samedi 25 mai 2019

"Les Sept Morts d'Evelyn Hardcastle" de Stuart Turton

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L’histoire : Ce soir à 11 heures, Evelyn Hardcastle va être assassinée.
Qui, dans cette luxueuse demeure anglaise, a intérêt à la tuer ?
Aiden Bishop a quelques heures pour trouver l’identité de l’assassin et empêcher le meurtre.
Tant qu’il n’est pas parvenu à ses fins, il est condamné à revivre sans cesse la même journée.
Celle de la mort d’Evelyn Hardcastle.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui une lecture toute particulière avec un des derniers nés de la maison d’édition Sonatine: Les Sept Morts d’Evelyn Hardcastle de Stuart Turton. Présenté comme un mix entre Agatha Christie, Downton Abbey et Un jour sans fin, voilà un roman qui intrigue et qui personnellement m’a totalement laissé pantois durant toute sa lecture. Il est rare d’être autant surpris par un roman quand on lit beaucoup et depuis longtemps. Le pari est superbement relevé ici entre enquête policière, ambiance crépusculaire et éléments fantastiques. Le voyage livresque fut de haute volée !

Aiden Bishop est condamné à revivre la même journée dans des corps différents. Mais attention, un mystérieux homme lui annonce qu’il n’a le droit qu’à huit emprunts de corps (donc il pourrait vivre huit fois la même journée) pour deviner qui va tuer la fameuse Evelyn Hardcastle et annoncer à cet étrange commanditaire le résultat de ses déductions. Célébrant un triste anniversaire, les Hardcastle ont convié dans cette vieille demeure un grand nombre d’invités qui cachent bien des secrets. Les domestiques ne sont pas en reste et au fil de ses tentatives, notre héros va devoir faire le lien entre les indices qu’il découvre, éviter les fausses pistes, se méfier de tout le monde et essayer de rester en vie car un tueur implacable est à ses trousses et élimine un à un chacun de ces hôtes d’un jour...

Véritable labyrinthe narratif, Les Sept Morts d'Evelyn Hardcastle se dévore sans vergogne avec l’impression d’être prisonnier de cette demeure qui révèle petit à petit ses mystères. Objets, personnes, événements, on se croirait dans un Cluedo littéraire et l’on prend plaisir à revivre les scènes sous différents angles, avec des points de vue divergents qui donnent à voir des vérités cachées qui lèvent peu à peu le voile sur les relations exactes entre personnages, époques et sentiments évoqués. Très bien construit, même s’il faut s’accrocher entre changement d’hôte, d’époque et flashback, c’est assez jubilatoire de se sentir totalement manipulé comme le pauvre héros de notre histoire. Le suspens est constant et l’on se demande bien comment cette histoire se terminera. Le jeu en vaut la chandelle car je vous défie de deviner le fin mot de cet ouvrage dense et extrêmement bien construit.

Très anglais dans l’ambiance qu’il dégage, c’est vrai qu’il y a du Downton Abbey dans ce roman mais un Downton Abbey en pleine déliquescence où les méduses rôdent. Secrets anciens, inimitiés, trahisons, ressentiments et course contre la montre se mêlent au détour des couloirs et des événements liés à cette réception : partie de chasse, nuit d’ivresse, repas collectif, entrevues secrètes sont au menu et la demeure est vaste. À noter que l’auteur a glissé une liste des invités de la party et une carte des lieux en début de recueil (moi qui adore les cartes j’étais comblé). C’est bien utile pour se repérer et cela participe d’autant plus à l’immersion du lecteur.

J’ai beaucoup aimé aussi le parti pris de Stuart Turton de nous placer dans la peau du personnage en utilisant la première personne. On participe à l’enquête, on doute, on cherche, on se fait avoir... On vit avec lui la difficile prise de conscience du changement d’hôte, la nécessité de s’adapter à ce nouveau corps, à ce nouvel esprit. Cela donne des passages détonants tantôt drôles, tantôt tragiques. Les événements s’accélèrent d’ailleurs très vite mettant une pression très forte sur Aiden et donc sur nous. Difficile, vraiment très difficile de s’échapper de cette lecture qui nous happe sans espoir de retour. L’élément fantastique n’est pas proéminent, certes il y a cette enquête ubuesque où l’on rejoue la même pièce, mais c’est surtout l’occasion pour l’auteur de rendre à sa manière un hommage talentueux à Agatha Christie et à Conan Doyle. Un certain classicisme apparaît en terme de caractérisation des personnages, de certaines situations, de la façon de confondre les personnes et de raccrocher les événements les uns aux autres mais la nature profonde des êtres qui animent ce théâtre de papier fait basculer le roman dans le thriller, le sanglant, l’extrême. Je peux vous dire que certains personnages sont bien retors et ne reculent devant rien pour assouvir leurs pulsions ou intérêts personnels.

Pour parachever le tout, l’ouvrage est remarquablement écrit. Très accessible malgré des choix narratifs osés, on se laisse porter par l’histoire, une galerie de personnages hauts en couleur et les coups du sort avec une aisance qui ne se dément jamais et un plaisir de lire optimum. A la fois classique dans les thèmes abordés et très novatrice dans sa forme, c’est le genre d’expérience qui vaut vraiment le détour. Une lecture coup de cœur qui fera date au Capharnaüm éclairé !

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mardi 9 avril 2019

"1793" de Niklas Natt och Dag

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L'histoire : 1793. Le vent de la Révolution française souffle sur les monarchies du nord. Un an après la mort du roi Gustav III de Suède, la tension est palpable. Rumeurs de conspirations, paranoïa, le pays est en effervescence. C'est dans cette atmosphère irrespirable que Jean Michael Cardell, un vétéran de la guerre russo-suédoise, découvre dans un lac de Stockholm le corps mutilé d'un inconnu. L'enquête est confiée à Cecil Winge, un homme de loi tuberculeux. Celui-ci va bientôt devoir affronter le mal et la corruption qui règnent à tous les échelons de la société suédoise, pour mettre à jour une sombre et terrible réalité.

La critique de Mr K : Lecture enthousiaste aujourd'hui avec 1793 de Niklas Natt och Dag, nouveauté tout juste parue aux éditions Sonatine. Entre roman historique et thriller, cet ouvrage captive dès les premiers chapitres pour ne jamais relâcher son étreinte entre enquête tortueuse, personnages charismatiques et révélations fracassantes. Vous voilà prévenus !

