jeudi 14 septembre 2017

"Espace lointain" de Jaroslav Melnik

Espace lointain

L’histoire : À Mégapolis, ville-monde peuplée d’aveugles, seul "l’espace proche" existe. Les habitants se déplacent grâce aux multiples capteurs électro-acoustiques qui jalonnent l’espace, et dont ils sont entièrement dépendants.

Un beau jour, Gabr recouvre la vue. Il découvre avec répulsion l’aspect sordide de "l’espace proche" : un enchevêtrement de métal où déambulent des êtres en haillons. Terrifié par ce qu’il prend pour des hallucinations, il se rend au ministère du Contrôle où on lui diagnostique une psychose des "espaces lointains" avant de lui promettre de le guérir.

Mais Gabr est saisi par le doute : et si ce qu’il percevait n’étaient pas des hallucinations, mais bien la réalité ? Et si ses yeux n’étaient pas un organe secondaire, mais un organe sensoriel soudain réveillé ? Sa rencontre avec Oksas, un ex-voyant dont le ministère a détruit la vue, devenu chef d’un groupe révolutionnaire qui veut détruire Mégapolis, va confirmer les intuitions de Gabr et bouleverser sa vie.

La critique de Mr K : Décidément la rentrée littéraire de cette année recèle quelques grands crûs et ce roman SF ukrainien m'a fait très forte impression. C'est bien simple, une fois la lecture entamée, il est très difficile de relâcher Espace lointain qui provoque une addiction immédiate et propose une dystopie orwellienne extrêmement bien ficelée et passionnante de bout en bout. Vous voila prévenus, prévoyez quelques longues heures de plongée immersive dans un univers déviant où la quête de liberté se révèle âpre et éprouvante.

Gabr vit dans un monde clos (Megapolis) où tous les êtres humains sont aveugles. Ils vivent dans une totale dépendance grâce à des capteurs qui leur permettent de se déplacer, de travailler et de se constituer une vie sociale et affective. "L'espace proche" est la base de leur philosophie et toute approche des espaces lointains (ceux qu'ils ne peuvent percevoir du fait de leur infirmité) est interdite. Tout bascule le jour où notre héros retrouve la vue et s'aperçoit que l'envers du décor est peu reluisant. L'obscurité cède la place à la découverte d'une cité ultra-surveillée, codifiée, qui aliène les personnes et leur cache bien des vérités. Bouleversé, égaré et apeuré, il va devoir apprivoiser sa nouvelle condition entre doutes et aspirations. Cela ne plaît bien sûr pas à tout le monde, il représente une menace sérieuse aux yeux des autorités et un intérêt extrême pour un groupe de résistants qui veut renverser l'ordre existant. Gabr en plus de son nouveau statut va devoir se redéfinir et trouver sa place. Mais que c'est difficile quand on doit s'adapter et combattre les manipulations des uns et des autres… Il devra payer le prix pour accéder au bonheur et à la liberté.

Cette dystopie est avant tout une fable d’une extrême noirceur sur le contrôle des foules et l’aspect liberticide d’une société basée sur la sécurité et l’ignorance. Car c’est bien connu, on ne contrôle jamais aussi bien les gens que lorsqu’ils ne se posent pas de questions et ne remettent jamais en cause le système établi. Cet ouvrage comme évoqué précédemment se place dans la digne lignée d’oeuvres cultes telles que 1984, Un Bonheur insoutenable ou encore Le Meilleur des mondes. Il n’a pas pour autant à rougir de ces comparaisons. On retrouve ici la bonne recette d’une dystopie réussie et intelligemment construite : un pouvoir autoritaire fort qui ne fait pas dans la dentelle, une masse amorphe dominée dans tous les aspects de son existence, une vérité cachée qu’il va falloir découvrir et au final une critique redoutablement efficace de l’uniformisation des esprits et la manipulation mentale. C’est souvent une personnalité différente, en marge, qui va révéler la nature profonde de cet enfer au lecteur et parfois même aux autres personnages.

Le procédé est connu mais rien de tel qu’un petit grain de sable qui va se révéler à lui-même pour destructurer l’ensemble et provoquer sa chute. Gabr va très vite s’avérer être cet élément discordant de par sa naïveté, son approche plus sensible de l’existence (des passages d’une rare poésie composent souvent ses réflexions intérieures) et sa quête d’un bonheur qui semble se dérober sous ses pieds à chaque fois qu’il tente de le toucher du doigt. Cet innocent, tiraillé par son conditionnement originel et ses aspirations est en quête d’une troisième voie qui le laisserait libre de ses pensées et de ses mouvements, loin du cartel étatique dictatorial ou des groupes de résistants. Ce personnage est vraiment d’une force et d’un charisme rare, on s’y attache immédiatement tant il représente à merveille l’humain dépassé par son environnement et sa condition d’être pensant encarté dans une société déshumanisée. C’est donc avec beaucoup d’émotion que l’on poursuit sa lecture entre ravissement de connaître les rouages de ce destin hors du commun et la peur de ce que lui a réservé l’auteur.

De manière générale, tous les personnages qui peuplent ce roman sont réussis avec notamment une ex fiancée accrochée à l’idée qu’il faut sauver le héros malgré lui (quitte à le "vendre" aux autorités), un chef rebelle charismatique qui va peu à peu montrer sa vraie nature (ce que propose ce groupuscule n’est pas si loin du système qu’il combat en terme d’aliénation voir d’annihilation), une caste dirigeante aussi mystérieuse que déconnectée de la morale la plus élémentaire et toute une foule de personnages secondaires qui donnent une densité folle à ce roman. Détail important et non des moindres, la narration est très diversifiée, le récit classique s’interrompant parfois avec des textes poétiques tirés d’ouvrages mis au pilori par la censure de Mégapolis, des articles de propagande, des télégrammes officiels des autorités, des articles de presse, des extraits de lettres ou de journaux intimes. Cette confluence des genres fait varier le plaisir de la lecture et donne à voir un monde plus complexe qu’il n’y paraît de prime abord. L’effet est saisissant pour une immersion totale et bien souvent dérangeante. Rajoutez à cela de nombreuses références érudites mais jamais pédante, et vous obtenez un très bel univers neuf et bien conçu, qui tient la route malgré un postulat de départ étonnant.

Ce roman se lit avec une facilité déconcertante, l’écriture de Jaroslav Melnik est souple, multiforme et se révèle être un régal de tous les instants. On est vraiment pris dans le jeu dès le départ et l’on se couche tard en général, vu l’impatience qui bouillonne en nous pour connaître la suite des aventures de Gabr. On a ici affaire à un excellent ouvrage de SF, mêlant réflexion profonde sur les communautés humaines et notre tendance à nous réfugier dans un certain confort qui gomme parfois les réalités du monde. C’est aussi un très beau récit sur l’espoir qui devrait nous habiter tous, la quête de l’épanouissement et du bonheur malgré tous les obstacles qui peuvent jalonner notre route en sachant se libérer de ses chaînes et de son passé. C’est beau, c’est puissant, c’est juste... c’est un ouvrage essentiel dans son genre. Les amateurs ne doivent pas passer à côté au risque de le regretter !