vendredi 1 avril 2016

"L'Arabe du futur 2" de Riad Sattouf

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L'histoire : Ce livre raconte l'histoire vraie d'un écolier blond dans la Syrie d'Hafez Al-Assad.

La critique de Mr K : Chronique d'un très beau cadeau d'anniversaire aujourd'hui avec la suite des souvenirs d'enfance de Riad Sattouf qui m'avait enthousiasmé avec un premier tome plein de tendresse et d'émotion sur sa jeunesse mais aussi un regard sans concession sur le Moyen Orient des années 80. Il remet le couvert avec ce volume 2 chroniquant les années 1984 et 1985 qu'il a passé en Syrie avec une brève incartade en Bretagne dans la famille de sa mère. On retrouve toutes les qualités qui m'avait touchée dans la première partie.

Pour le petit Riad est venu le temps d'aller à l'école. C'est le temps de l'apprentissage de l'écriture (très beau tutoriel sur la langue arabe au passage) mais aussi un premier contact avec l'endoctrinement du régime qui force tous les écoliers du pays à chanter l'hymne officiel syrien à plein poumon, chant à la gloire du sauveur Al-Assad père. Il reçoit une éducation musulmane classique en compagnie de ses petits camarades sous l'égide d'une maîtresse perçue comme un ogre en Hijab qui passe de la compassion à la rage la plus ultime quand elle applique des châtiments corporels à l'aide d'un bâton dont elle ne se sépare jamais. Ces passages à l'école sont vraiment terrifiant, l'auteur réussissant le tour de force à nous faire partager toutes les peurs enfantines qu'il a pu ressentir à l'époque.

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Ce volume est aussi une plongée profonde dans un pays et ses mœurs avec des passages réellement douloureux comme le crime d'honneur dont va être victime une cousine du jeune Riad, personne chère à son cœur car elle lui a notamment appris l'art de la perspective. C'est aussi l'antisémitisme au quotidien qui pervertit les esprits les plus jeunes, la guerre aux juifs étant le jeu le plus répandu dans les cours de récréation. Ce sont aussi les privations et la difficulté de trouver ce dont on a besoin (les épiceries à moitié vides, la recherche complexe pour constituer le trousseau du néo-écolier notamment), les rêves avortés de belle villa pour le docteur en Histoire et sa petite famille, les visites chez les voisins hauts placés qui exposent leurs richesses sans complexe comme source de fierté, et tout plein d'autres portraits d'anonymes, de proches pleins d'humanité dans ce qu'elle a de plus beau mais aussi de plus terrible.

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C'est aussi la poursuite de l'exploration de la mécanique familiale avec un père toujours aussi fantasque et qui cette fois ci m'a plus agacé car finalement très centré sur lui même et égoïste. La maman semble aussi plus résignée, plus effacée et à part un séjour en Bretagne qui laisse des étoiles dans les yeux du jeune Riad (le supermarché de Saint Brieuc est un Paradis, l'apprentissage de la pêche à pied avec la grand-mère est un souvenir touchant), le quotidien du narrateur est loin d'être rose entre école rigoriste, jeux d'enfants parfois cruels et vie familiale plutôt morne. On rentre encore plus dans l'intimité de la famille Sattouf et on se demande bien comment cela va se terminer (on a déjà quelques pistes qui laissent augurer un drame à venir).

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Les 158 pages que composent ce second tome de L'Arabe du futur sont d'une extrême densité en terme de contenu, l'émotion est palpable et l'empathie totale envers ce petit homme en devenir qui doit composer avec ses proches et un pays sous l'égide d'une dictature féroce et des traditions cruelles. On retrouve le dessin si juste et efficace de Sattouf, les petites notes présentes parfois en bord de cadre ou dans l'action, la bichromie assumée qui donne un charme si particulier à cette entreprise du souvenir. On ne voit pas le temps passer, les pages se tournent toutes seules et c'est bien trop vite que l'on termine le volume sur une scène révoltante qui appelle une suite. Un très beau moment que je vous invite à partager au plus vite!


dimanche 17 août 2014

"L'Arabe du futur" de Riad Sattouf

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L'histoire: Ce livre raconte l'histoire vraie d'un enfant blond et de sa famille dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d'Hafez Al-Assad.

La critique de Mr K: Une très belle découverte aujourd'hui avec cette BD de Riad Sattouf, L'Arabe du futur, qui m'a été prêté par l'amie Tiphaine. Merci à elle pour cette plongée à la fois tendre et sans concession dans la mémoire familiale de l'auteur, j'ai littéralement dévoré les 158 pages de ce premier volume sous-titré: Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984). Vivement le volume 2 pour suivre la fin de l'histoire mais rassurez-vous, on peut lire ce tome seul sans avoir de regret ou d'attente insoutenable!

