dimanche 8 avril 2018

"La Confession" de John Herdman

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L’histoire : Écrivain aguerri mais pauvre, Leonard Balmain accepte par contrat de rédiger anonymement l’autobiographie de Torquil Tod, un homme mystérieux et insaisissable. Au fil de ce que ce dernier lui confesse et des révélations de plus en plus sinistres qu’il est tenu de coucher sur le papier, Balmain réalise qu’il en sait trop. L’histoire mouvementée de Tod le mène-t-elle à sa propre perte ?

La critique de Mr K : Bien étrange lecture que je vais vous présenter aujourd’hui ! Avec La Confession de John Herdman, on rentre dans le domaine très sélect et fascinant des romans à tiroirs, là où sous les apparences d’un récit classique se cachent de multiples trames et mystères que cet auteur écossais nous invite à découvrir au fil des points de vue de narrations, des sensations nébuleuses induites par une écriture labyrinthique et des thématiques alambiquées qui, mêlées, donnent une saveur unique à un ouvrage vraiment marquant dans son genre.

Pourtant, le postulat de base paraît simple : un auteur doué mais désargenté se fait engager par un commanditaire pour écrire une autobiographie fictive. Après une seule rencontre, le courant passe et malgré des zones d’ombre, le héros s’attaque au récit d’une vie qui lui est livrée sans filtre. Embellissant les événements, au fil des révélations, il va se rendre compte que son interlocuteur n’est vraiment pas si net que cela et qu’une rencontre a changé sa vie pour l’orienter sur des rails tortueux et malsains. Peu à peu, les rapports se tendent entre l’écrivain et son client, un danger impalpable rode et la fin fera basculer l’ensemble vers des cieux inexplorés où chaque lecteur se fera son idée sur la nature profonde de cette relation hors norme.

Je reste volontiers nébuleux pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte. Quand j’ai moi-même entamé cette lecture, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre. Cette histoire de ghostwriter, d’écrivain engagé pour écrire à la place d’un auteur renommé, m’intéressait et m’intriguait. Très vite au-delà de cette thématique, on se rend compte que John Herdman se plaît à mêler rêve et réalité. On suit avec délice les échanges entre les deux personnages principaux, très différents l’un de l’autre, ils s’opposent quasiment en tout. C’est justement cette dichotomie qui interroge et interpelle. Qui est vraiment ce Tod ? Ce personnage à la vie tumultueuse qui va basculer dans l’ésotérisme le plus complet avec la rencontre avec la mystérieuse Abigail au charme vénéneux ? Et Balmain, l’écrivain en quête de renommée et d’argent ? Derrière le personnage effacé, il semble nourrir de bien étranges obsessions. L’un et l’autre semblent se renvoyer la balle, se rapprocher par moment et s’éloigner inéluctablement par ailleurs.

Le malaise va grandissant durant la lecture, les pages se tournent toutes seules et exercent un pouvoir hypnotique dérangeant : mysticisme, sorcellerie, millénarisme, communauté hippy, drogues, cérémonies glauques font leur apparition et mènent à une révélation horrifique qui laisse pantelant le lecteur et l’écrivain, qui voit ses certitudes s’effondrer et le diriger vers un ultime acte que l’on ne voit pas venir mettant à mal toute la construction mentale que le lecteur a opéré. C’est assez bluffant et l’on se prend à réfléchir au propos et à la vérité cachée dans ses pages bien après avoir refermé le volume. Car raison, folie, séduction et mensonges, temporalités décalées se mélangent allégrement dans ses pages, renvoyant au loin les caractéristiques du récit classique. Tout s’emboîte avec un savant mélange d’ellipses, de fausses pistes pour donner un remue méninge redoutable et terriblement addictif.

Le mélange des genres littéraires est très bien mené, l’un ne supplantant jamais l’autre dans une langue admirable de finesse, de préciosité et de technicité. Loin d’être rebutant et artificiel, ce style unique donne un charme incroyable à un ouvrage parfois vertigineux qui ne cède jamais à la facilité. Loin des artifices éprouvés en terme de séduction littéraire, on est ici dans une œuvre entière, brute et réfléchie en tant qu’objet artistique pur. Plaira, plaira pas ? Peu importe, l’auteur nous livre ici son histoire, sa vision des choses. La prise de risque est énorme et personnellement, j’ai totalement adhéré, retrouvant nombre de références à d’anciennes lectures et cours de fac passionnants. Une vraie et très belle découverte que j’invite chacun à tenter si vous aimez les chemins obscurs et les lectures déviantes.

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vendredi 2 mars 2018

"Ma voix est un mensonge" de Rafael Menjivar Ochoa

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L’histoire : Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police. Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique...