Se déroulant en Suède (essentiellement dans la capitale Stockholm), tout commence par la découverte d'un cadavre horriblement mutilé. Le pauvre homme n'est plus qu'un tronc rendu aveugle, muet et sourd. Les investigations sont confiées à un homme de loi idéaliste et à un ancien combattant que la vie n'a pas épargné. Très vite, ils découvrent que la pauvre victime a subi des sévices innommables, étalés dans le temps et en fouillant un peu plus, les deux enquêteurs se rendent compte que derrière ces horreurs, pourraient bien se cacher des pratiques inavouables auxquelles seraient mêlés certains membres en vue de l'aristocratie suédoise. La Révolution Française étant à son apogée, les répercussions pourraient bien être importantes. L'enquête promet donc de leur donner du fil à retordre, de déranger bon nombre de personnes et de révéler des secrets bien gardés...

Diviser en quatre parties, correspondant plus ou moins à des saisons mais dans un ordre chronologique inversé (c'est plus que malin pour développer le récit), on suit différents personnages. Il y a bien sur les deux héros Cecil et Jean Michael, des êtres au bout du rouleau qui se voient confier un dossier plus sensible qu'il n'en a l'air. L'un est atteint de phtisie, un mal qui le ronge inexorablement et qui le condamne à moyenne échéance à la mort. Ayant un haut sens de la justice, précurseur d'un Hugo épris d'équité, il lance ses dernières forces dans ses recherches. Affaibli, il peut compter sur son acolyte manchot qui se prend vite d'affection pour son collègue diminué. Les deux se complètent, échangent leurs infos et progressent malgré les embûches. Ils dérangent, la société suédoise est alors très inégalitaire et certains lièvres ne sont pas bons à lever. Entre tracasserie administratives, rencontres déplaisantes (c'est un euphémisme) et affrontements dans les ruelles, l'enquête n'est pas de tout repos.

Les deux autres parties de 1793 mettent en scène des personnages qui interviennent dans l'histoire à différents degrés. L'un est lié aux tortures terribles qu'a subi la victime, un jeune homme monté à la capitale pour faire ses études en chirurgie. L'autre protagoniste n'a à priori rien à voir avec le récit principal. Nous suivons alors une jeune fille à la vie épouvantable, enfermée notamment dans une filature pour un délit qu'elle n'a pas commis. La lecture avançant, des ponts se construisent et l'on commence à comprendre où Niklas Natt och Dag veut nous mener, les détails se complètent les uns les autres et livrent au final une trame très fouillée et diabolique à sa manière. Dites vous en tout cas que c'est très sombre - l'époque étant sans pitié - et personne n'en sort vraiment indemne.

La reconstitution historique est saisissante, l'auteur ne faisant pas dans le demi mesure et nous plongeant dans une époque moderne où le quotidien de tous est difficile, surtout quand on n'est pas né sous la bonne étoile. Pauvreté, maladie, extrémisme religieux et sociétal (mon dieu le sort des femmes à l'époque), incurie des puissants qui ont tous les droits (ça n'a pas beaucoup changé à ce niveau là...) prennent à la gorge, nous hantent tout du long de cette lecture vraiment éprouvante. Pour autant, même si certains passages sont terrifiants, cela reste passionnant. Le parallèle est intéressant avec l'évolution des choses en France et sa révolution qui a bouleversé l'Europe entière. Les conséquences s'en font sentir jusqu'en Suède où règne une tension palpable donnant lieu aux rumeurs les plus folles et distillant un parfum de paranoïa qui fait trembler les plus puissants. Tout cela est magnifiquement rendu à travers ce roman aussi érudit que distrayant.

Pour enfoncer le clou, l'auteur écrit avec un talent fou : très accessible mais exigeant dans la forme tant au niveau des tournures que des termes très précis employés, il nous emporte avec lui sans espoir de retour. Le récit est haletant, mené de main de maître et la conclusion est sans appel. Du grand art au service d'un plaisir de lecture infini.

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mercredi 13 mars 2019

"Une confession" de John Wainwright

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L'histoire : À cinquante ans, John Duxbury est secrètement déçu par son existence. Son travail est devenu une routine, son mariage sombre dans la grisaille, il ne sait plus comment être heureux.

Bientôt, c’est un drame qui s’abat sur lui. Alors qu’il est en vacances avec sa femme, Maude, celle-ci fait une chute mortelle. Quelques temps plus tard, un homme se présente au commissariat. Il a été témoin des faits et prétend que c’est John qui a poussé sa femme dans le vide. L’inspecteur Harker, chargé de l’enquête, s’engage à corps perdu dans la recherche de la vérité, jusqu’à l’ultime face-à-face.

La critique de Mr K : Voici un livre écrit en 1984 mais qui n'a été traduit en français que cette année aux éditions Sonatine ! Et pourtant, Une confession de John Wainwright est considéré comme un excellent ouvrage outre-manche et avait lors de sa sortie époustouflé George Simenon lui-même, qui - je l'imagine - a du le lire en VO. L'outrage est désormais réparé car enfin, nous pouvons le lire en français et je peux vous dire que ça vaut le détour !

L'histoire en elle-même est basique. Une femme meurt en tombant d'une falaise lors d'une promenade avec son mari. Est-ce un accident ? Un crime ? Voici l'énigme qui nous est proposée dès le début de l'ouvrage. Par le biais du journal intime du mari (et principal suspect), le suivi de l'enquête que mène l'inspecteur Harker, le ressenti du fils de la victime, les états d'âme du témoin et d'autres points de vue savamment emmenés, on progresse pas à pas vers une vérité finale qui fera mal et qui pour ma part m'a pris au dépourvu par son déroulé et par les secrets qu'elle va éventer.

La surprise vient du fait que l'auteur prend un malin plaisir durant tout l'ouvrage à décortiquer ses personnages. Les détails fourmillent sur leur vie, leurs pensées et leurs actes. On pourrait presque croire que tout cela n'est qu'artifice, remplissage, tant on rentre dans leur intimité et pourtant... On ne s'ennuie pas pour autant une seconde car ils sont tous attachants à leur manière et livrent un tableau crédible d'une humanité qui bien souvent jongle entre ses devoirs et ses désirs. John Wainwright est un orfèvre en terme de caractérisation psychologique des personnages, on se laisse mener par le bout du nez sans s'en rendre compte et les pages se tournent toutes seules. Et puis, vers la fin, l'ensemble prend une ampleur inattendue, derrière les façades se cachent des secrets insoupçonnés jusqu'alors, des rapports biaisés par des éléments qui nous avaient échappés.

