lundi 1 octobre 2018

"La Saison des feux" de Celeste Ng

La Saison des feux

L'histoire : À Shaker Heights, banlieue riche et tranquille de Cleveland, tout est soigneusement planifié pour le bonheur des résidents. Rien ne dépasse, rien ne déborde, à l’image de l’existence parfaitement réglée d’Elena Richardson, femme au foyer exemplaire.
Lorsque Mia Warren, une mère célibataire et bohème, vient s’installer dans cette bulle idyllique avec sa fille Pearl, les relations avec la famille Richardson sont d’abord chaleureuses. Mais peu à peu, leur présence commence à mettre en péril l’entente qui règne entre les voisins. Et la tension monte dangereusement à Shaker Heights.

La critique Nelfesque : Quel plaisir de retrouver Celeste Ng après l'excellent "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" pour lequel j'avais eu un gros coup de coeur (et ce n'est pas un terme que j'utilise souvent) !

"La Saison des feux" est encore un très bon roman. Celeste Ng confirme son talent et est décidément une auteure à suivre désormais. Elle fait ici une critique de la société, de la cellule familiale, de nous-même. Dans son nouveau roman, le poids du regard des autres, de la société, de l'image que chacun se construit de lui-même, les non-dits, les actes manqués, les malentendus font imploser des vies. Toutes les familles ont leurs secrets. Ceux sous la plume de cette auteure nous marquent.

Nous plongeons dans la vie d'un quartier, celui de Shaker Heights. Le genre de banlieue riche et tranquille où tout le monde se connaît, où personne ne fait de vagues. Des familles aisées vivent ici dans un cocon, loin des ennuis financiers et de tout ce que cela implique. La famille Richardson est l'une d'elles. Pour autant, Elena, la mère de famille est sensible à la détresse des autres et a à coeur d'aider son prochain. Pour cela elle loue deux appartements à des gens qui ont besoin d'un petit coup de pouce.

C'est là que Mia Warren fait son entrée avec sa fille. Mère célibataire et artiste de talent, elle entraîne Pearl au fil de ses projets tout autour du pays. Elles ne se fixent jamais longtemps au même endroit. Mais cette fois-ci, ce sera différent. Mia l'a promis, elles resteront ici.

Pearl trouve dans la famille Richardson un second foyer. Elle les envie, elle y est intégrée. Une amitié indéfectible se noue avec un des fils alors qu'une des soeurs se prend d'admiration pour Mia. Tout aurait pu bien se passer si un événement dramatique ne s'était pas produit dans leur entourage commun. Les intérêts des uns et des autres vont être chamboulés, les éducations et convictions de chacun vont sonner le glas de cette bonne entente. Chacun choisit son camp, sans se mettre à la place de l'autre et le fossé se creuse. Le passé de Mia refait surface ainsi que les origines de Pearl et peu à peu les relations internes de ce petit microcosme vont pourrir. Le ver est dans le fruit. La tension est palpable. Un drame va se produire, on s'y dirige irrémédiablement. Non pas un incident tragique mais une fêlure que rien ne pourra colmater et qui va croître.

Celeste Ng ne nous épargne rien, va au fond des choses. Ici, la catastrophe vient de l'intolérance, du manque d'empathie, de l'incompréhension mutuelle. Par bêtise humaine, des vies qui auraient pu être belles sont brisées. Elena, journaliste, s'acharne sur le passé de Mia et en tire des conclusions. Des malentendus qui avec une discussion franche pouvaient trouver une fin heureuse vont constituer autant de pas menant à une impasse.

"La Saison des feux" nous raconte une histoire. Celle de la différence sociale, celle de la monoparentalité, celle des origines. Mais cette histoire peut se superposer à la nôtre, réveillant en nous de vieux démons. Chaque famille a ses secrets, ses zones d'ombre. Il est parfois bon de ne pas remuer le passé et ses souvenirs douloureux. Se pose alors la question du regard des autres, de la propre vision que l'on se fait de nous-même.

Celeste Ng s'attaque une nouvelle fois à la cellule familiale, un sujet qui semble lui être cher et sur lequel elle se penche régulièrement, cherchant sans cesse à en décortiquer tous les aspects (l'avenir et ses futurs romans nous diront si elle a d'autres thèmes de prédilection). Comment fonctionne une famille ? Y a-t'il un schéma type ou trouve-t'on des variantes ? Pour autant, ne pouvons-nous pas y voir un dénominateur commun ? Qu'est-ce que l'éducation que l'on a reçu révèle de chacun de nous ? Comment s'en libère-t'on et est-ce seulement possible ?

Sous ses aspects thriller (genre dans lequel "La Saison des feux" est étiqueté mais qui, à mon sens, est trop réducteur ici), cet ouvrage est un roman noir d'une grande puissance. Tous les ingrédients sont ici réunis, empruntant le large spectre de la sphère privé et de la société. La vie et sa complexité résumées en un roman qui prend aux tripes par son inéluctabilité et sa noirceur. Quelques moments d'espoir et de bonheur parsèment l'ouvrage, des moments qu'il est bon d'avoir vécus, même si ici ils ne font que passer. Et si en réalité, à la toute fin, en faisant les comptes, chacun n'était-il pas qu'un être solitaire qui se cherche inlassablement ?

