vendredi 21 avril 2017

"Des vampires dans la citronneraie" de Karen Russell

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L’histoire : Des fillettes retenues prisonnières dans une manufacture japonaise sont lentement métamorphosées en vers à soie... Une masseuse se découvre dotée d’étranges pouvoirs en manipulant les tatouages d’un jeune soldat revenu d’Irak... Deux vampires prisonniers d’une citronneraie brûlée par le soleil tentent désespérément d’étancher leur soif de sang, au risque de mettre un terme à leur relation immortelle...

Autant de mondes parallèles fascinants, entre mythe et réalité, qui confirment la subtile extravagance et l’inventivité hors pair d’un des meilleurs écrivains de sa génération.

La critique de Mr K : Retour sur une fort belle lecture aujourd’hui avec le premier recueil de nouvelles de Karen Russell tout juste sorti dans la collection Terres d’Amérique de chez Albin Michel. C’est ma première lecture de cette auteure mais j’avais déjà entendu parlé d’elle via son roman Swanplandia qui a une très bonne réputation et qui s’est retrouvé finaliste pour le Prix Pulitzer. L’occasion était belle de pouvoir découvrir une nouvelle plume US et puis cette collection ne m’ayant jamais déçu, je partais confiant. J’avais bien raison !

Huit nouvelles composent ce recueil qu’on nous annonce fantastique, méditatif, lyrique et drôle. Je me méfie en général des critiques dithyrambiques en quatrième de couverture, c’est souvent surfait et exagéré. Ici, il n’en est rien tant on plonge dans chaque récit dans un réalisme brut peuplé d’êtres en difficulté. Souvent, ce sont des représentants des classes populaires et particulièrement sur deux nouvelles d’adolescents en devenir en proie aux doutes de cet âge et à la notion de culpabilité. En sus, chaque écrit contient un élément plus ou moins étrange, fantastique parfois, fantasmagorique autrement ou encore complètement impossible pour d’autres. On navigue à vue dans des univers clos particulièrement bien dessinés et des personnages au charisme impressionnant malgré la pseudo banalité de certains.

Ainsi on croise d’étranges créatures vampiriques qui tentent de survivre dans une citronneraie entre les risques qu'ils courent et des tentatives pour essayer de remplacer le sang qui leur importe tant ! C’est décalé et très différent des univers vampiriques que j’ai pu lire auparavant. On enchaîne ensuite sur une bien nébuleuse histoire où des jeunes filles japonaises sont enlevées à leurs familles, séquestrées dans une mystérieuse usine où leur métamorphose s’amorce pour fournir ensuite de merveilleux fils de soie pour la production nationale. Autre récit délirant, d’anciens présidents US se retrouvent dans une écurie sous la forme de chevaux. Que font-ils là ? Est-ce le Paradis ou l’Enfer ? Bien que complètement cintrés, ces trois récits fonctionnent parfaitement bien, distillant une ambiance tour à tour intrigante et inquiétante. La fin vient nous cueillir comme des bleus, laissant au passage quelques zones d’ombre, libres d’interprétation par le lecteur conquis par des récits vraiment différents où narration et langue se mêlent pour mieux nous perdre en chemin.

Mes deux nouvelles favorites mettent en avant l’adolescence. La première nous raconte l'histoire d’amour contrariée d'un jeune homme de treize ans dont la fille de ses rêves a le béguin pour son grand frère. Ce texte est d’une pureté sans nom qui rend merveilleusement hommage à cet âge si compliqué à gérer pour nos jeunes. Tout est palpable, à fleur de mot depuis les doutes sur soi jusqu’à la tension sexuelle que l’on ne s’explique pas et la notion de charisme. Dans la même veine, une autre nouvelle voit une bande de gamins confrontée à un mystérieux épouvantail déposé près de leur QG et qui va leur rappeler des faits et gestes qu’ils devraient regretter. Là encore, le portrait de cette jeunesse à la dérive est subtile et bien mené, une pression incroyable s’exerce sur le héros-narrateur, livrant au passage de belles lignes sur la notion de bien, de mal et de repentance. Franchement puissants, ces deux textes à eux seuls valent le détour même si les autres ne sont pas en reste.

