samedi 21 avril 2018

"Boom" de Julien Dufresne-Lamy

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L’histoire : Étienne était l’ami fêtard, l’incorrigible. Timothée, le garçon bien éduqué aux drôles de tics – il disait boom tout le temps. Une belle aventure de trois ans jusqu’à ce voyage scolaire à Londres. Jusqu’à ce que Timothée soit fauché par un fou de Dieu sur le pont de Westminster. Depuis la tragédie, Étienne cherche les mots. Ceux du vide, de l’absence. Étienne parle à son ami disparu en ressassant les souvenirs, les éclats de rire.

La chronique de Mr K : J’avais découvert Julien Dufresne-Lamy avec un roman maîtrisé de bout en bout sur l’adolescence et ses dérives, le remarquable Les Indifférents lut récemment et publié chez Belfond. L’occasion fait le larron et l’on m’a adressé (ouais je sais j’ai de la chance) ce roman dédicacé à mon pseudo (re-la classe !) tout juste paru du même auteur chez Actes Sud Junior sur une thématique lourde mais pleine de promesses : le deuil impossible d’un ami très cher par un jeune homme de 17 ans. Boom a tout pour plaire et je peux déjà vous dire qu'il fait mouche et que la claque est magistrale à sa manière.

C’est l’histoire classique de deux adolescents qui se rencontrent et deviennent inséparables. À cet âge là, on vit rarement les choses à moitié, on dévore le monde avant qu’il dévore nos rêves et que l’on rentre dans l’âge adulte avec son cortège de responsabilités. Timothée et Étienne sont comme la glace et le feu, ils sont très différents mais c’est justement ce qui les attire l’un vers l’autre, les font s’apprécier, parfois se disputer et toujours se réconcilier. Trois ans que ça dure et toute la vie devant eux, voila ce que leur promet un futur où tout est ouvert. Malheureusement, leurs pas vont croiser celui d‘un fou de Dieu qui va faucher Timothée en pleine jeunesse et laisser un Étienne totalement déboussolé et seul face à son insondable chagrin.

Conçu comme un long monologue à lire d’un seul souffle, à respirer, à réfléchir. Typiquement le genre d’œuvre que je lirai à haute voix à mes jeunes pousses qui aiment qu’on leur raconte des histoires, que l’on mette en scène la vie dans toute sa complexité et son douloureux aspect parfois. À travers des flashbacks, l’exposition de sa souffrance présente et son œil aiguisé sur le monde qui l’entoure, Timothée nous livre un cri, un souffle d’une force incroyable, d’un réalisme aigu qui blesse et touche l’âme. Chronique d’une adolescence d’aujourd’hui brisée en plein vol par le mal à l’état pur et l’ignorance crasse, on suit ce chemin de croix très éprouvant qui lamine les certitudes et laisse l’endeuillé seul face à lui-même et un monde qu’il ne reconnaît plus.

Par petites touches impressionnistes, dans un style poétique moderne où les mots et les concepts se répondent les uns aux autres, Julien Dufresne-Lamy nous convie à un voyage intérieur d’une rare densité qui brosse le portrait d’un jeune frappé par le deuil et qui tente malgré tout d’exprimer sa souffrance pour l’atténuer. Il dresse au passage un portrait fort juste et vivant de son environnement, des parents dépassés par les événements, de l’indicible qu’on ne peut exprimer pour ne trahir personne ou aucun lien privilégié. C’est aussi l’occasion lors de flashbacks mémorables de se souvenir de Timothée, de qui il était vraiment, des fêtes entre amis, des week-end canap /écran et autres joies d’une jeune vie pleine d’insouciance et en quête de conquêtes diverses. C’est la chronique aussi d’une vie lycéenne que je n’ai jamais vraiment quitté, dans laquelle je baigne depuis toujours et qui est ici très bien retranscrite avec des ressentis d’élèves ciselés, naturels et vraiment accrocheurs.