Le petit Riad est issu d'un mariage mixte. Son père est syrien et sa mère est bretonne (un très bon point pour lui!). Il est beau comme un dieu et a un succès sans faille avec toutes les dames qui croisent sa route et le trouvent trop mignon. La BD commence donc légèrement, avec la description de la cellule familiale et l'insouciance du très jeune héros (2 ans au tout départ). Très vite cependant, il se retrouve en Lybie car son père a accepté un poste là-bas comme maître de conférence. Toute la famille le suit donc dans un pays sous dictature d'inspiration marxiste. L'expérience se révélera enrichissante mais aussi très rude, ils iront ensuite en Syrie où ce ne sera guère mieux malgré quelques fulgurances joyeuses et l'arrivée du petit frère.

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Riad Sattouf s'était fixé comme objectif de "Raconter le Moyen-orient à travers le regard candide d'un enfant […]. Un enfant dénué de la grille de lecture que l'on acquiert une fois adulte, et qui dépend de l'endroit où on a grandi. Je voulais raconter des faits, sans jugement". Le contrat est largement rempli selon moi! La figure tutélaire du père, un homme plein de contradictions, adepte du panarabisme et traditionnel mais aussi passionné par le progrès et l'éducation. Difficile d'ailleurs de se faire un avis tranché sur Abdel-Razk Sattouf tant il m'a marqué dans des directions différentes. Il peut être aussi tendre que dictatorial avec sa petite famille. La figure maternelle tempère l'ensemble malgré un effacement important face à son mari. Pour autant, elle ne se laisse pas toujours faire et veille fortement au bon développement des petits et à leur épanouissement. En cela, ce premier tome relate à merveille le microcosme d'une famille multiculturelle mais soudée.

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L'autre point fort de cette œuvre est l'évocation qui y est faite du Moyen-Orient de l'époque, fruit d'une observation enfantine naïve mais non dénuée de nuance. Fourmillant de détails critiques, acerbes (petites flèches désignant des objets dans les cases), Sattouf nous propose de replonger dans son enfance dans des pays que nous connaissons mal à part quand une guerre, une révolte voir une révolution s'y déclenche. Certes, on cerne très vite la nature autoritaire du régime en place, la cruauté des mômes entre eux et la désolation qui peut y régner, mais on fait aussi la rencontre de vraies personnes avec des noms (et non un énième chiffre comptabilisant des victimes quelconques et anonymes). Et oui, cet ouvrage est aussi une belle galerie de portraits allant des simples gens aux puissants qui sont évoqués à travers le rappel de quelques faits politiques et autres discours de propagande. À travers ses anecdotes et l'histoire de sa famille, Riad Sattouf propose au lecteur une véritable petite leçon d'histoire politique, sociologique et intimiste du monde arabe.

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Je connaissais pas Riad Sattouf le dessinateur (j'avais vu et moyennement apprécié son premier film Les Beaux gosses) mais je dois reconnaître qu'il a un talent incroyable pour raconter les histoires. L'immersion est immédiate et totale, difficile dans ces conditions de lâcher le volume avant de l'avoir intégralement parcouru. Le dessin est simple mais pas simpliste et la limpidité est le maître-mot de Riad Sattouf. Baignant dans une atmosphère de bichromie changeante au gré des lieux traversés, on passe de la comédie pure (les tribulations du jeune Riad ne sont pas forcément toutes dramatiques) à des moments beaucoup plus sombres. Le juste équilibre est très bien trouvé et cette BD procure un plaisir rare de lecture entre divertissement, découverte et prise de conscience.

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Premier volume d'un triptyque devant s'achever en 2016, L'Arabe du futur est à découvrir au plus vite tant il conjugue à merveille beaucoup de qualités que l'on retrouve rarement rassemblées. Un must!

mercredi 4 juin 2014

"Dans l'Empire des ténèbres" de Liao Yiwu

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L'histoire: "Au moment où j'écris, je vis toujours dans cette porcherie qu'est la Chine, et je me languis de pouvoir nettoyer mon âme en profondeur". L'auteur de ces lignes, Liao Yiwu, signe le récit de quatre ans d'enfer dans les prisons chinoises.
Sa faute: avoir écrit le poème Massacre à l'aube du jour où l'armée ouvrit le feu sur les étudiants de la place Tian'anmen.
"En prison, dit-il, j'ai connu le vrai visage de la Chine". Le visage des truands et des marginaux, des victimes et des bourreaux, des condamnés à mort que l'on vide de son sang avant de les exécuter...

