jeudi 10 janvier 2019

"L'Empreinte" d'Alexandria Marzano-Lesnevich

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L'histoire : Étudiante en droit à Harvard, l'auteure relate sa rencontre avec Rick Langley, un meurtrier emprisonné en Louisiane pour un crime particulièrement sordide. Opposante résolue à la peine de mort jusqu'à ce jour, la confession du tueur ébranle sa conviction. En enquêtant sur cette affaire, elle découvre alors les mobiles de celui-ci qui, à sa grande surprise, font écho à son histoire personnelle.

La critique de Mr K : Chronique d'un livre bien particulier aujourd'hui, celui d'un récit mêlant l'autobiographie, l'écrit journalistique, le thriller et le roman noir. L'Empreinte d'Alexandria Marzano-Lesnevich est vraiment marquant à sa façon car l'auteur tout en nous relatant une affaire criminelle atroce fait le lien avec son propre passé, livrant des révélations terrifiantes sur sa famille et ce qu'elle a vécu dans sa jeunesse. Se basant sur ses souvenirs, sur des témoignages et des documents des tribunaux, elle va poursuivre une quête de vérité éprouvante et tâcher de lever le voile sur les zones d'ombres de sa propre existence. Le voyage est à sens unique et tout bonnement prodigieux quoique bien rude...

Tout commence avec un stage que l'auteure fait auprès d'un cabinet d'avocats de Louisiane. Elle va y faire connaissance du cas judiciaire Ricky Langley, pédophile condamné à mort pour le meurtre par strangulation d'un petit garçon de six ans. Malgré sa passion pour la justice, sa vision humaniste et progressiste, elle est choquée par ce fait divers épouvantable et tout ce qui l'entoure. Ses convictions profondes s'en voient ébranlées, allant jusqu'à remettre en cause un temps son opposition à la peine capitale. Mais cette réaction en cache une autre beaucoup plus profonde, cette affaire fait remonter à la surface sa propre vie et notamment les abus dont elle a été victime plus jeune. Peu à peu, au fil de ses investigations, des parallèles vont se construire entre son histoire et celle de Ricky provoquant la résurgence de sentiments enfouis et refaçonnant sa vision de la justice et de la rédemption.

Durant les deux-tiers de l'ouvrage, on alterne donc les chapitres entre l'enquête type journalistique qu'opère l'auteure et des chapitres plus intimistes où elle revient sur les débuts de sa vie. Très documentée et déterminée à éclairer au mieux l'affaire Langley, tout est détaillé et minutieux comme un travail d'avocat ou de journaliste d'investigation. Ainsi, on suit heure par heure les recherches entamées suite à la disparition de Jérémy (la jeune victime de Langley), le parcours de Ricky avant le moment fatal depuis sa naissance (et même un peu avant...) avec son lot d'aléas qui forgent une existence et ses différents procès et séjours en prison, les témoignages de sa famille, de ses proches et de ceux qui l'ont connu de près ou de loin. Certes, il a fallu broder un petit peu en terme d'expression des sentiments, des vêtements portés, des attitudes mais Alexandria Marzano-Lesnevich a tout fait pour rester collée à son sujet sans en rajouter. Cela donne des pages écrites de manière simple et efficace, sans recherche de stylistique particulière. L'objectif est pleinement atteint avec un portrait et une biographie complète, oscillant entre banalisation du mal et pathétisme, laissant le lecteur circonspect et un peu paumé face à la figure de Ricky Langley qui n'est finalement qu'une chose : un homme. Un homme malade, mais un homme quand même...

On retrouve le même sens de la nuance et de l'analyse dans la partie plus intime du livre qui relève je trouve du tour de force. On va très loin dans l'introspection et l'analyse de soi et des siens. Issue d'une famille plutôt aisée (ses deux parents sont avocats), tout semble sourire à l'auteure mais un mal profond la hante depuis toute petite. Abusée régulièrement par un membre de sa famille, elle cachera longtemps son traumatisme et quand celui-ci sera révélé, certains membres de la famille feront comme si rien ne s'était passé. Ce récit est donc une fenêtre ouverte sur la formation de soi malgré les obstacles, la quête de son identité et de sa liberté. Par petites touches successives, en faisant le lien avec des choses lues ou apprises sur Ricky, l'auteure cherche à comprendre avant tout qui elle est et comment on essaie de se comprendre les uns les autres. Vous admettrez que le sujet est passionnant et il est très bien relevé dans cet écrit à la fois pudique, froid et où la subjectivité est écartée au profit de la raison. Certes cela donne des passages assez éprouvants à lire (il y a des choses du domaine de l'indicible pour moi) mais on ne perd aucunement son temps avec cette lecture, on s'enrichit et l'on s'interroge comme jamais.

Pas de personnages donc, il n'y a que des personnes ayant vraiment existé qui hantent littéralement ce volume. Certains ont vu leur nom changé mais l'essentiel est là : on a affaire à la réalité, à quelque chose qui marque forcément au fer rouge car rien n'est imaginé ou du domaine de l’exagération. En cela, ce livre est un choc pour moi car je suis un gros amateur et consommateur de fiction, je ne lis que très rarement des documentaires ou des enquêtes. L'empathie fonctionne ici deux fois plus et chaque chapitre est l’occasion de ressentir des émotions fortes. Au delà de l'affaire criminelle et des abus incestueux, ce livre donne à voir une Amérique en perte de vitesse par rapport à son standing de vie, son rêve américain (toute la partie concernant Ricky) mais aussi sur les difficultés internes à certaines familles US (réaction des parents de l'auteure vis-à-vis de leur fille notamment, les parents de Ricky et leurs proches). On ressort tout chamboulé de cette lecture et par certains aspects on ne peut que penser à la série documentaire Making a Murderer qui m'avait bien plu lors de son visionnage.

