leur minimum, l’impuissance des ONG obligées d’évacuer les camps sans les victimes premières de la guerre, la suffisance des blancs qui se sentent supérieurs à la masse des populations noires persécutées. Édifiant, prenant et parfois désespérant, le récit accroche directement le lecteur aux tripes et au cœur, impossible de rester insensible et difficile de résister à l’écriture abrupte, sèche mais aussi à l’occasion poétique (lien syntaxiques forts entre une fin et un début de chapitre, effet garanti !) d’un écrivain possédé par son sujet et non moralisateur. Loin d’être galvaudée ici, l’expression l’homme est un loup pour l’homme prend tout son sens et laisse un goût amer dans la bouche longtemps après la lecture. Un ouvrage essentiel à sa manière, un bijou sombre éclairant sur la nature humaine et sa capacité à annihiler l’autre. À lire en ayant le cœur bien accroché !

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dimanche 18 mars 2018

"L'Apiculteur" de Maxence Fermine

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L’histoire : Je recherche l'or du temps, écrivit le poète André Breton. Cette maxime aurait pu être celle d'Aurélien, héros de ce roman d'aventures initiatique. Depuis qu'une abeille a déposé sur sa ligne de vie une fine trace de pollen doré, ce jeune Provençal de la fin du XIXe siècle ne rêve plus que de l'or - un or symbolique, poétique, qui représente bien plus que le métal précieux. Son rêve le décidera à se détourner des champs de lavande familiaux pour installer des ruches et fabriquer le miel le plus suave. Puis, après l'anéantissement de son travail par un violent orage, à partir pour l'Abyssinie, où l'attend une femme à la peau d'or, qu'il a vue en rêve...

La critique de Mr K : Belle lecture que cette nouvelle incursion dans l’univers littéraire si particulier de Maxence Fermine. On retrouve dans L’Apiculteur tout son art de l’écriture simple, accessible qui construit avec justesse et poésie une trame universelle qui nous émeut profondément. Décidément, voila un auteur à suivre...

Dans cet ouvrage, on retrouve au centre de l’histoire un homme en quête du bonheur à travers l’art. Cette fois ci, il s’agit d’apiculture, de cultiver l’or sucré des abeilles, insectes qui fascinent Aurélien, un jeune provençal vivant dans une région vouant un culte à la lavande, principale pourvoyeuse de fonds aux paysans du coin au XIXème siècle. Il ne s’en laisse pas compter et monte sa petite affaire avec lenteur mais avec une grande volonté : il se renseigne, lit beaucoup, commence à fabriquer ses ruches. Par son abnégation, il parvient assez vite à de belles récoltes. Malheureusement, il est stoppé en plein élan par les éléments, un orage venant briser ses rêves. Dans un rêve peu de temps après le drame, une vision lui vient, celle d’un voyage en Abyssinie où l’attendrait une femme étrange au charme indéfinissable. C’est le début d‘une aventure qui le mènera aux confins du monde à la rencontre de lui-même et de ses rêves.

Très court comme chaque roman de cet auteur, composé de chapitres ultra resserré, on reconnaît la patte si caractéristique d’un grand économe des mots à l’humanisme larvé dans chaque phrase ou micro-chapitre. Les lignes pénètrent profondément et durablement dans l’esprit du lecteur qui goutte ici à la quintessence du roman d'apprentissage. Sous ses apparences de simplicité se cache une histoire à la portée bouleversante qui nous emporte loin, très loin dans l’exploration des mystères d’une vie humaine : ses aspirations, ses obstacles, ses déchirures et cette capacité à rebondir si le cœur nous porte vers de nouveaux horizons. C’est poétique une vie, c’est rude et joyeux à la fois. C’est tout ceci que décrit si bien l’histoire d’Aurélien, un homme qui pourrait être vous ou moi.

On s’attache immédiatement à cet orphelin qui court après ses rêves. Entouré de son grand père aimant et septique, de la douce Pauline fille du tavernier qui l’enlasse de sa douceur, Aurélien n’est pas doué pour le malheur. Malgré les coups du sort, son optimisme et son envie de vivre le font toujours aller plus loin. Sa passion paraît éteinte, il part sur un autre continent comme Rimbaud avant lui chercher un sens à sa vie qui semble tranchée irrémédiablement. Il y fera de nombreuses rencontres qui le feront progresser, tour à tour douter mais aussi réfléchir à son existence. Empreint de sens caché, son parcours initiatique le ramènera finalement en Provence où lui sera révélé au final une certitude qu’il effleurait depuis trop longtemps.

Quelle beauté et quelle poésie dans cette lecture qui s’effectue d’une traite avec un plaisir renouvelé à chaque page ! Emplie de sagesse et de visions sublimes (ainsi la Provence et l’Afrique resplendissent de couleurs chatoyantes et attirantes qui cachent cependant parfois une rudesse redoutable), le réel rejoint par les rêves donne à voir une philosophie apaisante et humaniste. Il faut souvent parcourir un long chemin avant d’accéder au bonheur. Une histoire envoûtante qui fait vraiment du bien à découvrir absolument.

