vendredi 18 janvier 2019

"La Mort vivante" de Stefan Wul

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L'histoire : Loin de la terre désertée, Joachim désire poursuivre des recherches biologiques en un temps où le Consistoire l'interdit, car, désormais, la hiérarchie religieuse a reconquis sa toute-puissance.

Il fuira donc une planète d'exil pour poursuivre ses travaux en toute liberté.

Martha a vu mourir sa fille. Elle dispose de la puissance et de la fortune. Joachim ne peut ressusciter la fille de Martha, mais, peut-être est-il en son pouvoir d'en créer, l'exacte réplique.

Au risque de déchaîner La mort vivante.

La critique de Mr K : Petit trip revival SF avec La Mort vivante de Stefan Wul. Dégoté à notre Emmaüs préféré pour un prix modique, j'aime à l'occasion replonger dans des ouvrages des années 70. On y trouve souvent une fraîcheur dans l'écriture et des thématiques transgressives de bon aloi dans notre époque actuelle bien trop sage à mon goût et plutôt dans une optique réactionnaire depuis quelques temps. Dans cet ouvrage, il est question de recherche scientifique et notamment de la notion de Création. À la manière d'un baron de Frankenstein dont la créature lui échappe, Joachim est lui aussi un Prométhée mais des temps futurs ! Sous ses airs de ne pas y toucher et de série B littéraire assumée, ce livre va très loin et m'a ravi !

Joachim, un biologiste vénusien voit ses activités scientifiques bridées par la théocratie au pouvoir qui encadre sévèrement tous les aspects de la société au nom d'une foi unique et omnipotente. Le vieil homme s'en accommode malgré des regrets, il ne peut poursuivre ses travaux comme il le souhaite et sent bien qu'il est à deux doigts d'une découverte fondamentale. C'est dans cette période de doute qu'un étrange colporteur toque à sa porte et lui propose de lui vendre de vieux ouvrages mis à l'index par le pouvoir en place. Peu à peu se noue une relation faite d'attirance et de répulsion, le scientifique étant partagé entre son appétit inextinguible en matière de connaissances et la menace d'être mis au ban de la société à laquelle il appartient. De fil en aiguille, Joachim va apprendre l'existence d'une organisation basée sur Terre et dont fait partie le marchand itinérant.

Exilé de force par sa nouvelle relation, Joachim fait alors connaissance du chef de cette organisation : Martha. Endeuillée par la mort de sa petite fille suite à la morsure d'un animal venimeux, elle ne se remet pas de cette perte à priori irréparable... Joachim comprend mieux alors pourquoi il a été enlevé et mené sur Terre : il travaille justement sur une technique de reproduction asexuée, méthode de clonage qui s'offre comme une solution miraculeuse pour opérer la résurrection de la jeune disparue. À partir de tissus prélevés sur le cadavre, il va tenter l'impossible : rendre une fille décédée à sa mère. Tout paraît bien se passer au départ mais attention... à vouloir jouer à Dieu, on réveille souvent des forces insoupçonnées. Gare aux conséquences !

En 153 pages, l'auteur réussit le tour de force de nous proposer une histoire prenante, au suspens insoutenable et au sous-texte riche. Ne perdant pas beaucoup de temps pour planter le décor, le background et caractériser ses personnages, Stefan Wul privilégie clairement les événements, leur enchaînement et leur amplification. Quelle tension crescendo durant tout le roman ! Partant de la traditionnelle opposition entre Foi et Raison, les vingt premières pages sont un modèle du genre. On s'oriente ensuite sur un récit d'expérimentation scientifique à la manière du classique de Shelley évoqué en ouverture de chronique. Les meilleures intentions menant souvent au pire, l'expérience dérape et l'on ne sait plus à quel saint se vouer. Le clonage initial se révèle être vite être le truchement d'un être humain et quelque chose d'autre, une entité insatiable qui va grandir, grossir et dont on ne peut garantir le contrôle ! En parallèle par petites touches au milieu d'événements qui les dépassent, on explore aussi les destinées de Joachim et Martha entre amour naissant, affres de la parentalité et obsessions qui peuvent en découler...

Très série B dans son écriture, simplissime à comprendre au départ, aux deux-tiers on vire dans l'abstraction, le délire mental (la couverture m'avait déjà mis sur la voie...). Au delà du mythe du Prométhée à la sauce SF, c'est l'humanité, son libre-arbitre et sa soif de connaissance qui est ici questionnée. Quelles limites doit-on poser à la science ? La Foi apporte-t-elle toutes les réponses ? Le dénouement dramatique remet tous les compteurs à zéro et m'a paru d'une logique implacable et assez jouissive dans son genre. Sans concessions, ce roman laisse peu d'espace à l'espoir mais nous marque durablement par sa vision globale pessimiste d'une terrible actualité. Un très bon moment de lecture que je ne peux que conseiller à tous les afficionados de SF vintage. Stefan Wul a encore frappé !

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Oms en série
- Le Temple du passé
- Niourk

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lundi 14 janvier 2019

"Procédure d'évacuation immédiate des musées fantômes" de Serge Brussolo

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L'histoire : Dans un Paris en partie vitrifié par un récent conflit nucléaire, la crise énergétique fait rage. Pour remédier à la pénurie, un groupe de savants a imaginé de convertir l'âme des morts en électricité. Désormais, les kilowatts sortent tout droit des cimetières ! L'énergie-fantôme, c'est la mort mise au service de l'électroménager, c'est l'au-delà commandé par un interrupteur, le fleuve des morts qui court sur le filament d'une ampoule électrique, le carburant d'outre-tombe grâce auquel vous pourrez, demain, mettre un fantôme dans votre moteur ! Mais comme l'apprendra Georges, le médium-dépanneur qui guérit les téléviseurs par simple imposition des mains, l'énergie-fantôme, c'est aussi... l'enfer !

La critique de Mr K : Retour sur une lecture bien space aujourd'hui avec une nouvelle incursion chez un de mes auteurs français préférés : Serge Brussolo. Écrivain à l’œuvre multiforme, dans Procédure d'évacuation immédiate des musées fantômes, on se retrouve dans un univers SF où l'anticipation se fait rageuse et particulièrement préoccupante. Même si l'ouvrage n'est pas exempt de défauts, j'ai passé un excellent moment, voici pourquoi...