J'ai retrouvé dans Une confession le plaisir que j'avais tout jeune à lire des policiers du style Conan Doyle ou Agatha Christie. Rythme lent, contenu dense, personnages bizarres ou du moins qui soignent les apparences, sont au menu d'un roman qui tient en haleine et multiplie les points de vue pour proposer de nombreuses pistes. On prend connaissance du journal du mari de la victime qui raconte sa vie professionnelle mais aussi de famille, notamment ses rapports parfois compliqués avec sa femme. La clef réside justement dans cette relation de couple distendue dont on ne comprend les tenants et les aboutissants que dans les ultimes lignes de l'ouvrage. Je vous mets au défi de lever le voile sur tous les détails avant d'avoir terminé cet ouvrage ! Le personnage de l'enquêteur est aussi très intéressant même si je l'ai trouvé agaçant au départ du fait de ses certitudes et de ses méthodes parfois limites. Et pourtant, lui aussi voit sa figure se densifier au cours du récit et donne à voir un être humain en proie lui aussi au doute et à la mélancolie. Tout cela emmène le lecteur vers un face à face final qui laisse des traces et s'avère totalement réjouissant.

Cet ouvrage est un modèle de conduite du récit, le suspens tient jusqu'au bout et tout est très bien ficelé. On s'amuse beaucoup durant cette lecture à vouloir démêler les ficelles de cet imbroglio et l'auteur ne nous facilite pas les choses. Très bien écrit, sans fioriture mais avec un luxe de finesse dans l'approche des personnages et des rapports qu'ils entretiennent, il remplit parfaitement son rôle de roman policier car il est aussi intrigant qu'addictif. Les amateurs de ce genre de pièce de choix ne doivent absolument pas passer à côté !

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mardi 5 mars 2019

"Requiem" de Tony Cavanaugh

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L'histoire : Quelques mots prononcés dans la panique au téléphone : "Darian, il faut que tu viennes. Tu es le seul à pouvoir nous aider. Il y a tant de corps !" ... puis plus rien. L'appel vient d'Ida, une jeune fille que Darian Richards, ex-flic des homicides de Melbourne, a sauvé quelques mois plus tôt d'une sale affaire. Si Richards a décidé d'abandonner un métier trop éprouvant pour ceux qui, comme lui, prennent les choses trop à cœur, il ne peut pas laisser Ida sans réponse. Son appel de détresse ayant été localisé, Darian gagne la Gold Coast, région des plages d'Australie, où les étudiants se retrouvent pour fêter la fin de leurs examens. Il est alors loin de se douter que la disparition d'Ida n'est presque qu'un détail dans une enquête qui va bientôt se transformer en véritable cauchemar.

La critique de Mr K : On peut dire que je l'attendais cet ouvrage, troisième aventure de Darian Richards, héros récurrent des romans de Tony Cavanaugh que l'on surnomme le Michaël Connelly australien. Requiem s'inscrit dans la lignée de L'Affaire Isobel Vine et de La Promesse, deux ouvrages puissants, sans concession et redoutablement addictifs. C'est donc avec grande impatience que je débutai ma lecture et je peux vous dire que je n'ai pas été déçu !

Darian coule des jours peinards dans sa petite cabane de pêcheur perdue au milieu de nul part à pêcher et observer les oiseaux. Elle est bel et bien derrière lui sa carrière d'avant, quand il était le chef d'une brigade criminelle réputée comme la plus efficace du pays. Bon, il avait fait une entorse à son règlement intérieur le temps de deux enquêtes précédentes mais promis, on ne l'y reprendrait plus... C'est du moins ce qu'il pensait jusqu'à ce qu'une ancienne connaissance ne l'appelle en lui laissant un message pas rassurant. Ni une ni deux, voila toutes ses bonnes résolutions balayées et il part à nouveau sur la route, direction la Golden Coast, haut lieu de perdition pour les étudiants en fin de cycle qui viennent s'y lâcher une fois les examens derrière eux. Le souci, c'est que les disparitions puis les cadavres s'accumulent... Darian aura besoin de tout son talent, de ses relations et d'un peu de chance pour pouvoir démêler une affaire qui, au fur et à mesure qu'elle se creuse, s'avère infernale.

D'entrée de jeu, on retrouve le charme d'un antihéros pas comme les autres. Au bout d'un chapitre, impossible de ne pas succomber au style rugueux de Darian qui une fois de plus va jouer au justicier durant plus de 300 pages, se jouant des règlements et lois en vigueur. Borderline mais pas tant que ça, en roue libre mais toujours avec un minimum de maîtrise, on aime à le suivre dans son enquête qui sous ses aspects classiques va révéler un monde interlope qui côtoie le nôtre sans que l'on ne s'en rende compte. Jouant au chat et à la souris avec les flics (cela donne de doux moments bien délectables), se rapprochant au plus près de ses ennemis, il garde une sorte de flegme et de distance qui laissent à penser que rien ne peut lui arriver. Dans les faits, il est déjà bien démoli, a perdu toutes se illusions mais il brille toujours au fond de lui cette petite étincelle de vie, d'espoir qui le font aller de l'avant. Vous l'avez compris, le personnage garde tout son charisme et l'on s'y attache immédiatement sans avoir l'impression d'avoir déjà tout lu sur le sujet.

On retrouve avec plaisir le personnage de Maria, une flic ambitieuse qui est toujours dans les pattes de Darian (elle sort avec un de ses meilleurs potes, ça aide!) et à qui il en fait voir des vertes et des pas mûres ; et puis, il y a Isosceles, un de ses comparses geek qui est capable de réaliser tout un tas d'opération high tech comme s'il bossait pour la défense (peut-être le fait-il d'ailleurs). Ces trois là s’entendent ou non selon les circonstances, donnant lieu à des scénettes tantôt drolatiques, tantôt plus tendues, au cœur d'une enquête qui peu à peu donne à voir un réseau mafieux peu ragoûtant. D'ailleurs, intercalés entre deux narrations basée sur Darian, on apprend à connaître un personnage féminin et sa trajectoire dramatique jusqu'au moment présent. On comprend bien vite qu'elle est au centre de l'histoire et qu'elle détient les clefs pour résoudre l'affaire. Que ce soit pour elle comme pour les autres, Cavanaugh livre une fois de plus des portraits nuancés, pleins de fougues qui électrisent le lecteur et ne lui laissent aucune chance de s'échapper.

