jeudi 8 septembre 2016

"L'Installation de la peur" de Rui Zink

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L'histoire : Madame n'est pas sans savoir que l'installation de la peur est un objectif patriotique.

La sonnette retentit dans l'appartement d'une femme. Sur le seuil, deux agents l'informent de leur mission : installer la peur dans chaque foyer. L'inquiétant tandem débarque alors dans le salon et l'installation commence. Tour à tour, ils haranguent la femme, dressant le tableau horrifique des maux de notre temps : crise économique, épidémies, étrangers, guerre terrorisme... Une violence sourde envahit peu à peu la pièce, entraînant la femme dans une spirale paranoïaque hallucinée. Mission accomplie ? Pas sûr. La peur a une vie propre, et ses ravages peuvent être imprévisibles.

La critique de Mr K : Belle découverte que cette Installation de la peur par l'auteur portugais Rui Zink. On nous promet un huis-clos grinçant et drôle faisant écho à l'actualité et on n'est pas berné. Très court (175 pages) mais d'une densité de contenu incroyable, ce roman se lit d'une traite et se révèle être un bijou en terme de développement de l'intrigue, de dénonciation du libéralisme débridé et de formalisation. Suivez le guide !

Une femme accueille donc dans son salon, deux mystérieux fonctionnaires chargés d'installer la peur chez elle. Au préalable, elle a caché son petit garçon dans la salle de bain avec la consigne de faire silence en attendant que les deux messieurs en aient fini. Après quelques minutes de bricolage, la mise en marche commence et le duo d'agents de l'État s'improvisent show man et selon une mécanique bien réglée, va faire étalage de tous les dangers qui guettent le commun des mortels dans le monde actuel et essayer de contaminer la jeune femme. Celle-ci écoute ces babillages sans broncher dans un premier temps...

Il est des livres comme celui-ci où l'on accroche dès le départ. La quatrième de couverture aide bien il est vrai mais dès le premier chapitre, on est happé par le style décalé de l'auteur qui se rapproche d'ailleurs de l'écriture théâtrale notamment lors des démonstrations énoncées par le duo de fonctionnaires assermentés. Le mystère reste entier très longtemps et on se demande bien comment la méthode va se mettre en place pour installer la peur dans ce foyer. Cela donne de beaux morceaux de bravoure rhétoriques de la part de duettistes remarquables par leur complémentarité et qui assènent nombre de démonstrations sensées inquiéter la femme qui de son côté reste plongée dans un mutisme protecteur. Ces récits conjuguent argumentaires et paraboles, éclairant le schéma de pensée en vigueur dans ce Portugal à peine fantasmé.

On ne peut en effet passer à côté du fait que ce pays est en difficulté économique depuis longtemps et que l'UE (Union Européenne) fait pression pour qu'il se réforme, sous-entendu se libéralise sous le modèle anglo-saxon. On sent que l'auteur aime son pays et son modèle de développement sociétal, et qu'avec ce livre il marque son opposition à toutes ces pressions exercées et surtout l'exercice du pouvoir qui s'appuie de plus en plus sur la peur : celle de l'autre, de l'étranger, de la guerre, de la vieillesse, de l'improductivité... Aucun poncif et aucune caricature sur le sujet ne nous est épargné durant cette lecture, et c'est quand même ébranlé que l'on ressort de cette expérience littéraire tant on se dit que cette métaphore filée est en fait déjà bien réelle, la peur dégoulinant chez nous des programme politiques et télévisuels notamment. Quelle triste époque quand même...

Cela dit au-delà de cet aspect militant de bon aloi, l'auteur n'en oublie pas son récit en lui-même proposant une chute finale assez délectable qui pour ma part m'a surpris et a apaisé mes pulsions sadiques. Les ficelles discrètes s'activent à la perfection pour donner une trame à la fois cohérente mais dont le contenu frappe par sa clairvoyance et son jusqu'au-boutisme. Nous sommes tellement baigné dans le politiquement correct, la bie pensance et le tiède qu'on en oublie que le monde est monde. En cela il se révèle implacable notamment envers les nécessiteux et les plus faibles. Ce roman est un merveilleux remède contre l'obscurantisme et l'endormissement programmé, une médecine douce, drôle et parfois cruelle.

Belle parabole donc que cet ouvrage qui procure un plaisir de lecture immédiat, provoque la réflexion et flatte les amateurs de bons mots et d'ironie cinglante. Décidément la jeune maison d'édition Agullo est à suivre. Une super lecture que je vous invite à pratiquer au plus vite !