La critique de Mr K: Aujourd'hui, nous commémorons les événements dramatiques de Tian'anmen, 25 ans jour pour jour après leur déroulement. Une fois n'est pas coutume, je m'adonne à la critique d'un témoignage que j'ai terminé il y a une semaine: "Dans l'Empire des ténèbres" de Liao Yiwu.

Il faut dire que quand mon regard a croisé cet ouvrage dans une librairie du coin et que j'ai vu que le régime chinois avait tout fait pour essayer de l'empêcher d'être édité, mon sang n'a fait qu'un tour et j'étais curieux de pouvoir plonger au cœur du système répressif de l'empire du milieu. Je n'ai pas été déçu bien au contraire, mais attendez-vous à une plongée en enfer à côté de laquelle Midnight Express ferait figure de camp de vacance en Turquie. Je ne connaissais pas l'auteur avant ce livre, il est assez connu dans son pays et vit désormais en Allemagne où il s'est exilé suite à des menaces d'internement. Vu ce qu'il a vécu durant quatre ans, on comprend pourquoi il est parti.

La première partie de l'ouvrage est consacrée à la description de sa vie d'avant son arrestation. Poète quasi itinérant, il laisse bien souvent sa femme seule chez eux et parcourt les routes avec tout un groupe d'amis tout aussi dépravés que lui. Ils créent et débattent beaucoup bien sûr, mais s'adonnent aussi à toutes formes d'excès en tout genre dont la consommation massive d'alcool et de drogues, et la fornication répétée avec des femmes de passage. Cela ne les rend pas forcément des plus sympathiques mais à part à eux-même et leurs proches, ils ne font de mal à personne. Planant à 10000 mètres au dessus de la réalité politique de leur pays, ils vont peu à peu se rapprocher des limites posées par le gouvernement central concernant la liberté d'expression et ils vont finalement aller un peu trop loin au goût du PCC (Parti Communiste Chinois). Dans un de ses poèmes (Massacre, reproduit en fin de livre) mis en image par un ami cinéaste, Liao Yiwu et ses amis remettent ouvertement en cause le régime en dénonçant la répression de 1989. C'est le début de la chute.

Commence alors un long calvaire qui prend le lecteur à la gorge. Durant quatre ans, l'auteur-témoin vit un véritable supplice dans les geôles successives qu'il va connaître. Classé parmi les "contre-révolutionnaires", il est considéré comme plus dangereux que les condamnés de droit commun comme les truands, les tueurs et les violeurs. Il va les côtoyer au quotidien dans des cellules de 12 à 25 personnes où règnent une hiérarchie bien établie et injuste au possible: promiscuité, saleté, règlements de compte, torture morale et physique, sous-alimentation, maladie, viols répétés et autres joyeusetés de la vie carcérale, rien ne nous est épargné! On a bien souvent la nausée et régulièrement , je me suis senti obligé de refermer l'ouvrage pour respirer un bon coup et calmer le jeu. Véritable catalogue d'atrocités plus effroyables les unes que les autres, on ne peut qu'être bouleversé par cette immersion sans concession dans ce système politique répressif contemporain (j'insiste!) qui nie tout droit et toute dignité à ceux qui ne vont pas dans son sens. J'ai eu plus d'une fois froid dans le dos et j'en ai même cauchemardé. On a beau s'y attendre, la réalité crue est un véritable uppercut que l'on se prend en pleine face. On ressort de cette lecture groggy et complètement effaré que nos puissances occidentales puissent encore traiter avec Pékin sur un pied d'égalité quand on connaît le sort que les autorités chinoises réservent à leurs opposants. C'est à vomir!

Yiwu nous livre durant le déroulé de son histoire personnelle toute une galerie de portraits plus saisissants les uns que les autres: détenus, matons, cadres du partis. Au détour de ces journées monotones, de ces activités, des séances de travaux forcés, on se rend compte que tout est fait pour avilir le condamné, le réduire à néant pour le rééduquer sauf s'il a été condamné à mort. Le cynisme est poussé à l'extrême et n'importe lequel d'entre nous serait devenu fou. D'ailleurs, l'auteur nous livre ses atermoiements, ses actes de résistances, ses petites trahisons sans pudeur aucune et avec pour seul but la poursuite de la vérité. Dur dur de rester insensible et l'on passe par tous les états. J'ai du arrêter ma lecture quelques semaines pour ne pas tomber dans l'overdose tant ce récit est poignant et brutal avec un réel souci d'humanité et de compassion lorsque que Yiwu nous parle de ses codétenus et amis pour certains. Quand on pense que certains sont toujours enfermés et ne verront sans doute jamais les sentiers de la liberté...