N’en disons pas plus pour éviter de livrer toutes les clefs de lecture. Sachez que vous avez ici affaire à un objet littéraire de haute volée, à l’écriture poétique et tortueuse qui subjugue et fascine, accessible et imagée. Elle fera le bonheur de jeunes lecteurs sans aucun doute même les plus réfractaires à l’exercice tant on baigne dans la jeunesse d’aujourd’hui sans pour autant tomber dans la facilité ou le pathos. Car c’est là que l’auteur fait fort, loin de les prendre pour des imbéciles, il les invite à un voyage intérieur qui laissera des traces (personnellement, j’étais liquide en fin d‘ouvrage) et ouvre des portes qu’ils n’ont pas l’habitude d’ouvrir. Un très très bel ouvrage, déjà commandé par mon CDI et que j’invite tout le monde à découvrir, lire et partager.

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lundi 26 mars 2018

"Ta putain de vie commence maintenant !" de Louise Pasteau

putain de vie

Le contenu :  T'es où, là ? Dans le bus, dans un train, sur la plage, dans ton lit, sur l'herbe, dans le métro, dans les chiottes ? On s'en fout. Déjà plus de trois secondes pour ouvrir ce bouquin et te mettre à le lire. Presque dix ans maintenant. Tu multiplies par six et ça fera une minute ; par soixante, une heure ; par vingt-quatre, un jour ; par 365, un an ; par 80 et ce sera fini. Game over. Dead. Out.

J'écris pas pour t'emmerder, j'écris pour te faire gagner du TEMPS, donc de l'ARGENT, et du PLAISIR (T.A.P). J'aurais trouvé ça cool qu'on m'écrive une lettre de ce genre. Alors, par principe, à défaut de l'avoir reçue et parce que j'ai mis un paquet de temps pour comprendre tout le bordel dont je vais te parler, je vais la pondre.

La critique de Mr K : Compte-rendu d'une lecture très particulière aujourd’hui car exceptionnellement je ne vais pas vous parler d'un roman. Ta putain de vie commence maintenant ! de Louise Pasteau est une lettre ouverte aux adolescents, une espèce d'essai de développement personnel pour aider nos jeunes pousses à dépasser cet âge que l'on dit souvent ingrat mais qui porte en lui de riches promesses. Jeune professeur au Cours Florent où elle côtoie nombre d'adolescents, elle leur adresse ses conseils sur un ton léger et familier censé réveiller les consciences parfois endormies de nos grands enfants.

On a affaire ici à une œuvre qui dépote, très volontariste et pédagogique à la fois. On sent la professeur qui se cache derrière l'auteure qui utilise un parlé vrai qui fera écho sans aucun doute à un grand nombre d'adolescents. Cette langue familière, très en verve, brasse beaucoup d'idées et de concepts que l'adolescent n'appréhende pas forcément mais qu'il va lui falloir maîtriser pour tout d'abord s'assumer lui-même puis s'intégrer dans le monde suivant le chemin qu'il s'est choisi. Ainsi, il devra d'abord s'accepter et découvrir qu'il est unique, qu'il doit faire donc la part des choses entre les éléments que l'on ne peut modifier et ceux sur lesquels on peut agir. Cette incapacité chronique à faire la différence entre l'essentiel et le négligeable en mine plus d'un et ce nécessaire tri à faire pourra l'amener à se concentrer sur l'essentiel, agir sur sa vie pour la guider là où il le souhaite.

À travers ces multiples développements, l'auteure aborde nombre de sujets qui touchent de près nos enfants terribles : l'apparence et le regard de l'autre, l'acculturation et la culture propre, le corps et l'esprit, l'école et les profs, le sexe, le rapport à l'autorité... Non moralisatrice mais tout de même assez directive, Louise Pasteau appelle à l'action et l'apaisement. Du lâcher-prise, de la réflexion mais aussi parfois de l'effort et de l'abnégation sont nécessaires pour bien mener sa barque. Cela donne de belles pages pleines d'espoir où l'auteure remet au centre de tout l'idée de choix car l'adolescence est un âge de liberté grand ouvert à des êtres pas encore soumis aux devoirs du citoyen et au carcan du monde du travail. Beaucoup l'ignorent et ne profitent pas des opportunités possibles. C'est un peu un réveil des esprits que prône une auteure enflammée par son sujet et qui va très loin parfois dans l'interpellation pour les secouer et créer une réaction saine et constructive.