Suite à une guerre nucléaire généralisée, la planète Terre est irrémédiablement changée. Les trois quarts de la population a disparu et les sociétés qui se relèvent péniblement du désastre doivent faire face à une crise énergétique sans précédent. L'énergie de l'atome étant désormais bannie et totalement tabou (on le comprend aisément !), les hommes ayant perdu les savoirs liés à l'énergie solaire, ils se rabattent sur une ressource nouvelle : la conversion des âmes des morts en énergie pure ! Ainsi, on peut même se servir des morts pour améliorer le sort des vivants ! Vous vous imaginez bien qu'en jouant aux apprentis sorciers et aux nécromants d'un nouveau genre, l'homme court à sa perte. Le lecteur s'en rendra compte en suivant les destins croisés de Georges, médium-dépanneur pour objets "possédés" et Sarah, une jeune femme tout feu tout flamme qui travaille pour une mystérieuse organisation dirigée par l'État. Quel lien y'a-t-il entre ces deux êtres que tout semble séparer ? Que cache vraiment cette nouvelle technologie ? Voila les deux questions principales qui vont guider le lecteur durant sa lecture.

Ce roman est assez bluffant dans son approche d'un monde post-apocalyptique. On s'y croirait vraiment avec des descriptions hallucinantes de sociétés à l'agonie où les tensions sont nombreuses. Villes semi-désertes, groupes de pression extrémistes en goguette dans les rues (fortement teintés de bleu-marine...), habitants calfeutrés dans leurs logements vivant quasiment en autarcie et bâtiments détruits / vitrifiés, figures errantes et hagardes dans les rues... On prend tout cela en pleine face dès les premiers chapitres qui plantent d'entrée de jeu une ambiance pesante et un climax oppressant. Sans pour autant alourdir la lecture, ces passages plus contemplatifs qu'autre chose donnent à voir un monde déchiré et en proie à une déchéance qui semble inéluctable. Et puis, il y a l'utilisation au quotidien par tous de cassettes renfermant l'énergie tant convoitée mais qui parfois fait se détraquer les objets qui les utilisent... Cet élément proche du fantastique donne une saveur alors toute particulière à un ensemble déjà bien singulier.

Au milieu de tout ça, on retrouve deux personnages attachants aux motivations bien différentes et au charisme certain. L'auteur s'amuse beaucoup avec eux, nous menant sur de fausses pistes et les hypothèses les plus folles. Entre un réparateur doué de pouvoirs surnaturels ayant du laisser tomber sa famille (femme et fille) au profit d'une cause supérieure et une jeune fille qui va de découverte en découverte sur la vraie nature de ses activités, on navigue vraiment en eaux troubles. Certes on devine certaines choses assez vite, mais on se plaît à suivre ces existences bouleversées qui tendent à se raccrocher à tout ce qui pourrait donner du sens à leur vie. Quand la roue tourne ou qu'une révélation a lieu, gare aux dégâts! Crédibles et en constante évolution, Georges et Sarah sont vraiment des personnages à part, toujours sur le fil du rasoir. Ces deux existences malmenées vont être confrontées à une vérité pas forcément bonne à entendre et qui aura des répercussions énormes sur leurs existences respectives.

Bien mené, le roman se lit vite et bien. On oscille entre polar, roman initiatique, SF et même fantastique dans une aventure rythmée et séduisante. On peut cependant déplorer par moment quelques lenteurs, des scories narratives pas forcément très utiles mais quand l'auteur revient à l'essentiel, quelle claque ! Méandres de l'esprit humain, les effets de choix hasardeux, la raison d'État qui sacrifie des innocents sont certains des nombreux thèmes que l'on trouve traités dans ce volume bien malin où l'on retrouve l'imagination débordante de l'auteur et son goût pour les intrigues tortueuses. Un très bon livre de SF, à recommander aux amateurs du genre, friands d'écrits différents et originaux.

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé du même auteur :
"Le Syndrome du scaphandrier"
"Bunker"
"Les Emmurés"

"Avis de tempête"
"La Main froide"
"Pélerin des ténèbres"
"La Fille de la nuit"
"La Mélancolie des sirènes par trente mètres de fond"
"Le Livre du grand secret"
"Trajets et itinéraires de l'oubli"
"Le Nuisible"
"Le Murmure des loups"
- ''Le Cycle des ouragans"
- ''L'Armure de vengeance"

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mercredi 2 janvier 2019

"En route" d'Adam Rex

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L'histoire : Comment ne pas paniquer lorsque vous vivez, comme Gratuity, sur la Terre envahie par les Boovs, d'étranges extraterrestres à huit pattes, et que votre mère a été enlevée par ces mêmes créatures ?

Aucun problème : décidée à partir à sa recherche, l'adolescente, accompagnée de son chat lunatique Porky et de Oh, un alien déserteur, maladroit, pot de colle et malheureusement bricoleur, embarque pour un voyage rocambolesque à bord d'une voiture qui à présent vole...

Mais qui sait les surprises que la route leur réserve ? La belle équipe n'est plus à un dérapage près.

La critique de Mr K : Première chronique littéraire de 2019 au Capharnaüm éclairé avec un livre dont le titre semble tout à fait convenir à l'événement ! Petit voyage en littérature jeunesse dans le domaine de l'imaginaire aujourd'hui avec En route d'Adam Rex, roman très fun et bien mené qui oscille entre road trip, SF et roman initiatique avec toute une galerie de personnages attachants. Une adaptation animée a été réalisée en 2015 par les studios Dreamworks et ne nous avait pas vraiment convaincu Nelfe et moi. Pour autant, je ne m'en laissais pas compter en exhumant ce livre de ma PAL. Bien m'en a pris tant l'ouvrage est réussi et m'a beaucoup plu. Suivez le guide !

On retrouve donc Gratuity (aka Tif), une jeune héroïne de neuf ans en bien fâcheuse position. Suite à l'invasion de notre planète par d'étranges extra-terrestres à huit pattes (les Boovs), sa mère a été enlevée. Depuis quelques semaines, elle survit comme elle peut en compagnie du chat de la famille, Porky. Quand elle apprend que les êtres humains embarqués de force sont peut-être en Floride, elle décide de prendre la voiture familiale et de partir à la recherche de sa génitrice. Débrouillarde, malicieuse et dotée d'un tempérament de feu, la voilà partie sur les routes où elle va finir par faire une rencontre qui changera sa vie. Il s'appelle Oh ! Il s'agit d'un boov rejeté par les siens, ingénieux, goinfre et bavard qui va par la force des choses devenir son compagnon de route. Leur relation d'abord chaotique et faite de méfiance (surtout de la part de Tif) va peu à peu évoluer au fil des péripéties qu'ils vont devoir traverser ensemble.

