lundi 1 mai 2017

"Le Rêve de Ryôsuke" de Durian Sukegawa

ppm_medias__image__2017__9782226396259-x

L’histoire : Ryôsuke souffre de manque de confiance en lui, un mal-être qui trouve ses racines dans la mort de son père lorsqu’il était enfant. Après une tentative de suicide, il part sur les traces de ce père disparu, qui vivait sur une île réputée pour ses chèvres sauvages, et tente de réaliser le rêve paternel : fabriquer du fromage.

À travers les efforts du jeune homme pour mener à bien son entreprise dans un environnement hostile, Sukegawa dépeint la difficulté à trouver sa voie et à s’insérer dans la société, et souligne le prix de la vie, humaine comme animale.

La critique de Mr K : C’est avec une certaine impatience que j’entamai cette lecture juste avant de partir pour l’Angleterre avec mes loulous. Le précédent ouvrage de Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo, m’avait en effet laissé dans un état d’extase hautement prononcé entre poésie des mots et existentialisme à la nippone maîtrisé comme jamais, le tout saupoudré d’une dénonciation légère mais efficace des travers humains. En l’espace d’une petite heure, ce nouveau roman, Le Rêve de Ryôsuke, m’avait déjà conquis et envoûté par un récit une fois de plus immersif et diablement entraînant.

Ryôsuke et deux autres jeunes gens se retrouvent embauchés pour réaliser quelques travaux publics sur une étrange petite île où vit une communauté refermée sur elle-même, loin de la civilisation moderne et du mode de vie ultra speed de la capitale Tokyo. Eux-même s’exilent pour des raisons diverses et l’endroit est propice au lâcher prise et à l’introspection. Commence alors un étrange huis clos rythmé par les journées de travail harassantes (ils doivent notamment creuser un fossé long et profond pour restaurer une canalisation d’eau essentielle au confort des habitants de l’île), découverte de l’île par des promenades-randonnées, parties de pêche sur les rivages, rencontres avec les habitants pas toujours très aimables et leurs coutumes ancestrales, et révélations personnelles ricochants les unes aux autres et faisant irrémédiablement évoluer les personnages vers leurs rêves ou en dehors.

On retrouve dans cet ouvrage très différent cependant du précédent un esthétisme japonisant hypnotisant. La douceur des mots, le rythme lent englobe littéralement le lecteur et l’emmène très loin des sentiers battus. Les personnages nous sont amenés avec finesse, chacun réservant son lot de surprise avec des réactions et des révélations souvent surprenantes. On se laisse guider par ce magicien des mots qui instaure une ambiance très particulière entre naturalisme doucereux et violence des hommes entre eux et l’environnement. Le huis clos et l’isolement de l’île renforce cette tension sous-jacente qui se fait jour et malmène le lecteur, prisonnier avec Ryôsuke de cette île renfermée sur elle-même.

L’arrivée sur cette terre perdue dans la mer est une merveille du genre. Description succincte mais évocatrice à souhait, les réactions des personnages complètent la vision que l’on peut s’en faire : le village accroché à la côte, la forêt impénétrable, ces mystérieuses chèvres revenues à l’état sauvage, la mer indomptables et ses grottes côtières qui semblent refermer des secrets inavouables... Le mystère semble planer sur cette île et elle fait écho aux personnages torturés qui nous sont proposés ici bruts de décoffrages et sans fioritures : trois jeunes qui se cherchent et qui finalement vont se confronter à des villageois plutôt revêches.

A la nature sauvage qui les entoure, la communauté humaine de l’île impose des us et coutumes très anciens qui se heurtent aux velléités des trois jeunes. Certains en seront victimes, ne le supporteront pas et repartiront par la première navette vers l’archipel principal nippon. Ryôsuke lui marche sur les pas de son père et d’un secret de famille lourd à porter. Celui-ci va finalement éclater, lui permettre de prendre conscience de son identité et finalement de rebondir vers le rêve qu’il poursuit. Ses rencontres successives avec l’institutrice et surtout le vieil ami de son père défunt vont lui faire gravir les marches de l’existence et de la connaissance, l’amener à penser sa vie autrement et peut-être réaliser son rêve d’élevage et de production de fromage.

À travers cette aspiration simple d’apparence, l’auteur s’attarde sur la difficulté pour chacun d’entre nous de se réaliser avec par exemple les passages explicatifs sur la fabrication de fromage et les difficultés qui s’ensuivent (loin d’être fastidieux, ces passages à la manière du roman précédent sur les délices sont captivants), mais aussi les rapports qui s’enveniment entre Ryôsuke et les gens du crû qui ne comprennent pas son projet, lui préférant leurs coutumes de mise à mort des chèvres de l’île lors de cérémonie de passage ou autres festivités annuelles. Intervient alors l’autre dimension du livre qui traite de la souffrance animale, du respect de la vie au sens large et par moment, les yeux s’humidifient, les larmes pointent le bout de leur nez tant les tensions accumulées et la cruauté de certains personnages font mal au cœur. On bascule alors dans l’émotion la plus pure mais aussi la plus durable.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas livrer de clefs de lecture essentielles mais Le Rêve de Ryôsuke est un roman électrisant qu’il est impossible de lâcher avant d’avoir le fin mot de l’histoire. À la beauté des mots s’ajoute un conte semi-initiatique qui pose beaucoup de questions sur l’homme et son rapport à la nature et à son existence. Un très bel ouvrage qui trouvera sa place dans toutes les bonnes bibliothèques !


lundi 22 février 2016

"Les Délices de Tokyo" de Durian Sukegawa

9782226322883-j

L'histoire : Écouter la voix des haricots : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges qui accompagne les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d'embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu'elle lui a fait partager.