Dans ce volume, l'auteur délaisse les grands espaces vides qui étaient plus au centre des deux romans précédents. On découvre dans Requiem, la côte touristique australienne avec son urbanisation folle, ses soirées déjantées et cette jeunesse dorée qui s'oublie dans un tourbillon de surf, de strass, de beat et d'alcool. Le contraste avec le vieux loup solitaire Darian est saisissant et même bien cynique. Il laisse traîner son regard sur ces faits entre amusement et dégoût sans pour autant tomber dans le syndrome du vieux con aigri. Cette balade urbaine est une bonne expérience littéraire qui rejoint pas mal par moment mes aspirations profondes à plus de tranquillité et un détachement parfois nécessaire du monde hyper-connecté qui nous aliène.

On passe donc un excellent moment avec ce roman, entre histoire bien ficelée, personnages au charme irrésistible et écriture toujours aussi prenante et précise. Descriptions au couteau, dialogues impeccables nous accompagnent tout du long pour un plaisir de lecture optimum qui n'a qu'un seul défaut : celui de se terminer trop vite ! Vivement le prochain !

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jeudi 10 janvier 2019

"L'Empreinte" d'Alexandria Marzano-Lesnevich

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L'histoire : Étudiante en droit à Harvard, l'auteure relate sa rencontre avec Rick Langley, un meurtrier emprisonné en Louisiane pour un crime particulièrement sordide. Opposante résolue à la peine de mort jusqu'à ce jour, la confession du tueur ébranle sa conviction. En enquêtant sur cette affaire, elle découvre alors les mobiles de celui-ci qui, à sa grande surprise, font écho à son histoire personnelle.

La critique de Mr K : Chronique d'un livre bien particulier aujourd'hui, celui d'un récit mêlant l'autobiographie, l'écrit journalistique, le thriller et le roman noir. L'Empreinte d'Alexandria Marzano-Lesnevich est vraiment marquant à sa façon car l'auteur tout en nous relatant une affaire criminelle atroce fait le lien avec son propre passé, livrant des révélations terrifiantes sur sa famille et ce qu'elle a vécu dans sa jeunesse. Se basant sur ses souvenirs, sur des témoignages et des documents des tribunaux, elle va poursuivre une quête de vérité éprouvante et tâcher de lever le voile sur les zones d'ombres de sa propre existence. Le voyage est à sens unique et tout bonnement prodigieux quoique bien rude...

Tout commence avec un stage que l'auteure fait auprès d'un cabinet d'avocats de Louisiane. Elle va y faire connaissance du cas judiciaire Ricky Langley, pédophile condamné à mort pour le meurtre par strangulation d'un petit garçon de six ans. Malgré sa passion pour la justice, sa vision humaniste et progressiste, elle est choquée par ce fait divers épouvantable et tout ce qui l'entoure. Ses convictions profondes s'en voient ébranlées, allant jusqu'à remettre en cause un temps son opposition à la peine capitale. Mais cette réaction en cache une autre beaucoup plus profonde, cette affaire fait remonter à la surface sa propre vie et notamment les abus dont elle a été victime plus jeune. Peu à peu, au fil de ses investigations, des parallèles vont se construire entre son histoire et celle de Ricky provoquant la résurgence de sentiments enfouis et refaçonnant sa vision de la justice et de la rédemption.

Durant les deux-tiers de l'ouvrage, on alterne donc les chapitres entre l'enquête type journalistique qu'opère l'auteure et des chapitres plus intimistes où elle revient sur les débuts de sa vie. Très documentée et déterminée à éclairer au mieux l'affaire Langley, tout est détaillé et minutieux comme un travail d'avocat ou de journaliste d'investigation. Ainsi, on suit heure par heure les recherches entamées suite à la disparition de Jérémy (la jeune victime de Langley), le parcours de Ricky avant le moment fatal depuis sa naissance (et même un peu avant...) avec son lot d'aléas qui forgent une existence et ses différents procès et séjours en prison, les témoignages de sa famille, de ses proches et de ceux qui l'ont connu de près ou de loin. Certes, il a fallu broder un petit peu en terme d'expression des sentiments, des vêtements portés, des attitudes mais Alexandria Marzano-Lesnevich a tout fait pour rester collée à son sujet sans en rajouter. Cela donne des pages écrites de manière simple et efficace, sans recherche de stylistique particulière. L'objectif est pleinement atteint avec un portrait et une biographie complète, oscillant entre banalisation du mal et pathétisme, laissant le lecteur circonspect et un peu paumé face à la figure de Ricky Langley qui n'est finalement qu'une chose : un homme. Un homme malade, mais un homme quand même...

On retrouve le même sens de la nuance et de l'analyse dans la partie plus intime du livre qui relève je trouve du tour de force. On va très loin dans l'introspection et l'analyse de soi et des siens. Issue d'une famille plutôt aisée (ses deux parents sont avocats), tout semble sourire à l'auteure mais un mal profond la hante depuis toute petite. Abusée régulièrement par un membre de sa famille, elle cachera longtemps son traumatisme et quand celui-ci sera révélé, certains membres de la famille feront comme si rien ne s'était passé. Ce récit est donc une fenêtre ouverte sur la formation de soi malgré les obstacles, la quête de son identité et de sa liberté. Par petites touches successives, en faisant le lien avec des choses lues ou apprises sur Ricky, l'auteure cherche à comprendre avant tout qui elle est et comment on essaie de se comprendre les uns les autres. Vous admettrez que le sujet est passionnant et il est très bien relevé dans cet écrit à la fois pudique, froid et où la subjectivité est écartée au profit de la raison. Certes cela donne des passages assez éprouvants à lire (il y a des choses du domaine de l'indicible pour moi) mais on ne perd aucunement son temps avec cette lecture, on s'enrichit et l'on s'interroge comme jamais.

Pas de personnages donc, il n'y a que des personnes ayant vraiment existé qui hantent littéralement ce volume. Certains ont vu leur nom changé mais l'essentiel est là : on a affaire à la réalité, à quelque chose qui marque forcément au fer rouge car rien n'est imaginé ou du domaine de l’exagération. En cela, ce livre est un choc pour moi car je suis un gros amateur et consommateur de fiction, je ne lis que très rarement des documentaires ou des enquêtes. L'empathie fonctionne ici deux fois plus et chaque chapitre est l’occasion de ressentir des émotions fortes. Au delà de l'affaire criminelle et des abus incestueux, ce livre donne à voir une Amérique en perte de vitesse par rapport à son standing de vie, son rêve américain (toute la partie concernant Ricky) mais aussi sur les difficultés internes à certaines familles US (réaction des parents de l'auteure vis-à-vis de leur fille notamment, les parents de Ricky et leurs proches). On ressort tout chamboulé de cette lecture et par certains aspects on ne peut que penser à la série documentaire Making a Murderer qui m'avait bien plu lors de son visionnage.