Ce roman est écrit à la première personnes et comme si c'était un devoir d'écriture à rendre car Gratuity participe à un concours pour écrire un message pour les générations futures. Plongés que nous sommes dans l'esprit de cette enfant de neuf ans, le récit est très rafraîchissant, drôle mais aussi décousu avec une série de flashback et de flashforward qui vivifient l'histoire qui en elle-même est plutôt basique. La narration est donc la botte secrète de cet ouvrage qui se démarque des productions habituelles en mêlant aussi des passages illustrés réalisés par l'auteur lui-même. Ainsi Adam Rex nous relate l'histoire du développement des Boovs depuis leur origine sous forme de huit planches de BD hilarantes et remarquablement réalisées. On trouve aussi à l'occasion des schémas, des photos et tout un tas d'iconographies qui accompagnent le texte, l'illustre brillamment et lui donne une dimension supplémentaire. Loin d'être seulement un artifice ou de la poudre aux yeux, on est confronté à une œuvre bien pensée qui touche pleinement sa mission première : divertir !

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L'alchimie entre les personnages fonctionne parfaitement bien. Le duo Tif / Oh ! est tour à tour surprenant, comique et touchant. Derrière leurs différences, on sent bien qu'ils ont bien plus en commun qu'ils ne veulent se l'avouer au départ. Récit initiatique propre à nombre de romans jeunesse, belle parabole sur la tolérance et le respect mutuel, on ne tombe jamais vraiment dans la guimauve sirupeuse souvent présente dans les productions cinématographiques orientées jeunesse. Car Tif est pudique et élude les moments plus tendus, intimistes sans pour autant les occulter totalement. Ainsi, un mot, une expression ou une simple phrase suffit à faire passer le message positif sans roulement de tambour ni pathos malvenu. Et puis, il y a l'humour bien tranchant qui parsème l'ensemble et désamorce bien les clichés avec clairement des influences venues de Terry Pratchett et surtout de Douglas Adams, le créateur du Guide du voyageur galactique. No sense, surréalisme larvé et passages WTF s'enchaînent, libérant les zygomatiques et faisant souffler un doux parfum de folie sur le récit. On ne tombe pas pour autant dans la surenchère, le récit gardant tout de même son importance, ce qui est crucial pour ne pas perdre en route nos jeunes lecteurs...

En route 2

Les personnages secondaires sont tout aussi bien croqués avec une mention spéciale pour Porky qui aura un rôle central à jouer dans la résolution du roman et qui confirme à lui seul ce que j'ai toujours pensé : les chats cachent bien leur jeu ! En terme d'histoire pure, rien d'original par contre, le terrain est balisé et aucune grosse surprise n'est au rendez-vous en terme de trame. L'enrobage est cependant suffisant pour combler ce manque d'originalité et l'écriture en elle-même est d'une grande efficacité en terme d'immersion. Nul doute que les jeunes lecteurs se prendront au jeu, s'identifieront à cette jeune héroïne rebelle et se prendront d'affection pour Oh !.

Vous l'avez compris, j'ai passé un très agréable moment avec En route, premier roman très réussi d'Adam Rex. Divertissant, malin et bien écrit, il constitue une belle porte d'entrée sur la SF pour de jeunes lecteurs qu'on ne prend pas pour des imbéciles et qu'il amusera beaucoup avec les facéties de ses personnages et ses ajouts graphiques bien sentis. Une belle expérience que je vous invite à tenter !

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samedi 1 décembre 2018

"La Machine à explorer l'espace" de Christopher Priest

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L'histoire : 1893. Victoria règne sur un empire aux dimensions du monde. Le savant Percival Lowell clame l'existence de canaux artificiels à la surface de Mars. Expédiés sur la planète rouge par une machine à explorer le temps passablement rétive, Edward et la charmante Amelia, citoyens de Sa Majesté, y découvrent stupéfaits les préparatifs d'une invasion de grande ampleur visant la Terre. La guerre des mondes est imminente... Les deux jeunes gens parviendront-ils à regagner l'Angleterre pour déjouer les plans des sinistres envahisseurs ? Sauront-ils découvrir le point faible des tripodes, les terribles machines de guerre martiennes ? Edward pourra-t-il enfin avouer ses nobles sentiments à l'élue de son cœur ? Et que fait donc H. G. Wells himself, terré dans la végétation rouge des bords de la Tamise ?

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture bien "vintage" aujourd'hui avec La Machine à explorer l'espace de Christopher Priest, un ouvrage qui prenait la poussière depuis trop longtemps dans ma PAL et qui s'est rappelé à mon bon souvenir durant notre séjour si plaisant aux Utopiales. En effet, j'ai pu assister au festival cette année à une interview radio de Christopher Priest pour France Culture et se fut l’occasion de mieux connaître le fameux auteur du Prestige notamment et d'apprendre entre autres qu'il est tombé dans la marmite de la SF grâce à H.G. Wells. L'oeuvre que je vous présente aujourd'hui est un ouvrage de jeunesse qui diffère donc sensiblement du reste de la bibliographie du maître car il y rend hommage à Wells sous forme d'un roman rétro-SF mâtiné d'humour qui m'a tenu en haleine de bout en bout. Suivez le guide !

Tout commence dans un hôtel de la campagne anglaise où Walter, un représentant de commerce rencontre la belle Amélia, assistante-secrétaire d'un inventeur de génie. Le jeune homme n'est pas insensible au charme pétillant de cette jeune femme libre qui détone en cette période victorienne puritaine (l'action débute en 1893). De fil en aiguille, il en vient à rendre visite à Amélia sur son lieu de travail et à essayer une curieuse machine sensée permettre le voyage dans le temps. Malheureusement pour eux, une erreur de manipulation va les propulser dans l'espace, très très loin de chez eux, sur la planète rouge ! Et comme cela ne suffisait pas, ils découvrent très vite qu'une invasion martienne se prépare et qu'ils sont peut-être les seuls à pouvoir prévenir le monde qu'une catastrophe se prépare... Aventures et rencontres se télescopent, les deux voyageurs galactiques involontaires vont de découverte en découverte et finiront peut-être par sauver le monde...