Également lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Neige
Le Violon noir
- Opium

 

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mardi 13 mars 2018

"L'Empire du mensonge" d'Aminata Sow Fall

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L’histoire : Au Sénégal, trois familles partagent une cour. Cette cour est un véritable Eden où ils partagent les repas, des joies et les peines, les longues discussions et les récits des ancêtres.

Quand la famine frappe, les familles se dispersent et les enfants grandissent avec le lointain souvenir de leur paradis perdu. Et le temps passe. Mais peu à peu ces mêmes enfants se retrouveront et parviendront à recréer une nouvelle cour commune, une nouvelle île édénique remplie d’espoirs.

La critique de Mr K : Voici un court ouvrage de 133 pages qui fait son petit effet. Grande romancière sénégalaise, je découvre Aminata Sow Fall avec L’Empire du mensonge, un ouvrage qui fait la part belle à l’humanisme, l’éducation sous toutes ses formes et l’apologie de l’entraide et de la sincérité. Inutile de vous dire que ça fait du bien dans ce monde de brutes qui nous envoie régulièrement des signaux plus que négatifs où avidité et individualisme ont bien souvent été érigés comme des vertus cardinales. Entrez avec moi dans une autre vision du monde venue d’un continent trop souvent décrié mais qui réserve un océan de sagesse à qui sait bien observer...

Roman de la contemplation et de la vie en même temps, ce roman nous conte le destin de nombreux personnages qui gravitent de près ou de loin autour d’une cour qui rassemble tous les dimanches des êtres épris de fraternité et de discussions. Ici on parle de tout et de rien, pas de sujets tabous et les gens simples s’improvisent philosophes, conteurs ou simples spectateurs à la recherche de savoir et de distraction. Autour d’un bon repas et du traditionnel thé, on échange, on se cherche, on se titille même parfois quitte à se prendre la tête. Il en ressort toujours un élément positif, une idée, un concept ou une graine à faire germer pour donner de beaux fruits.

Bien que profondément ancré dans une culture et un lieu bien précis, il se dégage de ce récit une universalité bienvenue. Au centre de tout l’éducation et de prime abord celle des parents à leurs enfants avec la nécessité de transmettre en priorité des valeurs de partage, d’écoute et de bienveillance teintée de non violence. Dans un monde livré à l’incurie de certains extrémismes (religieux et économiques), l’individu se doit de se préparer, à l'aide d’une culture riche et d’un esprit critique à toute épreuve, face à la montée des périls : le règne de l’apparence et de l’égocentrisme, le consumérisme et le capitalisme sauvage qui en découlent, la négation de l’autre par la volonté d’imposer sa volonté et ses idées par tous les moyens. Il y a l’école aussi, trop souvent réservée à une élite en terres africaines avec un effort essentiel à donner pour scolariser les filles. À ce propos, on a un très bel exemple de réussite dans le livre avec trois jeunes filles bien différentes les unes des autres et qui chacune réussissent à leur manière dans la voie qu’elles ont choisie.

Que ce soit les hommes corrompus que l’on trouve à la tête des états africains et le détournement des fonds humanitaires, les entreprises occidentales et maintenant orientales qui continuent de piller les richesses africaines ou encore le progrès technologique qui d’une certaine manière déshumanise les populations au nom du sacro-saint confort personnel mais nous fait parfois oublier l’essentiel, l'empire du mensonge est triomphant. Loin de condamner toute avancée, l’auteur à travers ses personnages nous pousse à réfléchir sur notre rapport à l’autre, aux relations sociales qui s‘étiolent énormément en occident et dont les effets arrivent aussi de l’autre côté de la Méditerranée malgré des traditions sociales fortes dans le domaine de la vie en communauté. Dans un ton apaisant et militant (il y a du Aimé Césaire dans les mots et le phrasé de cette auteure), convoquant tour à tour les croyances, les coutumes, les rêves et désirs de chacun mais aussi le règne naturel ; Aminata Sow Fall sacralise les idéaux de paix et de solidarité entre les êtres.

You may say I am a dreamer but I am not the only one disait Lennon dans une de ses chansons les plus célèbres. Voici un ouvrage profondément utopique, bienveillant, baigné dans une langue profonde, gouleyante et solaire qui porte le lecteur vers un ailleurs béni. Certes ce n’est qu’un rêve, les hommes n’ont pas une belle nature selon moi mais cet ouvrage réveille des ardeurs enfouies depuis longtemps dans mon cœur, cette envie de croire qu’un monde meilleur est possible pour tous les hommes de bonne volonté. Un bijou éclairant et éclairé que je vous invite à découvrir au plus vite.