Malgré la dureté du thème et des propos, la lecture est aisée. La langue de Yiwu est fluide et agréable. Pas de grosses difficultés pour comprendre et suivre son parcours, on peut souligner au passage le remarquable travail du traducteur. D'un réalisme poussé à l'extrême, Liao Yowu nous propose par moment quelques passages plus poétiques et évocateurs à souhait, sorte de micro-évasions de l'univers concentrationnaire dans lequel il vit. On ressort abasourdi et marqué à vie par ce témoignage.

"Dans l'Empire des ténèbres" nous place face à un ouvrage salvateur et nécessaire, une clef importante pour fixer nos valeurs et notre morale. Un témoignage essentiel, tout simplement.

jeudi 3 avril 2014

"L'Amant" de Marguerite Duras

lamantL'histoire: "Très vite dans ma vie il a été trop tard."

La critique de Mr K: Voici un roman qui est une très récente acquisition. Trouvé par hasard dans un vide grenier près de chez nous, juste avant notre départ pour le sud-ouest, je l'ai glissé dans mes bagages en me disant que peut-être, si le cœur m'en disait, je pourrais le lire vu toutes les passions qu'il a pu déchaîner à sa sortie et ma haute opinion de l'adaptation qu'en a fait Jean Jacques Annaud. J'en ai lu la première page et je fus instantanément conquis par le style de Duras. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour en venir à bout!

Il s'agit d'un roman autobiographique, il faut donc entendre par là que Marguerite Duras s'est inspiré de ses souvenirs et qu'elle a brodé autour, tour à tour magnifié ou déprécié on retrouve des moments clefs de son adolescence car ici, il s'agit avant tout d'un focus approfondi sur la jeunesses de Duras en Asie du sud-est quand elle était petite durant l'entre-deux-guerre. Sa mère institutrice, ses deux frères et elle se démènent tant bien que mal dans ce qui était à l'époque une colonie française en Indochine. Une rencontre sur le bac de la rivière locale va l'initier à l'amour charnel et au désir, la forcer à prendre de la maturité et va bouleverser sa vie. Au passage, Duras égratigne sa famille et semble régler ses comptes avec un frère aîné à la fois tyrannique et déviant dans son comportement (menteur et voleur au sein du foyer familial et même ensuite).

Ce livre est remarquable a bien des points de vue. On ne peut dépeindre le style Duras sans en rendre la beauté et l'incroyable finesse. Se jouant de la syntaxe classique, du point de vue de narration (elle en change tout le temps et sans prévenir), la poésie est présente dans chaque phrase, dans chaque tournure, description et même dialogue. On nage dans l'esprit de l'écrivaine vieillissante qui revient sur une partie de sa vie marquante et plus généralement sur les dysfonctionnements de sa famille. On ne se cantonne donc pas à une histoire d'amour physique et sans issue (sacré Gainsbourg!) mais bel et bien à l'analyse d'une famille type de l'époque. Ainsi la mère déçue par la scolarité ratée (du moins le pense-t-elle) de ses deux garçons a de grandes ambitions pour sa fille et l'inscrit dans une pension, pour ensuite pouvoir l'envoyer dans l'équivalent de maths sup. Très vite cependant, la jeune fille lui fait part de son désir grandissant d'écrire, de livrer des histoires. Les heurts sont assez rock and roll au départ mais le caractère têtu de l'héroïne finira par briser la volonté maternelle qui n'a d'yeux finalement que pour l'aîné qui enchaîne déboires et malversations (il joue beaucoup et perd encore plus!). Tout cela donne lieu à de nombreuses réflexions de l'auteur qui revient pendant plus de la moitié du livre sur ses rapports si particuliers qui ont constitué son quotidien de jeune fille.