La critique de Mr K : Petite voyage en Amérique latine aujourd’hui avec Ma voix est un mensonge de Rafael Menjivar Ochoa, écrivain salvadorien passé d’abord par le journalisme et grand auteur reconnu que je découvre ici pour la première fois. Belle lecture que celle-ci bien qu’elle soit placée sous le sceau du roman noir, d’un noir profond qui explore les arcanes du pouvoir et la manipulation des masses à travers le destin étonnant d’un homme en perdition.

Le héros est comédien de radio et sa voix est son outil de travail. Il a eu son petit succès en jouant notamment les méchants dans des soaps à deux pesos, caricaturaux à souhait mais qui ravissaient les ménagères de moins de cinquante ans. Malheureusement le succès est derrière lui et le travail ne se bouscule plus à sa porte comme avant alors que les factures s’accumulent. Il n’est pas loin du gouffre quand soudainement une proposition inhabituelle lui est faite : travailler pour la police. En fait, pour un service de la police, un département ultra-secret dont on ne connaît même pas l’existence ! Après une entrevue étrange, il n’est pas plus avancé mais au fil des jours et de sa prise de connaissances des éléments qu’on lui a livré, il prend conscience que s’il accepte ce travail, il modifiera / construira une réalité alternative pour l’État. Les 10 000 dollars promis à la clef en valent-ils la chandelle ?

Se déroulant au Mexique - même si ce n’est jamais précisé, on le devine aisément -, ce récit fait froid dans le dos. À travers cette mission de travestissement de la vérité, l’auteur nous livre une critique féroce de l’autoritarisme étatique, de sa propension à occulter la vérité et en livrer une fabriquée de toute pièce pour justifier des actes odieux. La manipulation et l’art de s’en servir est donc au centre du roman qui au passage égratigne aussi les médias et la police. Les collusions et corruptions sont abordées avec justesse et de façon détournée car jamais aucun des protagonistes ne livre la vérité absolue sur ses actes et ses motivations, le sous-entendu règne en maître et laisse une saveur amère dans la bouche du héros et des lecteurs. On navigue constamment en eaux troubles avec la désagréable impression de se faire balader à l’instar du héros qui se retrouve face à un choix moral qui pourrait bien décider de l’heure de sa mort !

Noir c’est noir effectivement dans cet ouvrage qui voit un héros malmené par son existence qui ne lui donne plus satisfaction depuis bien longtemps. Il a perdu la femme qu’il aimait, il ne peut plus vivre de son travail et vit chichement loin de ses envies et du standing dont il rêvait. Face aux commanditaires, loin de se cacher ou de tout accepter, il affiche son intelligence vive et son courage. Il devine bien les arrières pensées du chef de la police qui lui propose le job, ne se démonte pas malgré les risques qu’il encourt. Et pourtant, la tentation est grande mettant à mal ses principes et sa morale personnelle. Le personnage est très attachant, complexe et il faut peu de lignes à l’auteur pour nous fournir un personnage principal totalement en roue libre par moment dont on se demande constamment comment il va réagir et agir. Durant les 154 pages du roman, les surprises s’accumulent donc sans que l’on puisse vraiment savoir où Menjivar Ochoa veut nous mener.

On explore les mensonges de chacun, on côtoie le héros dans ses errances au café, au restaurant, chez Maria - une inconnue aux ordres des commanditaires - dans une ambiance particulière d’un monde presque désabusé où l’abrutissement des masses et les apparences cachent des pratiques innommables. Comme en plus personne n’a toutes les cartes en main pour appréhender totalement le rôle qu’il a à suivre (le héros, les policiers qui le surveillent, le commanditaire, Maria...), il se dégage une impression étrange de bordel organisé qui profite bien évidemment aux plus hautes autorités. Pas besoin de voyager bien loin pour se rendre compte que la pratique est courante en politique et sans entasser les morts, on peut très facilement manipuler les foules pour faire passer une idée. Toute la question dans ce roman est de savoir si le héros va basculer ou non.

Très court, remarquablement écrit dans une langue simple mais proposant une intensité confondante, Ma voix est un mensonge se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé malgré un sujet difficile et un fatum menaçant plombant le héros. Une fiction très intéressante pour éclairer notre triste monde, une lecture essentielle que je ne peux que vous conseiller.

jeudi 4 janvier 2018

"Taqawan" d'Éric Plamondon

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L'histoire :  Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains.

Cette histoire commence en Gaspésie, le 11 juin 1981. Cette histoire commence il y a des millénaires, avant les Vikings, avant les Basques, avant Cartier. Cette histoire commence avec les Mi’gmaq. Pour eux, c’est la fin des terres, Gespeg. Pour d’autres, c’est le début d’un nouveau monde.

