lundi 23 octobre 2017

"L'Accusé du Ross-Shire" de Graeme Macrae Burnet

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L’histoire : Alors qu’il fait des recherches généalogiques sur ses ancêtres écossais, Graeme Macrae Burnet découvre des archives relatives à une étrange affaire. En 1869, Roderick Macrae, dix-sept ans, a été arrêté après un triple assassinat dans un village isolé des Highlands. Dans un document écrit, le jeune homme relate sa vie et ses meurtres, sans jamais donner le moindre détail sur ses mobiles. Hormis ce récit, aucune preuve tangible de sa culpabilité n’a été trouvée. Était-il tout simplement fou ?

Graeme Macrae Burnet nous livre toutes les pièces du procès : témoignages, articles de journaux, rapports des médecins. Peu à peu, le doute s’installe. Le récit de ces crimes est-il bien l’œuvre de ce jeune garçon, a priori illettré ? S’agit-il d’un faux ? Si c’est le cas, que s’est-il réellement passé ? La solution semble se trouver dans la vie de cette petite communauté repliée sur elle-même, où chacun doit rester à sa place, sous peine de connaître les pires ennuis.

La critique de Mr K : Une lecture express de plus avec ce roman entretenant habilement le mystère entre fiction et faits divers réels. Constitué de matériaux et formes de texte diverses, Graeme Macrae Burnet dans L’Accusé du Ross-Shire nous invite dans le XIXème siècle écossais avec une maestria incroyable, plongeant le lecteur dans les affres de l’addiction extrême. C’est le gage d’une expérience littéraire hors du commun, voici pourquoi.

Dans une préface bien sentie, l’auteur nous explique qu’il a réuni divers documents autour d’une affaire de meurtre datant de 150 ans et dans laquelle aurait été impliqué un de ces aïeux. Il se propose alors de porter à la connaissance du lecteur les dépositions des témoins clefs, le journal rédigé par l’accusé lors de son séjour en prison précédent son procès, les rapports médicaux suite à la découverte des corps et les minutes du jugement croisées avec les impressions des journalistes de l’époque. On multiplie donc les points de vue à la manière d’une enquête policière et l’on plonge sans filet dans une époque rude dans un coin reculé des Highlands écossais.

Roderick Macrae a 17 ans au moment des faits. Orphelin de mère depuis peu, il seconde son père à la ferme en compagnie de sa sœur Jetta. Les temps sont rudes pour cette famille pauvre, le père au cœur attristé par la perte de son épouse a la main leste et les paroles dures. Pourtant, l’existence poursuit son chemin, Roderick est d’une intelligence rare et malgré son extraction modeste, il pourrait prétendre à un avenir meilleur. Mais la fatalité semble s’acharner sur la famille endeuillée, suite à diverses bisbilles et tracasseries, la tension monte entre eux et la famille Mackenzie dont le patriarche devient le constable du village, c’est à dire celui chargé de faire respecter la loi et les prérogatives des lords sur leur terres. C’est le début d’un engrenage qui va conduire à un drame épouvantable. Vient ensuite l’analyse faite par les médecins, les aliénistes (spécialistes de l’esprit humain de l’époque) et enfin les débats lors du procès.

Cet ouvrage s’est apparenté pour moi tout d’abord à un retour à mes chères années de fac quand j’avais suivi un cours d’étude comparée des systèmes agricoles anglais et français aux XVIIè et XVIIIème siècle. Loin d’être aussi rébarbatif que ce cours puisse paraître aux non initiés, j’ai retrouvé ici une belle évocation du système sociétal mis en place outre-manche avec le système des lords, régisseurs, constables et bailleurs. Les terres n’appartiennent pas aux paysans, ces derniers louent leur fermage et doivent l’entretenir au mieux. La lutte des classes est ici quotidienne et très vite on se rend compte que la famille du personnage principal est considérée comme une quantité négligeable dont on se fiche éperdument que l’on soit noble ou membre de l’église. Le poids des traditions et des us est lourd à porter, il est donc quasiment impossible de s’extraire de sa condition et aucun recours n’est à disposition des simples gens du peuple. Cela donne lieu dans cet ouvrage à des passages à forte charge émotionnelle, à des crises de rage intérieure face aux iniquités et aux injustices. Personnellement j’avais parfois l’estomac retourné face à tant de cruauté institutionnelle.

L’ajout de documents extérieurs notamment médicaux donnent ainsi à voir la perception qu’ont les médecins sur les maladies mentales et leur lien présumé avec les classes sociales. Le déterminisme règne en maître sur les esprits : un pauvre restera un pauvre, sujet à la maladie, aux dérèglements d’humeur et à la tentation du crime. Effroyable lecture par moment mais à mon avis nécessaire et éclairante, surtout quand on entend encore ce genre de propos dans le cadre de certaines réunions du MEDEF, syndicat qui a toute l’attention de nos autorités ces derniers temps...

Le cœur des hommes est aussi sondé en profondeur dans ce drôle de roman. La solidarité des humbles dans le partage des tâches et le soutien dans les épreuves de la vie, les rites simples d’une existence solaire et loin des agitations de la ville mais aussi les rumeurs, les jalousies et toutes les crasses que l’on peut se faire dans une communauté repliée sur elle-même. C’est un mélange d’attirance et de répulsion qui guide le lecteur dans ces pages hantées par le malheur, le deuil et la pauvreté au milieu d’un paysage splendide qui inspire la liberté mais ne la donne pas pour autant. Cette ambiguïté omniprésente donne une force et une puissance hors du commun à ce fait divers finalement banal dans sa cruauté et son irrationalité. L’être humain ne ressort pas grandi une fois de plus mais cette histoire met en lumière sa complexité, sans pathos ni raccourci.

