mercredi 19 septembre 2018

"L'Agonie de la lumière" de George R. R. Martin

lagoniedelalumieregeorgerrmartin[3915]

L'histoire : Lorsque Dirk T'Larien reçoit le joyau-qui-murmure, des souvenirs douloureux et profondément enfouis reviennent à la surface, réveillant d'anciennes cicatrices : pourquoi Gwen, son amour perdu, fait-elle appel à lui de cette manière ? Pourquoi si longtemps après leur rupture ?

A l'idée qu'il existe une possibilité de renouer les liens avec celle qu'il a tant aimée, Dirk n'hésite plus et embarque dans le premier vaisseau interstellaire : direction Worlorn ! Worlorn, planète-festival maintenant à l'abandon, cadre baroque et décadent condamné à l'extinction.

Sur cette planète qui se meurt, Dirk tentera de raviver la flamme de Gwen et devra, pour cela, l'arracher aux Kavalars, un peuple violent régi par un code d'honneur chevaleresque... et mortel.

La critique de Mr K : George R. R. Martin est un de mes auteurs préférés en fantasy, son cycle du Trône de fer est fameux quoique encore incomplet à mon plus grand désespoir. Histoire de me faire patienter (le bonhomme est connu pour sa lenteur à écrire), je me rabats à l'occasion sur des œuvres de jeunesse, époque où il œuvrait davantage dans le domaine de la SF. L'Agonie de la lumière faisait partie de ma PAL depuis trop longtemps, le tort est désormais réparé même si je dois avouer que cette lecture m'a laissé un sentiment mitigé...

Dirk T'Larien notre héros voit sa vie basculer lorsqu'il reçoit un objet-message de son ancienne amante, Gwen. Jamais vraiment guéri de cette séparation douloureuse, menant une vie solitaire, il n'hésite pas une seconde à la rejoindre sur la planète Worlorn où elle appartient désormais au clan des Kavalars, un peuple aux coutumes moyenâgeuses où l'honneur prime sur tous le reste et où les rapports entre individus sont réglés de manière stricte voire autoritaire (le personnage de Sheldon Cooper de Big bang theory adorerait !). Débarquant de nulle part, Dirk va se révéler très vite comme un grain de sable fort gênant et va réveiller des sentiments enfouis depuis longtemps chez Gwen. De fil en aiguille, la situation dérape entre désirs, trahisons, découverte d'un monde au bord du gouffre et chasse à l'homme impitoyable.

Il n'y a pas à dire, on reconnaît de suite la patte du maître dans sa manière d'appréhender ses univers, à la fois complexes, vastes, maîtrisés et très bien pensés. Peut-être même trop ici, ce qui pose un sérieux problème de rythme. L'action réelle avec des enjeux puissants ne démarre vraiment qu'à une centaine de pages et encore, par la suite, régulièrement l'auteur pose encore des jalons qui bien qu'éclairants ralentissent le récit et l'embourbent parfois dans des pistes certes intéressantes mais pesantes. Alors oui, le monde Worlorn, monde vagabond au bord de la destruction est saisissant voir vertigineux, on se plaît à en explorer les extérieurs grandioses, les calculs politiques en jeu, les cités abandonnées auto-suffisantes et les mœurs de ses habitants. Mais on a parfois plus l'impression de lire un atlas historique qu'autre chose. Je suis assez amateur de ce genre de lecture mais pas sûr que cela plaise à tout le monde !

Mis à part ce souci, le reste est de bonne teneur avec des personnages nuancés et notamment un héros pas si attachant que ça. Engoncé dans ses certitudes, il ne va pas être au bout de ses surprises avec une Gwen changée et emprisonnée par son nouveau statut, une planète aux mœurs étranges où il a bien du mal à se situer et surtout à se comporter. Finalement, c'est un amour insaisissable qui va lui jouer bien des tours, mettant sa vie clairement en danger. Comme souvent avec cet auteur, mieux vaut ne pas trop s'attacher aux êtres qui peuplent ses pages, on ne navigue pas vraiment dans l'optimisme et les traîtrises-révélations s’enchaînent. Bon, je dois avouer que certaines ficelles sont assez grosses et que j'ai vu venir de loin certaines péripéties mais le plaisir de lire s'est révélé quasiment constant (hormis les problème de rythme cités auparavant).

Au final, un ouvrage un peu en dessous de la production habituelle de George R. R. Martin mais un bon ouvrage tout de même. Bien mené, distrayant et d'une grande profondeur, L'Agonie de la lumière est cependant à réserver aux fans du maître ou de ce genre de SF car certaines lourdeurs pourraient émousser l'enthousiasme des lecteurs novices ou non amateurs du Trône de fer car il faut l'aimer le George pour apprécier cet ouvrage. À bon entendeur !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Chanson pour Lya
Le trône de fer, intégrale 1
Le trône de fer, intégrale 2
Le trône de fer, intégrale 3
Le trône de fer, intégrale 4
Le trône de fer, Le bûcher d'un roi, volume 13
Le trône de fer, Les dragons de Meereen, volume 14
Le trône de fer, Une Danse avec les dragons, volume 15
- Dragon de glace

Posté par Mr K à 19:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

jeudi 23 août 2018

"Moi, Marthe et les autres" d'Antoine Wauters

moi_marthe_et_les_autres

L'histoire : Dans un Paris dévasté par une catastrophe (accident nucléaire, cataclysme naturel, guerre de religion ?), un groupe de jeunes gens arpentent les rues, tentent de survivre en mangeant ce qu’ils trouvent, chantent des airs de John Holiways et fuient la violence de leurs ennemis en cherchant un ailleurs.

Car ce monde en lambeaux, il s’agit malgré tout de l’habiter, de s’y vêtir et d’y trouver des raisons d’espérer. Comment tenir ? Comment trouver en soi de quoi réjouir la vie quand tout a sombré ?

La critique de Mr K : Décidément la Belgique fait fort ces derniers temps en terme de littérature au Capharnaüm éclairé, la preuve en est avec Moi, Marthe et les autres d'Antoine Wauters tout juste sorti aux éditions Verdier et qui réussit le tour de force de renouveler complètement le genre post-apocalyptique. Tant par le ton employé, le caractère des protagonistes et la forme retenue pour rédiger son récit, l'auteur nous livre un micro-roman de 72 pages totalement renversant !

Suite à une catastrophe qui a réduit le monde connu au néant, un groupe de jeunes gens tente de survivre par tous les moyens dans un Paris n'étant même plus l'ombre d'elle-même. Voila le pitch de départ qui bien que minimaliste va donner lieu à un voyage sans précédent au lecteur amateur du genre. À travers 192 micro-paragraphes, le héros-narrateur (Hardy) nous parle de la vie au quotidien, des aléas de la survie, des rencontres effectuées et les décisions fortes qu'il faut savoir pouvoir prendre, le tout entre drame et humour.

