vendredi 3 février 2017

"Moi, Daniel Blake" de Ken Loach

Daniel Blake afficheL'histoire : Pour la première fois de sa vie, Daniel Blake, un menuisier anglais de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale à la suite de problèmes cardiaques. Mais bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l'obligation d'une recherche d'emploi sous peine de sanction. Au cours de ses rendez-vous réguliers au "job center", Daniel va croiser la route de Katie, mère célibataire de deux enfants qui a été contrainte d'accepter un logement à 450km de sa ville natale pour ne pas être placée en foyer d’accueil. Pris tous deux dans les filets des aberrations administratives de la Grande-Bretagne d’aujourd’hui, Daniel et Katie vont tenter de s’entraider...

La critique Nelfesque : "Moi, Daniel Blake" est un film que j'avais très envie de voir depuis la dernière édition du Festival de Cannes où il a remporté la Palme d'Or. Mais voilà, on ne fait pas toujours ce que l'on veut et lors de sa diffusion en octobre dernier, je n'ai pas pu y aller. C'est maintenant chose faite grâce au Festival Télérama qui permet chaque année d'aller à la repêche (ça me rajeunit !) à tout petit prix. C'est seule que je me suis dirigée vers notre salle obscure, Mr K n'étant pas friand de ce type de films...

Daniel Blake 4

... Et ça peut se comprendre tant le cinéma de Ken Loach s'inscrit dans le présent et dans le cinéma dit social, dont "Moi, Daniel Blake" est un parfait exemple. Ici, on ne va pas vraiment au cinéma pour se changer les idées et pour passer un bon moment de détente joyeuse. Ah ça non ! Ken Loach nous plonge dans la société contemporaine, sans bouée de sauvetage et n'hésite pas parfois à nous mettre la tête sous l'eau.

On suit ici Daniel Blake qui, quasi soixantenaire, ne peut plus travailler suite à un accident cardiaque sur un chantier. Ironie de l'histoire, le Job Center (équivalent du Pôle Emploi britannique) l'oblige à prouver qu'il est en recherche d'emploi pour lui verser les indemnités auxquelles il a droit. Du travail, de l'argent à la fin du mois. Plus de travail, place à la galère administrative et aux situations kafkaïennes qui vont avec. C'est au Job Center qu'il rencontre un jour Katie, mère célibataire de deux enfants qui arrivant en retard à son RDV avec son "conseiller", suite à un problème de bus, voit ses versements d'indemnités suspendus et menacée de radiation.

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"Moi, Daniel Blake" fait l'état des lieux de ce qu'est la couverture sociale actuelle en Angleterre. Situations ubuesques, technocratie, déshumanisation, ce film fait mal au coeur et met le spectateur en situation de malaise entre indignation, tristesse et résignation. Les vies de Daniel et Katie sont totalement bousculées par leurs problèmes de travail, de santé et d'argent. Malgré tout, ils vont se soutenir, avec le peu qu'ils ont et faire en sorte que la vie soit un peu moins difficile (toute proportion gardée).

Certaines scènes sont effroyables et nous tombent dessus comme des coups de massue. Je pense notamment à celle où Katie doit se rendre avec ses enfants à la Banque Alimentaire. Un moment éprouvant où honte, désarroi et abattement envahissent le personnage devant les yeux inquiets de ses enfants. Cette scène m'a littéralement prise à la gorge. Comment la misère sociale peut toucher tout le monde, combien il est difficile de garder la tête haute lorsque les obstacles sont si élevés... Impossible de rester insensible aux trajectoires de vie que "Moi, Daniel Blake" nous donne à voir.

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Certains diront que cette force de dénonciation est aussi une faiblesse, celle de tomber dans le misérabilisme. Chacun peut être tenté de penser qu'il est plus facile de plaindre que de se relever. Mais après avoir vu ce film, comment ne pas être convaincu que les personnes touchées par la pauvreté pour x raisons ne cherchent pas à s'en sortir par tous les moyens ? Comment ne pas voir le parcours du combattant qu'ils doivent arpenter ? Débrouille, entraide et surtout bienveillance entourent ce film. Daniel devient le grand-père que les enfants de Katie n'ont jamais eu, Katie trouve une aide précieuse en Daniel et ce dernier, une raison de vivre et d'être utile.

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"Moi, Daniel Blake" est un très joli film qui montre que la vie est dure, que tout est fait pour la rendre encore plus compliquée parfois mais qu'ensemble, avec des petites choses et une bonne dose de solidarité, nous pouvons améliorer un peu l'ordinaire. Ce n'est pas la panacée mais ça met du baume au coeur dans un quotidien parfois très gris pour certains. Une bouffée d'oxygène salvatrice et indispensable. Les petits bonheurs de chaque instant, la simple présence, l'attention portée viennent contrebalancer l'aspect rude du film. C'est la première fois que je vis une séance de cinéma, hors avant-première, qui se termine sur un générique silencieux sous les applaudissements de spectateurs émus dans la salle. Tous ont applaudi tous les Daniel Blake pour ce qu'ils étaient, sont et seront : des hommes debout.