Passionnant, intelligent, divertissant mais aussi révoltant et très triste, ce roman (car c’en est bien un malgré le caractère "authentique" de la proposition) est avant tout bouleversant et terriblement accrocheur. L’écriture bien que vieillie intentionnellement pour crédibiliser l’entreprise (bravo à la traductrice au passage, ça n’a pas du être évident à réaliser) est d’une fluidité et d’un charme fou, on se laisse emporter sans efforts vers ces rivages lointains avec un plaisir de lecture renouvelé à chaque page. C’est bien simple, le temps semble s’arrêter et c’est tout groggy qu’on arrive à la fin sans s’en rendre compte. Une vraie petite bombe à retardement que je ne saurais que vous conseiller tant le bonheur de lire est au rendez-vous. Chapeau bas !


samedi 14 octobre 2017

"La Température de l'eau" de George Axelrod

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L’histoire : Westport, Connecticut, fin des années soixante. Harvey Bernstein, 46 ans, ne compte plus les bonnes raisons de se suicider. Ses livres, qui ne se vendent pas, son travail de critique, alimentaire et absurde, sa femme Margery, présidente du comité pour une législation raisonnable du port d'armes, ses deux enfants, au mieux indifférents. Sans oublier ses cours d'écriture créative à L'École des Meilleurs Auteurs de Best-Sellers. Harvey n'est taraudé que par une seule question : somnifères ou revolver? Avant qu'il ne trouve la réponse, une jeune femme pour le moins originale, Cathy, va faire une entrée inopinée dans son existence. Avec un faible bien marqué pour les perdants nés, elle va entraîner Harvey dans des aventures aussi torrides que périlleuses, dont on ne révèlera rien ici, sinon qu'elles se concluront à Hollywood, au cœur même de l'usine à rêves.

La critique de Mr K : Un sacré roman que cet ovni livresque venu tout droit des années 70 à l’occasion de la rentrée littéraire de cette année chez Sonatine. L’auteur, George Axelrod, est fort connu dans le milieu du cinéma hollywoodien, surtout comme le scénariste de deux films cultes Sept ans de réflexion et Diamants sur canapé film adapté de sa pièce de théâtre. Plus rarement romancier, ce livre écrit en 1971 est une expérience hors du commun où l’on s’amuse beaucoup et qui délivre une satire bien thrash du milieu artistique de l’époque.

Harvey a raté clairement sa vie, c’est pourquoi il a décidé de l’abréger. Écrivain à la carrière qui n’a jamais vraiment décolé est devenu professeur dans une école sensée apprendre à ses élèves la manière d’écrire un bon best seller (sic). Marié et père de famille, sa vie personnelle n’est pas reluisante non plus et l’avenir ne le fait plus rêver depuis un certain temps. Heureusement pour lui (même si ça ne va pas être de tout repos), une jeune femme complètement déjantée va rentrer dans sa vie. Cette prostituée au grand cœur aime les causes perdues et souhaiterait devenir écrivaine à succès. Ces deux là que tout oppose étaient finalement fait pour se rencontrer tant leurs aventures débridées vont faire des étincelles et changer leur vie à tout jamais.

Un souffle délirant se fait sentir durant toute la lecture. On rentre vraiment dans un univers littéraire différent avec cet ouvrage qui fait la part belle aux personnages ubuesques aux réactions imprévisibles. Domestiques branques, acteurs et professionnels de cinéma azimutés du bulbe, un héros désabusé en roue libre qui fait n’importe quoi et Cathy, une jeune femme débrouillarde et irréaliste au possible. Ce mix improbable fonctionne à plein régime, faisant de cette lecture une expérience foldingue à nulle autre pareille. Malgré tout, l’histoire tient la route et même si on n'y croit parfois pas plus d’une seconde, on se prend à délirer et suivre les aventures érotico-humoristique du duo principal.

L’alchimie fonctionne parfaitement entre l’écrivain looser et la prostituée aux grandes aspirations. Les quiproquos s’enchaînent au départ pour une relation étrange basée sur le sauvetage d’un être en perdition par une femme qui semble enfin découvrir l’amour véritable. Cela donne lieu à des scènes mémorables comme l’énorme cuite que prend Harvey en début d’ouvrage (une des plus belles descriptions du mal aux cheveux à mes yeux), les échanges épistolaires entre le professeur et sa future élève, la visite de maisons à louer et tout un cortège de scènes du quotidien qui deviennent étranges à cause de l’attitude nébuleuse des deux personnages en roue libre. On s’attache immédiatement à eux et on ne peut s’empêcher de se demander où leurs pas vont les mener.

Du cul, de l’alcool, des drogues diverses, les mœurs des milieux artistiques et notamment dans le cinéma sont connus. L’auteur s’en donne ici à cœur joie en nous relatant quelques épisodes hauts en couleur et en chaleur entre orgies, beuveries et fêtes qui durent jusqu’au bout de la nuit. Rien de glauque pour autant, George Exelrod se plaisant toujours à démystifier par l’humour des situations parfois limites. Pas d’affaire Polanski et autres abus du même type ici, plutôt de joyeuses réjouissances entre adultes consentants sous fond de création artistique et de projets à venir. À l’occasion c’est d’ailleurs assez fun de découvrir qui se cache derrière les prénoms que l’on rencontre dans ces pages et qui appartiennent au showbiz de l’époque : une Elisabeth est mariée avec un Richard par exemple. On rentre aussi dans les coulisses de l’élaboration d’un roman, puis d’un film avec les étapes de la production, la scénarisation, le choix du réalisateur et des acteurs. C’est très bien fait mais ça n’a rien d‘étonnant quand on connaît la carrière de scénariste de l’auteur.