Malgré des thèmes et un fond éprouvants, ce livre se lit très bien et très vite. L'auteure est douée dans sa manière d'emmener les éléments de réflexions, de les faire se répercuter les uns les autres et de construire une trame globale qui se révèle au final apaisante car dans la colère ne se trouve jamais la solution et dans la compréhension se joue la sérénité des âmes perturbées (même si le pardon n'est pas obligatoire). Bien écrit, mené de main de maître alors qu'elle parle beaucoup d'elle-même, on aboutit sur une lecture assez incroyable, différente et source de réflexion.


mercredi 19 décembre 2018

"Les Illusions" de Jane Robins

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L'histoire : Jusqu'où peut-on s'immiscer dans la vie de ses proches ?
Callie a toujours vécu dans l'ombre de sa sœur, Tilda, à qui tout réussit. Celle-ci est actrice et forme un couple heureux avec Felix, un riche banquier, alors que Callie vit seule et végète dans la librairie où elle travaille. Si elle admire toujours autant sa sœur, elle ne peut néanmoins s'empêcher de penser que quelque chose se cache sous ce vernis de perfection. Tilda ne serait-elle pas sous l'emprise de Felix, dont les comportements obsessionnels sont de plus en plus inquiétants ? Ou bien Callie se fait-elle des illusions ? N'est-ce pas plutôt elle qui a un problème avec la réussite de Tilda ? Lorsque Felix décède d'une crise cardiaque, les relations entre les deux sœurs prennent un tour complètement inattendu.

La critique de Mr K : Petite incartade dans le domaine du thriller psychologique aujourd'hui avec ce titre paru cette année aux éditions Sonatine, une maison d'édition de qualité qui n'a plus à faire ses preuves en matière d'ouvrages angoissants au suspens intenable. Dans Les Illusions de Jane Robins, on suit la trajectoire de deux sœurs jumelles que tout semble opposer. Mais une mort à priori anodine va mettre le feu aux poudres et déclencher une véritable tempête intérieure difficile à stopper. Autant vous le dire de suite, j'ai beaucoup aimé cette lecture qui a défaut d'être d'une originalité folle a eu le mérite de me tenir en éveil longtemps le soir et m'a proposé des portraits de femmes "légèrement" dérangées d'une rare acuité.

Tilda et Callie sont jumelles. L'une est une actrice reconnue quoique légèrement sur le déclin, l'autre vit dans son ombre, elle n'est qu'employée de librairie. L'une vit une parfaite idylle avec un beau banquier plein aux as, l'autre vit des aventures expéditives et sans lendemain. L'une est un Soleil égocentrique à qui tout réussit, l'autre est lunaire, attentive et possède un don de soi indéniable qui pourrait bien la faire sombrer... Quand le nouveau mari de Tilda meurt d'un accident cardiaque, la vie de Callie s'en voit chambouler. Mais pour bien comprendre les mécanismes en marche, il faut remonter un peu, lors d'un goûter d'anniversaire des sept ans des jumelles, lors de la première rencontre entre Callie et Felix le mari de Tilda, les intuitions et les recoupages de plus en plus insidieux qu'opère l'héroïne. Quand tout est enfin en place, l'édifice peut s'effondrer...

La toute première qualité de ce roman est son caractère addictif. Je ne m'en cache pas, ce n'est pas le genre d'ouvrage que je lis le plus mais avec cette lecture, au bout de deux chapitres j'ai été pris par l'histoire. On retrouve les ficelles habituelles qui font le succès du genre : des personnages ciselés au cordeau (j'en reparle juste après), des événements qui se télescopent, des zones d'ombre savamment entretenues pour faire naître le mystère et intriguer le lecteur, et des révélations millimétrées et non définitives qui renouvellent la trame et l'obscurcissent davantage. On se régale donc à suivre les errances de Callie qui de voies de garage en impasses doit en plus se battre contre elle-même et ses tendances à la paranoïa.

Les personnages sont donc très réussis et leur développement prime presque sur les ressorts de l'intrigue, si vous aimez les protagonistes détaillés et décortiqués, vous allez être ici servis. On retrouve évidemment des figures imposées avec notamment une opposition très forte entre les deux sœurs. Le contraste apporte forcément un intérêt chez le lecteur et met en lumière les failles de ces deux êtres en perdition chacun à sa manière. En soi, les deux femmes ne sont pas des plus agréables. On peut même dire qu'elles sont agaçantes mais au fil de la lecture, on explore vraiment le fond de leurs âmes, leurs motivations, leur essence mais de deux manières différentes. Comme on colle au plus près Callie, on la connaît bien, on la suit dans son quotidien et ses doutes (vous verrez ils sont nombreux et lui pourrissent l'existence). Par contre, pour Tilda, c'est plus nébuleux. On ne la perçoit qu'à travers le regard, les impressions et les perceptions de sa sœur. Très vite se pose la question de l'objectivité de Callie, de ce qui relève du réel, du fantasme ou du délire. J'ai aimé cette promenade d'équilibriste au cœur d'un esprit humain perturbé. Honnêtement, très vite, on ne sait pas à quel saint se vouer !

Tout autour des deux figures centrales gravitent une série de personnages secondaires qui bien que moins développés apportent leur pierre à l'édifice : la patronne-amie de Callie qui tente d'apporter confort et soutien à sa jeune protégée, Felix le mari ombrageux obsédé par la propreté et ultra protecteur jusqu'à l'excès, Wilf l'amoureux transi qui n'arrive pas à saisir la personnalité de sa prétendante, Belle et Scarlet deux connaissances du net qui partagent bien plus que des confidences de femmes avec Callie... Ils sont autant de repères qui sont censés ancrer les deux sœurs dans la réalité mais gare aux illusions qui donnent son titre au livre ! Qu'elles soient virtuelles, familiales ou amicales, les relations humaines sont bien plus complexes qu'elles n'y paraissent et comme on épluche un oignon, on révèle en lisant ce livre les couches successives de nos existences et de nos aspirations. Attention à l'atterrissage, ça peut secouer sévère !