La relation qui s'instaure avec le jeune héritier chinois fait donc écho avec cette vie familiale mouvementée. On parle encore de race et c'est une étrange fascination l'un pour l'autre qui nous est décrit. Il a beau avoir 15 ans de plus qu'elle, c'est lui qui semble le plus fragile, le plus dépendant de l'autre. Il m'a bouleversé par sa sincérité et son amour infini pour cette jeune fille assez immature et inconsciemment cruelle. Leurs rencontres et leurs ébats donnent lieu à de très belles pages de littérature, peut-être même parmi les plus belles dans le genre tant il en émane de la pureté, de la cruauté et finalement une finesse à vous couper le souffle. Le côté éphémère de l'affaire rajoute une touche d'urgence et de passionnel développant l'émoi du lecteur qui ne peut s'échapper, prisonnier d'un style enchanteur et d'une histoire d'amour profonde et pourtant différente à la fois.

Au final, on peut dire que ce livre est un authentique chef d’œuvre où l'onirisme côtoie le réalisme le plus cru et parfois le plus dur (rapports frères – sœurs, l'amant chinois et sa famille). L'Amant propose aussi une très belle vision d'une époque désormais révolue sans jamais sacrifier à la psychologie des personnages pour lesquels on ne peut que s'attacher. J'ai été conquis, cueilli et estomaqué par cette lecture d'un autre temps à la dimension intemporelle cependant. Le serez-vous à votre tour?

jeudi 4 avril 2013

"L'enfant noir" de Camara Laye

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L'histoire: "Je ne pensais qu'à moi-même et puis, à mesure que j'écrivais, je me suis aperçu que je traçais un portrait de ma Haute-Guinée natale". Au delà du récit autobiographique d'un jeune écrivain de 25 ans, ce livre nous restitue, dans toute sa vérité, la vie quotidienne, les traditions et les coutumes de tout un peuple.

La critique de Mr K: J'ai dégoté cet ouvrage dans la réserve secrète du CDI du lycée où je bosse. Dans ce saint des saints, reposent poussiéreuses et inusitées de vieilles séries de livres anciennement étudiés en classe. Pèle-mêle, coincé entre un Balzac et un Hugo (y' a pire comme voisinage!), L'enfant Noir me tendait sa couverture où un jeune garçon nous regarde du coin de l'œil. Après un bref briefing de pré-lecture livré par ma documentaliste, je ramenais le précieux sésame pour l'évasion jusqu'à notre casba pour une lecture qui allait s'avérer à la fois rapide et passionnante.

Cette autobiographie très courte (220 pages environ) est une plongée au plus près de la jeunesse africaine de l'auteur. On le suit depuis son entrée à l'école jusqu'à son départ pour la France, terre d'espoir pour tous les jeunes bacheliers africains qui souhaitent échapper à leur situation. Mais la rupture est souvent rude car cette aspiration légitime est en contradiction avec certaines coutumes et moeurs. A travers le regard innocent et curieux que jette le jeune héros sur le monde qui l'entoure, nous vivons avec lui ses espoirs (débuts à l'école, la naissance d'une idylle platonique...), ses doutes (comment quitter sa mère? La peur face au rite traditionnel dont un moment fabuleux sur la circoncision) et ses moments de communions avec ses proches (très beau portrait de l'amour parent-enfant et des différentes psychologies qui se croisent et parfois s'affrontent).

L'écriture est d'une simplicité et d'une fluidité qui font les grands témoignages. Du début à la fin, l'auteur nous emmène là où il le veut, quand il veut. Impossible de relâcher le livre tant le lecteur se plait à rentrer indiscrètement dans la vie de cette famille lambda. L'immersion est totale, les surprises nombreuses et l'on ressort enrichi de cette découverte à la fois narrative et culturelle. C'est aussi la chronique d'un monde ancien qui tend à disparaître, les rites de passage immuables sont de plus en plus menacés au profit des avancées de la science et de la technologie (l'ouvrage se déroule dans les années 30 et 40 du siècle dernier). Ce jeune fils prodigue est attiré vers cet ailleurs tentant et séduisant mais ses racines le réclament de toutes leurs forces. Loin d'être un combat, il va en ressortir un parcours atypique et une vie riche en événements.

Un très joli livre, frais, crû et dense en émotions que je vous invite fortement à découvrir.

samedi 19 mai 2012

"Peau d'âne" de Christine Angot

paL'histoire: Peau d'âne ne connaissait rien, elle habitait une petite ville du centre de la France et n'avait rien vu de très extraordinaire. Sa mère, qui était très belle, l'aimait.

Il y avait un mimétisme entre Peau d'âne et sa mère. Un jour, le directeur financier de l'hôpital psychiatrique rattaché à la Sécurité sociale où travaillait sa mère, avait dit, à la suite du Noël de Gireugne, puisque c'était le nom de cet hôpital: c'est incroyable le mimétisme.