Enfin, c’est un ouvrage qui n'a pas loin de 50 ans et pourtant, on a l’impression qu’il a été écrit hier. Le style vif, incisif, sans fioriture permet une immersion immédiate dans l’histoire, clairement on retrouve les caractéristiques d’une écriture de type cinématographique, de celles qui vont à l’essentiel en soignant leurs personnages et en explorant l’âme humaine avec justesse et distanciation. Livre très drôle mais qui ne se résume pas qu’à cela, La Température de l’eau est un bijou à sa manière, un bond dans le temps rafraîchissant et jubilatoire. À lire donc !

dimanche 1 octobre 2017

"Ne fais confiance à personne" de Paul Cleave

ne_fais_confianceL'histoire : Il y a pire que de tuer quelqu'un : ne pas savoir si on l'a tué.

Les auteurs de thrillers ne sont pas des personnes très fréquentables. Ils jouent du plaisir que nous avons à lire des histoires abominables, de notre appétit pour des énigmes qui le plus souvent baignent dans le sang. Il peuvent parfois donner des idées. Eux-mêmes, à force d'élaborer des crimes presque parfaits, ne sont pas à l'abri d'aller tester leurs fictions dans la réalité.

Prenez par exemple Jerry Grey, ce célèbre romancier qui ne sait plus très bien où il en est. A force d'inventer des meurtres plus ingénieux les uns que les autres, n'aurait-il pas fini pas succomber à la tentation de passer à l'acte ? Dans cette institution où on le traite pour un alzheimer précoce, Jerry réalise que la trame de son existence comporte quelques inquiétants trous noirs. Est-ce dans ses moments de lucidité ou dans ses moments de démence qu'il est persuadé d'avoir commis des crimes ? Quand la police commence à soupçonner les histoires de Jerry d'être inspirées de faits réels, l'étau se resserre. Mais, comme à son habitude, la vérité se révélera bien différente et bien plus effroyable que ce que tous ont pu imaginer !

La critique Nelfesque : Paul Cleave est un auteur que j'ai beaucoup lu il y a 3 / 4 ans mais que j'ai laissé de côté par la suite. Vous connaissez l'adage : "Tant de romans à lire et si peu de temps"... En cette Rentrée Littéraire, j'ai tout de même décidé de revenir à lui avec "Ne fais confiance à personne" qui m'avait l'air bien tordu et dont la quatrième de couverture n'était pas sans me rappeler sous certains aspects "La Part de ténèbres" de Stephen King.

En effet ici aussi il est question de l'écrivain et de son double possible. Qui de l'homme ou de l'auteur écrit les histoires, les invente, les vit peut-être ? D'où vient l'inspiration et comment s'appréhende-t-elle ? Quelle est la frontière entre le génie et la folie ? Jerry à la ville est plus connu du grand public sous le nom de Henry Cutter, auteur de thrillers prolifique et talentueux. Jusqu'au jour où on lui diagnostique un elzheimer précoce alors qu'il n'a pas encore 50 ans et que son inspiration s'envole peu à peu avec sa mémoire, laissant place à des doutes troublants...

Souvenirs réels ou fantasmés, Jerry et Henry se confondent et chaque jour l'un doit mener un combat face à l'autre qui prend de plus en plus de place dans sa vie. Alors Jerry continue d'écrire, dans un carnet, pour son futur lui-même qu'il sait voué à la perte totale de mémoire, pour qu'il puisse se raccrocher à quelque chose, savoir qui il était vraiment quand il n'aura plus aucune résurgence de son passé.

Le lecteur est pris dans un tourbillon de questions, à l'image de Jerry qui patauge complètement dans une existence angoissante, ne sachant plus démêler le vrai du faux, persuadé qu'il est parfois d'avoir commis des crimes que tout le monde lui attribue seulement sur papier. Ses trous noirs et ses impressions sont-ils réellement dûs au processus d'écriture ou ne s'était-il pas à l'époque déjà inspiré de son expérience ? Sa maladie ne serait-elle pas là uniquement pour révéler au monde entier sa vraie nature ? Pourquoi sa fille est-elle si distante alors qu'il a besoin d'elle ? Lui en veut-elle pour quelque chose qu'il aurait oublié ?

Paul Cleave est un auteur très agréable à lire. Le récit est une fois encore fluide, l'histoire prenante et les pages défilent sans que l'on s'en rende compte. L'envie de connaître le fin mot de l'histoire est là et l'intérêt ne faiblit pas. Il y a ici une excellente gestion du suspens et le personnage est vraiment très bien construit. Seul bémol, si il en faut un : une fin un brin too much. A trop vouloir épater le lecteur, les derniers paragraphes perdent en crédibilité. Un thriller psychologique à découvrir toutefois tant le rythme est maîtrisé et la curiosité du lecteur éveillée !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
- Nécrologie
- Un Employé modèle
- Un père idéal

mardi 12 septembre 2017

"Nulle part sur la terre" de Michael Farris Smith

Nulle part sur la terreL'histoire : Une femme marche seule avec une petite fille sur une route de Louisiane. Elle n'a nulle part où aller. Partie sans rien quelques années plus tôt de la ville où elle a grandi, elle revient tout aussi démunie. Elle pense avoir connu le pire. Elle se trompe.

Russel a lui aussi quitté sa ville natale, onze ans plus tôt. Pour une peine de prison qui vient tout juste d'arriver à son terme. Il retourne chez lui en pensant avoir réglé sa dette. C'est sans compter sur le désir de vengeance de ceux qui l'attendent.

Dans les paysages désolés de la campagne américaine, un meurtre va réunir ces âmes perdues, dont les vies vont bientôt ne plus tenir qu'à un fil.

La critique Nelfesque : J'aime particulièrement le roman noir. Ceux qui nous suivent le savent, plus on est englué dans une situation inextricable, plus les sentiments humains sont torturés, plus l'homme se voit pousser dans ses derniers retranchements, plus une oeuvre me touche. Avec "Nulle part sur la terre", on est totalement dans cet état d'esprit, celui de la survie, de la dernière chance, du besoin d'avoir sa petite parcelle de bonheur, si infime soit-elle, de le toucher du doigt. Servi par une écriture sublime et inattendue, ce roman est tout simplement magnifique.