D'une lecture aisée, cet ouvrage est une incontestable réussite à mes yeux même s'il ne plaira pas à tout le monde, en premier lieu à cause du parti pris d'écriture qui choquera les plus prudes et peut désarçonner par moment par son caractère très oralisant. On est loin du ton docte d'une Dolto avec son cultissime Complexe du homard mais on y trouve nombre d'ingrédients communs : une bienveillance sans borne et un contenu adapté et pédagogique. Je ne suis personnellement pas sûr qu'elle réussira à toucher tous les adolescents (j'ai quelques spécimens bien space dans mes classes) mais elle pourra j'en suis sûr trouver un écho chez bon nombre d'entre eux. Il est d'ailleurs déjà prévu que le CDI de mon établissement en fasse l'acquisition dans les semaines à venir, les élèves trancheront par eux-mêmes. Quand à vous lecteurs du Capharnaüm éclairé, si le sujet vous intéresse, je ne peux que vous conseiller de tenter l'expérience, ça vaut le coup d’œil !

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samedi 10 février 2018

"Les Indifférents" de Julien Dufresne Lamy

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L’histoire : Ils sont les enfants bénis. Les élus. Ils se surnomment les Indifférents.

Une bande d'adolescents bourgeois mène une existence paisible sur le bassin d'Arcachon. Justine arrive d'Alsace avec sa mère, recrutée par un notable du coin. Elle rencontre Théo, le plus jeune fils de la famille, et, très vite, intègre son clan.

De ces belles années, Justine raconte tout. Les rituels, le gang, l'océan. Cette vie d'insouciance parmi les aulnes et les fêtes clandestines, sous le regard des parents mondains.

Mais un matin sur la plage, un drame survient. Les Indifférents sont certainement coupables. La bande est devenue bestiale.

La critique de Mr K : Voilà un roman qui m’a fait son petit effet ! Premier livre que je lis de ce jeune auteur, cette chronique adolescente est dosée comme il faut, ménage ses effets et réserve un dénouement glaçant qui marque les esprits. Suivez-moi dans les méandres de l’adolescence avec son lot d’espoirs, de communion mais aussi de cruauté et d’indifférence.

Justine déménage avec sa mère. Cette dernière ne supporte plus les tromperies de son mari et décide de quitter l’Alsace pour le Cap Ferret où elle a décroché une place chez une vieille connaissance de sa prime jeunesse. Devenue donc expert-comptable chez un notable du coin, elle essaie de redémarrer sa vie. Justine doit s’adapter à ce changement de vie sans précédent. Très vite, elle va se rapprocher de Théo le fils de la maison qui va l’introniser (suite à un rite de passage particulier) dans sa bande dont les membres se nomment eux-mêmes : Les indifférents. La vie est douce pour la jeune fille : une bande soudée, des amitiés solides et des activités de bord de mer qui la comblent. Mais derrière le vernis des apparences, les choses ne sont pas forcément ce qu’elles semblent être et un drame se prépare en catimini.

En fait, dès le départ, on sait que l’histoire va mal se terminer. L’auteur a choisi une construction bien particulière pour son roman afin de maintenir le suspens et le lecteur en haleine. Intercalés entre l’histoire générale narrant l’arrivée de Justine au Cap Ferret et le déroulement de ce qui s’ensuit, quelques courts chapitres nous expliquent qu’un événement épouvantable est intervenu sans révéler les identités de chacun et surtout de la victime. Cela crée un suspens quasi intenable car l’auteur ménage ses effets, prend un malin plaisir à livrer les indices au compte-gouttes pendant que le récit se déroule d’une manière faussement classique. Peu à peu les pièces s’emboîtent et livrent le vrai visage de chacun. On se transforme finalement presque en enquêteur car derrière cette chronique de vie et cette exploration sociétale (le milieu bourgeois du sud-ouest, les mœurs de chacun) se cache une espèce de polar bien addictif qui ébranle profondément le lecteur captif des lignes qui défilent devant ses yeux sans qu’il s’en rende compte.