L'école de Peau d'âne était une école de filles, une école privée. Pourquoi? Parce que sa mère, qui était si belle, n'était pas mariée avec le père de Peau d'âne, et à l'époque c'était extrêmement rare. En 58-59 une femme dans une petite ville qui se baladait avec un ventre de femme enceinte, on appelait ça une fille mère, sa mère disait mère célibataire, c'était son combat de dire ça.

La critique de Mr K: Une bonne lecture de plus à mon actif avec mon deuxième Angot! Ce n'est pas vers ce genre de littérature que mon cœur balance d'habitude mais j'avais dévoré Les désaxés de la même écrivaine. Déambulant chez l'abbé en compagnie de ma chère Nelfe, mon regard s'est porté vers ce Peau d'âne, réécriture contemporaine du conte de Perrault. Quoi de plus normal finalement que Christine Angot s'intéresse à cette histoire quand on sait qu'au centre du conte originel il est question d'inceste, thème abordé quasiment dans toutes les œuvres de cette auteur à fleur de peau, à l'écriture si particulière.

Pour permettre au lecteur de mieux pouvoir juger cette adaptation, on trouve accolé au récit d'Angot, le texte original de Perrault (une pure merveille soit dit au passage). L'idée est vraiment intéressante car on se figure mieux les transformations, les changements et autres déviations opérés par l'auteur. Adepte de l'écriture de soi, à travers ces différentes œuvres, Angot parle d'elle en romançant sa vie sous un mode impersonnel. C'est le cas ici avec Peau d'âne qui est un autre avatar de l'auteur. Même histoire, même enfance sans père et même acte incestueux qui va traumatiser la chair et l'esprit d'une jeune fille. Mais là où le roi (père de Peau d'âne dans le conte de perrault) va finalement assister au mariage de sa fille, dans la version moderne, il meurt de honte et de dégoût face à la transgression morale qu'il a effectué sur sa fille.

C'est sombre, très sombre même. Quoique courte, cette lecture s'est révélée très éprouvante tant on côtoie l'aspect obscur de l'âme humaine. On suit avec un malaise grandissant le regard clinique et neutre du narrateur omniscient sur ce destin brisé et les conséquences désastreuses d'un baiser qui n'était pas le bon comme il est écrit dans ce livre. Le style contemplatif faisant écho aux douleurs abordées, rehausse les émotions suscitées et l'on ressort secoué de cette expérience. Ce livre n'est vraiment pas à mettre entre toutes les mains tant il est rude dans le fond (le côté Rock and Roll de Despentes mais ici propret dans l'écriture) mais pour les amateurs, il a la saveur de l'authenticité et d'une analyse psychiatrique rondement menée. Étrange lecture vraiment qui ne peut laisser indifférent mais qui peut soit susciter l'admiration soit l'indignation (les avis sont vraiment très partagés). À lire pour se forger sa propre opinion!

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mercredi 1 février 2012

"Quand la porte s'ouvre" de Béatrice Saubin

quand-la-porte-s-ouvre-89542-250-400L'histoire: Dans L'épreuve, Béatrice Saubin racontait son odyssée dramatique en malaisie: son arrestation, son séjour dans le quartier des condamnés à mort, ses années de détention et sa libération en octobre 1990.

Les jours et les mois qui ont suivi furent une autre forme d'épreuve. Après dix ans d'enfermement, la liberté est devenue une notion abstraite. Elle ne sait plus ce que c'est.

Cette liberté, il lui faut l'apprivoiser, la conquérir. La jeune femme brisée doit se reconstruire, admettre à nouveau qu'elle existe, qu'elle n'est plus un matricule, qu'elle peut redevenir un être autonome, éprouver des sentiments, aimer, se laisser aimer, enfin, renaître à la vie.

La critique de Mr K: J'avais grandement apprécié la lecture de L'épreuve que ma mère m'avait prêté il y a déjà un certain temps. J'avais été aspiré par ce témoignage à la fois brut et détaché d'une femme victime d'une injustice flagrante, condamnée tout d'abord à la pendaison puis à la prison à perpétuité. C'est une fois de plus par hasard que je suis tombé chez l'abbé sur cet exemplaire que je ne connaissais pas: la suite du récit précédent, l'histoire de la rédemption et du retour à la réalité.

