mercredi 15 mars 2017

"Le Principe du désir" de Saïdeh Pakravan

Le Principe du désir

L'histoire : Le couple. Sarah Bly, artiste new-yorkaise en pleine ascension dans le marché de l'art contemporain, rencontre un homme exceptionnel et immensément charismatique, Thaddeus Clark. Non seulement est-il un collectionneur de renommée internationale, un mécène et un géant des marchés financiers mais c'est aussi un être profondément équilibré et adorant la vie. Un homme heureux dont Sarah s'éprend de toute son âme mais avec qui elle ne veut pas vivre une banale histoire d'amour. Pour parer à ce risque, elle fait sien le Principe du désir : puisque nous voulons tous ce que nous n'avons pas, jamais Clark ne verra d'elle autre chose qu'une tiédeur amicale et plutôt indifférente, sauf dans leur vie sexuelle, d'une rare intensité. Devant la poursuivre sans cesse, il continuera à l'aimer. Dans l'état second qui devient le sien, saura-t-elle dépasser sa folie passagère pour arriver à vivre avec Thaddeus ?

La critique de Mr K : Ce titre est le deuxième que je lis de Saïdeh Pakravan après le très réussi La Trêve sorti l’année dernière. En entreprenant cette lecture, j’espérais retrouver la science de la narration et le style brut mais poétique de Saïdeh Pakravan. Bien que totalement différent dans l’histoire et même la forme, Le Principe du désir est une très belle expérience explorant les arcanes du milieu artistique à New York et disséquant une relation amoureuse qui part sur de bien mauvaises bases...

Sarah Bly est une jeune peintre en pleine émergence sur la scène arty avant-gardiste de NYC. À l’occasion du vernissage de sa dernière exposition, elle fait brièvement connaissance avec Thaddeus Clark, un membre de l’establishment new yorkais, amoureux de l’existence, collectionneur d’œuvres d’art en tout genre et magnat financier philanthrope. Malgré cette perfection apparente, Sarah décide d’appliquer l'étrange et malsain "principe du désir". Elle ne se livrera jamais totalement à son compagnon (sauf lors de parties de scrabble endiablées sous la couette), préservant une part de mystère, de résistance qui entretiendra selon elle le désir que lui porte Thaddeus. Bien qu’efficace dans un premier temps, la méthode va vite révéler ses limites, mettant en danger tout ce qui a été construit...

Ce volume de plus de 420 pages se lit très rapidement et avec un plaisir renouvelé. Presque cantonné à un rôle de voyeur, l’essentiel de l’intérêt de ce roman réside dans sa propension à explorer le fonctionnement d’un couple. Sa part de lumière tout d’abord avec deux êtres que tout uni depuis leur amour sincère l’un pour l’autre à leur goût commun pour l’art. Ils étaient vraiment fait pour se rencontrer et c’est avec un plaisir de midinette qu’on suit la première vision de l’autre, le jeu de séduction puis finalement l’officialisation. L’auteur s’y entend à merveille pour nous faire partager les premiers émois, les questionnements du début et Saïdeh Pekravan cisèle ses personnages qui sont d’une densité bluffante, ce qui est un gage de crédibilité et d’intérêt pour le lecteur. Petit bémol, le Thaddeus est presque trop beau pour être vrai, heureusement que la deuxième partie du roman le met à mal et va permettre de fêler un peu ce personnage de prince charmant bien sous tout rapport. 

Sous ses aspects de conte de fée, très vite on sent bien que les choses vont déraper. Sarah en décidant d’adopter une attitude de réserve et en ne s’ouvrant pas complètement à Thaddeus creuse sa propre déchéance. Peu à peu, l’enthousiasme et l’amour semblent se faner, le lecteur assiste impuissant à cet état de fait et clairement on ne peut être indifférent. Pour ma part, Sarah m’a bien énervé à plusieurs reprises à cause de son comportement de jeune fille trop gâtée, qui finalement a plus peur de s’engager qu’autre chose. Pauvre petite fille qui va devenir riche... Certes elle souhaite garder son indépendance, refuse bien des dons précieux que souhaite lui faire Thaddeus mais au bout d’un moment il y a des limites à ne pas franchir, ce qu’elle va bien évidemment faire ! On s’agace donc beaucoup face à ce personnage ambigu qui se révèle avant tout très humain dans ses doutes et ses passions. Les évolutions de sa relation avec Thaddeus sont décrites avec finesse, sans fioriture et avec un goût certain. 