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mardi 8 mars 2016

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" de Celeste Ng

Celeste-NG-Tout-Jamais-DitL'histoire : Lydia est morte.
Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore... Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus. Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac.
Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés.

La critique Nelfesque : Gros gros coup de coeur pour ce roman de Celeste Ng, "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", son premier et qui annonce la naissance d'une grande auteure.

Le lecteur entre dans la vie de la famille Lee. D'origine asiatique par le père, américaine par la mère, elle est le mélange de plusieurs cultures et plusieurs rêves mais elle a aussi ses appréhensions, ses peurs et ses hontes. Comme celles de James, qui enseigne l'Histoire des Etats-Unis à l'université, lui l'asiatique dont tout le monde se moque dans cette Amérique des 60's et 70's et qui rêvait d'Harvard. Comme celles de Marylin, son épouse, qui a toujours voulu être médecin à une époque où les femmes n'avaient pour vocation que de trouver un bon époux, vivre dans leur ombre et avoir des enfants.

De cette union sont nés Lydia, Nath et Hannah. Chacun singulier mais traînant derrière lui le poids de ses origines. Les yeux bridés tel un fardeau, la peau un peu jaune dont on se moque. On les appelle "les chinois", on se demande ce qu'ils mangent, comment ils vivent, on les regarde de travers.

Ce matin du 3 mai 1977, Lydia est en retard pour prendre son petit déjeuner. L'adolescente ponctuelle, studieuse et ambitieuse, gît dans le lac de la ville mais tout le monde l'ignore encore.

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" est un roman qui fait la part belle à ses personnages. Chacun des 5 membres de la famille Lee est important, chacun voit ses pensées et ses souvenirs disséqués et leur psychologie travaillée à l'extrême. Lydia est-elle partie ? A-t-elle été enlevée ? Pour le découvrir, l'auteure revient sur la genèse du couple, sur leurs aspirations de jeunes étudiants, sur leur éducation. Se tisse alors peu à peu la toile de fond d'un tableau à plus grande échelle, celle qui façonne l'histoire d'une famille, des détails qui mis bout à bout forment l'inconscient collectif familial.

J'ai été littéralement bouleversée par cette lecture. Connaître le fin mot de l'histoire, savoir si Lydia a été tuée et par qui ou si elle s'est donnée la mort importe peu ici. Ce roman de Celeste Ng n'est pas un thriller habituel, un page turner jonché de rebondissements et de scènes sensationnelles. Non, nous sommes ici dans le domaine de l'intime, dans le non-dit, dans ce qui touche l'homme au plus profond. Comment se forge une identité, comment la pression familiale peut être un poids malgré toutes les bonnes intentions, comment les membres d'une fratrie vivent l'existence et le succès de ses frères et soeurs, comment les parents peuvent faire rejaillir sur leurs enfants toute la violence de leurs échecs et revivre leurs rêves à travers eux. Autant de sujets qui sont ici appréhendés et livrés au lecteur avec toute la beauté et la grâce que peuvent avoir parfois la violence ordinaire et la souffrance.

Pour envelopper cette histoire malheureusement banale d'un enfant qui disparaît et pourtant si distincte tant la famille Lee nous dévoile ses plus intimes secrets, Celeste Ng use d'une plume remarquable. Il y a de la nostalgie dans ses mots, de la poésie dans ses formulations, de la justesse et beaucoup d'amour dans la description des liens qui unissent une famille. On ne peut s'empêcher de réfléchir à la sienne en lisant "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", aux mécanismes conscients ou inconscients qui rythment notre quotidien et à la nécessité de briser la répétition des scénarios de vie parfois intergénérationels. Sans s'en rendre compte, les larmes commencent à couler au fil des pages et cette lecture vient se nicher au plus profond de nous-même.

J'ai retrouvé ici toute la puissance et l'émotion que j'ai éprouvé à la lecture de "Seul le silence" de R. J. Ellory. Des premières lectures d'auteurs jusqu'alors inconnus qui vous prennent aux tripes, qui vous parlent plus que nulle autre. Du Laura Kasischke et du Joyce Carol Oates également dans l'approche du roman par son auteur, dans la sensibilité, la finesse et la violence des sentiments.

Que dire d'autre, à part de vous précipiter en librairie pour acheter ce livre qui est sorti le 3 mars dernier. Des bouquins comme celui-ci, il ne faut pas les laisser passer, il faut les faire vivre, les conseiller et en parler partout autour de soi. Je tiens là sans doute ma plus belle lecture de 2016, la barre est haute et je suivrai de très près les prochaines traductions d'ouvrages de Celeste Ng. C'est pour cela que j'aime lire, pour ces moments de grâce et de perfection, pour ces coups de foudre qui vous laissent pantois à la fin d'une lecture. Des moments qui n'arrivent que très peu dans la vie d'un lecteur et qui font, par leur rareté, des rencontres d'une puissance et d'une intensité fulgurantes.

Posté par Nelfe à 17:33 - - Commentaires [16] - Permalien [#]
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