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dimanche 11 mars 2018

"Le Dictateur qui ne voulait pas mourir" de Bogdan Teodorescu

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L’histoire : Cloîtré dans une serre au verre sali par la pluie, d’où il dirige la Roumanie d’une main de fer depuis plus d’un demi-siècle, le dictateur s’apprête à lancer son grand défi à l’Histoire. Pour échapper à l’érosion du temps, il a fait construire en secret un portail entre présent et passé, capable de ramener les morts. Et demain, il ramènera le plus illustre d’entre eux : un grand homme, un grand guerrier, un grand patriote.... Michel Le Brave.

Mais quand le leader d’une époque où empaler ses adversaires était pratique courante débarque dans notre réalité, les réactions en chaîne sont pour le moins imprévisibles...

La critique de Mr K : Nouvelle lecture de chez Agullo Editions pour cette année 2018 qui décidément démarre fort chez eux. Après un roman russe bien barré en début d’année, direction la Roumanie aujourd’hui avec cet ouvrage énigmatique, puissant et salvateur à la fois. Métaphore sur le pouvoir et le charme irrésistible qu’il dégage sur l’être humain, Le Dictateur qui ne voulait pas mourir de Bogdan Teodorescu nous invite à un voyage au cœur d’un régime totalitaire où les ficelles ne sont jamais trop grosses pour manipuler les foules et où les événements peuvent se précipiter à la moindre défaillance ou expérimentation déviante. Suivez le guide !

Retranché dans la serre de son palais, le vieux dictateur de la Roumanie s’accroche au pouvoir. Après de multiples mandats puis s’être arrogé tous les pouvoirs, il domine le pays avec son fidèle conseiller et mène la vie qu’il veut. Pour autant, il souhaite rentrer dans l’Histoire définitivement en faisant ce qu’aucun dirigeant n’a encore fait avant lui : faire venir dans le présent une grande figure du passé glorieux de la Roumanie pour que cette dernière passe de puissance de seconde zone à un pays de premier plan qui compte dans le jeu diplomatique international. Si en plus, on peut le porter aux nues et reconnaître ses mérites ce ne serait que mieux ! Malheureusement pour lui et pour son peuple, rien ne va vraiment se dérouler comme prévu et l’irruption de cette personnalité d’un autre temps va bouleverser tous les plans établis et créer un chaos sans précédent !

On peut distinguer deux temps principaux dans cet ouvrage qui se divise en six chapitres mettant à chaque fois un protagoniste différent au centre de la narration. Tout commence par un long chapitre consacré au dictateur lui-même. On en apprend davantage sur sa personnalité, sa conception du pouvoir et sa manière de diriger son pays. Loin de calquer cette existence sur celle de Ceausescu (renversé en 1989 rappelons-le), il est plus une sorte de somme de toutes les pratiques totalitaires que l’Histoire nous a apporté et continue d’ailleurs à nous fournir à l'heure où je vous parle. L’idéaliste de départ a cédé la place à un être épris de pouvoir qui ne recule devant rien pour affirmer son autorité, tout en se donnant bonne conscience en disant qu’il agit pour le peuple. On enchaîne avec le point de vue de son conseiller qui ne souhaite qu’une chose, rester à sa place et tirer les ficelles depuis l’antichambre du pouvoir car il est le vrai maître du pays, celui sur lequel s’appuie le dictateur et qui le conseille depuis toujours.

Volontairement cynique, cette première partie fait la part belle à l’explication du fonctionnement de ce type de régime avec la révolution de départ, l’idéologie mise en place, le contrôle des masses par la propagande, les mensonges et autres artifices qui permettent au chef de se maintenir au pouvoir tout en continuant d’être apprécié mais aussi la lâcheté des grands pays du monde face aux intérêts économiques et territoriaux notamment. Beau miroir de la bêtise des foules et du comportement de mouton que peuvent avoir tous les peuples du monde (y compris dans notre si belle démocratie où l’on gouverne désormais par ordonnances avec la bénédiction des sondés), l’auteur appuie là où ça fait mal : la nature humaine est décidément bien veule et le pouvoir corrompt les âmes les plus pures. Pour autant, le ton décalé et sarcastique détend l’atmosphère et loin de plomber le lecteur, il l’enrichit tout en jouant avec les personnages.

Car tous les équilibres sont bouleversés dans une seconde partie plus courte mais décapante. Le passé fait irruption dans le présent et les anciennes coutumes de guerre ressurgissent au plus grand désarroi des anciens maîtres qui deviennent à leur tour des proies. Le peuple lui reste stupéfait et bien stupide face aux hordes barbares qui ravagent tout sur leur passage. La critique reste toujours aussi incisive et permet de faire des liens entre présent / passé, sur l’appétit pour la destruction qui nous habite et surtout notre propension à ne pas tirer les leçons de l’Histoire, thème fort bien traité ici et riche en anecdotes narrées par les personnages du roman (un glossaire bienvenue est d’ailleurs ajouté en fin d’ouvrage et permet de s’ouvrir à la culture roumaine qui est loin de se cantonner à de mystérieux chef vampires habitant les Carpates). Le final est absolument dantesque, sans fard et totalement hard-boiled. J’ai personnellement adoré l’arc scénaristique suivi et assumé jusqu’au bout. Ça fait du bien de sortir des lignes habituelles et d’explorer la face sombre de la notion de société humaine organisée avec l’absence de garde fou en cas de surgissement de démagogie puis d’autoritarisme.