Au delà de cette histoire d’amour étrange, ce livre est l’occasion aussi de se plonger dans le monde de l’art dans le New York d’aujourd’hui. Nous en explorons tous les aspects depuis l’atelier de l’artiste dans un quartier vivant aux salons et salles d’enchères où les fortunes en présence rivalisent pour acquérir les plus belles pièces. Le personnage de Thaddeus est le vecteur central de tout cet aspect du livre, et l’on se plaît à s’intéresser à certains courants artistiques méconnus, à suivre le déroulé d’un vernissage et de la vente qui s’ensuit. C’est enrichissant mais jamais pédant et toujours accessible pour un partage total et un plaisir de lecture toujours intact tout du long des 420 pages de cet ouvrage. 

Au final, on est face à un très bon roman : dense, intimiste et très facile à lire. Une expérience à tenter assurément si les thèmes abordés vous intéressent et que les amours tortueuses ne vous rebutent pas !

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mardi 13 octobre 2015

"Du moment que ce n'est pas sexuel" de Gudule

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L'histoire: Nora aime Charlie, Charlie aime Nora. Ce pourrait être la happy end d'un roman, ça n'en est que le début. Car il y a la vie, le regard des autres, le succès, la peur, la culpabilité… À force de vivre d'amour et d'eau fraîche, ils avaient oublié que le monde existe, et qu'il se compose de mille petites choses qui séparent les couples. Fin de la fusion. Charlie se laisse embarquer dans une belle aventure professionnelle, Nora suit vaille que vaille. Puis elle est distancée et se retire du jeu. Commence alors pour elle une douloureuse errance dans le Paris des parias. Elle réapprend la liberté – antithèse de la passion – et cette liberté, rencontre après rencontre, va la mener tout droit de l'autre côté du miroir.

La critique de Mr K: De Gudule (récemment disparue malheureusement), j'avais adoré Le Club des petites filles mortes qui m'avait enthousiasmé lors de ma lecture et qui reste encore frais dans ma mémoire, preuve s'il en est de ses grandes qualités de narration et d'imagination. C'est au hasard d'une déambulation chez l'abbé que je tombai sur ce roman présenté par sa maison d'édition comme son premier roman de littérature générale (rappelons que l'auteur était plus branchée sur la littérature jeunesse à la base). Il ne m'a fallu qu'un dimanche après-midi pour le dévorer, happé par une histoire poignante et un style toujours aussi virevoltant et viscéral.

Charlie et Nora sont deux tourtereaux qui s'aiment à la folie. Passion, fusion sont des termes qui définissent à merveille leur relation unique qu'ils vivent pleinement dans la campagne d'Auxerre entourés de leurs animaux. Lui travaille dans l'animation auprès des enfants du village (il est clown), elle cultive le jardin et bouquine. Une vie paisible fait de plaisirs simples à l'écart du monde, une existence en vase clos ou presque sans gloriole ni chichis. Mais voila qu'un jour, Charlie se voit proposer une place dans une troupe de quatre comédiens-comiques promis à un brillant avenir. Cela bouscule les bases du couple qui chancellent entre méfiance nouvelle, jalousie mal-placée et Nora qui sombre…

Une fois rentré dans le roman, impossible de se détacher des pages tant on est pris à la gorge par le personnage de Nora. Elle hante ces pages du début à la fin, figure tragique qui s'enfonce dans la dépression et perd tous ses repères. Boiteuse depuis un accident de la circulation, elle ne vit qu'à travers son homme et l'amour qu'elle lui porte. Très vite, on se rend compte que son accident a laissé des traces et que son équilibre psychique est fragile. L'opportunité professionnelle de Charlie va la faire basculer. Elle se fane, commence à se faire des films et va faire des rencontres aux marges de la société. J'ai rarement lu un livre si pointu sur le sujet de la bipolarité et pourtant rien de moralisateur ou de trop technique ici, seulement le portrait émouvant d'une jeune femme qui s'effiloche tant son côté absolu la bouffe de l'intérieur. Le lecteur est profondément dérangé dans ses certitudes et ne peut que s'émouvoir face à ce personnage jusqu'au-boutiste d'une candeur extrême.