On suit donc Béatrice Saubin depuis l'annonce de sa libération prochaine à trois ans après son retour en France. Sans réelle pudeur mais aussi sans voyeurisme, on assiste à ses états d'âme et sa lente transfiguration face au retour. Difficile en effet de se libérer intérieurement après dix ans de calvaire, difficile d'enlever les vêtements et l'esprit de la prisonnière pour se muer en femme libre et indépendante. Heureusement, elle peut compter sur les amis qu'elle a pu se faire durant son incarcération et qui continuent à la suivre et la soutenir après sa sortie.

C'est aussi l'histoire de l'emballement médiatique qui a suivi sa libération avec son lot de sollicitations, de paillettes et de gènes provoquées chez la rescapée. Loin de se décrire comme une victime, elle expose cependant les différentes phases de son mental: l'hésitation et l'appréhension au départ, son passage chez PPDA, le reportage photo chez l'amie qui l'héberge, la demande d'une grande maison d'édition pour rédiger son témoignage, la rédaction de ce dernier, la promo qui s'ensuit... Dure reconstruction personnelle, dur contact aussi avec sa famille (élevée depuis son plus jeune âge par sa grand mère, sa génitrice l'ayant laissée à charge à sa naissance). On ne peut pas dire que la vie l'ait particulièrement gâté...

Elle retourne même en Asie pour les besoins de repérage pour un film qui devait adapter son histoire. C'est l'occasion pour elle de se confronter avec son vécu, ses meilleurs souvenirs (des odeurs, des goûts, des gens) mais aussi ses traumatismes (des passages sont d'ailleurs assez rudes). C'est aussi vers la fin du témoignage la rencontre avec un homme qui va lui redonner le goût de l'amour et va finalement signer la fin de la reconstruction personnelle de l'auteur. Le passage est assez gnan-gnan mais j'imagine que suite aux épreuves endurées, ce fameux chevalier blanc est apparu au bon moment...

D'une lecture aisée et agréable, Quand la porte s'ouvre bien que ne dépassant pas en intensité L'épreuve reste un livre passionnant et un miroir hyper-réaliste du cheminement curatif d'un être humain avili par le désespoir et le confinement carcéral. N'y cherchez donc pas de la joie ou des sourires mais davantage des réponses à certaines questions et une forme d'espoir. Un beau témoignage que je vous invite à parcourir à votre tour.

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jeudi 24 novembre 2011

"Gamines" de Sylvie Testud

gaminesL'histoire:

- Qu'est-ce que tu faisais dans la chambre de maman?
- J'ai volé une photo. Une toute petite photo.
- Tu lui ressembles tellement, a dit ma sœur.
J'ai mis la photo dans la poche de mon jean. Je me suis assise dessus pendant trente ans.
- La photo est ressortie de ma poche! j'ai dit à mes sœurs. J'ai vu l'homme de la photo!
- Qui?
- Celui qui porte le même nom que nous, le même nom que moi. Ce n'est pas une photo, c'est un homme!
J'ai donc un père. Que dois-je faire? Trente ans que je réponds: "Je n'ai pas de père. Je n'ai qu'une photo." Devant les mines compatissantes, je réponds depuis trente ans: "Je n'ai pas de père, mais je m'en fiche, c'est comme ça."

La critique de Mr K: On avait beaucoup parlé dans les médias du film tiré du roman-autobiographique de Sylvie Testud, talentueuse actrice française. Au hasard d'une déambulation, ce livre m'a fait de l'œil et je l'ai pris sous mon aile. C'est presque un an plus tard que je me lançai à sa découverte, voici le compte-rendu après quelques heures de lecture intensive.

Pendant les 251 pages de Gamines, on suit l'histoire d'une famille comme il en existe tant. La maman célibataire élève ses trois enfants, ici trois filles très différentes les unes des autres, son compagnon les ayant abandonnées peu de temps après la naissance de la benjamine. Le point de vue adopté est celui de Sibylle, la petite fille intermédiaire au caractère frondeur et indépendant (la rouquine à l'œil au beurre noir sur la couverture). Elle nous présente tour à tour Georgette, la plus petite de ses sœurs au caractère boudeur et très puérile, et Corinne, l'ainée plus sérieuse et protectrice envers les deux autres. Les trois petites et leur mère évoluent devant nos yeux et nous partageons leurs joies et leurs peines à travers la vision crûe et enfantines de Sibylle. Peu à peu s'installe une impression, un vide qui obsède de manière différente chacun des personnage. Qui est ce père parti de la maison?