Belle fable sur la corruption, l’intérêt personnel et la primauté du fort sur le faible, ce roman se lit d’une traite, sans aucune difficulté grâce à une langue simple et inventive, volontiers virevoltante par moment. Le récit réserve bien des surprises notamment grâce à une structure de narration novatrice qui sert remarquablement l’histoire générale et le propos que distille l’auteur. Un livre essentiel dans son genre qui allie plaisir de lire et réflexion profonde, ce serait franchement dommage de passer à côté !

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jeudi 8 mars 2018

"Community" de Estelle Nollet

CommunityL'histoire : Lorsque huit hommes et deux femmes s'installent sur la base scientifique de New Aberdeen, en plein océan austral, au milieu des otaries à fourrure, des albatros, des gorfous et des skuas, aucun d'entre eux ne s'attend à jouer les Robinson Crusoé du XXIe siècle. Mais dans cet écosystème coupé du monde, même les plus passionnés par l'observation des espèces rares dont l'îlot est le dernier repaire finiront par se concentrer sur leur propre survie. Qui résistera à l'aventure ?

La critique Nelfesque : Avec "Community" de Estelle Nollet, bienvenue dans un ouvrage entre récit de voyage, littérature contemporaine et survival. Ce roman ne ressemble à aucun autre tant d'un moment à l'autre, il change de genre.

Nous suivons 8 scientifiques dans leur travail quotidien pendant 1 an sur la base de New Aberdeen, une île sans civilisation coincée au beau milieu de l'océan Austral. A 7 jours de navigation de la terre ferme, avec pour unique visite le ravitaillement au bout de 6 mois de présence, ces hommes et ces femmes sont coupés du monde et vivent en communauté pour le meilleur et pour le pire. Enfin, à la base, surtout pour le travail. Leur vie est réglée comme du papier à musique et chacun a sa spécialité, certains récoltent des données sur la flore de l'île, d'autres sur les espèces ornithologiques présentes... Ces données sont consignées et transmises au centre afin d'être analysées. La vie de scientifique...

Pour que la logistique de l'île tourne sans grain de sable dans les rouages, quelques hommes sont aussi là pour s'occuper des scientifiques. C'est le cas de Cookers, le personnage principal, un néo-zélandais qui va remplacer à la dernière minute le cuisinier de l'expédition victime d'un accident et hospitalisé. Une aubaine qui tombe à point nommé dans sa vie puisque Cookers vit des moments difficiles dans sa vie personnelle. Un an au vert lui fera le plus grand bien.

On en apprend ici beaucoup sur le quotidien des scientifiques et c'est vraiment très intéressant. Le lecteur est au plus près des études menées et part régulièrement en randonnée sur l'île pour dénicher telle ou telle espèce d'oiseaux. L'expédition est composée de personnes passionnées qui ne vivent que par leur travail. Mais bien sûr, rien ne va se passer comme prévu et quand le bateau qui devait les ravitailler ne passe pas, que la radio tombe en panne, qu'une tempête approche et que le groupe se retrouve livré à lui-même au bout du monde, les peurs et les instincts de chacun vont se réveiller.

Estelle Nollet fait monter peu à peu l'angoisse du lecteur qui se demande, comme les personnages de son roman, ce qui a bien pu se passer et ce qui va advenir de cet équipage. Véritables rats de laboratoire, nous les regardons alors d'un autre oeil, avec une curiosité accrue. Enlevez une certitude à quelqu'un, inoculez-lui le doute, laissez mijoter et observez. Les comportements changent, le fort devient le faible, le faible se transcende... Certains perdent leur humanité.

"Community" est un focus sur la société, un miroir grossissant, une exception qui confirme la règle. Chaque personnage est intéressant et trouve une utilité à un moment donné. La construction de ce roman est fine et millimétrée. Dommage que la fin soit un peu trop abrupte à mon goût. Ce huit clos bien senti aurait mérité une conclusion moins brutale. L'expédition va tourner au cauchemar et l'enfer vient parfois de soi-même...

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vendredi 2 mars 2018

"Ma voix est un mensonge" de Rafael Menjivar Ochoa

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L’histoire : Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police. Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique...