Malgré des thèmes et un fond éprouvants, ce livre se lit très bien et très vite. L'auteure est douée dans sa manière d'emmener les éléments de réflexions, de les faire se répercuter les uns les autres et de construire une trame globale qui se révèle au final apaisante car dans la colère ne se trouve jamais la solution et dans la compréhension se joue la sérénité des âmes perturbées (même si le pardon n'est pas obligatoire). Bien écrit, mené de main de maître alors qu'elle parle beaucoup d'elle-même, on aboutit sur une lecture assez incroyable, différente et source de réflexion.


mercredi 19 décembre 2018

"Les Illusions" de Jane Robins

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L'histoire : Jusqu'où peut-on s'immiscer dans la vie de ses proches ?
Callie a toujours vécu dans l'ombre de sa sœur, Tilda, à qui tout réussit. Celle-ci est actrice et forme un couple heureux avec Felix, un riche banquier, alors que Callie vit seule et végète dans la librairie où elle travaille. Si elle admire toujours autant sa sœur, elle ne peut néanmoins s'empêcher de penser que quelque chose se cache sous ce vernis de perfection. Tilda ne serait-elle pas sous l'emprise de Felix, dont les comportements obsessionnels sont de plus en plus inquiétants ? Ou bien Callie se fait-elle des illusions ? N'est-ce pas plutôt elle qui a un problème avec la réussite de Tilda ? Lorsque Felix décède d'une crise cardiaque, les relations entre les deux sœurs prennent un tour complètement inattendu.

La critique de Mr K : Petite incartade dans le domaine du thriller psychologique aujourd'hui avec ce titre paru cette année aux éditions Sonatine, une maison d'édition de qualité qui n'a plus à faire ses preuves en matière d'ouvrages angoissants au suspens intenable. Dans Les Illusions de Jane Robins, on suit la trajectoire de deux sœurs jumelles que tout semble opposer. Mais une mort à priori anodine va mettre le feu aux poudres et déclencher une véritable tempête intérieure difficile à stopper. Autant vous le dire de suite, j'ai beaucoup aimé cette lecture qui a défaut d'être d'une originalité folle a eu le mérite de me tenir en éveil longtemps le soir et m'a proposé des portraits de femmes "légèrement" dérangées d'une rare acuité.

Tilda et Callie sont jumelles. L'une est une actrice reconnue quoique légèrement sur le déclin, l'autre vit dans son ombre, elle n'est qu'employée de librairie. L'une vit une parfaite idylle avec un beau banquier plein aux as, l'autre vit des aventures expéditives et sans lendemain. L'une est un Soleil égocentrique à qui tout réussit, l'autre est lunaire, attentive et possède un don de soi indéniable qui pourrait bien la faire sombrer... Quand le nouveau mari de Tilda meurt d'un accident cardiaque, la vie de Callie s'en voit chambouler. Mais pour bien comprendre les mécanismes en marche, il faut remonter un peu, lors d'un goûter d'anniversaire des sept ans des jumelles, lors de la première rencontre entre Callie et Felix le mari de Tilda, les intuitions et les recoupages de plus en plus insidieux qu'opère l'héroïne. Quand tout est enfin en place, l'édifice peut s'effondrer...

La toute première qualité de ce roman est son caractère addictif. Je ne m'en cache pas, ce n'est pas le genre d'ouvrage que je lis le plus mais avec cette lecture, au bout de deux chapitres j'ai été pris par l'histoire. On retrouve les ficelles habituelles qui font le succès du genre : des personnages ciselés au cordeau (j'en reparle juste après), des événements qui se télescopent, des zones d'ombre savamment entretenues pour faire naître le mystère et intriguer le lecteur, et des révélations millimétrées et non définitives qui renouvellent la trame et l'obscurcissent davantage. On se régale donc à suivre les errances de Callie qui de voies de garage en impasses doit en plus se battre contre elle-même et ses tendances à la paranoïa.

Les personnages sont donc très réussis et leur développement prime presque sur les ressorts de l'intrigue, si vous aimez les protagonistes détaillés et décortiqués, vous allez être ici servis. On retrouve évidemment des figures imposées avec notamment une opposition très forte entre les deux sœurs. Le contraste apporte forcément un intérêt chez le lecteur et met en lumière les failles de ces deux êtres en perdition chacun à sa manière. En soi, les deux femmes ne sont pas des plus agréables. On peut même dire qu'elles sont agaçantes mais au fil de la lecture, on explore vraiment le fond de leurs âmes, leurs motivations, leur essence mais de deux manières différentes. Comme on colle au plus près Callie, on la connaît bien, on la suit dans son quotidien et ses doutes (vous verrez ils sont nombreux et lui pourrissent l'existence). Par contre, pour Tilda, c'est plus nébuleux. On ne la perçoit qu'à travers le regard, les impressions et les perceptions de sa sœur. Très vite se pose la question de l'objectivité de Callie, de ce qui relève du réel, du fantasme ou du délire. J'ai aimé cette promenade d'équilibriste au cœur d'un esprit humain perturbé. Honnêtement, très vite, on ne sait pas à quel saint se vouer !

Tout autour des deux figures centrales gravitent une série de personnages secondaires qui bien que moins développés apportent leur pierre à l'édifice : la patronne-amie de Callie qui tente d'apporter confort et soutien à sa jeune protégée, Felix le mari ombrageux obsédé par la propreté et ultra protecteur jusqu'à l'excès, Wilf l'amoureux transi qui n'arrive pas à saisir la personnalité de sa prétendante, Belle et Scarlet deux connaissances du net qui partagent bien plus que des confidences de femmes avec Callie... Ils sont autant de repères qui sont censés ancrer les deux sœurs dans la réalité mais gare aux illusions qui donnent son titre au livre ! Qu'elles soient virtuelles, familiales ou amicales, les relations humaines sont bien plus complexes qu'elles n'y paraissent et comme on épluche un oignon, on révèle en lisant ce livre les couches successives de nos existences et de nos aspirations. Attention à l'atterrissage, ça peut secouer sévère !

Les Illusions est très rapide à lire, redoutablement efficace en terme de suspens et la fin à défaut d'être flamboyante est froide et logique (j'aime ça aussi !). On passe un très bon moment en compagnie de Jane Robins et des personnages qu'elle adore malmener. L'écriture n'est pas exceptionnelle en elle-même, on ne tombe pas en extase devant les formulations et le style mais l'ensemble remplit le contrat : maîtriser un récit à tiroir à la dimension psychologique épatante et fournir un suspens non stop. Ce serait dommage de bouder son plaisir, non ?

samedi 15 décembre 2018

"Le Poids du monde" de David Joy

Le Poids du mondeL'histoire : Après avoir quitté l’armée et l’horreur des champs de bataille du Moyen-Orient, Thad Broom revient dans son village natal des Appalaches. N’ayant nulle part où aller, il s’installe dans sa vieille caravane près de la maison de sa mère, April, qui lutte elle aussi contre de vieux démons. Là, il renoue avec son meilleur ami, Aiden McCall. Après la mort accidentelle de leur dealer, Thad et Aiden se retrouvent soudain avec une quantité de drogue et d’argent inespérée. Cadeau de Dieu ou du diable ?