On passe par beaucoup d'état en lisant cet ouvrage. La plupart du temps, c'est le sourire aux lèvres que j'ai suivi Sibylle dans ses délires de pré-adolescentes, ses rapports parfois houleux avec sa mère et ses sœurs. Mais au fur et à mesure, le malaise grandi et dans le dernier quart du livre quand on retrouve Sibylle à trente ans, le cheminement des trois sœurs va atteindre son apogée dans une scène d'une rare intensité dans une brasserie quelconque de Paris. Autant l'écriture de Sylvie Testud n'a rien d'exceptionnelle (on baigne tout de même dans le banal), autant la force du livre réside dans son côté réaliste, l'auteur décrivant au scalpel les relations entre les différents personnages. C'est sans doute le fait qu'elle mélange allégrement éléments autobiographiques (enfance sans père, origine immigrée et installation de sa famille à Lyon...) et fiction pure et dure qui porte et rajoute de la puissance à ce récit prenant et saisissant.

Gamines est donc un livre que je vous recommande pour sa franchise, sa facilité d'accès en terme d'écriture et le nombre important d'émotions contradictoires que l'on ressent à sa lecture.

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samedi 20 février 2010

"J'ai voulu porter l'étoile jaune" journal de Françoise Siefridt

_toileL'histoire: Le témoignage unique d'une jeune chrétienne, internée dans les camps français pour avoir porté l'étoile jaune.

C'est le jour même de l'ordonnance nazie imposant le port d'un insigne à tous les Juifs que Françoise Siefridt, une étudiante chrétienne de dix-neuf ans, décide d'arborer l'étoile jaune avec l'inscritpion "Papou", pour en dénoncer le caractère barbare et humiliant. Un geste de solidarité courageux qui lui vaut d'être aussitôt arrêtée par la police française. De juin à août 1942, au cours de son internement comme "amie des Juifs" aux camps des Tourelles puis de Drancy, Françoise Siefridt a tenu un Journal dans lequel elle rapporte les scènes poignantes dont elle a été témoin.

La critique Nelfesque: Voici là une lecture dure et éprouvante. Ce Journal de Françoise Siefried relate 86 jours de sa vie, privée de liberté et témoin "privilégié" d'un morceau de notre Histoire qu'il est encore aujourd'hui difficile de concevoir tant des actes abjectes et immoraux ont été perpétré. Jugés totalement injustes et injustifiés autrement que dans des cerveaux malades, des actes de résistance ont fort heureusement émergé çà et là. Certains en ont payé de leur vie, d'autres, comme Françoise Siefridt, ont été "seulement" arrêté. De cet internement ressort aujourd'hui ce Journal qu'elle a tenu sur un petit cahier d'écolier.

Cette jeune femme de 19 ans portait l'étoile juive "amie des Juifs". Pour ce délit, cet acte de soutien et de solidarité, elle a été arrêté. Son journal commence ici. S'en suit une incarcération au camp des "Tourelles" où Juifs, amis des Juifs et "politiques" (communistes pour la plupart) sont regroupés dans l'attente d'un transfert au camp de Drancy, l'antichambre d'Auschwitz. Ce journal, très court, de 68 pages ne laisse que très peu transparaître les émotions et protestations de cette jeune fille. Sans doute craignait-elle de se le voir retirer et risquer ainsi bien pires traitements.

C'est donc de manière pudique que cette étudiante  d'hypokhâgne relate les faits de cette étape précurseur des camps d'extermination. Une sorte de "no man's land" où règne la peur et le doute mais aussi l'espoir et l'attente. Sa foi ainsi que ses amitiés, malheureusement de courtes durées, avec ses compatriotes de coeur, l'ont aidé à traverser ce lourd moment dont certains ne sont pas revenus...

Le journal est précédé d'une longue préface qui, bien que remettant dans le contexte le témoignage de Françoise Siefridt, se révèle être lourd et indigeste. Voulant vraiment lire ce livre du début à la fin, j'ai dû me faire violence pour ingurgiter 81 pages remplies de dates et de noms propres. Toutefois, celles-ci mettent l'accent sur les réactions de l'Eglise Catholique de l'époque et permettent de nous éclairer sur les textes officiels souvent occultés ou très vite balayés.

La postface, quant a elle, décripte le Journal en ressituant certains personnages présents dans ce dernier et nous apporte quelques éléments de réponse sur la vie de Françoise Siefridt. Très intéressant. Les annexes sont aussi, à mon sens, très utiles.

"J'ai voulu porter l'étoile jaune" est donc un livre/témoignage qu'il est bon d'avoir lu pour ne pas oublier et continuer de résister face aux mouvements extrémistes menant inévitablement à des actes lugubres et inhumains. Et ce partout dans le monde.