"Nulle part sur la terre", c'est l'histoire de la rencontre de deux âmes perdues. Maben est une femme blessée, une mère aimante mais fragilisée qui envisage la prostitution pour nourrir son enfant. Seule, elle porte à bout de bras son existence faite de mauvais choix et de fatalité. Russel sort de prison. Soir d'été, alcool, vitesse. L'accident et la mort d'un homme sur la conscience.

Ces deux êtres n'ont pas que le mal de vivre comme point commun, ils vont se trouver, s'entraider, affronter leurs démons et prendre des risques pour tenter l'aventure de la vie. Quand deux existences au bout du chemin trouvent en l'autre le soupçon d'humanité qui manque à leur quotidien, de nombreux obstacles se dressent sur leur route. A commencer par les fantômes du passé et la soif de vengeance.

Dans un monde où on ne cesse d'encenser ceux qui réussissent, Michael Farris Smith rappelle avec pudeur qu'il y a aussi des hommes et des femmes transparents, des êtres en dehors du système, loin des canons de réussite sociale, qui tentent de mener leur barque en ne demandant rien d'autres qu'un peu de considération et de respect. Mabel et Russel, écorchés vifs, touchent au coeur, forcent l'empathie du lecteur. Ni tout blancs, ni tout noirs, tout simplement humains. Une ambivalence et une humanité qui transpirent de la plume de l'auteur, simple, belle et évocatrice.

Bouleversant, sombre, fort mais aussi plein d'espoir, "Nulle part sur la terre" est un roman de l'errance, de la rédemption, du pardon. Un excellent roman noir à découvrir et un auteur à suivre de très près !

lundi 4 septembre 2017

"Les Mystères d'Avebury" de Robert Goddard

Les mystères d'AveburyL'histoire : Été 1981. Alors qu’il attend à la terrasse d'un café, David Umber est témoin d’un fait divers qui va bouleverser son existence. Trois jeunes enfants qui se promenaient avec leur baby-sitter sont victimes d’une terrible agression. Un homme kidnappe Tasmin, deux ans, et s’enfuit à bord de son van. Alors qu’elle essaye de s’interposer, la petite Miranda, sept ans, est percutée par le véhicule. Tout se passe en quelques secondes. David, comme les deux autres témoins de la scène, n’a pas le temps de réagir. À peine peuvent-ils donner une vague description de l’agresseur.

Printemps 2004. Prague. Après une histoire d’amour avortée avec la baby-sitter des enfants, David a tout quitté pour refaire sa vie. Il est contacté par l’inspecteur-chef Sharp, chargé à l’époque de l’enquête. Sharp lui demande de l’accompagner en Angleterre pour essayer de faire enfin toute la lumière sur la disparition de Tasmin. Littéralement hantés par cette affaire, les deux hommes reprennent un à un tous les faits. Bientôt de nouvelles questions se posent sur la configuration des lieux, sur la présence des témoins, sur la personnalité des victimes. Le drame cache en réalité encore bien des secrets.

Ne voit-on jamais que ce que l’on a envie de voir ? Dans les histoires d’amour comme de meurtre, la réalité est souvent bien différente de ce que l’on aimerait qu’elle soit.

La critique Nelfesque : Première lecture pour moi d'un ouvrage de Robert Goddard. La quatrième de couverture est alléchante, le roman commence bien mais malheureusement je n'ai pas été convaincue. Explications...

Un enlèvement, une enquête menant à une impasse, des années où chacun tente de se reconstruire. Et puis un jour, 23 ans plus tard, l'histoire refait surface. Avouez que niveau intrigue, ça laisse rêveur et l'amatrice de thriller que je suis trépigne d'avance ! Les premières pages relatant l'enlèvement sont saisissantes de réalisme. Nous sommes, en tant que lecteurs, également sur la place où un drame se joue. Tout se passe très vite, personne ne pouvait empêcher l'enlèvement de la fillette. Passé la surprise, le roman prend une tournure décevante.

On perd du monde en route, la motivation, l'envie. Le rythme est haché, la construction bancale, le roman inégal. Dommage car l'histoire pouvait vraiment donner quelque chose de trépidant. Hélas, ce n'est pas le cas... Je me surprends à survoler des passages, à bailler. Lenteur et désoeuvrement. Pourtant Robert Goddard nous emmène loin, faisant basculer son roman vers le thriller historique. Circonvolutions, enfumage. Trop loin pour ma part, la révélation ne justifiant pas à mon goût tant de longueurs et se révélant même frustrante. Les descriptions sont interminables, n'apportent rien à l'ensemble et finissent par gâcher le potentiel que l'auteur avait placé dans ses personnages crédibles et attachants. On aurait ici pu faire l'économie d'une bonne cinquantaine de pages et gagner en lisibilité et en spontanéité. "Plus c'est long, plus c'est bon", l'adage ne se confirme pas ici (et c'est pas la première fois que je le remarque...).

Pour qui aime les thrillers historiques, ce roman peut être fait pour vous. Je l'avoue ce n'est pas du tout ma tasse de thé et cela n'étant pas du tout évoqué dans la 4ème, j'ai eu l'impression de m'être faite berner. Dans tous les cas, ne vous attendez pas à un rythme effréné, ici on prend son temps. Les amateurs apprécieront. Les autres partiront en courant...

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mardi 22 août 2017

"Au fond de l'eau" de Paula Hawkins

Au fond de l'eauL'histoire : En froid avec sa soeur Nel depuis des années, Julia n'a pas voulu lui répondre lorsque celle-ci a tenté de la joindre. Une semaine plus tard, le corps de Nel est retrouvé dans la rivière qui traverse Beckford, la ville de leur enfance. Obligée d'y revenir, Julia est terrifiée. De quoi a-t-elle le plus peur ? D'affronter le prétendu suicide de sa soeur ? De s'occuper de Lena, sa nièce de quinze ans, qu'lle ne connaît pas ? Ou de faire face à un passé qu'elle a toujour fui ? Plus que tout encore, c'est peut-être la rivière qui la terrifie, ces eaux à la fois enchanteresses et mortelles, où, depuis toujours, les tragédies se succèdent.

