vendredi 2 mars 2018

"Ma voix est un mensonge" de Rafael Menjivar Ochoa

OCHOA

L’histoire : Après une carrière dans le feuilleton radiophonique, un comédien se retrouve au chômage. Il est approché par des services spéciaux de la police. Contre une somme importante, on lui demande de reconstituer, à partir de quelques documents, la voix d’un prisonnier politique mort sous la torture et d’endosser le rôle de celui-ci dans une fausse conférence de presse justifiant un meurtre politique...

La critique de Mr K : Petite voyage en Amérique latine aujourd’hui avec Ma voix est un mensonge de Rafael Menjivar Ochoa, écrivain salvadorien passé d’abord par le journalisme et grand auteur reconnu que je découvre ici pour la première fois. Belle lecture que celle-ci bien qu’elle soit placée sous le sceau du roman noir, d’un noir profond qui explore les arcanes du pouvoir et la manipulation des masses à travers le destin étonnant d’un homme en perdition.

Le héros est comédien de radio et sa voix est son outil de travail. Il a eu son petit succès en jouant notamment les méchants dans des soaps à deux pesos, caricaturaux à souhait mais qui ravissaient les ménagères de moins de cinquante ans. Malheureusement le succès est derrière lui et le travail ne se bouscule plus à sa porte comme avant alors que les factures s’accumulent. Il n’est pas loin du gouffre quand soudainement une proposition inhabituelle lui est faite : travailler pour la police. En fait, pour un service de la police, un département ultra-secret dont on ne connaît même pas l’existence ! Après une entrevue étrange, il n’est pas plus avancé mais au fil des jours et de sa prise de connaissances des éléments qu’on lui a livré, il prend conscience que s’il accepte ce travail, il modifiera / construira une réalité alternative pour l’État. Les 10 000 dollars promis à la clef en valent-ils la chandelle ?

Se déroulant au Mexique - même si ce n’est jamais précisé, on le devine aisément -, ce récit fait froid dans le dos. À travers cette mission de travestissement de la vérité, l’auteur nous livre une critique féroce de l’autoritarisme étatique, de sa propension à occulter la vérité et en livrer une fabriquée de toute pièce pour justifier des actes odieux. La manipulation et l’art de s’en servir est donc au centre du roman qui au passage égratigne aussi les médias et la police. Les collusions et corruptions sont abordées avec justesse et de façon détournée car jamais aucun des protagonistes ne livre la vérité absolue sur ses actes et ses motivations, le sous-entendu règne en maître et laisse une saveur amère dans la bouche du héros et des lecteurs. On navigue constamment en eaux troubles avec la désagréable impression de se faire balader à l’instar du héros qui se retrouve face à un choix moral qui pourrait bien décider de l’heure de sa mort !

Noir c’est noir effectivement dans cet ouvrage qui voit un héros malmené par son existence qui ne lui donne plus satisfaction depuis bien longtemps. Il a perdu la femme qu’il aimait, il ne peut plus vivre de son travail et vit chichement loin de ses envies et du standing dont il rêvait. Face aux commanditaires, loin de se cacher ou de tout accepter, il affiche son intelligence vive et son courage. Il devine bien les arrières pensées du chef de la police qui lui propose le job, ne se démonte pas malgré les risques qu’il encourt. Et pourtant, la tentation est grande mettant à mal ses principes et sa morale personnelle. Le personnage est très attachant, complexe et il faut peu de lignes à l’auteur pour nous fournir un personnage principal totalement en roue libre par moment dont on se demande constamment comment il va réagir et agir. Durant les 154 pages du roman, les surprises s’accumulent donc sans que l’on puisse vraiment savoir où Menjivar Ochoa veut nous mener.

On explore les mensonges de chacun, on côtoie le héros dans ses errances au café, au restaurant, chez Maria - une inconnue aux ordres des commanditaires - dans une ambiance particulière d’un monde presque désabusé où l’abrutissement des masses et les apparences cachent des pratiques innommables. Comme en plus personne n’a toutes les cartes en main pour appréhender totalement le rôle qu’il a à suivre (le héros, les policiers qui le surveillent, le commanditaire, Maria...), il se dégage une impression étrange de bordel organisé qui profite bien évidemment aux plus hautes autorités. Pas besoin de voyager bien loin pour se rendre compte que la pratique est courante en politique et sans entasser les morts, on peut très facilement manipuler les foules pour faire passer une idée. Toute la question dans ce roman est de savoir si le héros va basculer ou non.

Très court, remarquablement écrit dans une langue simple mais proposant une intensité confondante, Ma voix est un mensonge se lit d’une traite avec un plaisir renouvelé malgré un sujet difficile et un fatum menaçant plombant le héros. Une fiction très intéressante pour éclairer notre triste monde, une lecture essentielle que je ne peux que vous conseiller.