La critique Nelfesque : Et BOOM ! Encore une belle claque chez Sonatine, encore une belle claque avec David Joy, découvert en 2016 avec "Là où les lumières se perdent" ! Quel talent, quelle écriture, quelle noirceur ! Noël approche, vous pouvez taper dedans sans soucis, vous ferez des heureux. C'est parti pour mon avis que je vais essayer de rédiger sans trop de superlatif (mais ça va être dur)...

Nous sommes dans les Appalaches, terrain de prédilection de l'auteur, en plein coeur des Etats-Unis et au plus proche de la misère sociale. Thad revient de la guerre, Aiden son meilleur ami n'a jamais quitté leur petite ville natale. Ils vont se retrouver quelques années plus tard, pour le pire et le pire, dans cet endroit où tout semble figé, où le chômage est omniprésent, la crise immobilière a sévi et où seuls sont restés ceux qui n'avaient pas d'autres choix. La violence est partout, dans les têtes, dans les actes, dans les souvenirs.

De petits boulots en petits trafics, Aiden cherche à s'extirper de sa condition, à partir de cet endroit maudit mais le destin en a décidé autrement. La drogue, les excès, les mauvaises rencontres et les circonstances ne vont pas changer la vie de  ces deux personnages mais au contraire les faire descendre un peu plus chaque jour dans les ténèbres.

Roman noir terrible où l'espoir n'est présent que pour être détruit, "Le Poids du monde" est servi avec une écriture sublime qui prend à la gorge par tant de beauté dans cet écrin de noirceur. Les mots sont simples comme les gens présents entre ses pages et vont droit au coeur sans misérabilisme ou complaisance. David Joy n'explique pas, n'excuse rien. Il dépeint une société actuelle que personne ne veut voir. Une société qui tente de survivre, une société qui appelle à plus d'humanité, une société qui crève. Dans l'indifférence totale.

On termine ce roman en larmes. Littéralement sur les genoux. Quand le sort s'acharne, quand trop de choses se sont accumulées pour que le ciel se dégage enfin et quand toute issue ne peut être que dramatique, ne restent que la résignation et la fuite en avant. Le titre prend tout son sens à la dernière phrase. Superbe roman, comme le fut d'ailleurs le précédent. On naît seul, on meurt seul. Entre les deux, la vie n'est pas rose pour tout le monde. Absolument déchirant...

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lundi 3 décembre 2018

"La Religion" de Tim Willocks

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L'histoire : Mai 1565. Malte. Le conflit entre islam et chrétienté bat son plein. Soliman le Magnifique, sultan des Ottomans, a déclaré la guerre sainte à ses ennemis jurés, les chevaliers de l'ordre de Malte. Militaires aguerris, proches des Templiers, ceux-ci désignent leur communauté sous le vocable de "la Religion". Alors qu'un inquisiteur arrive à Malte afin de restaurer le contrôle papal sur l'ordre, l'armada ottomane s'approche de l'archipel. C'est le début d'un des sièges les plus spectaculaires et les plus durs de toute l'histoire militaire.

Dans ce contexte mouvementé, Matthias Tanhauser, mercenaire et marchand d'armes, d'épices et d'opium, accepte d'aider une comtesse française, Caria La Penautier, dans une quête périlleuse. Pour la mener à bien, ils devront affronter les intégrismes de tous bords, dénouer des intrigues politiques et religieuses, et percer des secrets bien gardés.

La critique de Mr K : Lors de la rentrée littéraire 2018, j'étais littéralement tombé sous le charme de Tim Willocks et de son ouvrage coup de poing La Mort selon Turner. Personnages charismatiques, noirceur pénétrante de l'intrigue et une langue virevoltante m'avaient convaincu que j'avais affaire à un auteur hors-norme. Beaucoup d'entre vous m'ont conseillé alors de lire La Religion via IG notamment en me vantant un ouvrage épique qui renouvelle le genre. L'occasion s'est présentée pour que je puisse le lire et le chroniquer. C'est désormais chose faite et quelle claque mes amis !

L'action se déroule en 1565 pendant le siège de Malte par les Ottomans. Tenue par les chevaliers hospitaliers (La Religion c'est eux), l'île va devoir résister aux assauts incessants des hordes orientales qui comptent bien prendre cette place convoitée tant au niveau géostratégique (l'Italie et le Pape ne sont pas loin) que commercial (au milieu de la Méditerranée). Au cœur du conflit, on suit le destin tourmenté de Matthias Tanhauser, aventurier sans attache qui cherche avant tout à s'enrichir et profiter de la vie en compagnie de ses deux associés et amis. Mais voilà qu'à Messine en Sicile, il rencontre Carla, une belle noble et sa dame de compagnie étrange au charme sauvage nommée Amparo. À partir de là, il est embarqué dans une série d'événements qui lui échappent et vont l'obliger à changer ses plans. Amour, foi, rivalité, vengeance, lutte de pouvoir sont au rendez-vous et mèneront la vie dure aux protagonistes principaux de ce pavé de plus de 850 pages !

Ce furent cinq jours de lecture-plaisir total ! Franchement, je suis devenu accro dès le prélude qui place la barre très haut et indique clairement la direction que l'auteur va prendre pour la suite de l'ouvrage. C'est sans concession, d'une érudition rare et l'écriture est d'une splendeur renouvelée à chaque chapitre. L'immersion est totale, n'offrant aucun espoir de retour possible dans la réalité (si si, ce bouquin rend dingue !) et l'ascenseur émotionnel fonctionne à plein régime laissant régulièrement le lecteur sur les genoux. J'ai lu ici ou là que certains lecteurs et lectrices ont été horrifiés par le contenu et trouvaient les procédés narratifs parfois gratuits. Je pense avant tout que ce roman n'était pas fait pour eux, qu'à époque violente et obscurantiste se doit de correspondre un récit à son image pour qui veut la dépeindre avec réalisme. Âmes sensibles, abstenez-vous de lire cet ouvrage ! On trouve dans ce livre des trésors de cruauté comme seul l'homme est capable d'en commettre mais on décèle aussi à l'occasion de purs moments de bonté, de tolérance et une nuance bienvenue qui parsème cette œuvre d'éclats de génie qui réchauffent le cœur et l'âme. C'est ce contraste étrange qui fait toute la force de La Religion de Tim Willocks.