Les Indifférents est un gigantesque trompe l’œil littéraire car derrière les façades affichées se cachent des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, des événements passés que l’on cache et des omissions loin d’être innocentes. Critique à peine voilée de la bourgeoisie provinciale qui règne sur ses terres et ses intérêts comme les seigneurs d’autrefois, on rentre au fil des pages dans un univers select où les petits arrangements sont légion et où les sourires masquent des ambitions parfois peu enviables. Là où la lecture devient éprouvante, c’est qu’il s’agit avant tout d’une fenêtre ouverte sur l’adolescence. Et dans ce milieu là, les soucis liés à cet âge clef sont les mêmes que pour les classes plus populaires, même si ici les choses prennent des proportions autres (voir les passages sur les fêtes organisées sur la plage, le harcèlement social au lycée sur le personnage touchant de Milo et surtout la terrible révélation finale et sa résolution). On a beau se douter que l’on cohabite dans la même société, on ressort rincé et profondément écœuré de cette fable à la fois sombre et éclairante sur la nature humaine, le lien passé / présent, l’hérédité et la médiocrité de certains parents face aux déviances de leurs enfants.

On accroche immédiatement au roman, les personnages sont croqués avec justesse et sans exagération. Très réalistes, vivants, que l’on aime ou non les personnages, on a envie d’en savoir plus, de suivre leurs pas et de découvrir ce qui a pu bien se passer pour que tout dérape. L’écriture aide beaucoup, incisive et plus complexe qu’elle n’y paraît au départ, elle accompagne merveilleusement bien cette chronique adolescente aussi bouleversante qu’addictive. C’est bien simple, il m’a été impossible de relâcher ce volume avant la fin tant j’ai été happé par l’ambiance si particulière qui s’en dégage. Un livre à lire absolument si l’adolescence est un thème qui vous parle et si vous aimez les œuvres jusqu’au-boutistes avec un regard acéré et nécessaire sur les maux de notre société.

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mercredi 16 juillet 2014

"Axolotl roadkill" d'Hélène Hegemann

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L'histoire: Mifti n'est pas une ado comme les autres. Livrée à elle-même, elle sèche les cours, elle fume, se noie dans l'alcool, prend de la coke et des ecstas. Avec ses amis, ils s'envoient des SMS, des mails, ils philosophent sur la vie, chantent des airs de Pink Floyd, feraient n'importe quoi pour s'impressionner.
L'anarchie totale, quoi.

La critique de Mr K: Axolotl roadkill a été écrit par Hélène Hegemann lorsqu'elle avait 17 ans! Vu son sujet et sa forme, il a fait scandale à sa sortie pour diverses raisons: la langue crûe et les accusations de plagiat de divers sites et blogs (les références sont notifiées dans la présente édition). Pour autant, cet ouvrage a été aussi salué comme novateur par certains critiques et s'est vu attribué le prix du premier roman au Festival International de Littérature de Cologne en 2010... Un vent sulfurisé souffle sur ce livre aiguisant ma curiosité et me poussant à entamer la lecture...

Mifti est une jeune junky menant une vie des plus dissolues. Drogues, alcools, soirées orgiaques... tout y passe. Elle vit dans un squat qu'elle partage avec des amis et des rencontres de passage. Écrit à la première personne du singulier, ce livre se veut un témoignage d'une jeunesse cramée et désabusée, celle de Mifti jeune-fille plutôt intelligente et brillante qui aurait eu une jeunesse difficile, une mère l'ayant abandonnée à 5 ans et un père absent qui ne se préoccupe pas de sa fille. Elle vire donc dans le grand n'importe quoi, brûle la chandelle par les deux bouts et peu à peu nous livre ses failles et ses aspirations. Je vous le dis tout de go, je n'ai pas du tout aimé ce livre et pourtant il avait tout pour me plaire par son thème et sa forme.