Vous l'avez compris, le ton est très vite donné. On a affaire ici à une SF plutôt récréative et destinée aux amoureux de Wells et autres anciens de la SF. Volontiers désuet dans sa manière d'écrire, Christopher Priest se cale sur les deux classiques dont il s'inspire, La Machine à voyager dans le temps et La Guerre des mondes, pour mieux rendre hommage à son maître d'écriture. Cela lui a valu les foudres de nombres de critiques lors de la sortie du texte, on l'accusait alors de plagiat (dixit Priest lui-même lors de l'interview sus-cité). Il n'en est rien, je peux vous le confirmer car certes des éléments sont empruntés mais tout est transformé à la sauce Priest qui excelle dans la distanciation, l'humour et même une jolie amourette drolatique comme j'aime en lire à l’occasion.

Ainsi, les personnages plutôt engoncés au départ vont se libérer progressivement au fil de leurs pérégrinations. Autant les hommes et femmes dans l'Angleterre du XIXème siècle devaient être dans une réserve de tous les instants lorsqu'ils se fréquentaient alors qu'ils n'étaient pas mariés, autant quand on se retrouve du jour au lendemain sur Mars, on imagine que les choses peuvent changer ! Volontiers féministe par moment grâce au personnage d'Amélia, le roman est un petit bijou de filouterie dans les rapports entretenus entre les protagonistes principaux qui chauffent tour à tour le chaud et le froid sur leur relation, donnant du piquant au récit et faisant bien sourire le lecteur face aux rebondissements de leur relation.

Il faut dire aussi qu'ils sont mis à rude épreuve. Au delà de leur première rencontre impromptue qui se termine en eau de boudin, ils vont vivre des expériences hors du commun dont plusieurs voyages spatiaux, la découverte d'un monde totalement étranger et nouveau, lancer une révolution de classe sur Mars (du moins essayer), se retrouver séparés pour mieux se rejoindre par la suite, rencontrer un certain H.G. Wells qui va les aider à lutter lors de l'invasion martienne... de quoi raffermir des rapports à travers l'adversité, vous en conviendrez ! D'ailleurs, ils traversent tout cela un peu à la manière d'un Candide, ils sont loin d'être des scientifiques ou des explorateurs accomplis, ce qui donne un aspect très touchant et parfois très drôle à leurs aventures car ils ne comprennent pas vraiment tout ce qui se passe, nageant dans une ignorance parfois déconcertante. Loin d'être dans les poncifs des vieux romans de SF avec des héros accomplis, on sent ici des faiblesses et des fêlures qui enrobent cette aventure invraisemblable d’une humanité et d'une mélancolie touchante.

La lecture a été addictive à souhait, difficile en effet de ne pas continuer sa lecture tant on est séduit par l'histoire et les personnages, une langue qui fait mouche, très abordable et un petit peu surannée. Mais vous savez ce qu'on dit, c'est dans les vieux pots que l'on fait les meilleures soupes, et l'adage se vérifie parfaitement ici. Très différent de ce que j'ai pu lire de Priest auparavant, La Machine à explorer l'espace est une fenêtre sur ses amours de jeunesse en littérature et donne un supplément d'âme à un auteur que j'aimais déjà beaucoup auparavant. Vivement ma prochaine lecture !

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lundi 26 novembre 2018

"L'Apocalypse selon Magda" de Chloé Vollmer-Lo et Carole Maurel

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L'histoire : L'apocalypse annoncée il y a un an n'aura finalement pas lieu ! Tandis que l'humanité tout entière célèbre la nouvelle, Magda, 14 ans, est dévastée. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, à ce jour où Magda décide qu'elle mourra sans regrets. D'amours maladroites en paradis artificiels, sous le compte à rebours des saisons, la jeune fille se découvre à elle-même, dans un monde d'adultes dépassés par les événements.

La critique de Mr K : Petite lecture bien sympathique aujourd'hui avec cette BD empruntée à la médiathèque sur la seule foi de sa quatrième de couverture et de dessins séduisants. L'Apocalypse selon Magda est surprenant, sous fond de trame pré-apocalyptique, il s'agit surtout d'une œuvre très intimiste qui s'empare d'un sujet inépuisable : le passage de l'enfance à l'âge adulte. Pour cela, rien de tel que de prendre un sujet féminin de treize ans, de lui bombarder une nouvelle terrifiante et de la laisser agir à sa guise. Je peux vous dire que ça dépote !

Apocalypse Magda 1

Et oui ! Le proviseur du collège l'a annoncé : la fin du monde, c'est pour dans un an tout juste ! Magda et ses camarades hallucinent mais les médias le confirment : une série d'événements naturels hors norme vont s'enchaîner et l'humanité n'en réchappera pas. Le compte à rebours est lancé, en cinq chapitres qui correspondent chacun à une saison, le temps s'égraine et nous suivons l'évolution de Magda, sa famille et ses proches. Les réactions sont diverses vous vous en doutez, le chaos guette et Magda est bien décidée à changer.

Si vous vous attendez à une BD pré-apocalyptique, passez votre chemin. L’ouvrage s'apparente bien davantage à un récit initiatique, celui d'une jeune fille de treize ans qui à la faveur d'un changement biologique, accentué par un contexte extrême va s'affranchir des règles établies, se chercher comme tous les adolescents du monde. Bien qu'omniprésente dans les esprits, la fin du monde n'est finalement qu'évoquée et l'on se concentre sur le parcours de Magda qui va vivre en accéléré ce que l'on vit normalement en quelques années, l'apparition de ses règles, le jeu des hormones, flirts et premières expériences, premiers gros flips et toute une série d'expérimentations qui vont la changer pour toujours. Sans caricature et grâce à un ton juste et mesuré, on a ici le parfait petit guide de la crise d'adolescent.