La forme retenue pour écrire le roman est déjà un parti pris intéressant. En effet, le livre s'apparente à un condensé de vie résumé à l'essentiel. Fragments après fragments, on découvre la réalité très rude dans laquelle baigne Hardy. Ces éléments d'apparence disparates sont classés chronologiquement : on explore son repaire, les mœurs de la bande (ayez le cœur bien accroché, ça va très loin !) et la quête de nourriture qui est la préoccupation première de ce monde désert livré à la loi du plus fort. Et puis, un événement va précipiter les choses et commence un long voyage qui va changer la donne définitivement. Déjà que les certitudes sont maigres au départ mais obstacles, imprévus et révélations vont mettre à mal le peu d'équilibre que le groupe a essayé d'instaurer.

Moi, Marthe et les autres est aussi une petite bombe par la tension qu'il réussit à distiller tout au long de l'histoire. L'auteur en économisant les mots et les formulations, livre un concentré d'émotions humaines et un récit d'une rare intensité. Comme les protagonistes, on erre au milieu de ces pages, on savoure les saillies de chacun (auteur comme personnage) mais on s'enfonce aussi avec eux dans un univers post-apocalyptique très bien restitué de manière indirecte. Pas de grandes phrases ou de longues descriptions, c'est à travers l'unique ressenti de Hardy et en filigrane des actions relatées que l'on devine l'épouvantable vérité : les hommes ont failli et sont tombés en disgrâce. La fin du monde tel que nous l'avons connu a bien eu lieu et l'espèce a régressé quasiment au statut d'animal.

Ainsi comme dans La Route de McCarthy, il ne fait pas bon croiser des inconnus et l'on risque sa vie à chaque moment de son existence. La paranoïa ambiante ne rassure personne et surtout pas le lecteur pris au piège de ce petit volume diablement efficace. La langue de l'auteur y est pour beaucoup, épurée en terme de forme pure, elle densifie pourtant personnages et actes pour ne garder que l'essentiel. C'est bluffant, drôlement malin et au final totalement réussi. À lire absolument !

lundi 13 août 2018

"Metro 2034" de Dmitry Glukhovsky

9782253083016-001-T

L'histoire : La Sevastopolskaya, une des stations habitées les plus méridionales du métro moscovite, produit une grande part de l'électricité qui alimente celui-ci.

Harcelée par des monstres des tunnels sud, elle ne doit sa survie qu'au courage de ses défenseurs et à l'afflux constant de munitions en provenance de la Hanse.

Cependant, la dernière caravane d'approvisionnement n'est jamais revenue de la ligne Circulaire, pas plus que les groupes de reconnaissance envoyés à sa recherche.

La critique de Mr K : C'est avec une grande joie et beaucoup d'espérances que j'emportais avec moi pour notre cours séjour en Dordogne Metro 2034 de Dmitry Glukhovsky. J'avais adoré Metro 2033, je suis fan de l'auteur depuis mes lectures successives de Sumerki et FUTU.RE, je ne prenais donc pas énormément de risques. Brisons le suspens de suite, ce volume est une très belle réussite qui complète idéalement le premier volume et apporte un plaisir de lecture immédiat et durable.

Nouveau volume, nouveaux personnages ou presque. En effet, on retrouve ce bon vieux Hunter, guerrier hors norme, adepte des missions périlleuses, exilé désormais dans une station secondaire en extérieur du réseau métropolitain moscovite. Rappelez-vous, celui-ci est devenu le refuge de l'humanité qui tente de survivre suite à l'atomisation de la surface détruisant toute possibilité de vie paisible à cause des radiations et des créatures mutantes que la catastrophe a engendré. Tout commence dans Metro 2034 par des expéditions envoyées dans une station proche et qui ne reviennent pas. Hunter est chargé d'aller inspecter les lieux et de découvrir ce qui s'y trame. Il se fait accompagner par Homère un vieil homme qui prépare un gigantesque livre pour rendre hommage à l'humanité. Au cours de leur mission, ils rencontreront Sacha, une jeune fille orpheline depuis peu et qui va devoir s'adapter au plus vite à sa nouvelle situation.

On retrouve toutes les qualités de l'opus précédent. Tout d'abord le background est toujours aussi impressionnant, précis et sans pitié. On est clairement dans une ambiance à la Mad Max et le plus bluffant réside dans le fait que Glukhovsky l'enrichit encore davantage alors qu'il avait déjà pas mal levé de mystères dans le précédent. Ainsi, on en apprend davantage sur les conditions de la catastrophe, la course aux armements et les premières heures de l'apocalypse nucléaire déclenchée par des dirigeants malades de pouvoir. On poursuit aussi notre découverte du métro moscovite aux ramifications complexes, aux noms de stations évocateurs et aux mœurs aussi variées que parfois effrayantes. On revient dans certains lieux déjà évoqués dans le premier volume mais surtout, l'auteur prolonge la visite vers des lignes désertes ou non encore explorées. C'est l'occasion de se frotter à d'autres organisations, d'autres logiques d'établissement et de gestion du pouvoir. Les stations centrales qui illuminent les yeux des voyageurs et des néophytes cèdent ainsi la place parfois à des lieux bien glauques où le pire peut survenir à n'importe quel moment.

Je me suis fait accrocher très vite grâce aux personnages qui une fois de plus se révèlent fouillés, complexes et très nuancés. Loin de tomber dans le manichéisme facile, les nouveaux protagonistes n'ont rien à envier aux anciens aperçus lors de ma lecture précédente. J'ai une tendresse toute particulière pour Homère qui tente d'effectuer un travail de romancier – conteur - historien alors que le chaos guette face à des menaces variées et terrifiantes. Sacha est plus classique dans sa caractérisation mais son destin s'apparente à un vrai voyage initiatique qui la révélera à elle-même et servira énormément aux autres et à appréhender des événements graves avec un œil neuf et surtout qui détone dans un monde de violence brute où la loi du plus fort est souvent la seule qui prévaut. Quel plaisir aussi de retrouver Hunter qui est bien cabossé dans ce volume et complètement barré, possédé qu'il est par un étrange organisme qui semble le contrôler et le pousse dans ses retranchements les plus extrêmes. Et n'oublions pas les très bons personnages secondaires traités avec talent, minutie et économie de mot pour ne jamais tomber dans le catalogue mais permettant de livrer un récit vif et très dense.

C'est là tout le talent de Glukhovsky : proposer un récit enlevé, addictif et vraiment dépaysant tout en abordant au détour de conversations entre protagonistes et des descriptions dantesques des thèmes très contemporains. On retrouve ainsi sa fascination pour la notion de filiation et de transmission du savoir, l'incurie de l'être humain face aux défis écologiques et sociaux, la violence et son utilisation pour exercer sa domination sur un ou plusieurs groupes humains, les utopies confrontées au pragmatisme d'une situation unique ou encore la quête de soi pour se réaliser et se dépasser. Cela donne lieu à des passages d'une grande profondeur, très enrichissants tout en n'alourdissant pas le matériau d'origine.