Charlie lui est désarçonné et partagé. C'est la chance de sa vie mais il aime encore plus sa petite femme. Il connaît les fêlures de cette dernière et il ne veut surtout pas l'abandonner, mais malgré les perches qu'il lui tend, elle semble s'éloigner irrémédiablement de lui. La fusion ne semble plus opérer et Nora commence à errer dans les rues de la capitale rencontrant au passage toute une galerie de personnages plus déglingués les uns que les autres: un cracheur de feu mélancolique à l'haleine enfuelée, un groupe de femmes détruites par la vie réunies dans un club de révisionnisme de souvenirs (grand moment du livre!), un mac et sa poule… autant de personnages marginaux qui vont chacun lui apporter des réponses ou de nouvelles questions qu'elle ne peut ou ne souhaite pas aborder avec ses proches. Le passage avec sa sœur est assez criant et montre bien l'incapacité de communiquer autour de la maladie dans certaines familles.

L'écriture est ici franche et directe. C'est le langage de la rue, du quotidien qui nous est servi sans fioriture ni arrangement avec la réalité. Pour autant, la finesse est de mise avec au détour des dialogues et des courtes descriptions, une autopsie au scalpel des sentiments contradictoires de l'héroïne et de son évolution psychologique. On nage en eaux troubles avec des passages profondément dramatiques et d'autres plus légers mais l'ensemble reste à l'image de la maladie décrite: insaisissable et imprévisible. La fin vient cueillir le lecteur dans un état proche de l'aphasie tant elle se révèle implacable et lourde de sous-entendus. Une grande et belle œuvre à découvrir de toute urgence!

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samedi 23 mai 2015

"Brigade des crimes imaginaires et autres histoires fantastiques et déglinguées" de Daniel Nayeri

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L'histoire: Et si la réalité virtuelle détrônait la vie réelle, alimentant les moindres désirs des internautes au prix d’une destruction irrémédiable? Et si une singulière brigade de flics new-yorkais était capable d’empêcher les mauvais souhaits de se produire? Et si dans une ferme étrange où sont cultivés des jouets, de terrifiants homoncules cherchaient à voler le secret de la vie? Et si la Mort elle-même était le témoin de la rencontre fatale d’une belle au bois dormant et de son prince? Naviguant dans un monde fantastique aux références multiples — Matrix, Minority report, Inception ou encore Toy Story et The Watchmen - , mettant en scène une faune étrange, ce livre inclassable et jubilatoire pousse la fiction dans ses retranchements pour explorer un monde où tout est possible… même le pire.

La critique de Mr K: Nouveau coup de poker de lecteur avec ce recueil, Brigade des crimes imaginaires et autre histoires fantastiques et déglinguées, rassemblant quatre nouvelles transgenres d'environ 90 pages chacune qui invitent à l'évasion hors norme entre SF, fantastique et même conte de fée. C'est le premier ouvrage d'un auteur plutôt apprécié outre-manche, Daniel Nayeri réfugié d'origine iranienne a été tour à tour pâtissier puis bibliothécaire. Brigades des crimes imaginaires s’inscrit dans la mouvance young-adulte mais il va à mes yeux bien au-delà du simple divertissement et propose une originalité et une fraîcheur qui fait du bien dans la masse éditoriale parfois insipide.

On commence avec la nouvelle éponyme Brigade des crimes imaginaires à l'ambiance polar-fantasy-SF! Oui oui, vous avez bien lu! Une mystérieuse organisation constituée d'êtres fantastiques (djinn, fées, gnomes et autres) pourchasse des vœux qui prennent corps. Ainsi, un jeune garçon puni de dîner par ses parents souhaite la mort de ses derniers. Son double se met alors en quête de vengeance! Nos héros vont devoir mener l'enquête, dénouer une falsification d'identité et découvrir la vérité cachée de l'existence de l'un des leurs. C'est efficace et drôle, la langue est ici alerte et délurée (Même multipliée par sept, comme on le fait avec les années de vie des chiens, la température n'aurait toujours pas été en âge de passer son permis -page 89-). Un bon moment donc, du suspens, de l'humour et l'impression de lire quelque chose qu'on n'a jamais lu auparavant. Belle petite claque!