La critique de Mr K : Beau voyage dans le Japon d'aujourd'hui avec ces Délices de Tokyo de Durian Sukegawa. Homme aux multiples facettes: clown, écrivain, poète, animateur radio, diplômé en philosophie et en pâtisserie. Cet ouvrage est son premier traduit en français, conséquence de son adaptation cinématographique récente par Naomi Kawase, auteur notamment du magnifique Still the Water, mon coup de cœur de l'année cinématographique 2014. Plongez avec moi dans ce court roman faisant la part belle à l'empathie, la sensualité et la poésie.

Depuis qu'il est sorti de prison, Sentarô travaille dans une échoppe de Dorayaki, pâtisserie composée de pâte à pancake et de purée sucrée de haricots azaki. Il va au travail sans passion réelle, c'est alimentaire (dans tous les sens du terme -sic-) et il se contente du strict minimum. Peu concerné et pas très appliqué dans la fabrication de ces douceurs typiques au Japon, les affaires stagnent dangereusement, les clients ne revenant pas forcément vers cette boutique entourée de beaux cerisiers japonais. Le destin de Sentarô va basculer avec sa rencontre avec une drôle de petite vieille qu'il va embaucher presque malgré lui. Tokue derrière son image de grand-mère malicieuse cache un talent inouï de pâtissière et elle va l'aider progressivement à remonter la pente entre technique de cuisine et confiance en soi. Mais un passé enfoui va remonter à la surface et mettre fin à cette fructueuse collaboration, Sentarô va bientôt découvrir le secret de la vieille femme, une révélation poignante qui changera sa vie à tout jamais...

Je vous l'avoue de suite, j'ai lu ce roman d'une traite avec une légère pause déjeuner. Une fois deux chapitres lus, la magie opère, ensorcelé que j'ai été par le charme particulier de l'écriture de Durian Kawase et le charisme incroyable des personnages. Je me suis immédiatement attaché au personnage de Sentarô, un homme brisé par une vie sans relief et sans réel but. Les hasards de l'existence ont fait de lui un spectateur de sa vie, il n'est pas heureux mais il n'est pas non plus si malheureux que ça. On suit dans un premier temps son quotidien bien rodé et sans surprise entre travail, séjour dans les bars (il a une légère tendance alcoolique) et introspection le soir à la maison. Dans sa médiocrité, il est touchant car elle se révèle être le reflet de certains passages de nos existences qui flirtent avec la vacuité et le manque de sens.

Et puis, arrive Tokue. Une énigmatique vieille dame pleine d'allant qui ne demande qu'à aider Sentarô contre un salaire de misère. À force de venir le voir, elle va travailler avec lui et lui apprendre les ficelles du métier et même sa philosophie. Personnage de vieux sage malicieux sur lequel plane un secret inavoué, on ne peut que se prendre d'affection pour cet être à part, diminué par une ancienne maladie et qui se conduit envers Sentarô comme la mère qu'il n'a jamais connue. On en apprendra bien plus sur elle après sa disparition, le livre prend alors un tournant très mélancolique et c'est le cœur au bord des lèvres qu'on achève une lecture emplie d'émotions légères et pénétrantes, à la saveur toute japonaise comme je les aime.

L'alchimie prend merveilleusement bien entre passages explicatifs de la fameuse recette des dorayaki, échanges entre les personnages sur la vie et l'existence, et description du temps qui passe avec comme témoins privilégiés les cerisiers de la rue commerçante où se passe la majeure partie du roman. C'est un parfum de douceur, de compréhension et d'humanité profonde qui flotte sur ces pages. Dans la seconde partie du livre, c'est tout un pan de la société japonaise qui nous est amené à connaître, pas la plus reluisante comme vous pourrez le découvrir par vous-même. On explore alors une face plus sombre du pays du Soleil Levant, à travers le parcours de vie chaotique de Tokue, au destin brisé à ses quatorze ans et qui sème sur son sillage une grande tristesse qui émeut au plus profond le lecteur pris en otage. Étrange balancement donc que ce livre à double facette qui alterne poésie humaniste et dénonciation des travers humains grâce à une écriture limpide et simple qui touche au plus profond de soi.

Les Délices de Tokyo est donc une très belle expérience que je vous invite à partager au plus vite. De mon côté, je tenterai l'expérience cinématographique dès que possible !