J'ai énormément lu sur le sujet de l'adolescence, de son mal-être et des déviances qui peuvent en découler. C'est un âge fascinant de changements et j'ai le plaisir (et parfois, il faut bien l'avouer le grand déplaisir) d'en côtoyer tous les jours au travail venant des classes populaires de la région. Mifti ne m'a pas du tout touché tant elle s'apparente à une pauvre petite fille riche qui se donne un genre, notamment au début du roman tant elle se donne des airs de toute puissance. Malgré des efforts de l'auteure pour nous la rendre sympathique dans la deuxième partie, je n'ai éprouvé aucune empathie pour elle, la trouvant finalement superficielle et imbue d'elle même. Certains me diront que c'est l'adolescence en elle-même qui veut cela mais ici à aucun moment je n'ai éprouvé de dégoût face à ce qu'elle est devenue, de commisération et d'attachement pour ce personnage météorite. Le personnage m'a plus énervé au final ce qui est bien dommage. J'ai largement préféré Junky de Burroughs que j'avais trouvé à la fois fulgurant et percutant sur le même thème.

Le style peut des fois rattraper un fond bancal et/ou médiocre. Il n'en est rien ici à mes yeux. Pour rendre compte du chaos intérieur de cette gamine, le style se veut chaotique. C'est bien dans l'intention mais dans la réalité, je trouve qu'Hélène Hegemann en perd ses lecteurs même les plus volontaires comme je l'étais moi-même au départ. Vous avez ici un amas de chroniques quotidiennes thrash, entremêlées de passages abscons et autres digressions pseudo-philosophiques. On en perd son latin et plus grave son intérêt. On se dit que ça doit bien mener quelque part mais il faut bien avouer que quand on referme avec soulagement l'ouvrage, il n'en est rien! Cruelle déception avec l'impression d'avoir été mené en bateau et d'avoir perdu son temps, le crime le plus grave à mes yeux quand il s'agit de littérature!

Vous l'avez compris, je ne vous conseille vraiment pas Axolotl roadkill tant je me suis ennuyé entre chroniques autodestructrices vaines voire ridicules et style décousu sans réel objectif à long terme. À bon entendeur...

lundi 25 novembre 2013

"La Ballade de l'impossible" d'Haruki Murakami

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L'histoire: Dans un avion, une chanson ramène Watanabe à ses souvenirs. Son amour de lycée pour Naoko, hantée comme lui par le suicide de leur ami Kizuki. Puis sa rencontre avec une jeune fille, Midori, qui combat ses démons en affrontant la vie. Hommage aux amours enfouies, le premier roman culte d'Haruki Murakami fait resurgir la violence et la poésie de l'adolescence.

La critique de Mr K: Quitte à me répéter cet auteur est un incontournable. Ce qui est terrible c'est qu'il me fait le coup à chaque fois que je le lis. Je me dis qu'il va être moins abouti que le précédent, que je risque de me lasser. Au final, une claque littéraire de plus, une addiction terrible durant les deux jours de lecture (au détriment de ma vie sociale) et la conviction d'avoir encore lu une oeuvre essentielle marquée par le talent incroyable de l'enchanteur Murakami.

Ode à l'adolescence, "La Ballade de l'impossible" commence dans un avion où un homme mûr répondant au prénom de Watanabe repense au passé et notamment son adolescence qui a été marqué par un drame épouvantable: la mort par suicide de son meilleur ami. On suit donc son parcours de deuil dans les semaines et les années qui suivent. Il continue à voir Naoko, la petite amie du disparu qui semble insensible et totalement perdue. Elle sombre d'ailleurs peu à peu dans une profonde dépression qui la font s'éloigner du monde des vivants. Lui l'accompagne du mieux qu'il peut mais cela ne semble pas suffir. Au milieu de tout cela va surgir la tempête Midori, joli brin de fille qui elle non plus n'a pas été épargnée par la vie mais qui réagit en essayant de profiter du temps qui lui est donné. À partir de là, le récit va s'attarder sur l'évolution de ces trois êtres esseulés, aux aspirations très différentes mais qui se croisent régulièrement comme si un fatum quelconque en avait décidé ainsi.