Les Illusions est très rapide à lire, redoutablement efficace en terme de suspens et la fin à défaut d'être flamboyante est froide et logique (j'aime ça aussi !). On passe un très bon moment en compagnie de Jane Robins et des personnages qu'elle adore malmener. L'écriture n'est pas exceptionnelle en elle-même, on ne tombe pas en extase devant les formulations et le style mais l'ensemble remplit le contrat : maîtriser un récit à tiroir à la dimension psychologique épatante et fournir un suspens non stop. Ce serait dommage de bouder son plaisir, non ?

samedi 15 décembre 2018

"Le Poids du monde" de David Joy

Le Poids du mondeL'histoire : Après avoir quitté l’armée et l’horreur des champs de bataille du Moyen-Orient, Thad Broom revient dans son village natal des Appalaches. N’ayant nulle part où aller, il s’installe dans sa vieille caravane près de la maison de sa mère, April, qui lutte elle aussi contre de vieux démons. Là, il renoue avec son meilleur ami, Aiden McCall. Après la mort accidentelle de leur dealer, Thad et Aiden se retrouvent soudain avec une quantité de drogue et d’argent inespérée. Cadeau de Dieu ou du diable ?

La critique Nelfesque : Et BOOM ! Encore une belle claque chez Sonatine, encore une belle claque avec David Joy, découvert en 2016 avec "Là où les lumières se perdent" ! Quel talent, quelle écriture, quelle noirceur ! Noël approche, vous pouvez taper dedans sans soucis, vous ferez des heureux. C'est parti pour mon avis que je vais essayer de rédiger sans trop de superlatif (mais ça va être dur)...

Nous sommes dans les Appalaches, terrain de prédilection de l'auteur, en plein coeur des Etats-Unis et au plus proche de la misère sociale. Thad revient de la guerre, Aiden son meilleur ami n'a jamais quitté leur petite ville natale. Ils vont se retrouver quelques années plus tard, pour le pire et le pire, dans cet endroit où tout semble figé, où le chômage est omniprésent, la crise immobilière a sévi et où seuls sont restés ceux qui n'avaient pas d'autres choix. La violence est partout, dans les têtes, dans les actes, dans les souvenirs.

De petits boulots en petits trafics, Aiden cherche à s'extirper de sa condition, à partir de cet endroit maudit mais le destin en a décidé autrement. La drogue, les excès, les mauvaises rencontres et les circonstances ne vont pas changer la vie de  ces deux personnages mais au contraire les faire descendre un peu plus chaque jour dans les ténèbres.

Roman noir terrible où l'espoir n'est présent que pour être détruit, "Le Poids du monde" est servi avec une écriture sublime qui prend à la gorge par tant de beauté dans cet écrin de noirceur. Les mots sont simples comme les gens présents entre ses pages et vont droit au coeur sans misérabilisme ou complaisance. David Joy n'explique pas, n'excuse rien. Il dépeint une société actuelle que personne ne veut voir. Une société qui tente de survivre, une société qui appelle à plus d'humanité, une société qui crève. Dans l'indifférence totale.

On termine ce roman en larmes. Littéralement sur les genoux. Quand le sort s'acharne, quand trop de choses se sont accumulées pour que le ciel se dégage enfin et quand toute issue ne peut être que dramatique, ne restent que la résignation et la fuite en avant. Le titre prend tout son sens à la dernière phrase. Superbe roman, comme le fut d'ailleurs le précédent. On naît seul, on meurt seul. Entre les deux, la vie n'est pas rose pour tout le monde. Absolument déchirant...

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lundi 3 décembre 2018

"La Religion" de Tim Willocks

la religion

L'histoire : Mai 1565. Malte. Le conflit entre islam et chrétienté bat son plein. Soliman le Magnifique, sultan des Ottomans, a déclaré la guerre sainte à ses ennemis jurés, les chevaliers de l'ordre de Malte. Militaires aguerris, proches des Templiers, ceux-ci désignent leur communauté sous le vocable de "la Religion". Alors qu'un inquisiteur arrive à Malte afin de restaurer le contrôle papal sur l'ordre, l'armada ottomane s'approche de l'archipel. C'est le début d'un des sièges les plus spectaculaires et les plus durs de toute l'histoire militaire.

Dans ce contexte mouvementé, Matthias Tanhauser, mercenaire et marchand d'armes, d'épices et d'opium, accepte d'aider une comtesse française, Caria La Penautier, dans une quête périlleuse. Pour la mener à bien, ils devront affronter les intégrismes de tous bords, dénouer des intrigues politiques et religieuses, et percer des secrets bien gardés.

La critique de Mr K : Lors de la rentrée littéraire 2018, j'étais littéralement tombé sous le charme de Tim Willocks et de son ouvrage coup de poing La Mort selon Turner. Personnages charismatiques, noirceur pénétrante de l'intrigue et une langue virevoltante m'avaient convaincu que j'avais affaire à un auteur hors-norme. Beaucoup d'entre vous m'ont conseillé alors de lire La Religion via IG notamment en me vantant un ouvrage épique qui renouvelle le genre. L'occasion s'est présentée pour que je puisse le lire et le chroniquer. C'est désormais chose faite et quelle claque mes amis !

L'action se déroule en 1565 pendant le siège de Malte par les Ottomans. Tenue par les chevaliers hospitaliers (La Religion c'est eux), l'île va devoir résister aux assauts incessants des hordes orientales qui comptent bien prendre cette place convoitée tant au niveau géostratégique (l'Italie et le Pape ne sont pas loin) que commercial (au milieu de la Méditerranée). Au cœur du conflit, on suit le destin tourmenté de Matthias Tanhauser, aventurier sans attache qui cherche avant tout à s'enrichir et profiter de la vie en compagnie de ses deux associés et amis. Mais voilà qu'à Messine en Sicile, il rencontre Carla, une belle noble et sa dame de compagnie étrange au charme sauvage nommée Amparo. À partir de là, il est embarqué dans une série d'événements qui lui échappent et vont l'obliger à changer ses plans. Amour, foi, rivalité, vengeance, lutte de pouvoir sont au rendez-vous et mèneront la vie dure aux protagonistes principaux de ce pavé de plus de 850 pages !

Ce furent cinq jours de lecture-plaisir total ! Franchement, je suis devenu accro dès le prélude qui place la barre très haut et indique clairement la direction que l'auteur va prendre pour la suite de l'ouvrage. C'est sans concession, d'une érudition rare et l'écriture est d'une splendeur renouvelée à chaque chapitre. L'immersion est totale, n'offrant aucun espoir de retour possible dans la réalité (si si, ce bouquin rend dingue !) et l'ascenseur émotionnel fonctionne à plein régime laissant régulièrement le lecteur sur les genoux. J'ai lu ici ou là que certains lecteurs et lectrices ont été horrifiés par le contenu et trouvaient les procédés narratifs parfois gratuits. Je pense avant tout que ce roman n'était pas fait pour eux, qu'à époque violente et obscurantiste se doit de correspondre un récit à son image pour qui veut la dépeindre avec réalisme. Âmes sensibles, abstenez-vous de lire cet ouvrage ! On trouve dans ce livre des trésors de cruauté comme seul l'homme est capable d'en commettre mais on décèle aussi à l'occasion de purs moments de bonté, de tolérance et une nuance bienvenue qui parsème cette œuvre d'éclats de génie qui réchauffent le cœur et l'âme. C'est ce contraste étrange qui fait toute la force de La Religion de Tim Willocks.