Ainsi, j’ai aussi apprécié la plongée au XIXème siècle qui nous est proposé par l’auteur au détour d’un autre texte où une famille de pionniers attend un mystérieux inspecteur qui leur donnera le sésame pour posséder leur propre terrain. Mais il tarde à venir, la sécheresse n’en finit plus... Lors d’une expédition dans le voisinage, le plus jeune fils va faire une rencontre peu orthodoxe. Ce texte m’a irrémédiablement fait penser à Steinbeck dans son traitement naturaliste des lieux et le côté écorcé vif de ces personnages qui semblent livrés en pâture à un destin cruel et implacable. Très différent mais tout aussi dérangeante, la nouvelle mettant en scène une masseuse qui s’occupe d’un vétéran dont les tatouage vont changer au fil des séances est assez hypnotique, livrant un regard différencié sur les traumatismes liés à la guerre et le rapport complexe qui s’instaure entre la praticienne et son patient. Là encore, l’auteur surprend par la direction prise de son récit et c’est une fois de plus étonné qu’on referme le livre. Un seul texte ne m’a pas vraiment convaincu, une sorte de liste de règles à respecter pour bien supporter son équipe qui joue en Antarctique. Dommage, le thème paraissait bien délirant, au final le texte m’est apparu comme décevant et ratant sa cible (heureusement il ne fait que 15 lignes sur les 302 pages que comptent l’ouvrage).

Voila en tout cas un ouvrage que j’ai littéralement dévoré et qui change de mes habitudes de lecture en matière de nouvelles US. On retrouve le souffle puissant, le réalisme universel qui pousse tout un chacun à s’identifier à certaines situations mais en plus, une propension à glisser hors des rails du réel, à déraper et se retrouver confronter à des situations plutôt classiques mais enrichies d’éléments surréalistes voire fantastiques. C’est la grosse mouette qui semble suivre le narrateur dans une nouvelle, un homme sans nom qui demande un conseil que l’on sait déjà lourd de conséquences, une disparition non expliquée qui hante les coupables de délits passés, ou encore les métamorphoses qui s’opèrent dans certaines nouvelles qui au-delà de leur aspect surprenant éclairent une nouvelle voie et donnent une nouvelle explication à la trame principale de la nouvelle.

Qui aime se faire surprendre et envelopper dans une écriture à la fois précise et d’une légèreté lyrique de tous les instants se doit de lire Des vampires dans la citronneraie. Ce recueil se révèle très équilibré par la qualité des textes regroupés, les thèmes qui s'en dégagent et qui permettent d'engager une réflexion à la fois profonde et cristalline sur la nature humaine et enfin, par des passages totalement branques où certitudes et repères classiques sont bousculés. J’aime cette liberté de ton, cette intelligence et ce savoir-faire. Une écrivaine à suivre assurément !


jeudi 28 mai 2015

"Je suis un Lebowski, tu es un Lebowski" de Bill Green, Ben Peskoe, Will Russell et Scott Shuffitt

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Le contenu: Que peut-il bien y avoir dans The Big Lebowski qui suscite autant d’intérêt et d’affection ? Eh bien, Dude, on n’en sait strictement rien. Pour quelques uns, The Big Lebowski est juste un divertissant pastiche du film noir des années 50. Pour la plupart, il est LE FILM culte des années 90. Un phénomène quasi-religieux qui élève l’art de ne rien faire au rang de dogme fondamental, et dont les répliques loufoques servent aujourd’hui de nourriture spirituelle à des milliers de fans (Achievers).

La critique de Mr K: Chronique d'un beau cadeau d'anniversaire aujourd'hui avec ce mook (contraction de magazine et de livre) consacré à mon film culte, celui que j'ai déjà vu un nombre incalculable de fois, celui dont le héros est à mes yeux l'incarnation de l'attitude à conserver dans ce monde de cris et de larmes: The Big Lebowski des frères Coen. Écrit par des fans fous-furieux, cet ouvrage fait la part belle aux révélations, anecdotes et interviews sans parler des activités et événements que les auteurs ont crée autour de leur film fétiche.