On retrouve dans cette Ballade de l'impossible tout l'immense talent de cet auteur. Chaque phrase est un petit bonheur de lecture, le rythme lent se fait dense et prégnant, enserrant le coeur et l'âme du lecteur qui ne peut que tourner inlassablement les pages jusqu'à l'inexorable mot FIN. L'adolescence est ici remarquablement rendue: ses tensions, ses pulsions se font ici violentes et poétiques. On retrouve les touches d'érotisme propre à Murakami, jamais gratuites mais toujours faisant sens avec l'évolution des personnages. Cela donne quelques passages crûs et réalistes qui contribuent à l'étoffage des personnages. Mais en fait, tous les chapitres ont leur importance, ainsi le moindre RDV au restaurant de quartier est sujet à un développement sur un aspect de la personnalité des trois principaux protagonistes et la rencontre avec l'autre (pour Watanabe, Naoko puis Midori) est toujours constructive. À cet égard certains personnages secondaires sont très réussis comme les copains de pension du héros qui éclairent le caractère du personnage principal par les relations qu'ils nous nouent avec lui.

Chose nouvelle, Murakami nous livre un livre très réaliste où nul effet fantastique ou onirique n'est présent. Tout est axé sur les confidences, les expériences et les actes des personnages. Ne vous attendez pas à des chats qui parlent ou à des passages de communion avec la nature mode animiste, le choix ici est de suivre au plus près des jeunes en déserrance sans fioriture ni misérabilisme, une exploration au scalpel de l'esprit humain et de la fabrique aux souvenirs qu'est notre cortex. Remarquable de légèreté et de finesse, Murakami fait preuve d'une grande connaissance du genre humain et surtout, de l'âge ingrat que se révèle être l'adolescence. Les personnages sont très attachants et l'empathie est totale. Alors certes, on est dans un roman japonais, le rythme est lent et lancinant mais il sert remarquablement le sujet qu'aborde frontalement Murakami: qu'est-ce que c'est que de devenir adulte? Une partie de la réponse vous sera donné dans cet ouvrage.

Je ne m'étendrai pas davantage sur cette petite merveille pour ne pas vous lasser et surtout vous gâcher le plaisir de la découverte. Sachez simplement que ce livre est un bonheur tant au niveau du fond que de la forme, que tout est ici question de maîtrise et de poésie du quotidien. Un bonheur rare que je vous invite à découvrir au plus vite.

Livres du même auteur déjà chroniqués:
- "Livre I, Avril-Juin"
- "Livre II, Juillet - Septembre"
- "Livre III, Octobre - Décembre"
- "Kafka sur le rivage"

mercredi 28 août 2013

"Jeune et jolie" de François Ozon

affiche-Jeune-jolie-2013-1L'histoire: Le portrait d’une jeune fille de 17 ans en 4 saisons et 4 chansons.

La critique Nelfesque: "Jeune et jolie" est un film que j'attendais depuis son passage au Festival de Cannes. J'ai aimé la bande annonce, j'ai aimé le thème abordé, j'aime Ozon... Voilà 3 bonnes raisons d'aller voir ce film au cinéma à sa sortie! Et même mieux puisque nous avons pu assister à l'avant-première dès le mardi soir. C'est dire à quel point j'attendais ce film!