La critique de Mr K : Petite voyage en Amérique latine aujourd’hui avec Ma voix est un mensonge de Rafael Menjivar Ochoa, écrivain salvadorien passé d’abord par le journalisme et grand auteur reconnu que je découvre ici pour la première fois. Belle lecture que celle-ci bien qu’elle soit placée sous le sceau du roman noir, d’un noir profond qui explore les arcanes du pouvoir et la manipulation des masses à travers le destin étonnant d’un homme en perdition.

Le héros est comédien de radio et sa voix est son outil de travail. Il a eu son petit succès en jouant notamment les méchants dans des soaps à deux pesos, caricaturaux à souhait mais qui ravissaient les ménagères de moins de cinquante ans. Malheureusement le succès est derrière lui et le travail ne se bouscule plus à sa porte comme avant alors que les factures s’accumulent. Il n’est pas loin du gouffre quand soudainement une proposition inhabituelle lui est faite : travailler pour la police. En fait, pour un service de la police, un département ultra-secret dont on ne connaît même pas l’existence ! Après une entrevue étrange, il n’est pas plus avancé mais au fil des jours et de sa prise de connaissances des éléments qu’on lui a livré, il prend conscience que s’il accepte ce travail, il modifiera / construira une réalité alternative pour l’État. Les 10 000 dollars promis à la clef en valent-ils la chandelle ?

Se déroulant au Mexique - même si ce n’est jamais précisé, on le devine aisément -, ce récit fait froid dans le dos. À travers cette mission de travestissement de la vérité, l’auteur nous livre une critique féroce de l’autoritarisme étatique, de sa propension à occulter la vérité et en livrer une fabriquée de toute pièce pour justifier des actes odieux. La manipulation et l’art de s’en servir est donc au centre du roman qui au passage égratigne aussi les médias et la police. Les collusions et corruptions sont abordées avec justesse et de façon détournée car jamais aucun des protagonistes ne livre la vérité absolue sur ses actes et ses motivations, le sous-entendu règne en maître et laisse une saveur amère dans la bouche du héros et des lecteurs. On navigue constamment en eaux troubles avec la désagréable impression de se faire balader à l’instar du héros qui se retrouve face à un choix moral qui pourrait bien décider de l’heure de sa mort !

Noir c’est noir effectivement dans cet ouvrage qui voit un héros malmené par son existence qui ne lui donne plus satisfaction depuis bien longtemps. Il a perdu la femme qu’il aimait, il ne peut plus vivre de son travail et vit chichement loin de ses envies et du standing dont il rêvait. Face aux commanditaires, loin de se cacher ou de tout accepter, il affiche son intelligence vive et son courage. Il devine bien les arrières pensées du chef de la police qui lui propose le job, ne se démonte pas malgré les risques qu’il encourt. Et pourtant, la tentation est grande mettant à mal ses principes et sa morale personnelle. Le personnage est très attachant, complexe et il faut peu de lignes à l’auteur pour nous fournir un personnage principal totalement en roue libre par moment dont on se demande constamment comment il va réagir et agir. Durant les 154 pages du roman, les surprises s’accumulent donc sans que l’on puisse vraiment savoir où Menjivar Ochoa veut nous mener.

On explore les mensonges de chacun, on côtoie le héros dans ses errances au café, au restaurant, chez Maria - une inconnue aux ordres des commanditaires - dans une ambiance particulière d’un monde presque désabusé où l’abrutissement des masses et les apparences cachent des pratiques innommables. Comme en plus personne n’a toutes les cartes en main pour appréhender totalement le rôle qu’il a à suivre (le héros, les policiers qui le surveillent, le commanditaire, Maria...), il se dégage une impression étrange de bordel organisé qui profite bien évidemment aux plus hautes autorités. Pas besoin de voyager bien loin pour se rendre compte que la pratique est courante en politique et sans entasser les morts, on peut très facilement manipuler les foules pour faire passer une idée. Toute la question dans ce roman est de savoir si le héros va basculer ou non.

Très court, remarquablement écrit dans une langue simple mais proposant une intensité confondante, Ma voix est un mensonge se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé malgré un sujet difficile et un fatum menaçant plombant le héros. Une fiction très intéressante pour éclairer notre triste monde, une lecture essentielle que je ne peux que vous conseiller.

samedi 24 février 2018

"Retourner à la mer" de Raphaël Haroche

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L’histoire : Un colosse, vigile dans les salles de concert, et une strip-teaseuse, au ventre couturé de cicatrices, partagent une histoire d'amour. L'employé d'un abattoir sauve un veau de la mort et le laisse seul dans l'usine fermée pour le week-end. À sa sortie de l'hôpital, un homme part se reposer dans le sud avec sa veille maman. Trois adolescents livrés à eux-mêmes entendent un bruit inconnu qui pourrait bien être celui de la fin du monde.

Tous ces personnages prennent vie en quelques phrases, suivent leur pente et se consument. Il suffit d'un contact, peau contre peau, d'un regard, d'une caresse, pour racheter l'humanité.