Car dans cet ouvrage, il n'y a pas de manichéisme. Chacun, chaque représentant d'une religion, d'un clan, d'une caste ou d'une classe sociale a sa part de lumière et d'ombre. Y compris le héros... surtout lui ! C'est un modèle de construction complexe qui livre ses secrets au compte-gouttes au fil des péripéties et qui s'avère au final avare en révélations (cultivez le mystère est souvent gage de qualité et surtout de suspens insoutenable). Mais quand celles-ci tombent, l'auteur nous assène autant de coups imparables qui s'emparent de nos certitudes, les broient et changent nos jugements sur les forces en présence (et ceci à de multiples reprises). Quand on sait que le procédé se répète pour tous les personnages principaux (et il y en a !), vous pouvez imaginer la densité de l'ensemble et l'envergure de la construction dramatique de l’œuvre. Ainsi, on éprouve à l'occasion de l'empathie pour la pire des crevures et du dégoût pour des personnages que l'on adorait quelques pages auparavant. Moi qui aime être bousculé dans mes certitudes, j'ai été diablement servi !

Et puis, il y a le background. La narration se met au service de l'Histoire décrite ici avec un luxe de détails épatants et toujours justes. Le ton épique sert remarquablement les scènes de bataille qui en dégoûteraient plus d'un et qui m'ont marqué au fer rouge. Ce roman est aussi une belle évocation des mœurs et croyances de l'époque, un bon point de vue sur les forces en présence, la place de la foi dans la vie de tous les jours et une fenêtre implacable sur les luttes de pouvoir en jeu qui se moquent du commun des mortels qui est bien souvent réduit au rôle de pion sur un échiquier qui le dépasse. L'ensemble est fluide, jamais roboratif et s'insère parfaitement dans la narration vive et sans temps morts.

En parallèle des atrocités décrites, on a aussi de très belles pages sur l'amour naissant avec l'évocation des premiers émois amoureux et des scènes érotiques saisissantes (j'avoue, j'en suis amateur à mes heures). Des passages s'apparentant à des rites initiatiques sont aussi insérés au gré des flashback et moments clef de l'intrigue donnant une dimension supplémentaire au récit avec son lot de mentors / guides spirituels, de relations filiales en devenir et de traversées du désert éprouvantes dont on ressort changé et raffermi. Tout cela s'entremêle à merveille et nous livre un titre-somme d'une profondeur et d'une force incroyable. C'est typiquement le genre de lecture qui emporte tout sur son passage et laisse une trace indélébile dans l'esprit du lecteur.

Bon, je n'en dirai pas beaucoup plus... dans le genre roman historique, on fait difficilement mieux (avec le diptyque des Piliers de la Terre de Ken Follett) : action, réflexion, Histoire respectée, personnages charismatiques, langue incroyable... tout est réuni pour passer des heures d'évasion totale. C'est un petit bijou qui trônera fièrement dans ma bibliothèque! Et dire, qu'à priori, le personnage principal revient dans une suite aussi talentueuse selon les premiers avis que je suis allé lire... Il va falloir que je me penche sérieusement sur la question...

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lundi 29 octobre 2018

"La Mort selon Turner" de Tim Willocks

la mort selon turner

L'histoire : Lors d'un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s'annonce brillante à cause d'une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s'en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu'il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.

La critique de Mr K : Attention bombe littéraire en approche ! La Mort selon Turner de Tim Willocks m'a littéralement sonné, me laissant totalement pantelant en fin de lecture. Roman noir survitaminé se déroulant en Afrique du sud, je n'ai pu relâcher cet ouvrage avant la fin tant le charisme des personnages et la noirceur du sous-texte sont impressionnants. Gare à vous si vous vous laissez tenter, c'est typiquement le genre de lecture qui marque un lecteur à vif !

Une jeune fille noire sans logis se fait renverser par un groupe de riches blancs en goguette dans un township du Cap. Le conducteur bourré comme un coing ne s'est même pas rendu compte de son crime et ses potes le couvrent. Malheureusement pour eux, Turner un flic black obnubilé par la justice et son application est très vite sur leurs traces. Ce justicier implacable est prêt à tout pour que les coupables soient châtiés. Commence alors une lente descente aux enfers pour tous les protagonistes entre corruption, course poursuite, liens et loi du sang, questionnements et choix liés au franchissement ou non des barrières entre le bien et le mal.

Je vous le dis tout de go, j'ai été accroché dès les premières pages. Direct, les personnages sont électrisants, provoquant questionnements et empathie sans aucun temps mort et ceci tout au long du roman. L'auteur changeant de point de vue d'un chapitre à un autre, on traverse l'histoire à travers le ressenti de tous, ce qui développe une densité de sentiments incroyables. Ainsi, même la pire des crevures s'avère bien plus que ce qu'il semble être au départ. Malgré un côté rentre dedans de bon aloi, on découvre au fil des pages le lien ténu qu'il existe entre le bien et le mal, chacun d'entre nous pouvant le franchir au gré d'un caprice ou d'une émotion mal maîtrisée. Cela donne un côté imprévisible à la trajectoire des personnages et une deuxième partie de roman virtuose où l'on ne sait jamais à quoi s'attendre et qui finit dans un crescendo émotionnel comme rarement j'en ai vécu en lisant un roman noir.

Il y a du McCarthy dans cet ouvrage, une ambiance poisseuse à souhait mettant en lumière les affres de la condition humaine : le désir, l'individualisme, la convoitise mais aussi l'amour et la souffrance qui l'accompagne. Malgré quelques éclairs d'espoir et de brefs passages d'accalmie, on baigne ici dans la noirceur la plus totale. Turner ? Un héros torturé par un passé douloureux qui mène une croisade judiciaire à la limite de la légalité. Margot Le Roux ? Une riche industrielle ne reculant devant rien pour préserver son fils. Rajoutez à cela, une victime de l'incurie humaine à qui l'on doit de rendre une identité et donner un sens à sa mort, toute une série de personnages qui se débattent entre devoir et possibilité de tricher pour gravir plus vite à l'échelle de la réussite, un pays tout juste sorti de l'Apartheid où les tensions raciales sont toujours palpables... et vous avez tous les ingrédients d'un bon roman noir qui sont ici réunis pour nous faire frémir et provoquer une addiction aussi durable que marquante.