Je ne vais pas rentrer dans la polémique qui a depuis envahi le net et les réseaux sociaux à base de "Ozon t'es qu'un gros pervers" et de "c'est dégradant pour notre jeunesse ce genre de film, c'est un scandale", tout d'abord parce que ces remarques émanent souvent de personnes n'ayant pas vu le film et ensuite parce que je suis loin de partager ces avis. Il en faut sans doute plus pour me choquer qu'une paire de nichons de 17 ans sur grand écran et quand c'est fait avec autant de finesse que sous la caméra d'Ozon, non, je maintiens, il n'y a rien de choquant.

Il est effectivement question de prostitution ici mais à mon sens "Jeune et jolie" va au delà de cela, au delà même du simple constat qui consisterait à blamer une jeunesse en perte de repères et où seuls l'apparence et l'argent comptent. Non, ici il n'est pas tant question de cela que du rapport à l'adolescence, au corps et aux changements qui s'opèrent en nous à cette période souvent difficile de nos vies.

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Isabelle n'a pas besoin d'argent. Ses parents ont une bonne situation, elle étudie au lycée Henry IV, fréquente un milieu aisé et a pour amie la jeunesse dorée. Oui mais voilà, Isabelle s'ennuie, elle est désabusée, elle ne sourit pas, elle porte en elle une souffrance dont elle ne connait pas l'origine et qu'elle ne saurait expliquer. Lors de l'été de ses 17 ans, elle va avoir sa première expérience sexuelle avec un jeune touriste allemand et la déception va entrainer chez elle une sorte de refoulement du désir et de l'amour. C'est ça "coucher"!? Un laps de temps où les femmes doivent écarter les cuisses et attendre que ça passe? Sa première expérience n'a pas été violente physiquement, le jeune homme ne l'a pas malmené mais il n'a su susciter en elle que de l'indifférence. Alors elle va prendre le pouvoir sur les hommes, leur désir, les faire payer pour ce qu'elle ne ressent pas. Elle ne se prostitue pas par besoin ni de force, encore moins par vengeance, mais pour l'expérience, comme une expérimentation de laboratoire où elle serait à la fois le chercheur et le rat. C'est là toute la force de ce film.

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D'une beauté froide, la jeune Marine Vacht, tient son rôle à la perfection. Le coeur de son personnage est vide, elle ne laisse rien transparaître sur son visage. Cela en troublera beaucoup mais lorsqu'on est une femme on comprend ses questionnements, ses doutes, ses non-dits. Sans aller jusqu'à l'expérience de la prostitution, je pense que chaque femme s'est un jour posée la question de son rapport au corps et de ce qu'il représente.

Le sujet de "Jeune et jolie" est donc assez lourd et le climax est pesant. Pour dédramatiser l'ensemble et apporter un peu de légèreté à son oeuvre, sans quoi le spectateur serait sans doute ressorti de la salle obscure complètement déprimé, François Ozon insère des dialogues légers, plein de candeur et de tendresse, souvent dans un échange entre Isabelle et son jeune frère. On retrouve le procédé utilisé par Maïwenn dans "Polisse". Autre sujet, autre traitement, mais la même volonté de ménager des zones de décompression pour le spectateur.

C'est aussi un film sur la famille, sur les rapports que l'on peut avoir les uns avec les autres, sur ce que l'on croit connaître, sur les secrets destructeurs, sur la nécessité de communiquer, sur la confiance... La famille dépeinte ici est très juste dans ses rapports et sa façon de fonctionner. Pas mal de parents ressortiront du film en se disant que tout peut arriver, même si en apparence son enfant est bien sous tout rapport et qu'il ne semble pas en errance. Il ne faut pas oublier que l'adolescence est une période ingrate et que chacun s'en sort comme il peut. Dans tous les cas, l'adulte qui en ressort se verra grandi. Ici, un des clients d'Isabelle va faire toute la différence... Parfois l'aide ne vient pas forcément de là où on l'attend. 

Je vous conseille vivement ce film. J'en attendais beaucoup et je ne suis pas déçue. François Ozon nous sert ici un film tout en finesse avec un vrai fond derrière, loin des poncifs et des objets cinématographiques abscons. Un vrai film humain.