Alors que trois cents policiers de la Sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour saisir les filets des pêcheurs mi’gmaq, un agent de la faune change de camp, une adolescente affronte ceux qui ont humilié son père, un vieil ermite sort du bois, une jeune enseignante s’apprête à retourner dans son pays – pendant que le saumon devenu taqawan, au retour de son long périple en mer, remonte la rivière jusqu’au lieu de sa naissance.

La critique Mr K : L'année 2018 commence très bien avec ce petit choc littéraire salutaire et maîtrisé de bout en bout. Véritable coup de cœur lors de sa lecture, ce roman mâtiné de faits réels m'a séduit, interloqué et choqué. Rendez-vous est pris entre l'Histoire et les destins offerts par l'auteur à un lecteur très vite addict et totalement sous l'emprise d'une lecture qui fera date. Je vous livre ci-après ma rencontre avec un auteur doué et une terre lointaine, théâtre de l'injustice et de la dureté de l'existence humaine.

Cet ouvrage est un roman choral, comprendre que les points de vue et la forme divergent d'un chapitre à l'autre. Tour à tour, nous suivons la partie romanesque pure et dure à travers les principaux protagonistes : une jeune fille blessée dans sa chair qui doit faire face à l'humiliation faite à son géniteur et à tout son peuple, un agent de l'État qui a démissionné qui doit affronter l'incurie des blancs qui considèrent bien trop souvent les amérindiens locaux comme des sous-hommes, un vieil indien rentré en ermitage suite à un drame familial indicible, une jeune enseignante d'origine française sur le départ pour rentrer en France et qui va malgré elle mettre le doigt dans un engrenage terrifiant. Cet aspect fictionnel fonctionne à plein avec les figures tutélaires du genre où l'on côtoie l'esprit de résistance, la morale humaniste qui se heurte aux intérêts de quelques uns et les manipulations politiques, les traditions qui s'effacent au profit de la civilisation consumériste et financière, mais aussi la négation de l'autre parce qu'il est différent avec son lot de crimes crapuleux, de répression policière et d'accointances gerbantes.

Un aspect sociologique certain accompagne les personnages à travers souvent de courts chapitres apportant des points historiques très révélateurs notamment la découverte, l'exploration et l'exploitation des territoires quasiment vierges du Canada, plus précisément ici de la province québécoise. On trouve aussi des passages sur la culture mig'maq, son rapport à la nature, son mode de vie en voie d'extinction avec leur casernement dans des réserves étroites et loin de leurs us et coutumes (42km² seulement leur sont réservés par exemple) et l'interdiction de pratiques ancestrales (la pêche au filet du saumon, fleuron de leur culture que les autorités accusent de risque majeur pour la perpétuation de l'espèce alors qu'ils laissent pratiquer la pêche intensive de grandes firmes dont la préservation de l'espèce constitue la dernière des préoccupations). Par moment aussi, l'auteur relate des faits réels qui se sont déroulés avec leur cortège d'injustices et de répression face à un peuple fier de sa culture et qui ne souhaite pas l'abandonner. Comme cadre, le Québec avec ses paysages immaculés, son climat rigoureux et le cycle de la vie qui continue malgré tout avec de très belles pages sur les salmonidés qui à travers le rite de retour à leur lieu de naissance pour se reproduire constituent une magnifique parabole sur l'existence humaine.

Lu en un après-midi tant le livre m'a happé, l'on côtoie nombre de sensations et d'expériences émotives. L'amour brut et sans arrière pensée, le respect de la nature et l'individu autre alterne avec la haine féroce, la méfiance voir la non-reconnaissance d'autrui au non de la sacro-sainte culture émergente de l'individualisme forcené et l'exploitation sans limite de la nature et des hommes. Profondément triste, ce livre relate un constat épouvantable et pourtant connu : la disparition des plus faibles, des minorités qui essaient de survivre et de résister par le partage, l'échange et les rencontres. Le cycle de la vie renaît sans cesse mais peu à peu c'est toute une histoire qui s'efface peu à peu, laissant un goût amer dans la bouche du lecteur révolté par les faits racontés. Yeux humides, révolte intérieure et volonté d'agir pour conserver les valeurs essentielles envahissent le lecteur qui ressort tout chamboulé de cette lecture dense, prégnante et totalement sans issue.

Une lecture éprouvante certes mais aussi magnifiée par un style épuré, accessible et varié. On passe d'un chapitre à l'autre sans savoir vraiment où l'auteur veut nous mener. Le récit cédant la place aux éléments anthropologiques et sociologiques donne à lire un texte vraiment puissant, remarquablement construit et agitateur d'idées et de concepts. C'est pour ce genre d'expérience que je lis énormément et cet ouvrage a d'ors et déjà une place à part dans mon cœur de lecteur et d'humain. Un grand coup de cœur que je vous invite à découvrir au plus vite pour son caractère essentiel et universel. Vous ne pourrez pas dire que je ne vous ai pas prévenu !

Posté par Mr K à 17:58 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
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