La critique Nelfesque : Après un premier roman, "La Fille du train", ayant fait grand bruit, Paula Hawkins revient avec "Au fond de l'eau". Avec le succès du précédent, on l'attendait un peu au tournant. J'avais moi-même apprécié cette première lecture, un thriller psychologique addictif qui ne cassait pas des briques côté écriture mais que j'avais eu beaucoup de mal à lâcher. Qu'en est-t-il de ce roman-ci ? Essai transformé ?

On retrouve ici la dynamique de Paula Hawkins qui est capable d'hypnotiser son lecteur et le tenir en haleine. Et ce dès la première page. La tension monte doucement et tout est terriblement bien dosé.

Lena et Julia sont en froid depuis des années. Alors que l'une cherche à rester en contact et montre un besoin constant d'attention, l'autre souhaite tirer un trait sur le passé et sur un événement survenu à l'adolescence. L'auteure, par d'incessants aller-retour entre le passé et le présent et une abondance de points de vue et personnages, crée une émulsion dans le cerveau du lecteur qui ne cesse d'échaffauder des théories sans cesse remises en cause par l'histoire.

Thriller psychologique efficace, "Au fond de l'eau" prend le temps de s'installer et s'apprécie d'autant plus lorsqu'on a la possibilité de le lire rapidement, en quelques jours. Happé par l'intrigue, les pages se tournent toutes seules et, si j'osais une comparaison avec le premier ouvrage, celui-ci est beaucoup plus abouti. Il y a un petit côté "Broadchurch" (pour ceux qui connaissent) qui n'est pas pour déplaire à l'amatrice d'ambiances troubles que je suis. Fantômes du passé, non-dits, culpabilité se mêlent ici pour offrir un roman très prenant dont il est difficile de décrocher ! Attention toutefois, nous ne sommes pas en présence d'un page-turner au sens strict et il faut se laisser apprivoiser par le rythme et le climax mais si tel est le cas, bingo !

"Au fond de l'eau" est un roman dans lequel certains déploreront des longueurs (critique déjà mise en avant pour "La Fille du train"). Pour ma part, je trouve que l'auteure met à profit tous ces moments de descriptions et de digressions pour construire une toile d'araignée qui se justifie en fin d'ouvrage. Nul besoin d'aller droit au but si c'est pour perdre l'âme d'une histoire en cours de route, je préfère largement comme ici que l'auteur prenne tout le temps nécessaire pour construire quelque chose de qualité. D'autant plus que l'histoire est passionnante.

Nel a toujours habité la maison familiale sur la rivière. Avec le temps, elle a développé une fascination morbide pour cette eau sans cesse en mouvement et lui voue un respect sans bornes. C'est pour cette raison qu'elle décide un jour d'écrire un ouvrage sur elle et sur le "Bassin aux noyées", connu dans toute la région et à l'aura si particulière. En ces lieux, de nombreuses légendes circulent, des femmes attristées s'y seraient suicidées, des sorcières y auraient été noyées... Et c'est au même endroit que Nel trouvera la mort. Peu de temps après une jeune fille de 15 ans. Par désespoir ? Parce qu'elle a voulu réveiller de vieux démons ? Parce que personne à Beckford ne voulait remuer le passé ?

C'est dans ces conditions difficiles de deuil que Julia va revenir dans son village natal, rencontrer sa nièce, s'occuper d'elle et essayer de comprendre ce qui s'est réellement passé. Entre répulsion de revenir sur les lieux de son enfance, douleur de perdre sa soeur, souvenirs enfouis et révélations surprenantes, ce roman soulève bien des questions sur l'acceptation de soi, le pardon, la propension à se délester des moments pesants de nos vies pour avancer. Les personnages sont fins et justes, leur psychologie complexe, l'écriture est bien mieux maîtrisée ici et l'ensemble est plus que réussi.

Secrets de famille, deuil, fantômes du passé, culpabilité : voici quelques-uns des ingrédients du nouveau roman de Paula Hawkins. "Au fond de l'eau" est un ouvrage à déguster frappé et à consommer sans modération !

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jeudi 29 juin 2017

"Le Purgatoire" de Chuck Palahniuk

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L’histoire : À sa grande surprise, Madison, 13 ans, morte dans de mystérieuses circonstances, est allée directement en enfer. Lors d’une soirée d’Halloween, elle a néanmoins l’occasion de revenir sur terre. Cette petite parenthèse chez les mortels va être riche en événements. Madison va en effet essayer de combler quelques blancs de son histoire en enquêtant sur un horrible meurtre, dont elle est peut-être l’auteure, et tenter de savoir pourquoi elle a été damnée. Elle va surtout découvrir une conspiration millénaire, dans laquelle elle joue le rôle principal.

La critique de Mr K : Ça faisait bien cinq ans que je n’avais pas remis le nez dans un livre de Palahniuk. Et pourtant, moi qui suis fan de thrash militant, j’ai toujours eu de bonnes lectures en sa compagnie avec notamment le cultissime Fight club ou le très bon Survivant. L’occasion s’est présentée pour que je lise ce Purgatoire qui fait lui-même suite à Damnés. N’ayant pas lu l’opus précédent, j’avais peur d’être perdu mais il n’en a rien été, ce livre pouvant se lire indépendamment de l’autre même si certaines allusions ou références ont pu m’échapper. Quoiqu’il en soit, ce fut une lecture une nouvelle fois terrible et jubilatoire.