Dès le départ, le fan que je suis est gâté avec une préface du Dude lui-même alias Jeff Bridges qui s'étonne encore que le film n'ait pas eu plus de succès lors de sa sortie. Il est vrai que la reconnaissance viendra surtout avec la vente en DVD qui explosera tous les scores. Il reste fier de son personnage et n'hésite pas à affirmer qu'il est l'un de ses rôles préférés (pour info, je le trouve aussi excellent dans Fisher King de Gilliam, film méconnu et pourtant éblouissant). Les auteurs prennent ensuite la parole pour confier au lecteur leurs objectifs et leur amour immodéré de Achievers (nom officiel des fans du film) envers le film.

Commence alors un premier chapitre consacré à l'interview de nombreux acteurs du film qui ont bien voulu répondre aux questions des auteurs. On retrouve à chaque fois les mêmes questions autour du succès du film, du véritable culte qu'il peut inspirer et au détour des réponses, les acteurs expriment leur joie d'avoir participé à cette aventure et nous livrent parfois des anecdotes de tournage (mention spécial à John Goodman démolissant une voiture de luxe en pleine nuit sans savoir que tout le quartier est au courant et qui flippe à l'idée de tourner la fameuse scène). Ils parlent aussi bowling, tapis, russe blanc et tous les éléments marquants du film comme le leurre de linge sale, de la copie du p'tit Larry (tiré d'une histoire vraie!), du furet dans la baignoire et tout un tas d'autres aspects. Quoi??? Vous ne comprenez rien, vous n'avez jamais vu ce film… Honte à vous!

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Le chapitre 2 fait alors très fort avec les sources d’inspiration du film. Là où on prend ce métrage comme un amoncellement de délires plus stranges les uns que les autres, on se trompe! Beaucoup de faits ont inspiré le film des frères Coen! Le Dude existe vraiment et est une connaissance des réalisateurs, idem pour Walter le meilleur ami monomaniaque du Vietnam, le petit Larry a vraiment égaré sa copie dans une voiture volée, le tapis de Peter Exline harmonisait vraiment bien sa pièce et j'en passe des vertes et des pas mûres. Le grand talent des deux frères est d'avoir réussi à constituer à partir d'un fatras d'idées un scénario original, bien conçu et dans lequel on découvre de nouveaux aspects à chaque visionnage. C'est un régal de voir comment le film a été écrit / pensé et ceci à travers les yeux non pas d'un attaché de presse ou un critique de cinéma classique mais par ceux de fans inconditionnels. Le ton est beaucoup plus léger mais non dénué de finesse et d'analyse.

Dans les troisième et quatrième partie, les auteurs nous livrent une réflexion sur le film, ses tenants et ses aboutissants. Il y a des choses plutôt convenues et d'autres plus farfelues et intéressantes. On rencontre ensuite à travers des portraits croisés sept achievers répartis dans le monde entier. C'est l'occasion de vérifier l'engouement suscité par le film et de constater qu'on a beau être d'origines différentes, on peut ressentir les mêmes émotions, aimer les mêmes situations et personnages. Ce qui cloue le bec aux sempiternels clichés des différences irréconciliables entre cultures et origines. C'est l'effet Dude! On enchaîne ensuite sur un chapitre consacré au Lebowski Fest (JE VEUX Y ALLER!) qui se tient chaque année aux states et où les achievers se retrouvent pour regarder le film sur écran géant, jouer au bowling, discuter, concourir avec des déguisements… L'ambiance a l'air vraiment sympa, un peu comme quand on va voir The Rocky Horror Picture Show au Studio Galande à Paris le premier samedi du mois. Un authentique plaisir intellectuel et récréatif à souhait. L'ouvrage se termine par un ensemble de quizz et autres jeux autour du Dude et de son entourage. C'est fun, bien réalisé et bien divertissant.

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De manière général, ce livre est une belle pièce mélangeant photos, citations décalées et textes rédigés avec amour et humour. Pour le fan que je suis, ce livre m'a comblé. On est loin de l'auto-promotion, les Coen sont d'ailleurs les grands absents de l'ouvrage, ils refusent catégoriquement de parler de leurs films après leur sortie au cinéma. Mais leur esprit est parmi les pages de ce livre décidément attachant, drôle et très pointu. Tout amateur du Dude se doit de l'avoir lu!

Posté par Mr K à 18:44 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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