Ce fut une très belle lecture vous vous en doutez : on passe par tous les états entre émerveillement devant tout le talent déployé, écriture d'une richesse et d'une qualité épatante, un récit qui ne perd jamais en puissance et au final une expérience de lecture unique en son genre qui contribue à renforcer encore plus toute l'admiration que j'éprouve à l'endroit de Dmitry Glukhovsky. Une belle claque qui fait du bien, vivement le passage en poche de Metro 2035 !

Déjà lus et chroniqués du mêem auteur au Capharnaüm éclairé :
- Metro 2033
- Sumerki
- FUTU.RE

Posté par Mr K à 18:09 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,
dimanche 22 juillet 2018

"Visages volés" de Michael Bishop

41KA3JZMQAL

L’histoire : Parce qu'ils sont affligés d'une maladie dégénérative proche de la lèpre, les Muphormes sont condamnés à vivre reclus. C'est du moins ainsi qu'on a présenté la chose à Lucian Yeardance, le nouveau kommissar responsable de leur communauté.

Mais en les voyant se battre sans merci les uns contre les autres pour obtenir un surcroît de narcotiques ou de nourriture à chaque ravitaillement, Yeardance, outré, embrasse peu à peu la cause de ces parias au visage ravagé, liant irrévocablement son destin au leur. Pour cela, il devra aller jusqu'au bout de son sacrifice et faire face à une vérité qu'aucun être humain n'est capable de supporter.

La critique de Mr K : Retour à la SF aujourd’hui avec cette belle trouvaille dégotée en début d’année à notre Emmaüs préféré. C’est ma première incursion chez Michael Bishop, un talent SF réputé pour son originalité et sa démarche ethnologique dans sa manière d’aborder les cultures extra-terrestre. La quatrième de couverture m’a de suite attiré avec l’évocation notamment d’une métaphore filée sur la colonisation transposée sur une planète lointaine. Au final, ce fut une lecture très plaisante qui une fois débutée vous emporte loin, à la confluence de l’aventure, la révolte et la rédemption.

Lucian Yeardance a été mis au placard. Suite à un différend avec son commandant d’unité, les autorités l’envoient sur une planète isolée pour l’exiler et le faire réfléchir. Le voila catapulté responsable d’une étrange communauté mis au ban de la société. Les Muphormes sont des humains atteints d’une maladie incurable qui provoque la dégénérescence de leurs tissus. Leur laideur et leurs mœurs inquiétants le bon humain lambda, on les a cantonné dans une réserve où ils subsistent vaille que vaille au gré des envois de ressources sporadiques que le pouvoir central daigne leur envoyer. Le héros va très vite se rendre compte du caractère inique de la situation. Voyant que certaines de ses questions restent sans réponse, que certaines portes se referment, il décide de plonger au plus près des conditions de vie des Muphormes. Son existence s’en verra inéluctablement changée...

Datant de 1977 (superbe année soit dit en passant !), le récit n’a pas pris une ride et n’a pas à rougir de la comparaison avec des K. Dick ou des Silverberg (deux auteurs que j’aime tout particulièrement). On retrouve un sens aigu de la narration à vocation sociale qui n’épargne personne. Très vite les responsabilités sont partagées, les monstres ne sont pas forcément ceux qu’on pense même si les nombreux rebondissements font que le lecteur change plusieurs fois son fusil d’épaule et qu’il y a ici cinquante nuances de caractères, de personnalités et d’exercice de l'autorité. On rentre vite dans les arcanes du pouvoir et en filigrane, on ne peut que penser au phénomène de la colonisation qu’a connu notre Histoire et qui mettait en exergue l’injustice d’un pouvoir lointain qui considérait nombre d’indigènes comme des citoyens de seconde zone (aucuns droits, paupérisation et précarité, non reconnaissance des coutumes, traitement parfois inhumain). Sans en rajouter, juste en décrivant des faits et des événements fictifs, Bishop brosse un tableau implacable mais non dénué de zones d’ombre pour dénoncer la propension qu’à l’humain à écraser les autres pour mener à bien ses désirs de puissance et d’enrichissement.

Ce livre est aussi un beau roman d’apprentissage ou plutôt de rédemption. Le héros très attachant va effectuer un véritable voyage intérieur, remettre en cause ses certitudes. Cette partie est très bien maîtrisée et offre une trajectoire fragile que l’on devine très périlleuse et qui offre une fin saisissante pour ne pas dire glaçante. Complexe, aventurier dans l’âme, on suit avec plaisir Lucian Yeardance qui m’a de suite plu par son côté non conventionnel et rebelle. Il aura ici fort à faire avec le gouverneur de la planète qui lui met des bâtons dans les roues et va devoir composer avec un personnel aseptisé et éduqué en fonction de ce que l’on attend de lui plus tard. J’ai apprécié ses nombreuses discussions avec ses subordonnées qui au contact avec leur nouveau chef en disgrâce vont appréhender différemment le monde où ils vivent.

Ode à la liberté de penser, au respect et à l’ouverture aux autres, ce roman est une pépite dans son genre: très très bien écrit, très accessible, malin et retors parfois (le retournement final est génial), on ne s’ennuie pas un moment entre exploration d’un monde éloigné et étrange, aventure qui guette au détour du moindre déplacement du héros et prise de conscience des inégalités inhérentes aux sociétés humaines. À lire absolument si vous êtes amateur du genre !

Posté par Mr K à 19:12 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , ,
samedi 7 juillet 2018

"L'Aube incertaine" de Roland C. Wagner

aube incertaine

L’histoire : En 2064, les multinationales règnent sans partage sur un monde d'où toute trace de criminalité a été éliminée. Enfin, presque, car aujourd'hui, Tem, le privé transparent, enquête sur une vague de décès suspects qui frappe les jeunes artistes du Délirium, un courant alternatif très populaire. L'affaire se révèle plus compliquée qu'il n'y paraît de prime abord, d'autant que le talent de Tem fait à nouveau des siennes : le voilà devenu cette fois presque totalement invisible !

La critique de Mr K : Roland C. Wagner me manque. Parti trop tôt à la fleur de l’âge, c’était un monument de la SF nationale. J’avais notamment adoré Rêves de gloire qui a obtenu en son temps le Grand Prix des Utopiales. Dans L'Aube incertaine, j’expérimentais un épisode de sa série littéraire intitulée Les Futurs Mystères de Paris (référence au talentueux feuilletonniste du XIXème siècle Eugène Sue) qui met en scène un inspecteur au talent particulier dans un Paris futuriste, le tout enrobé à la sauce roman noir. Bonne pioche pour un récit à la structure classique transcendé par un background stupéfiant et des personnages hauts en couleur.