Car dans cet ouvrage, il n'y a pas de manichéisme. Chacun, chaque représentant d'une religion, d'un clan, d'une caste ou d'une classe sociale a sa part de lumière et d'ombre. Y compris le héros... surtout lui ! C'est un modèle de construction complexe qui livre ses secrets au compte-gouttes au fil des péripéties et qui s'avère au final avare en révélations (cultivez le mystère est souvent gage de qualité et surtout de suspens insoutenable). Mais quand celles-ci tombent, l'auteur nous assène autant de coups imparables qui s'emparent de nos certitudes, les broient et changent nos jugements sur les forces en présence (et ceci à de multiples reprises). Quand on sait que le procédé se répète pour tous les personnages principaux (et il y en a !), vous pouvez imaginer la densité de l'ensemble et l'envergure de la construction dramatique de l’œuvre. Ainsi, on éprouve à l'occasion de l'empathie pour la pire des crevures et du dégoût pour des personnages que l'on adorait quelques pages auparavant. Moi qui aime être bousculé dans mes certitudes, j'ai été diablement servi !

Et puis, il y a le background. La narration se met au service de l'Histoire décrite ici avec un luxe de détails épatants et toujours justes. Le ton épique sert remarquablement les scènes de bataille qui en dégoûteraient plus d'un et qui m'ont marqué au fer rouge. Ce roman est aussi une belle évocation des mœurs et croyances de l'époque, un bon point de vue sur les forces en présence, la place de la foi dans la vie de tous les jours et une fenêtre implacable sur les luttes de pouvoir en jeu qui se moquent du commun des mortels qui est bien souvent réduit au rôle de pion sur un échiquier qui le dépasse. L'ensemble est fluide, jamais roboratif et s'insère parfaitement dans la narration vive et sans temps morts.

En parallèle des atrocités décrites, on a aussi de très belles pages sur l'amour naissant avec l'évocation des premiers émois amoureux et des scènes érotiques saisissantes (j'avoue, j'en suis amateur à mes heures). Des passages s'apparentant à des rites initiatiques sont aussi insérés au gré des flashback et moments clef de l'intrigue donnant une dimension supplémentaire au récit avec son lot de mentors / guides spirituels, de relations filiales en devenir et de traversées du désert éprouvantes dont on ressort changé et raffermi. Tout cela s'entremêle à merveille et nous livre un titre-somme d'une profondeur et d'une force incroyable. C'est typiquement le genre de lecture qui emporte tout sur son passage et laisse une trace indélébile dans l'esprit du lecteur.

Bon, je n'en dirai pas beaucoup plus... dans le genre roman historique, on fait difficilement mieux (avec le diptyque des Piliers de la Terre de Ken Follett) : action, réflexion, Histoire respectée, personnages charismatiques, langue incroyable... tout est réuni pour passer des heures d'évasion totale. C'est un petit bijou qui trônera fièrement dans ma bibliothèque! Et dire, qu'à priori, le personnage principal revient dans une suite aussi talentueuse selon les premiers avis que je suis allé lire... Il va falloir que je me penche sérieusement sur la question...

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lundi 29 octobre 2018

"La Mort selon Turner" de Tim Willocks

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L'histoire : Lors d'un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s'annonce brillante à cause d'une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s'en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu'il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.

La critique de Mr K : Attention bombe littéraire en approche ! La Mort selon Turner de Tim Willocks m'a littéralement sonné, me laissant totalement pantelant en fin de lecture. Roman noir survitaminé se déroulant en Afrique du sud, je n'ai pu relâcher cet ouvrage avant la fin tant le charisme des personnages et la noirceur du sous-texte sont impressionnants. Gare à vous si vous vous laissez tenter, c'est typiquement le genre de lecture qui marque un lecteur à vif !

Une jeune fille noire sans logis se fait renverser par un groupe de riches blancs en goguette dans un township du Cap. Le conducteur bourré comme un coing ne s'est même pas rendu compte de son crime et ses potes le couvrent. Malheureusement pour eux, Turner un flic black obnubilé par la justice et son application est très vite sur leurs traces. Ce justicier implacable est prêt à tout pour que les coupables soient châtiés. Commence alors une lente descente aux enfers pour tous les protagonistes entre corruption, course poursuite, liens et loi du sang, questionnements et choix liés au franchissement ou non des barrières entre le bien et le mal.

Je vous le dis tout de go, j'ai été accroché dès les premières pages. Direct, les personnages sont électrisants, provoquant questionnements et empathie sans aucun temps mort et ceci tout au long du roman. L'auteur changeant de point de vue d'un chapitre à un autre, on traverse l'histoire à travers le ressenti de tous, ce qui développe une densité de sentiments incroyables. Ainsi, même la pire des crevures s'avère bien plus que ce qu'il semble être au départ. Malgré un côté rentre dedans de bon aloi, on découvre au fil des pages le lien ténu qu'il existe entre le bien et le mal, chacun d'entre nous pouvant le franchir au gré d'un caprice ou d'une émotion mal maîtrisée. Cela donne un côté imprévisible à la trajectoire des personnages et une deuxième partie de roman virtuose où l'on ne sait jamais à quoi s'attendre et qui finit dans un crescendo émotionnel comme rarement j'en ai vécu en lisant un roman noir.

Il y a du McCarthy dans cet ouvrage, une ambiance poisseuse à souhait mettant en lumière les affres de la condition humaine : le désir, l'individualisme, la convoitise mais aussi l'amour et la souffrance qui l'accompagne. Malgré quelques éclairs d'espoir et de brefs passages d'accalmie, on baigne ici dans la noirceur la plus totale. Turner ? Un héros torturé par un passé douloureux qui mène une croisade judiciaire à la limite de la légalité. Margot Le Roux ? Une riche industrielle ne reculant devant rien pour préserver son fils. Rajoutez à cela, une victime de l'incurie humaine à qui l'on doit de rendre une identité et donner un sens à sa mort, toute une série de personnages qui se débattent entre devoir et possibilité de tricher pour gravir plus vite à l'échelle de la réussite, un pays tout juste sorti de l'Apartheid où les tensions raciales sont toujours palpables... et vous avez tous les ingrédients d'un bon roman noir qui sont ici réunis pour nous faire frémir et provoquer une addiction aussi durable que marquante.