Apocalypse Magda 2

Il faut dire que dès le début, le paternel se fait la malle avec sa maîtresse et laisse la famille isolée : la maman, Natacha (la grande sœur de Magda) et l'héroïne elle-même. Le déséquilibre initial ne va faire que se creuser entre interrogations métaphysiques (je ne suis plus une enfant et je veux faire ce que je veux), le goût pour la transgression (sortir à pas d'heure, l'acte de chair) et une famille débordée qui ne gère plus rien dans un monde en perte de repères et qui part à vau l'eau. L'apocalypse est ici volontiers psychique tant on sent que la fêlure grandit entre Magda et les siens. La fin vient cueillir le lecteur avec une dernière planche inoubliable qui permet au récit d'aller au bout de sa logique. C'est suffisamment rare pour être signalé, on n'est pas ici face à une BD purement commerciale avec un cahier des charges morales fixé d'avance. Ici, on cherche le réalisme avant le sensationnel et l'aventure de Magda loin d'être codifiée, explore à merveille la psyché de ces êtres si fragiles et si vulnérables que sont les adolescents (même si beaucoup ne l'avoueront jamais !).

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L'Apocalypse selon Magda a donc un ton assez unique entre rire, drame et fatum qui semble indépassable. Les dessins accompagnent très bien le récit et même s'ils ne m'ont pas paru exceptionnels, ils se révèlent dynamiques et bien plus fouillés qu'en apparence, je pense notamment aux émotions des personnages qui s'avèrent très bien rendues malgré un trait un peu léger par moment. On passe donc un bon moment malgré la fin tétanisante qui prolonge bien après la lecture la réflexion induite au départ. Une belle expérience à tenter si le cœur vous en dit.

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samedi 13 octobre 2018

"Le Monde de la mort" de Harry Harrison

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L'histoire : Joueur professionnel, Jason ne se sent vivre que dans le défi. Alors, quand on lui offre de gagner aux dés trois mille millions d'unités galactiques, il ne résiste pas. Qu'importe si la partie achevée - qu'elle soit gagnée ou perdue - sa vie doit être en danger...

Il gagne et relève aussitôt un nouveau défi : affronter la planète Pyrrus, appelée aussi le Monde de la Mort.

Tout sur Pyrrus est hostile à l'homme : la plus délicate des fleurs est poison, les cailloux sont meurtriers, chaque insecte est mortel. Et dès l'âge de six ans les enfants sont adultes, prêts au combat. Les autres ont été éliminés.

Pour Jason, c'est la plus formidable partie de sa carrière : il joue sa vie contre le sort de toute une planète.

La critique de Mr K : Avant cette lecture, je n'avais jamais pratiqué Harry Harrison, un des pionniers de la SF des sixties à qui l'on doit le roman originel qui donne le cultissime film Soleil Vert. Réparation est faite aujourd'hui avec ma découverte du jour : Le Monde de la mort. Ne vous fiez pas à la couverture qui verse plutôt dans la fantasy cheap, on est ici dans un roman de SF pur jus, dans la tradition pulp de l'époque de son écriture : aventure, suspens et tensions sont au programme d'un bouquin qui à défaut de révolutionner le genre a le mérite de tenir son lecteur en haleine.

Jason dinAlt navigue dans les traces d'un Han Solo: gentil vaurien et joueur professionnel, il gagne sa vie au dépend des autres et s'éloigne vite et loin du théâtre de ses opérations frauduleuses. La roue tourne quand il est chargé par un représentant de la planète Pyrrus de gagner une importante somme au jeu. Vainqueur, il se retrouve embarqué sur le vaisseau de son commanditaire et va se retrouver sur Pyrrus (aka Le monde de la mort), sur une planète plus qu'inhospitalière où deux factions rivales se tirent la bourre et où toutes les espèces végétales et animales peuvent se révéler mortelles pour l'homme. Jouant plus d'une fois avec sa vie, notre héros va aller de découvertes en révélations et finir par laisser de côté son intérêt particulier pour une cause plus vaste et plus noble.

Comme évoqué précédemment, pas de grosses surprises dans ce livre. Ainsi les personnages sont plutôt stéréotypés avec notamment un héros bien décalé comme on les aime à qui rien ne semble pouvoir arriver. Malin, obstiné mais aussi parfois pris de doute, on aime à suivre ses aventures et il va en connaître un certain nombre ici, de celles qui remettent parfois en cause une vie entière. Très vite isolé sur un monde hostile, il va devoir composer avec les mœurs étrange de ce monde perdu au milieu de nulle part où seule la notion de survie compte. Le déroulé de la trame principale est vraiment classique (pas de grosse révélation incroyable et bluffante) mais le cahier des charges est rempli avec des péripéties nombreuses et des twists pas dénués d'intérêt. Certains personnages secondaires (dont Kerk et Méta) relèvent l'ensemble grâce à des trajectoires individuelles bien différentes de ce que l'on pressentait pour eux, leurs caractères affirmés, leur antagonisme avec le héros (puis les éventuels rapprochements) donnent une saveur particulière à certains passages qui en deviennent délectables à souhait.

Ce que j'ai vraiment préféré dans ce livre, c'est plus le background, le contexte de cette planète hostile qui semble presque douée d'une conscience. Plutôt avare en descriptions longues (elles n'excèdent jamais les dix lignes), peu à peu, par couches successives, on se fait une idée plus précise de Pyrrus avec ses villes surprotégées, ses jungles impénétrables où vivent d'étranges tribus, ses insectes dont la moindre piqûre est fatale, ses animaux sauvages aussi féroces qu'exotiques. On pénètre vraiment dans un monde nouveau, interlope où toutes les règles sont remises à plat et où le chasseur peut devenir chassé suite à n'importe quel coup du sort. J'ai aimé cette ambiance glauque, de celles qui font naître une certaine paranoïa chez le lecteur / le héros et qui poussent l'imagination vers une sensation de danger imminent. Mission réussie en terme de suspens !

En ce qui concerne l'écriture pure, on ne tombe pas dans le génie. C'est plutôt commun et pas transcendant. Pour autant, l'auteur fait le job, maîtrise la construction de son récit et nous offre même quelques passages de bravoure. On est donc loin d'être face à un chef d’œuvre mais bel et bien devant une authentique série B littéraire qui fera son office pour quelques heures d'évasion fort sympathiques. Avis aux amateurs !