Madison, une jeune adolescente bien déglingos est morte assassinée. Manque de bol, n’ayant pas eu une courte vie des plus vertueuses, la voila qui débarque en Enfer. Passée la surprise initiale, elle se fait plutôt bien à son nouveau lieu de villégiature et quand arrive la nuit d’Halloween, la voila en capacité de passer du temps sur Terre. L’occasion pour elle de faire flipper ses anciennes camarades de classe, de rendre visite à sa famille de bargeots et surtout d’explorer les zones d’ombres de son passé. Elle ne va pas être déçue du voyage entre passé revisité et révélations choc !

Comme souvent avec cet auteur, il y a de forts risques d’être perdu au départ. Personnellement, j’aime cela mais si vous êtes plutôt adepte du easy-reading bien balisé, passez votre chemin. On atteint ici des sommets du délire verbieux dont est capable Chuck Palahniuk avec des syntaxes et du contenu complètement frappadingues, des formulations délirantes qui se font écho entre elles et emmènent le lecteur loin, très loin dans un univers complètement branque. Les situations ubuesques et les rapports pseudo-humains s'enchaînent avec une fougue incroyable et il ne faut pas avoir peur de se faire mal et de donner du mou à un auteur en roue libre. Rien ne nous est épargné dans le scabreux, la folie et le glauque, même si l’ensemble est saupoudré d’un humour cynique et corrosif, ça attaque sévère et tous les bien pensants feraient mieux de s’écarter de la route de cet ovni livresque totalement invraisemblable.

Madison nous raconte donc à travers son blog virtuel (petits chapitres très courts aux titres évocateurs) son expédition sur terre avec une visite surprise à ses "camarades" de dortoir, des souvenirs sur son enfance difficile en compagnie de ses parents et un séjour qui va virer au cauchemar chez ses grands-parents (le passage dans les toilettes publiques est vraiment atroce), ses discussions avec ses amis vivants en enfer (sous forme de questions / réponses comme dans un forum numérique). Cela donne lieu à autant de tranches de vie et de pensées borderline qui surprennent, agacent, déroutent et bien souvent poussent le lecteur dans ses retranchements entre rire et dégoût. La lecture est vraiment fascinante, ce n’est pas un livre de plus que l’on lit ici, c’est véritablement une expérience que l'on vit.

C’est en grande partie dû au personnage même de Madison et surtout à sa famille qui vit en dehors des conventions morales établies. La vie de famille est bien déviante et à travers quelques flash-back bien sentis, c’est l’occasion d’assister à des pratiques bien thrash où drogue, médocs et sexe ont la part belle. Difficile dans ces conditions de se développer normalement pour une enfant qui de plus se sent mal-aimée par ses richissimes parents overbookés par leurs activités de mécénats et de communication. Parfois too much, en filigrane on ne peut s’empêcher de penser que derrière cette grosse caricature, Palahniuk n’épargne pas notre époque faite de simulacres, de marchandisation à outrance et de travestissement des sentiments au nom des sacro-saintes déesses du paraître et de la consommation. Certes la finesse n’est pas forcément de mise tout le temps ici (quoique…) mais le brûlot a le mérite d’être sans concession et totalement jusqu’au-boutiste.

Tour à tour, religion, consumérisme, rapports familiaux, bien-pensance, notion de mal et tout un ensemble de thématiques chères aux USA sont ainsi abordées, détournées et vidées de leur sens par cette œuvre iconoclaste et royalement écrite. Parfois ésotérique pour le lecteur non habitué, l’écriture est cependant d’une pureté incroyable, constituée de fulgurances ahurissantes qui explosent les conventions et l’écriture classique. C’est certes éprouvant et exigeant mais mon dieu que c’est bon ! On en redemanderai presque tant l’ensemble se lit vite et avec délectation si l’univers de l’auteur vous plaît. Le Purgatoire est un petit bijou de plus dans ma bibliothèque pour un auteur décidément très doué, peut-être même un des plus doués de sa génération outre-atlantique !

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lundi 29 mai 2017

"Contre moi" de Lynn Steger Strong

Contre moiL'histoire : Faire souffrir malgré soi, quoi de pire ? Et quel meilleur terrain pour cela que la famille ? Si Ellie, vingt ans, est animée des meilleures intentions envers ses parents, professeurs à Columbia, elle ne peut empêcher son existence de déraper. Mauvaises fréquentations, drogue, sa vie part peu à peu à vau-l’eau. Sa mère, Maya, décide de l’envoyer en Floride, afin de lui donner une chance de repartir à zéro. Si Ellie accepte bien volontiers cette seconde chance, elle va néanmoins commettre là-bas une erreur irréparable. Et plus rien ne sera jamais comme avant.
Jusqu’où les parents portent-ils la responsabilité des erreurs de leurs enfants ? Pourquoi dans une famille les ressemblances sont-elles parfois plus lourdes à assumer que les différences ?

La critique Nelfesque : "Contre moi" est le premier roman de Lynn Steger Strong traduit en français chez Sonatine. Présenté comme un thriller, attendez-vous plus ici à un roman noir qui sonde en profondeur les rapports mère/fille.

Dès les premières pages de ce roman, on sent bien que quelque chose de tragique s'est passé dans la vie d'Ellie, jeune femme de 20 ans. Cet événement a brisé les liens qui existaient entre elle et ses parents. Un événement terrible qui hante l'ensemble du roman, l'auteure ménageant son suspens jusqu'à la fin.

Ce dont il est question ici c'est du lien complexe qui existe entre un enfant et ses parents, qu'il soit jeune ou adulte. Un lien affectif bien sûr mais aussi une obligation. Obligation d'aimer, obligation d'être aimé, obligation d'être aimable. Le jugement plane sur toute relation où les liens du sang sont en jeu. Que faire lorsque l'un aime moins que l'autre, devrait aimer mais ne ressent rien ou encore aime trop et en souffre ? Ces questions sont sur les lèvres de toute mère qui se questionne sur la relation qu'elle entretient avec son enfant (ici une fille). Etre mère est bien plus complexe que ce que l'on veut bien nous laisser croire et les liens qui se tissent entre deux êtres sont loin d'être évidents tant le chemin d'une vie est semé d'embûches. Rien n'est acquis, rien n'est dû, tout est à construire.