Et puis l'auteur s'y connaît pour maintenir le suspens, livrant un western moderne implacable, il explore l'esprit humain comme personne, ciselant ses personnages comme un orfèvre ses bijoux, livrant à nu des âmes torturées qui semblent vivre leur vie comme s'ils étaient arrivés à la fin de la route. C'est puissant, beau et violent à la fois. Car ne vous méprenez pas, le monde livré ici est impitoyable, cynique et d’une redoutable dureté (Mon Dieu, le passage dans le désert ! Je m'en souviendrai longtemps !). L'enquête en elle-même n'a même pas lieu, le livre se concentrant plutôt sur la traque du héros et les réactions de ses opposants et alliés. Turner sait très vite à qui il a affaire, les forces en présence parfois insurmontables ne l'arrêtent pas, le règlement de compte doit avoir lieu car pour lui, il sert une cause indépassable. Incorruptible dans un monde pourri jusqu'à l'os, cela ne l'empêche pas de s'interroger sur ses actes car la justice peut parfois virer à la simple vengeance. Plus d'une fois, l'ouvrage retournera votre cerveau tant certaines certitudes se trouveront ébranlées par les révélations sur les motivations des personnages et certains de leurs actes.

Il s'agissait de mon premier Willocks et je peux vous garantir que ce ne sera pas le dernier. L'ambiance est  unique, l'écriture est d'une clarté et d'une efficacité hors pair. J'ai mis un temps record à le lire, jouant avec les heures qui défilent et rompant tout contact social durant quelques heures pour suivre Turner dans sa traque et explorer les arcanes et mystère de la famille Le Roux. Franchement, un des meilleurs roman noir que j'ai pu lire, un ouvrage fulgurant et unique. Courez-y vous ne le regretterez pas ! Un pur chef d'oeuvre.


lundi 1 octobre 2018

"La Saison des feux" de Celeste Ng

La Saison des feux

L'histoire : À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.

La critique Nelfesque : Quel plaisir de retrouver Celeste Ng après l'excellent "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" pour lequel j'avais eu un gros coup de coeur (et ce n'est pas un terme que j'utilise souvent) !

"La Saison des feux" est encore un très bon roman. Celeste Ng confirme son talent et est décidément une auteure à suivre désormais. Elle fait ici une critique de la société, de la cellule familiale, de nous-même. Dans son nouveau roman, le poids du regard des autres, de la société, de l'image que chacun se construit de lui-même, les non-dits, les actes manqués, les malentendus font imploser des vies. Toutes les familles ont leurs secrets. Ceux sous la plume de cette auteure nous marquent.

Nous plongeons dans la vie d'un quartier, celui de Shaker Heights. Le genre de banlieue riche et tranquille où tout le monde se connaît, où personne ne fait de vagues. Des familles aisées vivent ici dans un cocon, loin des ennuis financiers et de tout ce que cela implique. La famille Richardson est l'une d'elles. Pour autant, Elena, la mère de famille est sensible à la détresse des autres et a à coeur d'aider son prochain. Pour cela elle loue deux appartements à des gens qui ont besoin d'un petit coup de pouce.

C'est là que Mia Warren fait son entrée avec sa fille. Mère célibataire et artiste de talent, elle entraîne Pearl au fil de ses projets tout autour du pays. Elles ne se fixent jamais longtemps au même endroit. Mais cette fois-ci, ce sera différent. Mia l'a promis, elles resteront ici.

Pearl trouve dans la famille Richardson un second foyer. Elle les envie, elle y est intégrée. Une amitié indéfectible se noue avec un des fils alors qu'une des soeurs se prend d'admiration pour Mia. Tout aurait pu bien se passer si un événement dramatique ne s'était pas produit dans leur entourage commun. Les intérêts des uns et des autres vont être chamboulés, les éducations et convictions de chacun vont sonner le glas de cette bonne entente. Chacun choisit son camp, sans se mettre à la place de l'autre et le fossé se creuse. Le passé de Mia refait surface ainsi que les origines de Pearl et peu à peu les relations internes de ce petit microcosme vont pourrir. Le ver est dans le fruit. La tension est palpable. Un drame va se produire, on s'y dirige irrémédiablement. Non pas un incident tragique mais une fêlure que rien ne pourra colmater et qui va croître.

Celeste Ng ne nous épargne rien, va au fond des choses. Ici, la catastrophe vient de l'intolérance, du manque d'empathie, de l'incompréhension mutuelle. Par bêtise humaine, des vies qui auraient pu être belles sont brisées. Elena, journaliste, s'acharne sur le passé de Mia et en tire des conclusions. Des malentendus qui avec une discussion franche pouvaient trouver une fin heureuse vont constituer autant de pas menant à une impasse.

"La Saison des feux" nous raconte une histoire. Celle de la différence sociale, celle de la monoparentalité, celle des origines. Mais cette histoire peut se superposer à la nôtre, réveillant en nous de vieux démons. Chaque famille a ses secrets, ses zones d'ombre. Il est parfois bon de ne pas remuer le passé et ses souvenirs douloureux. Se pose alors la question du regard des autres, de la propre vision que l'on se fait de nous-même.

Celeste Ng s'attaque une nouvelle fois à la cellule familiale, un sujet qui semble lui être cher et sur lequel elle se penche régulièrement, cherchant sans cesse à en décortiquer tous les aspects (l'avenir et ses futurs romans nous diront si elle a d'autres thèmes de prédilection). Comment fonctionne une famille ? Y a-t'il un schéma type ou trouve-t'on des variantes ? Pour autant, ne pouvons-nous pas y voir un dénominateur commun ? Qu'est-ce que l'éducation que l'on a reçu révèle de chacun de nous ? Comment s'en libère-t'on et est-ce seulement possible ?

Sous ses aspects thriller (genre dans lequel "La Saison des feux" est étiqueté mais qui, à mon sens, est trop réducteur ici), cet ouvrage est un roman noir d'une grande puissance. Tous les ingrédients sont ici réunis, empruntant le large spectre de la sphère privé et de la société. La vie et sa complexité résumées en un roman qui prend aux tripes par son inéluctabilité et sa noirceur. Quelques moments d'espoir et de bonheur parsèment l'ouvrage, des moments qu'il est bon d'avoir vécus, même si ici ils ne font que passer. Et si en réalité, à la toute fin, en faisant les comptes, chacun n'était-il pas qu'un être solitaire qui se cherche inlassablement ?