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mercredi 19 septembre 2018

"L'Agonie de la lumière" de George R. R. Martin

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L'histoire : Lorsque Dirk T'Larien reçoit le joyau-qui-murmure, des souvenirs douloureux et profondément enfouis reviennent à la surface, réveillant d'anciennes cicatrices : pourquoi Gwen, son amour perdu, fait-elle appel à lui de cette manière ? Pourquoi si longtemps après leur rupture ?

A l'idée qu'il existe une possibilité de renouer les liens avec celle qu'il a tant aimée, Dirk n'hésite plus et embarque dans le premier vaisseau interstellaire : direction Worlorn ! Worlorn, planète-festival maintenant à l'abandon, cadre baroque et décadent condamné à l'extinction.

Sur cette planète qui se meurt, Dirk tentera de raviver la flamme de Gwen et devra, pour cela, l'arracher aux Kavalars, un peuple violent régi par un code d'honneur chevaleresque... et mortel.

La critique de Mr K : George R. R. Martin est un de mes auteurs préférés en fantasy, son cycle du Trône de fer est fameux quoique encore incomplet à mon plus grand désespoir. Histoire de me faire patienter (le bonhomme est connu pour sa lenteur à écrire), je me rabats à l'occasion sur des œuvres de jeunesse, époque où il œuvrait davantage dans le domaine de la SF. L'Agonie de la lumière faisait partie de ma PAL depuis trop longtemps, le tort est désormais réparé même si je dois avouer que cette lecture m'a laissé un sentiment mitigé...

Dirk T'Larien notre héros voit sa vie basculer lorsqu'il reçoit un objet-message de son ancienne amante, Gwen. Jamais vraiment guéri de cette séparation douloureuse, menant une vie solitaire, il n'hésite pas une seconde à la rejoindre sur la planète Worlorn où elle appartient désormais au clan des Kavalars, un peuple aux coutumes moyenâgeuses où l'honneur prime sur tous le reste et où les rapports entre individus sont réglés de manière stricte voire autoritaire (le personnage de Sheldon Cooper de Big bang theory adorerait !). Débarquant de nulle part, Dirk va se révéler très vite comme un grain de sable fort gênant et va réveiller des sentiments enfouis depuis longtemps chez Gwen. De fil en aiguille, la situation dérape entre désirs, trahisons, découverte d'un monde au bord du gouffre et chasse à l'homme impitoyable.

Il n'y a pas à dire, on reconnaît de suite la patte du maître dans sa manière d'appréhender ses univers, à la fois complexes, vastes, maîtrisés et très bien pensés. Peut-être même trop ici, ce qui pose un sérieux problème de rythme. L'action réelle avec des enjeux puissants ne démarre vraiment qu'à une centaine de pages et encore, par la suite, régulièrement l'auteur pose encore des jalons qui bien qu'éclairants ralentissent le récit et l'embourbent parfois dans des pistes certes intéressantes mais pesantes. Alors oui, le monde Worlorn, monde vagabond au bord de la destruction est saisissant voir vertigineux, on se plaît à en explorer les extérieurs grandioses, les calculs politiques en jeu, les cités abandonnées auto-suffisantes et les mœurs de ses habitants. Mais on a parfois plus l'impression de lire un atlas historique qu'autre chose. Je suis assez amateur de ce genre de lecture mais pas sûr que cela plaise à tout le monde !

Mis à part ce souci, le reste est de bonne teneur avec des personnages nuancés et notamment un héros pas si attachant que ça. Engoncé dans ses certitudes, il ne va pas être au bout de ses surprises avec une Gwen changée et emprisonnée par son nouveau statut, une planète aux mœurs étranges où il a bien du mal à se situer et surtout à se comporter. Finalement, c'est un amour insaisissable qui va lui jouer bien des tours, mettant sa vie clairement en danger. Comme souvent avec cet auteur, mieux vaut ne pas trop s'attacher aux êtres qui peuplent ses pages, on ne navigue pas vraiment dans l'optimisme et les traîtrises-révélations s’enchaînent. Bon, je dois avouer que certaines ficelles sont assez grosses et que j'ai vu venir de loin certaines péripéties mais le plaisir de lire s'est révélé quasiment constant (hormis les problème de rythme cités auparavant).

Au final, un ouvrage un peu en dessous de la production habituelle de George R. R. Martin mais un bon ouvrage tout de même. Bien mené, distrayant et d'une grande profondeur, L'Agonie de la lumière est cependant à réserver aux fans du maître ou de ce genre de SF car certaines lourdeurs pourraient émousser l'enthousiasme des lecteurs novices ou non amateurs du Trône de fer car il faut l'aimer le George pour apprécier cet ouvrage. À bon entendeur !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Chanson pour Lya
Le trône de fer, intégrale 1
Le trône de fer, intégrale 2
Le trône de fer, intégrale 3
Le trône de fer, intégrale 4
Le trône de fer, Le bûcher d'un roi, volume 13
Le trône de fer, Les dragons de Meereen, volume 14
Le trône de fer, Une Danse avec les dragons, volume 15
- Dragon de glace

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jeudi 23 août 2018

"Moi, Marthe et les autres" d'Antoine Wauters

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L'histoire : Dans un Paris dévasté par une catastrophe (accident nucléaire, cataclysme naturel, guerre de religion ?), un groupe de jeunes gens arpentent les rues, tentent de survivre en mangeant ce qu’ils trouvent, chantent des airs de John Holiways et fuient la violence de leurs ennemis en cherchant un ailleurs.

Car ce monde en lambeaux, il s’agit malgré tout de l’habiter, de s’y vêtir et d’y trouver des raisons d’espérer. Comment tenir ? Comment trouver en soi de quoi réjouir la vie quand tout a sombré ?

La critique de Mr K : Décidément la Belgique fait fort ces derniers temps en terme de littérature au Capharnaüm éclairé, la preuve en est avec Moi, Marthe et les autres d'Antoine Wauters tout juste sorti aux éditions Verdier et qui réussit le tour de force de renouveler complètement le genre post-apocalyptique. Tant par le ton employé, le caractère des protagonistes et la forme retenue pour rédiger son récit, l'auteur nous livre un micro-roman de 72 pages totalement renversant !