Maya et son mari sont professeurs de fac. Sur le papier, les jeunes, ils les connaissent. Ils en côtoient tous les jours et les aident à devenir ce qu'ils rêvent d'être. Les choses se compliquent à la maison avec Ellie qui n'est pas facile et entretient un rapport de force avec eux. Malgré elle, parce qu'elle ne sait pas faire autrement, parce qu'elle a du mal à se construire, Ellie accumule les "faux pas". Elle ne fréquente pas les bonnes personnes, aime un peu trop la fête, l'alcool et les drogues. Elle aime ses parents et ne veut pas leur faire de mal mais elle veut aussi vivre sa vie, se cherche et se perd aussi parfois...

Pour la sortir de ce cercle infernal dans lequel elle tombe facilement, Maya décide de l'envoyer en Floride, chez une amie à elle. Là bas, loin des gens qu'elle côtoie habituellement, vierge de toute obligation et dans un environnement neutre et bienveillant, peut-être réussira-t-elle a faire le point, à se trouver et à faire infléchir la courbure de son existence.

"Contre moi" est un roman troublant. Par son rythme en premier lieu qui est loin d'être haletant mais fait que l'histoire s'immisce profondément dans l'âme du lecteur. Poisseuse, malsaine, l'ambiance est lourde et on veut savoir ce qui s'est réellement passé pour que Maya et Ellie entretiennent de tels rapports faits d'amour et de haine, de tendresse et de répulsion. Pour le savoir il va falloir s'armer de patience car l'auteure, par un va-et-vient constant entre 2011 et 2013, avant et après "le drame", ménage son suspens. Ne commencez pas ce roman avec pour objectif de découvrir ce qu'il s'est passé car là n'est pas l'intérêt principal, savourez l'ensemble et posez-vous pour observer. "Contre moi" est avant tout un laboratoire des sentiments. Ici, les gens s'aiment, se le disent, ne veulent pas l'entendre, se remettent en question, font le point. Ce parti pris pourra rebuter certains lecteurs trouvant beaucoup trop de longueurs à ce roman.

Les personnages sont attachants et chacun peut se retrouver dans l'un ou l'autre à un moment de sa vie. Durant sa crise d'adolescence, à un moment charnière ou dans des moments de doute. Qui peut se targuer de traverser toute son existence sans jamais se poser de question, sans jamais se retourner, sans jamais hésiter ou craindre le pire ? Il est intéressant ici de voir le ressenti de chaque personnage. Nous avons successivement les points de vue de la mère et de la fille, les problématiques liées à leurs âges, à leurs passés, à leurs histoires personnelles.

Ouvrage entre l'essai, le thriller, le document sociologique et le roman noir, "Contre moi" est hybride et déstabilisant par les thèmes qu'il aborde et par les choix narratifs de l'auteure. Selon les expériences de chacun et l'intérêt que vous portez aux questions filiales, vous serez plus ou moins happé par cet écrit de Lynn Steger Strong mais si ces thèmes vous interpellent et que les ouvrages qui prennent leur temps pour mettre en place une ambiance ne vous font pas peur, il y a de forte chance que, comme moi, vous appréciez l'intimité et la justesse qui se dégagent de ce roman.

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mardi 23 mai 2017

"Conséquences" de Darren Williams

consequencesL'histoire : 1969. Angel Rock est une petite localité du sud de l’Australie, austère et abandonnée du monde. Le village a été durement touché par la crise, l’industrie du bois peine à le maintenir en vie. Nature hostile, conditions de vie difficiles, familles isolées, c’est dans ce contexte douloureux qu’un drame s’abat sur la communauté : Tom Ferry, 13 ans, et son petit frère Flynn disparaissent dans le bush, aux abords du village. Une battue est organisée pour les retrouver, en vain.
Sydney, quelques semaines plus tard. Une adolescente en fugue originaire d’Angel Rock est retrouvée morte dans une maison abandonnée. Le suicide ne fait aucun doute pour les autorités. Mais Gibson, un policier sombre et tourmenté, décide, de poursuivre ses investigations.
Défiant sa hiérarchie, il gagne Angel Rock où il va mener une enquête qui, bien vite va tourner à l’obsession. Dans cette petite communauté où rien ne s’oublie mais où rien ne se dit jamais, Gibson devra affronter le poids du passé, le sien et celui du village, pour mettre à jour des secrets enfouis depuis trop longtemps.

La critique Nelfesque : Voici un roman Sonatine qui n'est pas une nouveauté et qu'il serait dommage de laisser de côté. Sorti en 2012, je suis tombée dessus lors d'un chinage de plus il y a déjà 2 ans ! Raaa mais non le temps passe trop viiite ! Il était plus que temps que je mette le nez dedans...

Présenté comme un thriller, j'aurai plus tendance à le classer en roman noir. Si vous aimez les thrillers trépidants, si pour vous il est primordial qu'il se passe une action saisissante toutes les 2 pages ou que chaque chapitre ait une accroche de dingue pour continuer la lecture, passez votre chemin. "Conséquences" n'est pas du tout un page-turner et vous risqueriez d'être déçu si vous l'abordiez ainsi.

Nous sommes ici dans l'Australie profonde. Celle des grands espaces vierges de la présence des hommes, celle des petites bourgades où tout le monde se connaît, celle où l'on peut rencontrer un puissant kangourou au détour d'un chemin, celle où l'on peut se perdre et où le moindre déglingué type "La Colline à des yeux" peut s'en donner à coeur joie. La nature tient une place importante, apportant son lot d'anxiété et d'oppression malgré la magnificence de ses paysages.