Dans Duel à Toy farm, on suit les pas de Sunny, un épouvantail chargé de garder l’œil sur la ferme à jouets d'un mystérieux fermier invisible. L'endroit est calme et la douceur de vivre incomparable. Des champs sortent des tracteurs et des trains électriques, les poules mécaniques coursent les vers de terre et Toutou (le chien mécanique) est un compagnon en or. Et puis, il y a Dot la fille du fermier au charme et au caractère bien trempé. Tout ce petit monde va se voir bousculer par l'arrivée d'un étrange vieil homme du nom de Sobrino qui souhaite se faire embaucher. La jalousie apparaît dans le cœur de Sunny mais il va devoir bientôt affronter bien pire que ce magicien en goguette. Une menace terrible pèse sur la ferme! Là encore, l'auteur crée un monde original qui fait irrémédiablement penser à un mix improbable du Magicien d'Oz et de Toy Story. La langue reste toujours aussi inventive et malgré une ligne de mire classique, on se prend d'affection pour les personnages et on ne peut que lire d'une traite cette nouvelle sympathique dont le seul défaut est une fin très abrupte.

Notre Dame des traîtres est la nouvelle la plus sombre de l'ensemble. Dans un futur peut-être pas si lointain que cela, un groupe de résistants combat une multinationale qui va recréer le monde dans une semaine en mêlant réel et virtuel grâce à une révolution technologique sans précédent. D'un chapitre à l'autre, on passe des uns aux autres, l'auteur en profitant au passage pour nous brosser le portrait d'un monde froid et impersonnel où les réseaux sociaux règnent en maître et où les geeks ne sont que de pauvres pantins manipulés par leurs désirs de jouissance immédiate. On retrouve ici une ambiance paranoïaque à la K. Dick et un monde foisonnant de non-dits à la Matrix. Pas moralisatrice pour un sou, cette histoire montre bien les limites de la course à la technologie et au plaisir permanent. De belles pages, moins délirantes mais d'une redoutable percussion. C'est un peu groggy et inquiet que l'on ressort de cette nouvelle. Une belle réussite en tout cas!

Coco et Cloclo change de registre. Il faut dire que le narrateur n'est pas n'importe qui, il s'agit ni plus ni moins que de la Mort elle-même. Elle nous raconte ici une histoire à la Roméo et Juliette ou l'amour impossible entre deux êtres ayant deux pères artisans d'art s'affrontant depuis des décennies. Amour, drame, conflit de famille tout cela s'accompagne de tranches de vie de la Mort elle-même qui s'avère gaga avec son lapin nain avec qui elle joue à cache-chou et à qui elle tricote des lainages! On nage en plein délire et on rit beaucoup. Vos zygomatiques ne résisteront pas et franchement, ça faisait un bail que je n'avais pas autant souri en lisant! On mélange donc tragédie romanesque et détournement allègre de contes de fée, un pur bonheur pour les amateurs de textes décalés et de pastiches! La Mort se livre sans détour et avec un sens de l'autodérision certain: C'était une erreur répandue, dans l'Europe de l'ancien temps, de croire qu'il suffisait d'un bisou pour sauter hors de la tombe, bref que j'étais une mauviette. Risible, je sais, et pourtant c'était ainsi -page 336-.

Au final, on passe un très bon moment entre originalité, détournement de figures et genres majeurs de la littérature et un plaisir de lecture intense. Un petit bonheur que je vous invite à découvrir vite… très vite!

lundi 12 mai 2014

"L'Elixir d'amour" d'Éric-Emmanuel Schmitt

elixirL'histoire: "L'amour relève-t-il d'un processus chimique ou d'un miracle spirituel? Existe-t-il un moyen infaillible pour déclencher la passion, comme l'élixir qui jadis unit Tristan et Iseult? Est-on, au contraire, totalement libre d'aimer?".
Anciens amants, Adam et Louise vivent désormais à des milliers de kilomètres d'un de l'autre, lui à Paris, elle à Montréal. Par lettres, tout en évoquant les blessures du passé et en s'avouant leurs nouvelles aventures, ils se lancent un défi: provoquer l'amour. Mais ce jeu ne cache-t-il pas un piège?