Temple de l’aube radieuse (c’est le nom du héros !) est convoqué par un membre imminent d’une confrérie pour enquêter sur les meurtres suspects d’artistes de premier plan. Inexplicables, incongrues et assez thrash dans leur genre, ces disparitions font peser une menace insidieuse sur les esthètes déconnectés de la réalité (shootés jusqu’aux yeux) qui s’avèrent être très vite des rebelles de canapé entretenus par le pouvoir en place pour entretenir un succédané de liberté dans une société autoritaire adepte du contrôle des masses. Notre enquêteur va devoir démêler le vrai du faux et plonger dans un monde interlope qui lui est inconnu. Pour couronner le tout, son don de transparence lui joue des tours et il semble que toute personne ayant eu un contact quel qu’il soit avec lui l’ait oublié... On a connu mieux comme conditions d’enquête...

Que la SF est bonne aussi quand elle ne se prend pas au sérieux ! Les personnages délirants se collectent à la pelle ici entre un enquêteur rigide dont les pouvoirs lui échappent et qui doit se coltiner des partenaires pour le moins particuliers : une Intelligence Artificielle activiste d’extrême gauche adepte de Louise Michel, un indic et sa compagne adeptes de la fumette, des artistes complètement à l’ouest et des tenants du pouvoir narquois qui cachent des desseins peu rassurants. On sourit beaucoup devant les jeux de mots, les réparties franches et directes de certains, on se rapproche même d’un Audiard par moment. Vu les étranges personnages que l’on croise et les diverses substances psychoactives qu’ils prennent, ce n’est pas étonnant ! Au milieu de tout cela, notre héros sobre en toute circonstance a besoin de toute sa tête surtout que son talent de camouflage devient presque trop efficace ! En effet, non content de passer inaperçu physiquement, tout souvenir de lui s’efface de l’esprit de ses proches et des personnes qu’il rencontre lors de son enquête. Complètement déphasé, à la limite de la rupture, on s’attache beaucoup à cet enquêteur hors-norme aux belles capacités d’analyse et de déduction.

Au delà de la détente, de la rigolade et de l’aspect psychédélique, ce livre se distingue aussi par un univers très bien fouillé, crédible et même inquiétant. Pouvoir inique ne reculant devant aucun stratagème pour asseoir sa domination sur la société et ses membres, consumérisme forcené pour maintenir la population sous contrôle sont au programme d’un roman qui fait la part belle à la dénonciation de cette course à l’individualisme qui brise les liens sociaux et entretiennent les chimères d’un bonheur apaisant. Les quartiers déshérités où les désirs inassouvis et les paradis artificiels tiennent lieu d’échappatoire à une réalité insoutenable coexistent avec des nantis oisifs, inconséquents et intouchables. L’enquête mettra en exergue injustices et inégalités, la conclusion venant d’ailleurs mettre un bon coup de pied dans la fourmilière.

On retrouve dans L'Aube incertaine la verve si séduisante de Wagner, maître du récit à rebondissements à l’esprit libertaire qui faisait régner un souffle novateur sur le genre. Les pages se tournent toutes seules, le récit à tiroirs se disputant la primauté avec les phases descriptives et contemplatives qui émaillent un roman drôle, touchant où plane un doux parfum de zénitude (le héros) et de rébellion. Un bon titre pour qui aime la SF décalée et source de réflexion.


dimanche 17 juin 2018

"Ready player one" de Steven Spielberg

afficherpo

L'histoire: 2045. Le monde est au bord du chaos. Les êtres humains se réfugient dans l'OASIS, univers virtuel mis au point par le brillant et excentrique James Halliday. Avant de disparaître, celui-ci a décidé de léguer son immense fortune à quiconque découvrira l'œuf de Pâques numérique qu'il a pris soin de dissimuler dans l'OASIS. L'appât du gain provoque une compétition planétaire. Mais lorsqu'un jeune garçon, Wade Watts, qui n'a pourtant pas le profil d'un héros, décide de participer à la chasse au trésor, il est plongé dans un monde parallèle à la fois mystérieux et inquiétant…

La critique de Mr K: 5/6. Ça faisait un bail que je n’avais pas vu un film de Spielberg en salle obscure. Je crois que cela remonte à La Guerre des mondes, c’est dire… La bande annonce me tentait bien malgré un traitement à priori convenu du héros et une avalanche d’effets spéciaux qui n’auguraient pas forcément d’un scénario profond. J’y suis allé plutôt dans l’optique d’assister une projection détente-neurone, décontractée. Si l’on peut dire que dans ce domaine c’est réussi, on ne peut pas résumer le film qu’à cela car derrière la grosse machinerie, on retrouve la tendresse du réalisateur et des éléments de critique / réflexion pas dénués d’intérêt sur l’évolution du monde actuel.

En soi, le point de départ est basique. Dans un monde futuriste hyper technologique, les humains pour tromper la réalité du quotidien s’échappent dans l’Oasis, un monde virtuel où ils peuvent devenir ce qu’ils veulent et se réaliser en faisant progresser leur avatar (belle fenêtre sur le consumérisme au passage). Le jour où le créateur du système meurt, il laisse caché dans ce monde gigantesque trois clefs les menant à un Easter Egg (une relique rare dans un jeu vidéo) sésame qui si il est trouvé fera de son propriétaire le nouveau gestionnaire de la plate-forme virtuelle. Bien évidemment, tout le monde se jette à corps perdu dans cette quête depuis notre jeune héros asocial aux plus grandes multinationales qui voient là une occasion unique pour s’enrichir encore davantage. Les obstacles sont donc très nombreux et vont bousculer le héros dans ses certitudes. Atteindre la Saint Graal ne se fait pas sans mal...

RPO 1

Spielberg a beau vieillir, il, reste un superbe faiseur doublé d’une âme jeune qui transparaît tout particulièrement dans ce métrage. Pape de l’entertainment à la mode US, il sait mener sa barque, prendre par la main ses spectateurs et les embarqués pour un grand huit foisonnant. Le film déborde de scènes épatantes, dopées aux SFX dernier cri, l’immersion est totale. Bon, clairement on en prend plein la tête, pas d’overdose pour autant. Des scènes plus classiques, lourdes d’émotions et de tensions équilibre l’ensemble pour éviter de tomber dans la surenchère. Le film fourmille de détails, de références à la culture pop : Retour vers le futur, King Kong, la vieille série Batman, les jeux Atari, World of Warcraft et beaucoup d’autres. On s’en donne à cœur et m’est avis que j’ai loupé plein de choses que je découvrirai lors d’un éventuel revisionnage. Devant le spectacle déployé, on ne peut que s’incliner si l’on est amateur du genre. Un film à voir au cinéma pour profiter au maximum de la prouesse technique qu’il représente (la liste à rallonge des personnes ayant travaillé sur le film en dit long).