La critique de Mr K : Chronique d’un beau cadeau de Noël aujourd’hui avec Retourner à la mer de Raphaël Haroche. Nelfe m’a gâté avec ce recueil de nouvelles à la fois poétiques, profondes et pleines d’humanité. Je connaissais Raphaël artiste-compositeur (albums plutôt inégaux à mes yeux), j’ai découvert un auteur talentueux qui peint avec brio le quotidien des gens et leur appréhension de la vie.

Treize récits composent ce recueil, treize histoires qui font la part belle à des êtres malmenés par la vie. Ce sont donc des êtres très différents que nous convie à découvrir Raphaël Haroche : un employé d’abattoir qui veut sauver un veau pour l’offrir à sa fille à son anniversaire; un agent de sécurité qui vit une histoire d’amour avec une strip-teaseuse recousue de partout ; un père alcoolique qui part en vacances avec son jeune fils dont il a pour la première fois la garde ; un couple se déchirant lors d’un séjour en vacances ; la mort d’un frère et comment la surmonter ; un enfant terrifié par une présence malfaisante le long du parcours pour aller à l’école ; trois jeunes assistant, ou croyant assister, à une catastrophe aérienne ; un homme voyant son vœu le plus cher se réaliser en passant une soirée avec la plus belle femme du monde ; deux petits vieux se faisant la malle de leur maison de retraite pour en finir définitivement ; un poème sur la mort d’un ami ; un homme n’arrivant pas à dormir et exprimant toute la mélancolie de son existence ; un clochard qui survit comme il peut et qui va accéder à sa manière à la sainteté et enfin, l’ultime nouvelle éponyme qui voit un homme partir avec sa mère au bord de mer. Autant de trajectoires différentes que l’auteur expose avec concision et efficacité, règles d’or de la nouvelle.

Difficile d’exprimer complètement et avec justesse ce que l’on peut ressentir en lisant cet ouvrage. Il m’a beaucoup plu par son approche simple et humaniste. On colle ici au plus près des êtres humains, on rentre dans leur galaxie mentale et sensorielle. L’empathie fonctionne à plein tant on ressent profondément les situations qui nous sont exposées et qui parfois peuvent se rapprocher de notre propre vécu ou celui de personnes que l’on connaît. Les thématiques sont universelles entre le deuil et la difficulté à le surmonter, l’angoisse d’une existence vide de sens, les expériences de jeunesse qui ne sont pas toujours judicieuses, le choix nécessaire à faire parfois entre la raison et le désir, l’incompréhension et les quiproquos qui naissent souvent des rapports humains avec un impact particulièrement détonant quand ils se produisent au sein de la cellule familiale, la planète Terre que l’on exploite sans vergogne, l’émergence du monde dominé par l’argent-roi et le tout individualisme... Cet ouvrage m’a littéralement "parlé". Tour à tour il m’a profondément ému, fait sourire, réfléchir et surtout m’a emporté très très loin.

À l’image des chansons de Raphaël, cet ouvrage ne nage pas dans l’optimisme à tout crin, c’est même plutôt l’inverse avec un aspect désespéré, très mélancolique des destinées qui sont partagées par l’auteur. Il y a une forme de spleen, de romantisme qui flotte sur ces pages avec une exacerbation des sentiments, de la nature et de l’introspection. Chaque être humain est un corps et un esprit, et même si certains protagonistes sont limités d’une manière ou d’une autre, ils pensent, se pensent surtout et se retrouvent souvent bien désarmés face à leur situation présente qui ne correspond pas toujours aux rêves qu’ils poursuivaient au départ. Très bien mené, chaque récit, qu’il soit ultra-court (2 pages) ou un peu plus long (25 pages maximum), amène sa pierre à l’édifice de la construction de soi et la richesse d’une vie humaine qui n’est faite que de choix et d’évolution. Le pari est largement gagné sur cet aspect là dans ce recueil qui est un beau miroir de la condition humaine et des souffrances qu’elle engendre.

Le charme de la langue de Raphaël Haroche a agi dès les premières lignes avec son phrasé si particulier qui sous une apparente simplicité cache des merveilles de densité, de poésie du quotidien et de significations diverses. L’étrange, le tragique, le banal et l’extraordinaire se mêlent pour nous offrir des textes d'une beauté à fleur de mots et qui donnent à voir une humanité certes imparfaite mais souvent attachante. Un petit bijou que cet ouvrage qui ne ressemble à aucun autre et qui m’a totalement bluffé. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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mercredi 21 février 2018

"De l'autre côté des montagnes" de Kevin Canty

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L'histoire : 1972, Silverton, petite ville du nord-ouest des États-Unis. La mine d’argent fournit du travail aux hommes, régit la vie des familles et domine les existences. Certains se résignent à une vie de rude labeur, d’autres ne rêvent que d’échapper à ce destin. Mais lorsqu’une catastrophe survient à la mine, coûtant la vie à des dizaines d’hommes, c’est toute une communauté qui est frappée par une onde de choc et de chagrin.