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samedi 15 septembre 2018

"Séance infernale" de Jonathan Skariton

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L'histoire : Quelle est la teneur de Séance infernale, film mythique aujourd’hui perdu ? Et qu’est-il arrivé à son réalisateur, le Français Augustin Sekuler, mystérieusement disparu en 1890 lors d’un voyage en train entre la Bourgogne et Paris ? Le film est-il lié à une série de meurtres qui endeuillent la ville d’Édimbourg ?

Telles sont quelques-unes des questions auxquelles Alex Whitman, chercheur de reliques cinématographiques pour riches collectionneurs, tente de répondre, sans se douter des dangers auxquels il s’expose. De Los Angeles à Genève en passant par Paris, un puzzle diabolique se met en place, sur lequel apparaît peu à peu l’incroyable vérité qui se cache derrière ce film maudit.

La critique de Mr K : Chronique d'un ouvrage dévoré en deux jours aujourd'hui avec Séance infernale de Jonathan Skariton, roman tout juste sorti à l'occasion de cette rentrée littéraire 2018 aux éditions Sonatine. Attention ! Livre hautement addictif... Quand on y a goûté, on ne peut le relâcher sans un sentiment de manque fortement prononcé et le goût amer de l'attente en bouche. Crimes en série irrésolus, chasse au film maudit, la perte irréparable d'un enfant et ésotérisme perlé sont au programme d'un thriller virevoltant, référencé et mené de main de maître.

Vu comme le "Da Vinci Code du cinéma" sur son bandeau de présentation en librairie, il me faisait de l'oeil dans cette période de rentrée littéraire si riche. Non à cause de cette accroche purement commerciale (j'en suis revenu de Dan Brown et Inferno m'avait définitivement vacciné de cet auteur grand compilateur des articles sur l'art de Wikipedia) mais plutôt par les thématiques abordées dont notamment celle du cinéma. D'ailleurs en quatrième de couverture, les éditeurs font le parallèle avec le cultissime La Conspiration des ténèbres de Théodore Roszak qui faisait la part belle aussi au cinéma et aux films perdus. Très vite, on se rend compte que le livre de Skariton n'est pas du même tonneau. Plus branché thriller pur et dur, avec un récit plus classique, ici on est plus dans du divertissement pur et dur. Mais attention, du divertissement très réussi !

Alex Whitman est chercheur de reliques cinématographiques. Travaillant en freelance et essentiellement pour de riches collectionneurs privés, il n'a pas son pareil pour dénicher des objets de tournage rares ou des films oubliés. Ça tombe bien, un de ses clients réguliers lui propose LA quête ultime : retrouver le film La Séance infernale du pionnier du cinéma Augustin Sekuler. Plus par défi que par réel appât du gain, notre héros accepte cette mission qui va s'avérer plus complexe et dangereuse que prévue. Il n'est pas tout seul à vouloir retrouver ce film maudit qui semble porter le malheur dans ses parages et puis... il y a cette accumulation de références mystiques qui influencent l'enquête et vont emmener le héros dans ses retranchements, entre la foi et la folie...

On rentre dans ce livre comme chez soi. Pas de perte de temps inutile, l'auteur démarre de suite et sans temps mort par la suite. On fait rapidement connaissance avec Alex qui est un énième avatar de l'enquêteur cassé par la vie. Pour lui, c'est la disparition de sa fille de 8 ans qui a tout brisé neuf ans auparavant. Séparé de son épouse, il ne vit plus que pour son métier, se sentant toujours coupable et préférant se plonger dans le travail. Bien que classique dans sa caractérisation de départ, très vite on s'éloigne quelque peu des chemins connus avec un Whitman abîmé, bien teigneux à ses heures perdues et capable du pire quand il se sent acculé. Je l'ai de suite adopté, j'ai aimé son côté brut de décoffrage, ses connaissances très étendues dans son domaine (avec des anecdotes parfois géniales) et finalement son côté humain. Ainsi par moment, des chapitres racontent quelques morceaux de bravoure propre au genre (course poursuite, évasion d'un lieu clos...) et on ne tombe jamais dans la surenchère. Ainsi, il arrive que le protagoniste n'ait pas la solution pour s'en sortir, qu'il doive s'en remettre à d'autres pour pouvoir progresser. C'est ici remarquablement relaté et donne un aspect crédible à un personnage au charisme certain.

On retrouve ensuite le meilleur ami fidèle qui est bien plus malin qu'il n'en a l'air, un commanditaire exigeant pour ne pas dire inquiétant, une mystérieuse descendante du cinéaste aussi fatale qu'intrigante, une fliquette en mal d'enquête, un pur sociopathe aux pratiques bien crades et une pléthore de personnages secondaires qui plantent de bonnes situations et donnent un caractère vivant à l'ensemble. Franchement ça fonctionne et au fil de la lecture, on se surprend à voir les pages se tourner toutes seules. Certes, on ne peut parler ici de grande originalité (peu ou pas de surprises de mon côté lors de ma lecture) mais le livre s'apparente à une très complexe construction qui gagne en densité, en attrait au fil des parties et la fin vient clôturer idéalement une enquête-aventure très réussie. J'aime être "capté" par un livre et ce fut le cas tout du long avec celui-ci.

Le background et les apports divers donnent une touche supplémentaire au charme de ce livre qui mélange allègrement notre époque contemporaine adepte de joujoux technologiques, Histoire du cinéma entre splendeur et décadence, et croyances ésotériques anciennes dont je ne dirais rien de plus pour ne pas révéler quelques arcs narratifs cruciaux. Sachez simplement qu'érudition rime ici avec plaisir de partager, éclairage intéressant et découvertes inoubliables. L'auteur maîtrise son sujet, mêle avec un plaisir évident fiction et éléments réels, pour au final proposer une expérience immersive totale. Rajoutez à cela, une écriture exigeante et source de plaisir renouvelé et vous obtenez un thriller implacable et à lire absolument si le genre et les thématiques vous plaisent.