RPO 2

Niveau personnages, on est dans le déjà vu. Ce n’est pas pour autant désagréable, on se laisse porter par leurs destins contrariés et même si l’on est rarement surpris par le déroulé de la trame (c’est très très classique), on passe du bon temps. La trame prévisible permettant de se reposer et de plonger pleinement dans l’univers décrit. Spielberg fait aussi fort à ce niveau là, je n’ai pas lu le livre d’origine (erreur que je rattraperais dès que je croiserai sa route) mais j’ai trouvé le background dense, cohérent et très maîtrisé. Ce monde futuriste adepte du virtuel fait peur et même si certaines situations cocasses prêtent à rire, on se rend compte que seule la solitude et l’addiction mènent le jeu. Le spectacle, l’apparence dominent des êtres humains vivant une vie par procuration, un lavage de cerveau à échelle planétaire idéal pour manipuler les masses. En cela l’Oasis prête à frémir...

RPO 3

C’est là où je dirais que le bât blesse, Spielberg ne va pas assez loin dans la charge. Il effleure la critique, distille quelques piques mais au final, là où il aurait pu tout déstructurer et virer au rêve anarchique, il offre une fin plaisante sans réelle prise de risque. Dommage, dommage... Ne boudons pas notre plaisir pour autant, la séance fut récréative à souhait, complètement régressive en terme de sensation, on ressort ébahi et heureux. Tous les réalisateurs de blockbusters du monde ne peuvent pas se vanter d’y arriver...

Posté par Mr K à 16:23 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 21 mai 2018

"Persistance de la vision" de John Varley

persistancedelavision

L’histoire : Être homme ou femme, quelle importance quand on peut changer de sexe à volonté ? Être jeune ou vieux, beau ou laid, où est le problème quand l’ingénierie génétique vous rapetisse ou vous rallonge, vous greffe un œil ou un poumon aussi facilement que vous rafistolez votre mobylette ? Et la mort direz-vous ? Eh bien, vous la saluerez d’un pied de nez puisque votre banque a stocké vos gènes et vous fabriquera un clone si vous succombez à un accident ! À condition évidemment, que vous ne restiez pas coincé dans l’ordinateur...

La critique de Mr K : Retour à la SF aujourd’hui avec une chronique concernant un recueil de quatre nouvelles de John Varley : Persistance de la vision date de 1978. Je l’ai dégoté lors d’un chinage de plus chez notre abbé préféré, ne demandant qu’à être embarqué : couverture fascinante, quatrième de couverture intrigante et une réputation flatteuse de l’auteur m’ont convaincu de l’adopter et de lui faire rejoindre ma PAL dont il est d’ailleurs sorti très vite ! Force est de constater que malgré ses quarante ans d’âge, cet ouvrage a gardé toute sa force évocatrice et interroge toujours autant sur notre nature profonde et la course à la technologie.

Dans le chaudron, la nouvelle qui ouvre le recueil nous propose de suivre le sillage de Kiku, un géologue amateur de Mars qui décide de prendre des vacances sur Vénus pour assouvir sa passion et donner du peps à son existence devenue aseptisée. Dans ce futur lointain, les êtres humains ont une longévité accrue, il a soixante-treize ans mais en paraît trente grâce à la technologie médicale qui permet de remplacer n’importe quel organe ou partie du corps en un temps trois mouvements, du moins si l’on est assez fortuné pour cela. Sur Vénus, il va rencontrer une jeune femme étrange qui va s’improviser guide et le sensibiliser malgré lui à des aspects méconnus de sa personnalité et de sa vie. On vire, vous l’avez compris, dans le voyage initiatique, la prise de conscience de soi et l’ouverture à l’autre. Un pur plaisir de lecture qui fait la part belle à l’humanisme et le retour à la simplicité des choses.

La nouvelle suivante qui s’intitule Dansez, chantez voit un homme et son symbiose doué de raison aborder une base spatiale où ils vont vendre un morceau de musique de leur composition. Très étrange, il faut s’accrocher lors de cette lecture qui sort des sentiers battus car l’auteur aime à faire se chevaucher les points de vue et l’on s’égare facilement. On se rend finalement vite compte que l’intérêt réside dans le dialogue avec l’habitante principale de la station (la bien nommée Xylophone -sic-) qui symbolise l’humanité perdue du héros qui n’éprouve plus le monde que grâce au symbiose qui l’enveloppe, coexiste avec lui et lui fournit des sensations pré-calculées. Clairement, cette nouvelle fait froid dans le dos et propose une vision très pessimiste de l’humain qui se déshumanise irrémédiablement, confiant ses sentiments et ressentis à une entité étrangère. Très très dérangeant.

Trou de mémoire reste dans le domaine de la réflexion sur l’humain et son âme. Dans cette nouvelle, le héros transfère son esprit dans un animal pour goûter à la vie sauvage le temps de quelques heures, son corps étant conservé bien au chaud en attendant. Malheureusement pour lui, la société concernée l’a égaré et nous suivons donc l’esprit du patient en perdition dans un bloc mémoriel informatisé. Visions délirantes, angoisses prégnantes et plans sur la comète l’assaillent et nous suivons bouche bée un voyage intérieur vraiment tripant. Désarçonnant mais compréhensible, ce récit m’a vraiment séduit par les thématiques qu’il aborde et que l’on peut facilement transposer à soi, comme si cette expérience malheureuse avait le don de révéler au héros malheureux les priorités à suivre dans une vie humaine. Un petit bijou bien psychédélique et en même temps fort éclairant.

Le recueil se termine avec Les yeux de la nuit, récit un peu plus long que l’on pourrait apparenter à un croisement bien strange entre Sur la route de Kerouac et Les portes de la perception d’Huxley (deux classiques cela va sans dire !). Seul récit se déroulant au XXème siècle mais dans une dystopie où le monde est en bien piteux état avec des crises économiques à répétition, des accidents nucléaires notamment ; le héros décide de partir vers la Californie, toujours plus loin vers l’ouest. Il cumule les expériences jusqu’à sa découverte d’une communauté de sourds, aveugles et muets à laquelle il va s’attacher et se mêler. Il va y faire de nombreuses expériences et notamment y apprendre un langage unique basé sur le corps. Découverte de l’autre, communautarisme bienveillant et pacifique, unité totale du groupe et effacement de l’individu l’amènent à penser autrement, à sortir des carcans dans lesquels il s’enfermait. Poésie, sensualité et tendresse sont au RDV d’une nouvelle différente des autres sur laquelle souffle une étrangeté bienvenue qui donne à voir une forme d’utopie tout droit sortie des seventies.