La critique de Mr K: C'est toujours avec un petit sourire aux lèvres que je commence un Éric-Emmanuel Schmitt. Il touche à tous les genres littéraires (roman, nouvelle, théâtre) et je n'ai jamais été déçu. Ici, on a affaire au roman épistolaire, un style bien particulier et qui m'a ravi par le passé avec notamment Inconnu à cette adresse ou encore les classiques Les liaisons dangereuses et Dracula. Je me lançai donc plein d'optimisme dans cette lecture qui ne devait durer que deux heures! En effet, 160 pages composent l'ensemble mais les lettres que s'envoient les deux protagonistes sont assez courtes et je n'ai pu détacher mes yeux des pages tant j'ai été captivé par cet échange épistolaire.

Adam et Louise se sont aimés ardemment pendant cinq ans. Cette dernière décide de rompre et pour mieux rebondir de partir à Montréal pour refaire sa vie professionnelle. Adam souhaite entreprendre avec elle une nouvelle histoire placée cette fois-ci sous le signe de l'amitié. Le démarrage est timide, puis peu à peu, Louise accepte. Ils commencent alors à se livrer l'un à l'autre comme jamais auparavant et se questionnent mutuellement sur l'amour, sa nature et ses finalités. Peu à peu, leurs vies personnelles évoluent et les rapports de force semblent fragiles tant la correspondance qui nous est ici livrée met à nue les âmes et les actions des deux protagonistes. On se dirige tout droit vers une révélation finale qui remettra chacun à sa place et éclairera le lecteur sur l'amour et ses conséquences.

Ce petit livre s'apparente à un puzzle. Lettre après lettre, les scripteurs lèvent le voile sur leur caractère et leurs idées sur l'amour. Il est jouisseur et passionné, elle semble plus raisonnable et détachée. Étrange donc se dit-on que ces deux êtres essaient de nouer une amitié tant ils semblent éloignés spirituellement l'un de l'autre. Mais ils ont un commun une somme d'expérience qui semble pouvoir combler ce trou affectif pas si différent de l'amour sauf "par la peau" comme le dit Adam dès ces premières lettres. Peu à peu, les débats tournent autour de leurs nouvelles vies et de la notion d'amour. Peut-on le provoquer? Adam en est sûr et va s'employer à essayer de le prouver à Louise en expérimentant une technique sur Lily, une jeune femme qu'il va rencontrer par l'entremise de sa correspondante. Commence alors la lente déconstruction de tout ce qui a précédé pour mener tout droit à une fin qui vient cueillir le lecteur comme un néophyte.

Par son caractère court et épuré "L'élixir d'amour" fait merveille. Schmitt n'a pas besoin d'accumuler les lignes pour réussir à cerner ses personnages. En très peu de mots, on se fait très vite une idée assez précise de Louise et Adam. Le genre épistolaire aidant, se rajoute sur la trame une impression d'urgence et d'immédiateté qui prend au cœur le lecteur otage d'une mécanique implacable et très bien huilée. On navigue en eaux troubles, on se laisse prendre par les subtilités de cette joute réflective et parfois cynique, comme il peut s'établir entre deux anciens amants. On rit, on s'émeut, on se rembrunit à loisir au fil des lettres échangées. On fait corps avec ces deux inconnus qui nous touchent au plus profond de soi et on s'interroge sur sa propre situation. Je suis ressorti étrangement léger et heureux de cette lecture.

Livre profond, construit d'une manière astucieuse et d'une précision de métronome, la langue simple et délicate de l'auteur met en relief cette histoire sans âge et universelle d'une manière instantanée et à haute valeur émotionnelle. Ce plaisir insidieux et durable est à découvrir au plus vite!

Egalement lus et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- L'Evangile selon Pilate
- La Part de l'autre
- Oscar et la dame rose
- Crime parfait, Les Mauvaises Lectures : deux nouvelles à chute

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jeudi 3 avril 2014

"L'Amant" de Marguerite Duras

lamantL'histoire: "Très vite dans ma vie il a été trop tard."

La critique de Mr K: Voici un roman qui est une très récente acquisition. Trouvé par hasard dans un vide grenier près de chez nous, juste avant notre départ pour le sud-ouest, je l'ai glissé dans mes bagages en me disant que peut-être, si le cœur m'en disait, je pourrais le lire vu toutes les passions qu'il a pu déchaîner à sa sortie et ma haute opinion de l'adaptation qu'en a fait Jean Jacques Annaud. J'en ai lu la première page et je fus instantanément conquis par le style de Duras. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour en venir à bout!