Suite à une catastrophe qui a réduit le monde connu au néant, un groupe de jeunes gens tente de survivre par tous les moyens dans un Paris n'étant même plus l'ombre d'elle-même. Voila le pitch de départ qui bien que minimaliste va donner lieu à un voyage sans précédent au lecteur amateur du genre. À travers 192 micro-paragraphes, le héros-narrateur (Hardy) nous parle de la vie au quotidien, des aléas de la survie, des rencontres effectuées et les décisions fortes qu'il faut savoir pouvoir prendre, le tout entre drame et humour.

La forme retenue pour écrire le roman est déjà un parti pris intéressant. En effet, le livre s'apparente à un condensé de vie résumé à l'essentiel. Fragments après fragments, on découvre la réalité très rude dans laquelle baigne Hardy. Ces éléments d'apparence disparates sont classés chronologiquement : on explore son repaire, les mœurs de la bande (ayez le cœur bien accroché, ça va très loin !) et la quête de nourriture qui est la préoccupation première de ce monde désert livré à la loi du plus fort. Et puis, un événement va précipiter les choses et commence un long voyage qui va changer la donne définitivement. Déjà que les certitudes sont maigres au départ mais obstacles, imprévus et révélations vont mettre à mal le peu d'équilibre que le groupe a essayé d'instaurer.

Moi, Marthe et les autres est aussi une petite bombe par la tension qu'il réussit à distiller tout au long de l'histoire. L'auteur en économisant les mots et les formulations, livre un concentré d'émotions humaines et un récit d'une rare intensité. Comme les protagonistes, on erre au milieu de ces pages, on savoure les saillies de chacun (auteur comme personnage) mais on s'enfonce aussi avec eux dans un univers post-apocalyptique très bien restitué de manière indirecte. Pas de grandes phrases ou de longues descriptions, c'est à travers l'unique ressenti de Hardy et en filigrane des actions relatées que l'on devine l'épouvantable vérité : les hommes ont failli et sont tombés en disgrâce. La fin du monde tel que nous l'avons connu a bien eu lieu et l'espèce a régressé quasiment au statut d'animal.

Ainsi comme dans La Route de McCarthy, il ne fait pas bon croiser des inconnus et l'on risque sa vie à chaque moment de son existence. La paranoïa ambiante ne rassure personne et surtout pas le lecteur pris au piège de ce petit volume diablement efficace. La langue de l'auteur y est pour beaucoup, épurée en terme de forme pure, elle densifie pourtant personnages et actes pour ne garder que l'essentiel. C'est bluffant, drôlement malin et au final totalement réussi. À lire absolument !

lundi 13 août 2018

"Metro 2034" de Dmitry Glukhovsky

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L'histoire : La Sevastopolskaya, une des stations habitées les plus méridionales du métro moscovite, produit une grande part de l'électricité qui alimente celui-ci.

Harcelée par des monstres des tunnels sud, elle ne doit sa survie qu'au courage de ses défenseurs et à l'afflux constant de munitions en provenance de la Hanse.

Cependant, la dernière caravane d'approvisionnement n'est jamais revenue de la ligne Circulaire, pas plus que les groupes de reconnaissance envoyés à sa recherche.

La critique de Mr K : C'est avec une grande joie et beaucoup d'espérances que j'emportais avec moi pour notre cours séjour en Dordogne Metro 2034 de Dmitry Glukhovsky. J'avais adoré Metro 2033, je suis fan de l'auteur depuis mes lectures successives de Sumerki et FUTU.RE, je ne prenais donc pas énormément de risques. Brisons le suspens de suite, ce volume est une très belle réussite qui complète idéalement le premier volume et apporte un plaisir de lecture immédiat et durable.

Nouveau volume, nouveaux personnages ou presque. En effet, on retrouve ce bon vieux Hunter, guerrier hors norme, adepte des missions périlleuses, exilé désormais dans une station secondaire en extérieur du réseau métropolitain moscovite. Rappelez-vous, celui-ci est devenu le refuge de l'humanité qui tente de survivre suite à l'atomisation de la surface détruisant toute possibilité de vie paisible à cause des radiations et des créatures mutantes que la catastrophe a engendré. Tout commence dans Metro 2034 par des expéditions envoyées dans une station proche et qui ne reviennent pas. Hunter est chargé d'aller inspecter les lieux et de découvrir ce qui s'y trame. Il se fait accompagner par Homère un vieil homme qui prépare un gigantesque livre pour rendre hommage à l'humanité. Au cours de leur mission, ils rencontreront Sacha, une jeune fille orpheline depuis peu et qui va devoir s'adapter au plus vite à sa nouvelle situation.

On retrouve toutes les qualités de l'opus précédent. Tout d'abord le background est toujours aussi impressionnant, précis et sans pitié. On est clairement dans une ambiance à la Mad Max et le plus bluffant réside dans le fait que Glukhovsky l'enrichit encore davantage alors qu'il avait déjà pas mal levé de mystères dans le précédent. Ainsi, on en apprend davantage sur les conditions de la catastrophe, la course aux armements et les premières heures de l'apocalypse nucléaire déclenchée par des dirigeants malades de pouvoir. On poursuit aussi notre découverte du métro moscovite aux ramifications complexes, aux noms de stations évocateurs et aux mœurs aussi variées que parfois effrayantes. On revient dans certains lieux déjà évoqués dans le premier volume mais surtout, l'auteur prolonge la visite vers des lignes désertes ou non encore explorées. C'est l'occasion de se frotter à d'autres organisations, d'autres logiques d'établissement et de gestion du pouvoir. Les stations centrales qui illuminent les yeux des voyageurs et des néophytes cèdent ainsi la place parfois à des lieux bien glauques où le pire peut survenir à n'importe quel moment.

Je me suis fait accrocher très vite grâce aux personnages qui une fois de plus se révèlent fouillés, complexes et très nuancés. Loin de tomber dans le manichéisme facile, les nouveaux protagonistes n'ont rien à envier aux anciens aperçus lors de ma lecture précédente. J'ai une tendresse toute particulière pour Homère qui tente d'effectuer un travail de romancier – conteur - historien alors que le chaos guette face à des menaces variées et terrifiantes. Sacha est plus classique dans sa caractérisation mais son destin s'apparente à un vrai voyage initiatique qui la révélera à elle-même et servira énormément aux autres et à appréhender des événements graves avec un œil neuf et surtout qui détone dans un monde de violence brute où la loi du plus fort est souvent la seule qui prévaut. Quel plaisir aussi de retrouver Hunter qui est bien cabossé dans ce volume et complètement barré, possédé qu'il est par un étrange organisme qui semble le contrôler et le pousse dans ses retranchements les plus extrêmes. Et n'oublions pas les très bons personnages secondaires traités avec talent, minutie et économie de mot pour ne jamais tomber dans le catalogue mais permettant de livrer un récit vif et très dense.