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La critique de Mr K: 6/6. Une très belle nouvelle claque de la part d'un réalisateur dont j'avais adoré notamment 5X2, 8 femmes ou encore Sous le sable, repassé récemment sur Arte. Nous sommes allés le voir en avant première la semaine dernière, un mardi soir et la salle était comble. Il faut dire qu'Ozon a ses fans indéfectibles mais aussi ses détracteurs. Ce film a lancé une polémique dont je n'ai pris connaissance que le lendemain, je trouve personnellement qu'il n'y a pas matière à se crêper le chignon mais comme les réacs de tout poil et autres biens pensants moralisateurs se font beaucoup entendre ses temps ci, ça ne m'étonne qu'à moitié.

Le film commence sur la plage dans le sud de la France. On suit une famille et notamment leur fille Isabelle, adolescente qui va connaître sa première expérience sexuelle avec un beau teuton séducteur mais peu attentionné. Isabelle en ressortira déçue, frustrée et abîmée. On la retrouve après sa rentrée scolaire dans un des plus grand lycée parisien qui se prostitue. Étrange se dit-on, tant on pense que ce genre de pratique est plutôt le fait d'étudiante désargentées alors qu'elle est issue d'une famille bourgeoise et que sa mère et son beau père ne lui refusent rien. Elle tapine donc mais un secret ne peut rester indéfiniment caché et c'est une onde de choc sans précédent qui va frapper cette famille.

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On retrouve dans ce métrage tout le talent d'Ozon pour caractériser et faire évoluer ses personnages. Le personnage d'Isabelle ne se résume pas à ces activités que la morale réprouve et l'étalage de sa chair n'est pas sa seule raison d'être contrairement à ce que certaines critiques ont pu dire. Je trouve qu'on a davantage affaire à un film sur l'adolescence que sur la prostitution. On retrouve la verve et le côté sans concession d'un Larry Clark mais à la mode française. Alors oui, il y a beaucoup de scènes de nus mais le rapport au corps est primordial dans cet âge crucial qu'est l'adolescence et il est question de la construction ou comme ici de la non-construction de son identité intime. Marine Vacth est incroyable de justesse et joue à merveille la petite fille riche perdue. Pour renforcer le malaise ambiant, Ozon a aussi beaucoup insisté sur les personnages de la mère (Géraldine Pailhas se révèle une fois de plus excellente) et du beau père (Frédéric Pierrot impeccable) et de leur rapports changeants avec Isabelle. On assiste à la lente destruction des liens anciens sans pouvoir intervenir, la charge émotionnelle est forte et le malaise va grandissant. Pour soulager le spectateur du scabreux et du cru, Ozon a rajouté le petit frère d'Isabelle qui lui est aux portes de l'adolescence et se pose beaucoup de questions. Cela donne lieu à des répliques bien senties et drolatiques à souhait. On retrouve aussi dans ce film l'excellent acteur Johan Leysen qui joue le rôle d'un client pas comme les autres (il éprouve de l'empathie pour cette jeune fille en perdition et ils tissent entre eux un lien très particulier) et une de mes actrice préférée, Charlotte Rampling une habituée d'Ozon, fait une apparition aussi remarquable que remarquée.

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La perfection formelle d'Ozon est-elle aussi au RDV. Cadrages, plans, lumières, décors, climax tout est pensé avec soin et délicatesse pour enrober d'un écrin à la fois simple et marquant cette histoire effroyable. Mention spéciale pour la musique que j'ai trouvé parfaite avec notamment quatre chansons de Françoise Hardy (mon petit pêché mignon) traitant des affres de l'adolescence, des titres que l'on a pas l'habitude d'entendre et que l'on découvre avec plaisir tant elles collent idéalement au thème du film.

Alors oui! Ce n'est pas un film à thèse mais ce portrait d'une adolescente troublée se révèle élégant, intelligent et développe avec finesse la mélancolie et les désillusions propre à cet âge à la fois ingrat et plein d'espoir. Un très beau et très fort moment de cinéma!