Il s'agit d'un roman autobiographique, il faut donc entendre par là que Marguerite Duras s'est inspiré de ses souvenirs et qu'elle a brodé autour, tour à tour magnifié ou déprécié on retrouve des moments clefs de son adolescence car ici, il s'agit avant tout d'un focus approfondi sur la jeunesses de Duras en Asie du sud-est quand elle était petite durant l'entre-deux-guerre. Sa mère institutrice, ses deux frères et elle se démènent tant bien que mal dans ce qui était à l'époque une colonie française en Indochine. Une rencontre sur le bac de la rivière locale va l'initier à l'amour charnel et au désir, la forcer à prendre de la maturité et va bouleverser sa vie. Au passage, Duras égratigne sa famille et semble régler ses comptes avec un frère aîné à la fois tyrannique et déviant dans son comportement (menteur et voleur au sein du foyer familial et même ensuite).

Ce livre est remarquable a bien des points de vue. On ne peut dépeindre le style Duras sans en rendre la beauté et l'incroyable finesse. Se jouant de la syntaxe classique, du point de vue de narration (elle en change tout le temps et sans prévenir), la poésie est présente dans chaque phrase, dans chaque tournure, description et même dialogue. On nage dans l'esprit de l'écrivaine vieillissante qui revient sur une partie de sa vie marquante et plus généralement sur les dysfonctionnements de sa famille. On ne se cantonne donc pas à une histoire d'amour physique et sans issue (sacré Gainsbourg!) mais bel et bien à l'analyse d'une famille type de l'époque. Ainsi la mère déçue par la scolarité ratée (du moins le pense-t-elle) de ses deux garçons a de grandes ambitions pour sa fille et l'inscrit dans une pension, pour ensuite pouvoir l'envoyer dans l'équivalent de maths sup. Très vite cependant, la jeune fille lui fait part de son désir grandissant d'écrire, de livrer des histoires. Les heurts sont assez rock and roll au départ mais le caractère têtu de l'héroïne finira par briser la volonté maternelle qui n'a d'yeux finalement que pour l'aîné qui enchaîne déboires et malversations (il joue beaucoup et perd encore plus!). Tout cela donne lieu à de nombreuses réflexions de l'auteur qui revient pendant plus de la moitié du livre sur ses rapports si particuliers qui ont constitué son quotidien de jeune fille.

La relation qui s'instaure avec le jeune héritier chinois fait donc écho avec cette vie familiale mouvementée. On parle encore de race et c'est une étrange fascination l'un pour l'autre qui nous est décrit. Il a beau avoir 15 ans de plus qu'elle, c'est lui qui semble le plus fragile, le plus dépendant de l'autre. Il m'a bouleversé par sa sincérité et son amour infini pour cette jeune fille assez immature et inconsciemment cruelle. Leurs rencontres et leurs ébats donnent lieu à de très belles pages de littérature, peut-être même parmi les plus belles dans le genre tant il en émane de la pureté, de la cruauté et finalement une finesse à vous couper le souffle. Le côté éphémère de l'affaire rajoute une touche d'urgence et de passionnel développant l'émoi du lecteur qui ne peut s'échapper, prisonnier d'un style enchanteur et d'une histoire d'amour profonde et pourtant différente à la fois.

Au final, on peut dire que ce livre est un authentique chef d’œuvre où l'onirisme côtoie le réalisme le plus cru et parfois le plus dur (rapports frères – sœurs, l'amant chinois et sa famille). L'Amant propose aussi une très belle vision d'une époque désormais révolue sans jamais sacrifier à la psychologie des personnages pour lesquels on ne peut que s'attacher. J'ai été conquis, cueilli et estomaqué par cette lecture d'un autre temps à la dimension intemporelle cependant. Le serez-vous à votre tour?

jeudi 17 octobre 2013

Petite douceur d'avant week-end

Aujourd'hui, un très beau court-métrage russe dégoté sur la toile. De la tendresse dans un monde de brutes, à consommer sans modération. Au programme de la poésie et de l'amour. Que demander de plus?

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