C'est là tout le talent de Glukhovsky : proposer un récit enlevé, addictif et vraiment dépaysant tout en abordant au détour de conversations entre protagonistes et des descriptions dantesques des thèmes très contemporains. On retrouve ainsi sa fascination pour la notion de filiation et de transmission du savoir, l'incurie de l'être humain face aux défis écologiques et sociaux, la violence et son utilisation pour exercer sa domination sur un ou plusieurs groupes humains, les utopies confrontées au pragmatisme d'une situation unique ou encore la quête de soi pour se réaliser et se dépasser. Cela donne lieu à des passages d'une grande profondeur, très enrichissants tout en n'alourdissant pas le matériau d'origine.

Ce fut une très belle lecture vous vous en doutez : on passe par tous les états entre émerveillement devant tout le talent déployé, écriture d'une richesse et d'une qualité épatante, un récit qui ne perd jamais en puissance et au final une expérience de lecture unique en son genre qui contribue à renforcer encore plus toute l'admiration que j'éprouve à l'endroit de Dmitry Glukhovsky. Une belle claque qui fait du bien, vivement le passage en poche de Metro 2035 !

Déjà lus et chroniqués du mêem auteur au Capharnaüm éclairé :
- Metro 2033
- Sumerki
- FUTU.RE

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dimanche 22 juillet 2018

"Visages volés" de Michael Bishop

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L’histoire : Parce qu'ils sont affligés d'une maladie dégénérative proche de la lèpre, les Muphormes sont condamnés à vivre reclus. C'est du moins ainsi qu'on a présenté la chose à Lucian Yeardance, le nouveau kommissar responsable de leur communauté.

Mais en les voyant se battre sans merci les uns contre les autres pour obtenir un surcroît de narcotiques ou de nourriture à chaque ravitaillement, Yeardance, outré, embrasse peu à peu la cause de ces parias au visage ravagé, liant irrévocablement son destin au leur. Pour cela, il devra aller jusqu'au bout de son sacrifice et faire face à une vérité qu'aucun être humain n'est capable de supporter.

La critique de Mr K : Retour à la SF aujourd’hui avec cette belle trouvaille dégotée en début d’année à notre Emmaüs préféré. C’est ma première incursion chez Michael Bishop, un talent SF réputé pour son originalité et sa démarche ethnologique dans sa manière d’aborder les cultures extra-terrestre. La quatrième de couverture m’a de suite attiré avec l’évocation notamment d’une métaphore filée sur la colonisation transposée sur une planète lointaine. Au final, ce fut une lecture très plaisante qui une fois débutée vous emporte loin, à la confluence de l’aventure, la révolte et la rédemption.

Lucian Yeardance a été mis au placard. Suite à un différend avec son commandant d’unité, les autorités l’envoient sur une planète isolée pour l’exiler et le faire réfléchir. Le voila catapulté responsable d’une étrange communauté mis au ban de la société. Les Muphormes sont des humains atteints d’une maladie incurable qui provoque la dégénérescence de leurs tissus. Leur laideur et leurs mœurs inquiétants le bon humain lambda, on les a cantonné dans une réserve où ils subsistent vaille que vaille au gré des envois de ressources sporadiques que le pouvoir central daigne leur envoyer. Le héros va très vite se rendre compte du caractère inique de la situation. Voyant que certaines de ses questions restent sans réponse, que certaines portes se referment, il décide de plonger au plus près des conditions de vie des Muphormes. Son existence s’en verra inéluctablement changée...

Datant de 1977 (superbe année soit dit en passant !), le récit n’a pas pris une ride et n’a pas à rougir de la comparaison avec des K. Dick ou des Silverberg (deux auteurs que j’aime tout particulièrement). On retrouve un sens aigu de la narration à vocation sociale qui n’épargne personne. Très vite les responsabilités sont partagées, les monstres ne sont pas forcément ceux qu’on pense même si les nombreux rebondissements font que le lecteur change plusieurs fois son fusil d’épaule et qu’il y a ici cinquante nuances de caractères, de personnalités et d’exercice de l'autorité. On rentre vite dans les arcanes du pouvoir et en filigrane, on ne peut que penser au phénomène de la colonisation qu’a connu notre Histoire et qui mettait en exergue l’injustice d’un pouvoir lointain qui considérait nombre d’indigènes comme des citoyens de seconde zone (aucuns droits, paupérisation et précarité, non reconnaissance des coutumes, traitement parfois inhumain). Sans en rajouter, juste en décrivant des faits et des événements fictifs, Bishop brosse un tableau implacable mais non dénué de zones d’ombre pour dénoncer la propension qu’à l’humain à écraser les autres pour mener à bien ses désirs de puissance et d’enrichissement.

Ce livre est aussi un beau roman d’apprentissage ou plutôt de rédemption. Le héros très attachant va effectuer un véritable voyage intérieur, remettre en cause ses certitudes. Cette partie est très bien maîtrisée et offre une trajectoire fragile que l’on devine très périlleuse et qui offre une fin saisissante pour ne pas dire glaçante. Complexe, aventurier dans l’âme, on suit avec plaisir Lucian Yeardance qui m’a de suite plu par son côté non conventionnel et rebelle. Il aura ici fort à faire avec le gouverneur de la planète qui lui met des bâtons dans les roues et va devoir composer avec un personnel aseptisé et éduqué en fonction de ce que l’on attend de lui plus tard. J’ai apprécié ses nombreuses discussions avec ses subordonnées qui au contact avec leur nouveau chef en disgrâce vont appréhender différemment le monde où ils vivent.

Ode à la liberté de penser, au respect et à l’ouverture aux autres, ce roman est une pépite dans son genre: très très bien écrit, très accessible, malin et retors parfois (le retournement final est génial), on ne s’ennuie pas un moment entre exploration d’un monde éloigné et étrange, aventure qui guette au détour du moindre déplacement du héros et prise de conscience des inégalités inhérentes aux sociétés humaines. À lire absolument si vous êtes amateur du genre !

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