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jeudi 13 septembre 2018

"Les Fantômes de Manhattan" de R. J. Ellory

Les Fantômes de ManhattanL'histoire : Annie O'Neill tient une petite librairie en plein coeur de Manhattan, fréquentée par quelques clients aussi solitaires et marginaux qu'elle. Un nommé Forrester entre un jour dans sa boutique et se présente comme un très bon ami de ses parents, qu'elle n'a pratiquement pas connus. Il est venu lui apporter un manuscrit, l'histoire d'un jeune rescapé de l'Holocauste, adopté par un soldat américain lors de la libération de Dachau, avant de devenir une des grandes figures du banditisme new-yorkais. Quel rapport y a-t-il entre cette histoire et la famille d'Annie ? Et pourquoi le dénommé Forrester est-il si réticent à lui avouer la vérité ? Lorsqu'elle lui sera enfin dévoilée, celle-ci sera plus inattendue et incroyable que tout ce qu'elle a pu imaginer.

La critique Nelfesque : Je suis une inconditionnelle de R. J. Ellory. A chaque nouvelle sortie de roman, je me jette dessus, sans même lire la 4ème de couverture. Ça ne m'arrive pas pour beaucoup d'auteurs, croyez-moi (en fait il n'y en a que 2). C'est ainsi que j'ai débuté la lecture de ces "Fantômes de Manhattan". D'ordinaire très enthousiaste une fois un roman d'Ellory terminé, je suis ici plus mitigée et je m'en vais vous expliquer pourquoi.

Annie est une jeune libraire. Sa vie, c'est sa boutique. Elle n'a pas d'amis, si ce n'est ce vieil alcoolique, ancien vétéran de l'armée américaine qui ne cesse de rabâcher ses faits de guerre et les traumatismes qui vont avec. Elle n'a pas de vie amoureuse et sexuelle non plus, elle n'a pas vraiment la tête à ça, elle est un peu psychorigide. Non, sa vie c'est sa librairie, ses vieux bouquins dont elle s'entoure et même si sa petite entreprise connaît la crise faute de clients (et d'horaires fixes (elle fait un peu ce qu'elle veut Annie, elle est un peu dilettante, elle vit la vie comme elle vient)), elle ne met pas l'énergie nécessaire pour que les choses changent et s'en accommodent.

Jusqu'au jour où un étrange bonhomme rentre dans sa librairie. Forrester, un vieux monsieur, très propre sur lui, très poli, veut poursuivre le club de lecture qu'il avait initier avec le père d'Annie, père qu'elle n'a jamais connu. Cela la questionne, la bouleverse et ces futurs rendez-vous du lundi où un nouveau chapitre de roman lui est remis par Forrester sont une bulle d'air nécessaire à la poursuite de sa vie. C'est quasiment au même moment que Sullivan, le voisin, lui lance un pari, celui qui consiste à s'arréter de boire si elle s'envoie enfin en l'air et profite de la vie.

C'est ainsi que "Les Fantômes de Manhattan" prend deux chemins différents et qu'Ellory alterne entre les moments de lecture d'Annie et sa vie amoureuse. Étonnant et déroutant, c'est comme si nous avions alternativement deux romans différents entre les mains.

Celui de ses lectures, la partie "roman" dans le roman est une histoire poisseuse qui tient en haleine. On suit Harry Rose de son enfance dans les camps de concentration en Allemagne (vous connaissez ma passion pour la Seconde Guerre Mondiale) à sa montée en puissance dans le domaine du banditisme à NY. C'est passionnant et digne d'un roman noir. Les personnages sont incroyables, l'histoire est pleine de rebondissements et l'ambiance du New-York des années 50/60 palpable. Les images se superposent dans nos têtes, on se croirait dans un film de mafieux, "Les Affranchis", "Le Parrain", tous ces films inégalables sur le sujet qui nous ont laissé un souvenir impérissable.

Puis vient s'ajouter les passages "feel good" qui de mon côté n'ont eu d'intérêt que pour prolonger le plaisir et me donner envie de revenir à l'histoire de Harry. C'est un peu cucul et ce n'est pas le genre d'histoire que je prends plaisir à lire. Agacée au début par ce choix, j'ai eu la bonne surprise de constater que tout cela prenait de l'épaisseur au fil des pages (ouf, tout n'est pas perdu). Annie se dévoile, on voit arriver les choses bien avant elle (elle est un peu naïve l'Annie !) mais ce personnage est intéressant à voir évoluer, encore plus celui de Sullivan qui est émouvant dans son combat contre l'alcool et ses vieux démons et touchant par ses relations avec Annie.

Bien entendu, tout cela va se rejoindre à un moment donné et va prendre sens. On comprend alors pourquoi l'auteur a fait cohabiter un scénario de polar avec une histoire à l'eau de rose. Ce n'est pas ma came et finalement Annie, bien que centrale dans l'histoire, est sans doute le personnage qui m'a le moins touchée mais le procédé est original. On ne lit pas ça tous les jours !

"Les Fantômes de Manhattan" n'est pas le meilleur roman d'Ellory mais c'est toujours un plaisir de retrouver cet auteur ne serait ce "que" pour son style. Le "roman" dans le roman est vraiment empreint de sa patte et se déguste avec plaisir et envie. Je me serai bien contentée juste de cela mais ça aurait été me priver d'un final magistral où vengeance et rancoeur se côtoient et où les plus belles histoires s'écrivent dans la souffrance. Un roman très cinématographique.

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samedi 1 septembre 2018

"La Disparition d'Adèle Bedeau" de Graeme Macrae Burnet

9782355846472oriL'histoire : Manfred Baumann est un solitaire. Timide, inadapté, secret, il passe ses soirées à boire seul, en observant Adèle Bedeau, la jolie serveuse du bar d'une petite ville alsacienne très ordinaire.

Georges Gorski est un policier qui se confond avec la grisaille de la ville. S'il a eu de l'ambition, celle-ci s'est envolée il y a bien longtemps. Lorsque Adèle disparaît, Baumann devient le principal suspect de Gorski. Un étrange jeu se met alors en place entre les deux hommes.

La critique de Mr K : Terrible lecture aujourd'hui avec la nouvelle publication en français d'un ouvrage de Graeme Macrae Burnet aux éditions Sonatine après le formidable L'Accusé du Ross-Shire qui m'avait enchanté et marqué lors de sa lecture l'année dernière. Dans ce nouvel ouvrage, cet auteur écossais diablement doué explore les arcanes de la banalité pour mieux la déstructurer et au final surprendre ses lecteurs après les avoir irrémédiablement attirés dans la toile savamment constituée par ses soins minutieux.