La critique de Mr K : Retour aux USA avec un superbe ouvrage de la collection Terres d'Amérique de chez Albin Michel. Pour cette première sortie de 2018, Francis Geffard et son équipe font très fort avec ce récit inspiré d'un fait réel qui explore les rouages d'une communauté meurtrie et ses habitants qui se débattent comme ils peuvent avec leur chagrin. Lu en un temps record - une journée - voila un livre qui fera date dans mes lectures et dont je vais vous parler de manière plus approfondie mais toujours sans spoilers !

L'auteur nous convie à une plongée sociologique et psychologique sans pareille dans la petite ville de Silverton où l'activité minière est centrale et, de manière directe ou indirecte, cristallise les activités de tous. On suit donc le départ à la mine des hommes, leurs retrouvailles au bar, dans les bars à filles, le quotidien routinier des femmes à la maison, les sermons à l'église du dimanche et un mariage mouvementé. L'époque est rude en 1972 déjà mais personne ne se plaint vraiment, la vie passe sans faire de vague. C'est dans cet état d'esprit général qu'une catastrophe va littéralement cueillir les habitants. Un accident de mine va causer énormément de morts et chacun va se retrouver face à soi-même, son existence et son chagrin. En suivant plus particulièrement David, Ann, Jordan et Lyle, Kevin Canty nous offre alors un voyage au cœur de l'humain.

Véritable magicien des mots, Kevin Canty nous offre un tableau ultra-réaliste des conséquences d'une catastrophe sur un groupe humain. Après avoir dressé un tableau général déjà fort réussi, le bouleversement des âmes est très bien rendu avec des figures tutélaires impressionnantes : la jeune veuve éplorée qui malgré des problèmes de couples n'arrive pas à surmonter son deuil et ne sait pas ce qu'elle va devenir avec ses deux enfants, le frère qui perd tous ses repères, la jeune femme en deuil de son mari qui n'ose pas tourner la page ou encore le mineur rescapé que le désastre va faire profondément réfléchir à son métier et son mode de vie. On passe de l'un à l'autre naturellement, certaines vies se croisent, s'entremêlent donnant une cohérence et une puissance toute particulière à l'ensemble.

Tour à tour, de nombreuses thématiques apparaissent et nourrissent le récit qui avance à un rythme lancinant et hypnotique. J'ai particulièrement aimé les rapports entre les hommes et les femmes qui alternent la douceur et la violence (larvée ou non d'ailleurs) selon les couples et les rapports familiaux. Les liens familiaux sont aussi bien creusés avec de très belles pages sur les rapports parents / enfants, le temps qui passe et transforme inéluctablement les liens les plus intimes, entre rapprochements et éloignements les rapports se distordent et donnent à voir une humanité de tous les instants entre splendeur et décadence de la banalité. C'est assez saisissant dans son genre, ça prend au cœur et aux tripes.

On baigne ici dans l'Amérique profonde, dans une ruralité que ne renierait pas un Stephen King, un John Steinbeck ou dans un autre genre un Clifford D. Simak. N'ayons pas peur des mots, on a souvent affaire ici à des ploucs mais des ploucs magnifiques qui représentent bien les errances de l'être humain face aux difficultés de l'existence. À Silverston comme dans de nombreux endroits du globe, on se soutient comme on peut avec les copains, l'alcool, les aventures d'un soir, les rêves et les espoirs que l'on nourrit en secret mais aussi la foi qui ici a une importance toute particulière. Omniprésente dans la culture US, on la retrouve très souvent dans cet ouvrage entre passages à l'église (un mariage, un cortège d'enterrement) mais aussi dans les raisonnements intérieurs des personnages. Loin d'être niaiseux ou moralisateur, cet aspect mystique rajoute une dimension particulière à ce portrait général d'une humanité en perdition face à la douleur. L'ensemble est puissant, implacable et diablement séduisant.

J'ai dévoré ce roman en très peu de temps. Immersif comme jamais, la langue simple et directe de l'auteur fait merveille. On s'attache immédiatement aux personnages et l’on suit sans effort et avec un plaisir renouvelé les états d’âmes de chacun, leurs introspections et leurs remises en question. Au final, on referme le livre le cœur chamboulé et avec la sensation d’avoir lu un grand livre. Une impression rare.

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jeudi 15 février 2018

"Animal boy" de Karim Madani

animalboy

L’histoire : Alex, dans le Paris de la lose, sur fond d'attentat au Bataclan. Alex a été témoin de l'horreur le soir du Bataclan, mais va savoir pourquoi, dans son délire de junky en manque, il va raconter aux flics le soir-même qu'il est un rescapé, qu'il a tout fait pour sauver cette fille qu'on a retrouvée dehors, dans ses bras. Et il va s'enfoncer dans son répugnant mensonge, jusqu'à la noyade.