C'est dans cette petite ville d'Angel Rock que Tom et son petit frère Flynn vont disparaître un soir d'été alors qu'ils rentraient seuls à la maison. Le lecteur suit alors les recherches, le désarroi des petits, la chute psychologique de leur mère. Darren Williams avec une écriture pure et touchant au coeur, nous emmène alors dans une quête de la vérité, dans le tréfonds de ses personnages, dans la tête de laissés pour compte qui sont sans doute plus humains que le commun des mortels. C'est beau, touchant et passionnant pour qui aime ce type d'ouvrages.

Non-dits, alcoolisme, misère sociale, rumeurs conduisent ici à une tragédie. Celle de la disparition des enfants ? Celle de leur mort ? Celle de révélations sur le passé de certains habitants d'Angel Rock ? Darren Williams hypnotise littéralement son lecteur et le plonge dans un univers poisseux et malsain où l'adolescence et ses affres conditionnent toute la vie des futurs adultes. "Conséquences" est un roman sur le temps qui passe, sur les souffrances propres à chacun, qui n'est pas dénué de surprises et laisse le lecteur au bord des larmes en fin de lecture. Une belle découverte !

mardi 11 avril 2017

"Êtes-vous psychopathe ?" de Jon Ronson

jonronson

L’histoire : Jon Ronson, l'auteur reconnu des Chèvres du Pentagone s’aventure dans un voyage rocambolesque au pays des désordres mentaux pour essayer de savoir si notre société n'est pas animée au final, plus par la folie que par la raison, par les névroses que par l'intelligence.

Pour ce faire, il rencontre des psychopathes remarquables, des psychiatres un peu cinglés, des hommes d’affaires qui, du narcissisme à l’asociabilité, doivent leur réussite à leurs névroses. Cette épopée aussi loufoque qu’éclairante le conduit chez le célèbre psychologue canadien Robert D. Hare, l’inventeur du test du psychopathe, moyen infaillible de mesurer notre degré de folie.

Entre Woody Allen et Hunter S. Thompson, Jon Ronson se promène dans l’antichambre de la démence avec une autodérision et un humour caustique et pose des questions dérangeantes sur nos désordres. Pouvons-nous échapper à l’un des 374 types de troubles mentaux répertoriés ? Sommes-nous tous fous ?

La critique de Mr K : Drôle et intéressante lecture que cet ouvrage de Jon Ronson dont je parcours l’œuvre pour la première fois. Du moins sur papier car Nelfe et moi étions allés au cinéma voir l’adaptation des Chèvres du Pentagone que nous avions beaucoup aimé à l’époque. Au programme ici, une exploration des âmes torturées de personnes sujettes à la psychopathie. Que se cache-t-il derrière ce thème si galvaudé ? Comment reconnaître un psychopathe du troupeau d’individus lambda ? Voici les deux fils conducteurs de l’ouvrage que l’auteur propose de suivre entre roman, enquête journalistique et témoignages sous le sceau de l’érudition et de l’humour corrosif.

Suite à une manipulation de grande échelle, l’auteur-narrateur décide à partir du travail d’un praticien émérite (dont le fameux Robert D. Hare) de partir à la chasse au psychopathe. Le grand béotien qu’il est en matière de pulsions criminelles déviantes va être confronté à la réalité brute, des faits incroyables souvent effroyables et des réponses parfois parcellaires malgré une science en constant progrès. Chaque chapitre correspond donc plus ou moins à un cas et l’on se rend vite compte que cette pathologie est plus complexe qu’on ne le croit et que finalement elle est plus répandue qu’on ne le pense et ceci dans les différentes strates de la société allant des hautes sphères de la finance (niveau empathie, je crois qu’on atteint zéro dans ce milieu là) au marginal ostracisé par nos sociétés occidentales et leur discours unique sur la réussite.

N’en déduisez pas par ces propos liminaires que le livre va vous plonger dans une angoisse sans borne entre paranoïa et suspicion. Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas déménagé dans une cabane au fin fond de la cambrousse pour m’isoler loin du monde avec Nelfe et Tesfa ! Bien que parfois déroutant, le livre a le mérite de posséder une assise scientifique solide (et tout à fait digeste soit dit en passant) et un ton volontiers impertinent et décalé. Cela donne à l’ensemble une homogénéité étonnante et différente. On se laisse prendre facilement par les quelques cas étudiés qui révèlent bien des choses sur cette maladie mais aussi sur les sociétés qui créent parfois leurs propres monstres, variation universelle autour du thème de Frankenstein dont la Créature se retourne contre lui.

On rentre grâce à des entretiens directs saisissants et des recherches plus approfondies dans des quotidiens très différents, des existences disparates avec un point commun nœud de la psychopathie : l’absence d’empathie qui détruit toute forme de barrière morale et parfois libère une force de destruction que l’on pourrait facilement rapprocher de la notion de Mal absolu, aveugle, frappant au hasard ou échafaudant des plans tortueux. Le lecteur se retrouve souvent sous le choc d’une manière de se comporter, de penser totalement différente et dérangeante. Chaque page qui se tourne, chaque phrase peut amener un décrochage total et livrer une révélation, un ressort dramatique qui a bouleversé une ou des existences. Il faut encaisser, accepter l’information et en même temps s’en détacher. Le style vif, incisif, très nuancé et suintant de second degré de l’auteur permet une distanciation en douceur entre réflexion et sourire. C’est étonnant à écrire mais c’est exactement le processus que j’ai pu observer chez moi.

Êtes-vous psychopathe ? se lit finalement très bien malgré un sujet dur et on se surprend à en redemander, à pousser le voyage plus loin, à en savoir plus. On ressort satisfait, conscient du monde étrange que peut se révéler être nos communautés humaines et rassuré quand on se rend compte que nous-même ne sommes pas psychopathe. Nelfe et Tesfa peuvent être rassurées ! Quant à vous autre, je ne peux que vous conseiller de passer le test à votre tour et de rencontrer les êtres qui peuplent ces pages. C’est à la fois enrichissant et divertissant. Tout simplement différent.

Posté par Mr K à 17:56 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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