Au final, ce fut une lecture vraiment différente de ce que je peux lire d’habitude en SF. Réflexive, tordue, poétique, prospective, le voyage est vraiment séduisant, alterne moment barrés et passages plus paisibles avec au centre des préoccupations la notion d’humanité, de progrès scientifique périlleux et de partage. C’est à la fois beau, troublant et cela provoque de nombreuses réflexions pour le lecteur curieux d’en apprendre plus et de partir loin, très loin au détour de textes marquants et que l’on parcourt avec un plaisir renouvelé. Une belle expérience que je vous invite à tenter si vous êtes amateur d’une SF différente.

Posté par Mr K à 18:16 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
mercredi 16 mai 2018

"Malevil" de Robert Merle

CVT_Malevil_3652

L’histoire : Une guerre atomique dévaste la planète, et dans la France détruite un groupe de survivants s'organise en communauté sédentaire derrière les remparts d'une forteresse. Le groupe arrivera-t-il à surmonter les dangers qui naissent chaque jour de sa situation, de l'indiscipline de ses membres, de leurs différences idéologiques, et surtout des bandes armées qui convoitent leurs réserves et leur "nid crénelé" ?

La critique de Mr K : En entamant Malevil, je savais que je m’attaquais à un classique dans son genre, à un ouvrage qui a séduit beaucoup de ses lecteurs. Pour ma part, c’était ma seconde incursion dans la bibliographie de Robert Merle après ma très belle (et terrifiante) expérience de La Mort est mon métier (déjà ancienne par contre d’où l’absence de chronique sur le blog). J’en attendais donc beaucoup surtout que le genre post-apocalyptique peut s’avérer très casse-gueule avec le risque de tomber dans l’accumulation de clichés et de situations convenues... Cet ouvrage évite tous ces écueils et propose un récit immersif, très dense et d'une grande virtuosité stylistique. Suivez le guide !

À travers les yeux d’Emmanuel, un trentenaire sémillant qui a réussi, ce récit nous invite à suivre la destinée d’un petit groupe de survivants réfugiés dans la forteresse de Malevil, vieux donjon qui a survécu à une mystérieuse bombe atomique et les radiations qui s’en sont suivies. Après le choc initial, s’impose à tous la nécessité de s’organiser, de tout reprendre depuis le début. Malevil se remet alors doucement sur pied, la vie reprend ses droits mais les problèmes s’accumulent, les solutions existent mais tous doivent s'adapter au mieux et rebondir suite aux pertes subies et aux changements irrémédiables auxquels ils sont confrontés. Les menaces sont multiples, internes, externes et il va falloir toute la volonté d’Emmanuel et de ses amis pour pouvoir surmonter ces difficultés et aller de l’avant car tous savent qu’ils n’ont pas le choix s’ils veulent survivre.

Pour les raisons énoncées précédemment, je ne suis pas forcément un fan absolu de ce sous-genre de la SF qui consiste à décrire une fin du monde qui pousse les gens dans leurs retranchements. Robert Merle fait fort car avec cet ouvrage datant de 1972 pourtant, il arrive à donner une image neuve et profondément humaine à un drame planétaire. Très localisé dans une vallée du sud-ouest de la France, l’auteur se focalise sur le petit groupe de Malevil. N’attendez donc pas donc ce livre des descriptions longues et alambiquées sur les origines du feu nucléaire, la façon dont les autorités réagissent (si elles le peuvent encore...), tout est ici raconté à hauteur d’homme, un peu à la manière de La Guerre des mondes de HG Wells. L’intimisme est donc de mise mais n’exclut pas les grandes réflexions, la portée universelle de certaines thématiques de terroir et l’évasion. Au contraire, on se rapproche des survivants et on se prend à s’y attacher très vite malgré quelques personnages parfois repoussoirs.

Ce pavé de 636 pages nous convie donc à partager le quotidien d’Emmanuel, un homme du crû qui à travers quelques flashback en début de livre nous livre les dates clefs de son existence. Célibataire, entouré de ses vieux amis et propriétaire du vieux château seigneurial de la commune (Malevil le bien nommé !), il organise au mieux l’existence de cette nouvelle communauté façonnée par la force des choses. Très pointilleux, hyper descriptif dans le journal qu’il nous livre, Emmanuel offre une vision humaniste et démocratique de son assise sur les autres. Bien que chef temporel et spirituel, il ne cesse de consulter les autres et d’essayer de gérer la crise par le compromis. Organisation des tâches journalières, de la défense de la forteresse, gestion d’un conflit interne, le ré-ensemencement des champs pour une possible future récolte, l’exploration des alentours et de multiples autres tâches sont à réorganiser et c’est avec un plaisir de métronome qu’on aime suivre les aventures de ces gens de rien qui se retrouvent quasiment en autogestion vu l’absence totale de présence de l’autorité publique.

On baigne dans une ambiance campagnarde, à dix mille lieues des récits mettant en scène dans un monde apocalyptique des hordes de barbares ou de survivalistes armés jusqu’aux dents. Ancré dans un réalisme de tous les instants, la région où se déroule le récit est à la base essentiellement campagnarde et agricole, cela s’en ressent dans les préoccupations, les mentalités des personnes du crû. Cette approche est très réussie car elle donne à voir ce qui se passerait en cas d’annihilation atomique de la planète sans tomber dans l’excès d’effets de manche à deux balles et de figures héroïques stéréotypées. La priorité en effet n’est pas de lutter contre les autres mais d’abord de se réunir, de constituer un ensemble solide et surtout de reconstruire le monde du mieux que l’on peut. Chacun ici a sa part d’ombre, ses motivations profondes, ses fêlures. Plus qu’une histoire de Terre agonisante, c’est avant tout une histoire d’homme qui nous est contée. Espoirs, petites et grandes victoires, déconvenues, drames s’enchaînent avec toujours au centre l’étincelle qui fait que malgré tout on se débat avec la vie que l’on a et que l’on cherche à s’en sortir quoiqu’il arrive.

Extrêmement riche dans sa composition, brassant énormément de concepts et de thématiques (l’amour, l’amitié, la mort, la vie en société, l’autogestion et la gestion du pouvoir, la religion et la foi, la survie et les sacrifices qu’il faut faire en son nom, nature et culture notamment), on tourne les pages sans s’en rendre compte avec un plaisir renouvelé à chaque nouveau chapitre. Remarquablement écrit, Malevil de Robert Merle réussit à nous émouvoir, nous bousculer à partir d’un postulat de départ finalement classique notamment pour nous, humains du XXIème siècle inondés d’images et d’œuvres citant l’Apocalypse et l’évoquant directement ou non. On sort des sentiers battus et l’on s’embourbe dans les abysses de l’âme humaine qui recèlent à la fois des trésors de générosité et des sommets de cupidité qui trouvent dans cet ouvrage de beaux représentants. À la fois divertissant, tendu, drôlement bien construit et pensé, Malevil a sa place dans toute bibliothèque d’amoureux d’anticipation et des belles lettres. 