La critique de Mr K : Nouvelle sortie marquante au Serpent à plumes avec un livre-choc, un roman noir sous fond de dope et de punk rock avec en arrière plan les attentats du 13 novembre. Lecture fulgurante, électrisante, les qualificatifs ne manquent pas pour parler d’un roman qui m’a énormément plu ainsi que chamboulé. Suivez moi dans les pas d’Alex et de sa fuite en avant...

Le héros, si on peut le caractériser ainsi, est un camé dernier niveau. Totalement addict et polytoxicomane, il traîne sa vie comme un boulet avec l’impression d’avoir raté le coche. Le 13 novembre 2015, il est devant le Bataclan n’ayant pu y rentrer, refoulé par l’agent de sécurité chargé de vérifier les entrées. L’impensable arrive et une jeune fille gravement blessée s’écroule dans ses bras et s’y endort définitivement. Interrogé par la police au Quai des orfèvres, Alex va s’imaginer survivant de l’attentat, un rescapé revenu de l’enfer et ayant essayé de porter assistance à la jeune fille. Peu à peu le mensonge va grossir et au fil du temps, malgré les conseils et invectives de Charlotte sa compagne, il s’enferre dans son déni de réalité, suit les avis non éclairés d’un vieux copain de zonzon et va sans s’en douter sceller le sort de bien des personnes et franchir le rubicon.

C’est bien simple, on est pris de suite dans le récit qui commence dare-dare le soir des événements. L’engrenage se met très vite en place ne laissant aucune latitude au lecteur pour se reposer, la tension est immédiate, palpable et totalement sans issue. La logique ici est absente car on rentre dans la tête et on suit les actes d’un toxicomane en manque total de repères et de sens moral commun. La drogue, les galères, le chômage, les rêves évanouis, les expériences malheureuses qui ressurgissent peuplent le quotidien d’Alex, un jeune homme détruit par son passé et sa propension à faire les mauvais choix et, comme on peut le voir au fil du récit, à se laisser influencer. Tantôt touchant, tantôt effroyable dans sa manière d’agir et de penser, le personnage fascine, on aime à suivre ses errances, ses choix et les quelques flashback qui émaillent la trame principale et éclaire le propos général.

Individu repoussoir mais non dénué d’humanité, à travers sa vie, ses erreurs et ses essais de rédemption, l’auteur pointe avec cynisme et talent les travers de notre société : la surpopulation carcérale et ses effets désastreux, la violence quotidienne de la société envers ses marginaux, la non-intégration de tout un pan de personnes laissées sur le bord de la route de notre démocratie. C’est fulgurant, franc et direct comme un coup droit bien asséné au bon moment. Très rock and roll dans sa manière d’écrire, la forme est en parfaite adéquation avec le fond, fournissant une écriture nerveuse, teintée d’urgence, de mélancolie et de désespoir. Certains diront que ce n’est pas de la grande littérature, je dirais plutôt qu’on est ici face à un cri, à un brûlot nécessaire et totalement sincère et sans fard. J’aime ce caractère jusqu’au-boutiste et cette vision partagée sans chichis et sans artifices. Ça me parle et me touche, bref ça me plaît !

Flirtant avec du Despentes ancienne période, je me retrouve en terrain connu et apprécié avec des personnages charismatiques, sombres et machiavéliques par moment. Lou le meilleur ami est un modèle du genre jouant tour à tour sur la menace et les sentiments pour mieux mener sa barque. J’ai aussi eu un gros coup de cœur pour Charlotte la copine d’Alex qui tente par tous les moyens de s’en sortir (la désintox notamment) et d’entraîner dans un nouveau sillage vertueux son amour d’Alex qui se trouve partagé entre cette liberté à portée de main et la possibilité de se faire de l’argent facile en s’enfonçant dans le mensonge. Tortueux est le chemin de chacun ici et même si certaines situations sont extrêmes, on retrouve l’idée qu’une vie humaine n’est qu’une suite de choix et de conséquences directes ou indirectes. Très bien construits, les destins se mêlent, se séparent et aboutissent à un final épouvantable dans son genre.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas lever le mystère mais sachez qu’il est impossible de relâcher Animal boy avant la dernière phrase. Les 225 pages de l’ouvrage se découvrent avec un plaisir sans cesse renouvelé. Malgré un background et des situations peu ragoûtants, on sent une grande délicatesse de la part de l’auteur pour les aborder, les développer et apporter un éclairage certes thrash mais totalement construit et bien mené sur notre époque et les âmes perdues que l’on peut croiser à l’occasion. Vous l’avez compris ce roman m’a fait grand effet et rentre dans ma collection privée de petits classiques en puissance qu’il faut découvrir si le courage et l’envie vous prennent de vous approcher au plus près de la barbarie et du désespoir. Une perle noire comme on en croise rarement !

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