Quand une jeune serveuse disparaît sans prévenir et sans laisser de traces, c'est toute une petite communauté qui est en émoi. Jolie, très sérieuse dans son travail, plutôt taciturne et pas du genre à lever la jambe, cette disparition interroge et inquiète. Est-elle partie sans prévenir personne sur un coup de tête ? A-t-elle rencontré la mauvaise personne en rentrant chez elle ? La police enquête et nage dans le flou intégral. L'enquêteur Gorski a bien du mal à se dépêtrer de cette affaire qui s'enlise à cause du manque d'indices et des dissimulations des témoins potentiels. En parallèle de son enquête, on suit le parcours chaotique de Baumann, un homme miné par la solitude et son caractère asocial. Au fil du déroulé, nous allons en apprendre beaucoup sur ces deux hommes en constante opposition et quand la vérité éclatera, personne ne sera épargné.

Grand amateur de Simenon et Claude Chabrol, Graeme Macrae nous propose un voyage effroyable au fin fond de l'âme humaine. Certes il y a une enquête mais finalement elle passe souvent au second plan. Les avancées sont très timides, le policier quelqu'un de posé, et finalement il ne se passe pas grand chose durant les 281 pages de ce roman. Et pourtant, il est d'une richesse incroyable, d'une profondeur qui touche parfois au sublime avec des personnages ciselés comme rarement j'ai pu en rencontrer dans un ouvrage de ce genre. C'est bien simple, chaque chapitre apporte sa pierre à l'édifice entre banalité du quotidien décortiqué et flashback qui révèlent des passés lourds de conséquences sur une existence entière. Chaque être humain est unique et derrière chaque individualité se cache une vie faite de joies mais surtout de ruptures et de failles qui construisent un destin. Alors le rythme est lent, le mille-feuilles de caractérisation des personnage se prépare en douceur, par petites couches successives mais quand arrive le dernier tiers de l'ouvrage, tout prend sens, s'emboîte parfaitement et procure un plaisir de lire assez unique.

Vie de famille compliquée, solitude aliénante dans notre société, quiproquo, incompréhension, paranoïa latente, rumeurs et moqueries, grisaille ambiante et avenir bouché sont les ingrédients d'une recette classique du roman policier-noir qui bascule dans l'ouvrage référence grâce à la langue fine, exigeante et très accessible de cet auteur décidément à suivre. J'ai pour ma part accroché immédiatement, notamment sur les deux personnages principaux qui m'ont rappelé des proches ou des personnes que j'ai pu connaître. La tension est palpable très vite et l'émotion gagne profondément le lecteur, l'influençant même sur ses réflexions sur soi. La Disparition d'Adèle Bedeau, au delà de son caractère policier et étude de caractère, nous renvoie à nous, à la fragilité de l'existence et de ces épisodes de tristesse qui parfois gagnent le cœur et l'âme de chacun, mêlant spleen et nostalgie.

Je dois avouer que ce roman m'a profondément touché, m'a laissé tout groggy une fois la dernière page tournée. L'ascenseur émotionnel est total, j'aime être déstabilisé et ému lors d'une lecture. Celle-ci restera longtemps gravée dans ma mémoire. Avis aux amateurs !

mardi 17 juillet 2018

"Jesse le héros" de Lawrence Millman

Jesse le hérosL'histoire : 1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Vietnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.

La critique Nelfesque : Roman court mais d'une grande intensité aujourd'hui avec "Jesse le héros" de Lawrence Millman, auteur que je découvre pour l'occasion. Nous sommes ici dans l'Amérique de la fin de années 60. En pleine période de la guerre du Vietnam, ce conflit est dans toutes les têtes, toutes les familles américaines.

Dans ce contexte, Jesse, jeune garçon atteint de troubles psychiatriques ne sait pas où se placer. Exalté, décalé, il voue un culte à son frère Jeff parti combattre. A chaque image à la télévision, il le cherche, il l'imagine tel un guerrier invincible. Mais il y a un décalage entre les fantasmes de Jesse et la réalité. Jesse n'est pas comme les autres, il n'a pas de filtre. Il ne s'amuse pas des mêmes choses, a un comportement étrange. Il est raillé par les enfants et voit naître chez lui des pulsions sexuelles qui le mettent de plus en plus en marge des autres. Se masturber en public en s'imaginant incendier des villages vietnamiens, violer les jeunes filles du coin, être centré sur ses désirs et se sentir surpuissant, forcément cela "fait parler". Sa famille s'inquiète, ses voisins le pointent du doigt et très vite c'est le placement en institution spécialisée qui plane sur sa tête.

"Jesse le héros" est un roman noir qui prend à la gorge. Sans cesse entre deux eaux, le lecteur ne sait plus si il aime ou non le personnage de Jesse tant ce dernier peut être attachant par moment et effroyable l'instant d'après. Jesse fait peur, tout simplement. Il nous questionne sur notre rapport aux autres, à ceux qui ne sont pas "comme nous", à ceux qui ont besoin d'aide. Nous assistons ici à une perte de contrôle dans les grandes largeurs, désarmés par le désarroi des proches et au contact d'une époque où la maladie mentale n'était pas considérée telle qu'elle l'est aujourd'hui (et il y a pourtant encore du chemin à faire...). Jesse est à la fois prisonnier de sa pathologie, de sa situation familiale compliquée, des images violentes de la guerre et esclave de ses pulsions, violeur sans scrupules, animal froid.

Ce roman sorti aux Etats-Unis au début des années 80 est arrivé en France en mars dernier. Ce n'est pas une nouveauté au sens strict, c'est une exhumation, celle d'une époque, celle d'une vision de l'autre, celle d'une ambiance. Il y a du Michael Farris Smith dans ces pages, du David Joy aussi (tous les deux traduits chez Sonatine également) à ceci près que si on prend de la distance avec l'écrit, on peut s'amuser des remarques de Jesse tant elles semblent sorties de nulle part. Le genre de roman qui te prend dans ses griffes, te bouscule par ses personnages, te séduit par son écriture...

Avec un peu plus de 200 pages, "Jesse le héros" est court mais efficace. Dérangeant, il laisse le lecteur pantois face à cette escalade dans la folie que nous présente Lawrence Millman. Au plus près de son héros, dans la tête de son Jesse, on touche du doigt l'indicible, l'inacceptable et la fin contribue à cette sensation. Si vous aimez être bousculé et n'avez pas froid aux yeux, ce roman est fait pour vous. Direct, déroutant, poignant.

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