Posté par Mr K à 17:06 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,
lundi 23 avril 2018

"Notre mère qui êtes aux cieux" de James Morrow

jamesmorrow

L’histoire:
- Non, Julie ! Pas ça ! Ne recommence jamais ça 
- Mais pourquoi, p'pa ?

Ce que Murray Katz ne dit pas à sa fille quand il la voit marcher sur les eaux de la baie d'Atlantic City, c'est qu'elle a eu un prédécesseur illustre. Qui a très mal fini... Car la fille de Murray n'est pas une enfant comme les autres. Elle lui est venue par hasard. À la banque de sperme, ils ont appelé ça une "parthénogenèse inversée". Le produit d'un spermatozoïde et... d'un ovule, mais de qui ? Murray, le petit juif qui ne croit même pas en Dieu, en a été plus étonné que la jeune Marie devant Gabriel.

Et quand la gamine commet ses premiers miracles, Murray, pétrifié, comprend la vérité : Julie est la fille de Dieu. Pour un père célibataire, élever un enfant n'est déjà pas facile. Mais avec une Mère pareille !

La critique de Mr K : Ce livre a une histoire personnelle bien particulière à mes yeux. C’est ma meilleure amie de lycée (ça remonte donc...) qui l’avait lu à l’époque et ne savait pas trop si elle l’avait aimé ou non. Profondément ébranlée par l’ouvrage (précisons qu’elle était catholique non pratiquante), elle m’avait fortement conseillée de le lire. Le temps a passé et l’occasion s’est présentée à moi une fois de plus chez notre abbé préféré. Quelle ne fut pas ma surprise alors de tomber sur Notre mère qui êtes aux cieux ! Deuxième effet Kiss-Cool, je me rendais compte en même temps qu’il a été écrit par James Morrow, un auteur que j’ai déjà pratiqué deux fois et qui à chaque fois m’a réjoui par son talent de conteur et ses apports théoriques (voir liens correspondants en fin de post). Le destin était en marche et il ne m’a vraiment pas fallu beaucoup de temps pour le sortir de ma PAL et en entreprendre la lecture... Quelle claque !

Julie n’est pas une fille comme les autres. Elle a bien un père mais il est célibataire et vivote en vendant sa semence et en travaillant dans un laboratoire de développement de photo (ben oui, à l’époque ça existait encore, l’argentique et tout ça...). Sa conception est un mystère et personne n’est en mesure de dire de quelle ovule elle est issue. Quand des signes miraculeux commencent à faire leur apparition (marche sur l’eau, dialogue avec les animaux, dons de soin), le papa s’inquiète fortement car une telle nature ne peut qu’attirer des ennuis à Julie. Le temps va passer mais les questions assaillent la désormais jeune fille : qui est sa vraie mère ? Dieu est donc une femme ? Doit-elle utiliser ses dons ou au contraire les cacher ? Face aux aléas de la vie, à des rencontres improbables et la menace insidieuses d’extrémistes religieux, Julie ne sait plus à quel saint se vouer ! Si en plus, le Diable se mêle à la partie...

J’ai adoré cette lecture, c’est bien simple, une fois le nez dedans, je n’ai pas pu relâcher le volume qui n’a pas duré plus d’une journée et demi. On retrouve dans ce roman tout le talent de Morrow pour mélanger science et religion, donnant une saveur toute particulière à une histoire éternelle finalement, la lutte entre le bien et le mal, la dualité de l’être humain et la difficile condition d’être humain. À travers le parcours de ce messie improbable, une femme de surcroît (girl power !), on se prend à réfléchir à l’origine du monde, à la foi et au besoin de croire qui habite nombre de nos semblables. Loin de verser dans le prosélytisme ou dans la provocation gratuite (je vous avouerais qu’il faut tout de même éviter de lire ce livre si vous être membre de Sens commun ou de la Manif pour tous), Morrow explore nombre de voies différentes de ce que l’on a habitude de lire sur le sujet. Un peu à la manière du génial L’Agneau de Christopher Moore, on s’adonne à une expérience littéraire rare entre plaisir de la narration / recherche d’une histoire au charme terrible et réflexion plus générale et universelle.

On s’attache immédiatement à Julie et à son entourage. On aime à suivre ses pérégrinations de jeune fille de son âge puis de femme consciente de sa nature profonde, on s’amuse du caractère si vif de Phebe sa jumelle par alliance, on apprécie l’humanité et le bon sens de Murray, le papa comblé mais inquiet. Cette famille d’un genre spécial dégage une énergie, un amour sans faille jusqu’à ce que les événements se précipitent avec l’intervention d’une secte millénariste en quête de pouvoir et adepte de l’évangélisation par la force et l’intolérance. Le révérend Billy est un monstre en soi et cache derrière sa dureté et son côté impitoyable, une fêlure profonde qui lui dicte une foi inhumaine et intransigeante. Le roman prend alors un autre tournant, plus politisé. Après une genèse du personnage principal qui oscille entre mysticisme et attrait pour la science la plus pointue, on rentre dans une histoire de résistance à l’oppression, de recherche de soi puis de révélation qui chamboulera l’ordre établi. Pour autant, ne vous attendez pas à du grand guignol, tout est juste, ajusté à la perfection sans exagération ni effets de manche superfétatoires. On reste ici à échelle humaine la plupart du temps avec nos temps d’espérance mais aussi de désespoir profond menant aux pires atrocités.

On côtoie tout de même le divin à l’occasion. Plus souvent le côté sombre d’ailleurs avec un Diable fidèle à son image de tentateur débonnaire, limite sympathique et qui tire les ficelles d’une déchéance que l’on sent venir assez vite. Pour autant, lui aussi a son intérêt, on se prend au jeu avec lui et lors d’un séjour dans les mondes inférieurs de l’héroïne nombre de révélations surprenantes enrichissent considérablement un background déjà bien épais et du coup magnifié par une vision loin des canons établis. J’aime être surpris, dérangé dans mes certitudes quand l’ensemble est construit et cohérent. Tout est ici réuni dans ce sens et procure un plaisir de lire extrême et durable. On se plaît à retrouver les références à la Bible et à toutes les histoires qui ont construit notre identité judéo-chrétienne, Morrow s’en affranchit sans pour autant les occulter totalement, là encore toute est histoire de perception et de sensibilité. Faire du neuf avec du vieux est possible et l’ouvrage est une réussite éclatante dans le domaine !

Rajoutez à cela une langue très agréable, accessible malgré parfois des concepts assez abscons et vous obtenez une lecture rare et prenante comme jamais. Si les thèmes évoqués vous intéressent, Notre mère qui êtes aux cieux est vraiment un incontournable, un chef d’œuvre qui honorera votre bibliothèque de sa présence.

