mardi 22 novembre 2022

"Par petits bouts" de Weronika Gogola

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L’histoire: Les meilleures histoires sont celles que l'on raconte petit à petit, par fragments, un menu morceau à la fois. On se souvient d'une anecdote, et de cette mémoire naissent les plus beaux des récits. C'est comme se poser avec un ami et engager une conversation sur soi, sur son enfance à la campagne, maman, et surtout papa, les oncles, les tantes, les cousins... Dans ces moments-là, il s'agit d'expliquer ce qu'il y a de plus simple, sans prétention, ni pathos, ni honte. Le premier incendie auquel on a assisté avec avidité, la perte d'un être cher qui nous prépare à d'autres départs, les papillons morts auxquels on organise les plus belles des funérailles, faire pipi debout, les bruits et les animaux de la campagne, les petits boulots, et l'idée que maman pourrait tout à fait être Sting, si seulement elle en avait envie.

La critique de Mr K : Direction la Pologne avec le dernier ouvrage sorti aux éditions Tropismes (anciennement Belleville éditions) avec Par petits bouts de Weronika Gogola. Dans cet ouvrage au charme envoûtant, l’auteure nous invite à partager les souvenirs épars d’une gamine qui s’interroge sur tout et sur elle. C’est beau, léger et profond à la fois et totalement addictif.

L’ouvrage débute sur un poème composé de douze strophes décomptant douze heures correspondant à des impressions et des formules imagées lorgnant vers la philosophie et le mysticisme. Chacune de ces "heures" vont correspondre ensuite à un chapitre relatant un moment ou une période vécue par la narratrice. On démarre fort avec des vers touchants au possible, très évocateurs et porteurs de sens, faisant écho au vécu de chacun.

Par une narration à la première personne immersive à souhait, la narratrice nous raconte alors des bribes de son enfance qui de prime abord semblent quelque peu désordonnées et suivant les aléas de ses pensées. Elle nous parle de la nature, des sensations qu’elle éprouve, des grenouilles, du son des grillons à la nuit tombée, des chèvres du village, du bruit du vent et son souffle sur le visage, des conneries avec la cousine un peu plus âgée et des copains. C’est frais, on partage toutes ses émotions. Puis, de plus en plus c’est la famille qui occupe l'espace avec des figures incontournables d’adultes tous plus divers les uns que les autres, inspirant des sentiments variés avec en sous-texte un rapport idéalisé avec le père.

C’est une véritable plongée dans un univers familial cohérent dans lequel on entre par la petite porte de la vision d’une gamine. Ses doutes et aspirations, ses émotions intimes nous sont livrés sans artificialité dans une langue simple, épurée et poétique qui touche en plein cœur. On s’y retrouve beaucoup à l’occasion, on ressent des choses que l’on pensait oubliées à l’occasion d’événements particuliers comme un repas de famille, des échanges parfois musclés ou encore l’épreuve de la mort d’un proche et la notion de deuil. Et puis, au cœur de tout cela, c’est les apprentissages de la jeune fille qui transpirent de ces pages, l’évolution vers l’adolescence, la prise de conscience de son corps, la construction de soi aussi au sens large.

Le tout baigne dans la culture polonaise, à commencer par la culture catholique omniprésente, au cœur des us et coutumes et des traditions avec aussi ses nombreux interdits et tabous. On croise aussi nombre de termes du cru explicités en bas de page et prolongeant l’immersion, nous faisant découvrir la gastronomie, les lieux, les habitudes et aussi à l’occasion l’Histoire de ce pays méconnu. J’ai aimé cette propension de l’auteure à vouloir transmettre sa culture sans en faire trop étalage et en nourrissant son récit de ces éléments. Le résultat est bluffant pour ne pas dire passionnant.

On passe donc un très agréable moment en compagnie de Weronika Gogola qui propose un personnage très attachant, un parcours de vie très riche et une fenêtre sur son pays d’origine. Un beau dépaysement au cœur de l’humain que je vous invite à découvrir à votre tour.


mercredi 19 octobre 2022

"Je ne suis pas un roman" de Nasim Vahabi

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L’histoire : Une autrice et son éditeur se rendent au bureau de la censure pour tenter de comprendre l'interdit de publication dont ils sont victimes. Alors que l'éditeur repart bredouille, l'autrice se retrouve oubliée par l'agent lecteur dans la salle des manuscrits interdits. Elle commence à tourner les pages mises en quarantaine...

La critique de Mr K : Chronique d’un livre à part aujourd’hui avec Je ne suis pas un roman de Nassim Vahabi, une auteure iranienne résidant désormais en France (qui a traduit elle-même son roman du persan au français) et qui propose via ce court roman une plongée dans un monde où la liberté d’expression n’est qu’un mirage et où l’on contrôle ce qui est publié. Cette lecture fut étrange et percutante à la fois.

La quatrième de couverture résume bien la première partie du roman. Après une courte entrevue avec un responsable secondaire du bureau de censure (le grand manitou a un problème familial) pour essayer de comprendre pourquoi un manuscrit a été refusé par l’État à la publication, voila notre auteure, coincée dans la fameuse pièce aux manuscrits interdits, qui commence sa lecture. Puis, on passe à des échanges de SMS entre un homme et une femme qui s’aiment profondément et dont on suit l’histoire à rebours, remontant le temps de manière énigmatique. On rencontre une femme enceinte qui perd sa maman, on découvre que l’éditeur a une relation suivie avec une archiviste, un agent d’entretien d’un genre particulier... Bref, ça part dans tous le sens et on se demande bien où tout cela va nous mener.

Il faut se laisser le temps, il faut être patient. Petit à petit des liens apparaissent. D’abord ténus, ils se développent, des personnages se retrouvent dans des scènes différentes, se croisent et finissent par former un tout cohérent très bien construit. Amour, amitié, souffle de liberté mais aussi jeux de pouvoir, censure et cloisonnement social sont au cœur d’une intrigue multiforme qui se déploie et embarque littéralement le lecteur dans une langue volatile, changeante d’un chapitre à l’autre mais toujours évocatrice et finement amenée.

Je mettrai un petit bémol au niveau de mon attachement pour les personnages. Je n’ai pas éprouvé de grande empathie à leur endroit (sauf pour le couple d’amoureux qui se textotent régulièrement), je ne m’en désintéressais pas mais je n’ai pas éprouvé une forte attraction pour eux. C’est plus le sous-texte qui m’a touché et interrogé à la fois avec une réflexion vraiment passionnante sur la liberté d’écrire, de lire, de penser que l’on ne se pose pas forcément suffisamment dans nos société occidentales trop persuadées que ce sont des droits acquis définitivement. Rien n’est moins sûr malheureusement...

Je ne suis pas un roman est donc une lecture différente, qui se mérite, profonde et finalement très curieuse. Moi qui aime être surpris, j’ai été servi. À qui le tour ?