Et puis l'auteur s'y connaît pour maintenir le suspens, livrant un western moderne implacable, il explore l'esprit humain comme personne, ciselant ses personnages comme un orfèvre ses bijoux, livrant à nu des âmes torturées qui semblent vivre leur vie comme s'ils étaient arrivés à la fin de la route. C'est puissant, beau et violent à la fois. Car ne vous méprenez pas, le monde livré ici est impitoyable, cynique et d’une redoutable dureté (Mon Dieu, le passage dans le désert ! Je m'en souviendrai longtemps !). L'enquête en elle-même n'a même pas lieu, le livre se concentrant plutôt sur la traque du héros et les réactions de ses opposants et alliés. Turner sait très vite à qui il a affaire, les forces en présence parfois insurmontables ne l'arrêtent pas, le règlement de compte doit avoir lieu car pour lui, il sert une cause indépassable. Incorruptible dans un monde pourri jusqu'à l'os, cela ne l'empêche pas de s'interroger sur ses actes car la justice peut parfois virer à la simple vengeance. Plus d'une fois, l'ouvrage retournera votre cerveau tant certaines certitudes se trouveront ébranlées par les révélations sur les motivations des personnages et certains de leurs actes.

Il s'agissait de mon premier Willocks et je peux vous garantir que ce ne sera pas le dernier. L'ambiance est  unique, l'écriture est d'une clarté et d'une efficacité hors pair. J'ai mis un temps record à le lire, jouant avec les heures qui défilent et rompant tout contact social durant quelques heures pour suivre Turner dans sa traque et explorer les arcanes et mystère de la famille Le Roux. Franchement, un des meilleurs roman noir que j'ai pu lire, un ouvrage fulgurant et unique. Courez-y vous ne le regretterez pas ! Un pur chef d'oeuvre.

lundi 1 octobre 2018

"La Saison des feux" de Celeste Ng

La Saison des feux

L'histoire : À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.

La critique Nelfesque : Quel plaisir de retrouver Celeste Ng après l'excellent "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" pour lequel j'avais eu un gros coup de coeur (et ce n'est pas un terme que j'utilise souvent) !

"La Saison des feux" est encore un très bon roman. Celeste Ng confirme son talent et est décidément une auteure à suivre désormais. Elle fait ici une critique de la société, de la cellule familiale, de nous-même. Dans son nouveau roman, le poids du regard des autres, de la société, de l'image que chacun se construit de lui-même, les non-dits, les actes manqués, les malentendus font imploser des vies. Toutes les familles ont leurs secrets. Ceux sous la plume de cette auteure nous marquent.

Nous plongeons dans la vie d'un quartier, celui de Shaker Heights. Le genre de banlieue riche et tranquille où tout le monde se connaît, où personne ne fait de vagues. Des familles aisées vivent ici dans un cocon, loin des ennuis financiers et de tout ce que cela implique. La famille Richardson est l'une d'elles. Pour autant, Elena, la mère de famille est sensible à la détresse des autres et a à coeur d'aider son prochain. Pour cela elle loue deux appartements à des gens qui ont besoin d'un petit coup de pouce.

C'est là que Mia Warren fait son entrée avec sa fille. Mère célibataire et artiste de talent, elle entraîne Pearl au fil de ses projets tout autour du pays. Elles ne se fixent jamais longtemps au même endroit. Mais cette fois-ci, ce sera différent. Mia l'a promis, elles resteront ici.

Pearl trouve dans la famille Richardson un second foyer. Elle les envie, elle y est intégrée. Une amitié indéfectible se noue avec un des fils alors qu'une des soeurs se prend d'admiration pour Mia. Tout aurait pu bien se passer si un événement dramatique ne s'était pas produit dans leur entourage commun. Les intérêts des uns et des autres vont être chamboulés, les éducations et convictions de chacun vont sonner le glas de cette bonne entente. Chacun choisit son camp, sans se mettre à la place de l'autre et le fossé se creuse. Le passé de Mia refait surface ainsi que les origines de Pearl et peu à peu les relations internes de ce petit microcosme vont pourrir. Le ver est dans le fruit. La tension est palpable. Un drame va se produire, on s'y dirige irrémédiablement. Non pas un incident tragique mais une fêlure que rien ne pourra colmater et qui va croître.

Celeste Ng ne nous épargne rien, va au fond des choses. Ici, la catastrophe vient de l'intolérance, du manque d'empathie, de l'incompréhension mutuelle. Par bêtise humaine, des vies qui auraient pu être belles sont brisées. Elena, journaliste, s'acharne sur le passé de Mia et en tire des conclusions. Des malentendus qui avec une discussion franche pouvaient trouver une fin heureuse vont constituer autant de pas menant à une impasse.

"La Saison des feux" nous raconte une histoire. Celle de la différence sociale, celle de la monoparentalité, celle des origines. Mais cette histoire peut se superposer à la nôtre, réveillant en nous de vieux démons. Chaque famille a ses secrets, ses zones d'ombre. Il est parfois bon de ne pas remuer le passé et ses souvenirs douloureux. Se pose alors la question du regard des autres, de la propre vision que l'on se fait de nous-même.

Celeste Ng s'attaque une nouvelle fois à la cellule familiale, un sujet qui semble lui être cher et sur lequel elle se penche régulièrement, cherchant sans cesse à en décortiquer tous les aspects (l'avenir et ses futurs romans nous diront si elle a d'autres thèmes de prédilection). Comment fonctionne une famille ? Y a-t'il un schéma type ou trouve-t'on des variantes ? Pour autant, ne pouvons-nous pas y voir un dénominateur commun ? Qu'est-ce que l'éducation que l'on a reçu révèle de chacun de nous ? Comment s'en libère-t'on et est-ce seulement possible ?

Sous ses aspects thriller (genre dans lequel "La Saison des feux" est étiqueté mais qui, à mon sens, est trop réducteur ici), cet ouvrage est un roman noir d'une grande puissance. Tous les ingrédients sont ici réunis, empruntant le large spectre de la sphère privé et de la société. La vie et sa complexité résumées en un roman qui prend aux tripes par son inéluctabilité et sa noirceur. Quelques moments d'espoir et de bonheur parsèment l'ouvrage, des moments qu'il est bon d'avoir vécus, même si ici ils ne font que passer. Et si en réalité, à la toute fin, en faisant les comptes, chacun n'était-il pas qu'un être solitaire qui se cherche inlassablement ?

Posté par Nelfe à 17:33 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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