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé:
- En remorquant Jehovah
- Hiroshima n'aura pas lieu

Posté par Mr K à 18:59 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,
lundi 2 avril 2018

Craquage chez l'abbé (part I)

En février dernier, Nelfe et moi sommes allés chez notre abbé préféré pour fouiner un peu du côté des rayonnages de livres. Pour une première en 2018, on a fait fort ! La preuve, il faudra pas moins de deux billets pour vous décrire le butin en commençant aujourd'hui par les ouvrages appartenant au domaine de l'imaginaire au sens large. Regardez plutôt !

Acquisitions avril ensemble

Comme d'habitude, le hasard fait bien les choses et il y avait vraiment de quoi se régaler lors de notre visite avec des auteurs que j'affectionne et dont certains titres m'étaient encore inconnus et des découvertes vraiment intrigantes qu'il me tarde de faire lors de leurs lectures. Pas d'ouvrage pour Nelfe cette fois-ci, elles viendront lors du second billet sur les ouvrages de littérature plus contemporaine. Allez, c'est parti pour le grand déballage !

Acquisitions avril Denoel
(Le charme intemporel des couvertures vintage de la collection Présence du futur)

- Noô 1 de Stefan Wul. Un auteur auquel je ne peux pas dire non et qui propose bien souvent des oeuvres inclassables que certains aiment appelés "délires lucides" ou "surréalisme rationnel". C'est bien barré en tout cas et en matière de SF le Monsieur s'y entend. il est ici question de migration forcée à travers l'espace et de questionnements sur le pouvoir. Le héros réfugié sur une autre planète va connaître bien des déboires et se révéler à lui-même. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que cet ouvrage sera une belle expérience de lecture.

- Le Coeur désintégré de Théodore Sturgeon. J'adore cet écrivain et avec ce recueil de cinq nouvelles autour de l'amour, la haine et le coeur qui comprend tout, ce sera ma première incursion dans ses récits courts. J'ai hâte de m'y frotter tant chaque lecture de Sturgeon s'est révélée un délice de chaque instant entre vision neuve et écriture séduisante à souhait.

- Persistance de la vision de John Varley. Des nouvelles encore avec ce recueil qui m'a fait de l'oeil avec une quatrième de couverture faisant la part belle à l'immortalité possible grâce à l'ingénierie génétique. On imagine qu'au delà du progrès technique, ces trois textes seront l'occasion pour l'auteur (que je découvrirai lors de cette lecture) d'aborder des thèmes plus philosophiques comme la notion de morale et d'éthique mais aussi de désir et d'accomplissement de soi, des thématiques qui m'intéressent tout particulièrement lorsqu'on aborde le genre SF.

Acquisitions avril j'ai lu folio
(Un beau mix fort prometteur !)

- Visages volés de Michaël Bishop. Présenté comme une puissante métaphore de la colonisation, cet ouvrage met en scène un monde civilisé reléguant à la marge des êtres repoussants de par leur apparence physique. Le nouveau responsable de cette communauté honnie par les puissants va prendre au fur et mesure fait et cause pour eux, liant son destin au leur et devra faire face à une vérité que les humains ne sont pas forcément prêt à entendre. Un pitch accrocheur pour un roman à la très bonne réputation. M'est avis que je suis tombé sur une belle pièce littéraire !

- Mainline de Deborah Christian. Là encore, c'est le résumé du dos qui m'a séduit avec une trame se déroulant sur une planète aquatique dévolue au commerce sous toutes ses formes notamment les plus malhonnêtes. Au coeur de l'intrigue une femme-assassin aux pouvoirs très étendus dont celui de voir les futurs alternatifs qui s'offrent à elle. Mais tout pouvoir à son revers... Un roman de SF entre space-péra et cyberpunk, un mix intéressant à première vue qu'il faudra confirmer à la lecture.

- Cugel saga de Jack Vance. Ca fait un bon bout de temps que je n'ai pas lu un Jack Vance, auteur très prolifique qui m'a à chaque fois bluffé et complètement emporté avec lui dans des univers riches pour des voyages immersifs. Il est ici question de vengeance dans un univers fantasy avec son lot de sorciers, de magiciens, de voleurs et de royaumes en péril. Miam miam !

Acquisitions avril j'ai lu folio 2
(Roooooo, que de promesses encore !)

- Un Monde d'azur de Jack Vance. Même auteur mais dans de la SF pure et dure. Dans un monde sans consistance, fait d'océan, d'air, de soleil et d'algues, les habitants n'ont pas à se soucier de leur survie car la nourriture leur est distribuée en abondance à condition qu'ils nourrissent régulièrement le roi qui les protège. Mais ce dernier est-il un Dieu ou un monstre marin ? Drôle de résumé pour un ouvrage qu'il me tarde de découvrir lui aussi.

- Hérésie et Inquisition d'Anselm Audley. Ce sont les deux premiers tomes d'une trilogie de fantasy que je ne connaissais ni de nom ni de réputation. Le cycle se déroule sur une planète géante en grande partie recouverte d'océan où des fanatiques religieux tiennent le pouvoir d'une main de fer. Mais la résistance s'organise... C'est le genre d'achat coup de poker que j'affectionne. Qui lira, verra !

Acquisitions avril mix
(Un dernier mélange pour la route !)

- Pire que le mal de Jay R. Bonansinga. Un petit tour dans la dimension Terreur avec une histoire de stripteaseuse condamnée par un cancer qui guérit miraculeusement grâce à une technique d'auto-hypnose. La contre-partie est cependant inquiétante car elle semble avoir réveillé quelque chose d'épouvantable qui était en dormance depuis son plus jeune âge. Typiquement le genre de résumé qui me fait craquer, à confirmer lors de la lecture !

- La Magnificence des oiseaux de Barry Hughart. Un livre qui semble n'être qu'un pur délire mélangeant enquête, Histoire et éléments fantastiques. Impossible à résumer sans trahir une quatrième de couverture bien space. Décrit comme un mélange improbable (mais réussi !) du Juge Ti et de Terry Pratchett (deux références qui me parlent), j'attends de voir ce que cela va donner !

- La Malédiction des rubis de Philip Pullman. J'ai sauté sur l'occasion lorsque j'ai croisé la route de cet ouvrage. J'ai littéralement dévoré la trilogie de La Croisée des mondes et il me tardait de replonger dans un livre de cet auteur au talent immense. Il est ici question d'une jeune fille intrépide qui se retrouve seule dans le Londres inquiétant de l'époque victorienne et qui va devoir percer les secrets d'un rubis très convoité qui attise la mort autour de lui. Trop hâte d'y être!

-------------------------

Voila pour cette première partie d'achats qui, vous en conviendrez, sont sources de promesses de lectures tantôt passionnantes tantôt intrigantes. Ils vont désormais rejoindre leurs petits camarades en attendant d'être choisis. Très vite, je vous reparlerai des acquisitions de cette session Emmaüs février 2018 avec le reste des ouvrages qui se sont faits adopter.