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lundi 7 juillet 2014

"Jimmy's Hall" de Ken Loach

Jimmy-s-Hall-afficheL'histoire: 1932 - Après un exil de 10 ans aux États-Unis, Jimmy Gralton rentre au pays pour aider sa mère à s'occuper de la ferme familiale.
L'Irlande qu'il retrouve, une dizaine d'années après la guerre civile, s'est dotée d'un nouveau gouvernement. Tous les espoirs sont permis...
Suite aux sollicitations des jeunes du Comté de Leitrim, Jimmy, malgré sa réticence à provoquer ses vieux ennemis comme l'Eglise ou les propriétaires terriens, décide de rouvrir le "Hall", un foyer ouvert à tous où l'on se retrouve pour danser, étudier, ou discuter. À nouveau, le succès est immédiat. Mais l'influence grandissante de Jimmy et ses idées progressistes ne sont toujours pas du goût de tout le monde au village. Les tensions refont surface.

La critique Nelfesque: "Jimmy's Hall" est un film que j'attendais depuis sa sélection à Cannes. Etant de plus présenté comme le dernier long métrage de Ken Loach, je ne pouvais pas ne pas aller le voir au cinéma. Rajoutez à cela la Fête du Cinéma et ses places à 3.5€ et vraiment là j'aurai été folle de ne pas me déplacer...

Je ne suis pas une aficionados de Ken Loach que je connais assez peu finalement mais après avoir vu "Jimmy's hall" il y a de fortes chances que je me penche sérieusement sur son cas. Juste au moment de sa retraite, il était temps !

De facture assez classique, ce film est basé sur une histoire vraie et relate celle de Jimmy Gralton qui après un exil de 10 ans aux Etats-Unis retrouve son village, sa famille, ses amis et son "dancing". Bien plus qu'un dancing, c'est un lieu de rencontre dans une campagne qui en a bien besoin, un lieu où l'instruction et la convivialité sont les maîtres mots. A une époque où l'Eglise Catholique a la main mise sur l'éducation de la population, ce Hall est plus que décrié par certains, le curé du village en tête. Malgré ses appréhensions premières et avec la fougue de la jeunesse locale en étendard, Jimmy va réouvrir ce lieu mythique pour les gens du coin.

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Comme je vous le disais en préambule, "Jimmy's Hall" est classique dans son traitement. Ne vous attendez donc pas à être réellement surpris par l'histoire. C'est le principal et seul défaut que je pourrai trouver à ce long métrage qui pour le reste m'a totalement charmée. Ce côté conventionnel sous le regard de Ken Loach apporte une ambiance particulière au film et c'est avec plaisir que le spectateur se laisse porter par ce portrait de l'Irlande des années 1930. Le rythme et lent et convenu mais cela apporte une proximité avec les personnages, une empathie indéniable et un confort appréciable. Tout ce que j'aime.

Les acteurs sont bons. Je ne connaissais pas Barry Ward mais là encore je vais creuser la question. En plus de jouer juste et de façon sobre, il est canon (ce n'est pas très constructif comme remarque, je vous l'accorde, mais bon il y a des choses qui sautent aux yeux quand même!). La réplique lui est donnée par toute une communauté qui de part les jeux d'acteurs restitue bien la simplicité des gens de la classe populaire de l'époque sans jamais tomber dans le cliché et la facilité (mention spéciale pour la mère de Jimmy).Très vite, on se prend de sympathie pour cette bande, pour leurs initiatives et leur soif d'apprendre. Le Hall est un lieu d'apprentissage de la danse, du dessin, du chant, de la boxe... Une plate-forme sociale où il fait bon se retrouver autour de la culture et d'activités fédératrices de l'époque.

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Sous certains aspects, j'ai vu un rapprochement avec notre société actuelle. Le besoin de se réunir plutôt que d'avancer seul, les microcosmes communautaires autour d'une même préoccupation (réseau d'éducation populaire, associations de consommateurs d'agriculture raisonnée, collectif solidarité et partage...). Un retour à des valeurs humanistes et à la solidarité face à l'oppression et/ou à l'égoïsme ambiant. J'aime beaucoup cette idée.

L'oppression, dans "Jimmy's Hall", n'est pas un terme abusif. L'Eglise Catholique dans ce qu'elle a de plus vil est ici à l'oeuvre. Refusant de se voir "retirer" son "droit" d'enseigner exclusivement les populations, le Père Sheridan va jouer de tout son pouvoir pour faire fermer ce lieu de "perdition". L'assimilant à un groupuscule communiste, il va prêcher contre le Hall, détourner la population de cette initiative collective, monter les hommes les uns contre les autres, mener une politique de fliquage...

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Touchée et émue par cette histoire, je vous conseille vivement d'aller voir ce film. Vous passerez un moment hors du temps et pourtant tellement en lien avec aujourd'hui. Vous passerez par tous les états, joie, colère, rire, larmes et tout ça en musique et finalement dans la joie et la bonne humeur. La plus belle des révoltes doit se faire avec le sourire et la passion au coeur. Merci Monsieur Loach !

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La critique de Mr K: 5/6, encore une belle projection durant la Fête du Cinéma. Je dois avouer que c'est mon premier Ken Loach (oui, je sais, c'est la honte!) et j'ai été épaté par ses qualités de réalisateur et la force qu'il a insufflé dans cette histoire.

Librement inspirée de la vie d'un militant communiste irlandais du début du siècle dernier, ce film nous montre l'Irlande comme elle était à l'époque. C'est peu reluisant avec une Église catholique très influente qui lutte pour ses chasses gardées que sont l'éducation et l'encadrement de la société. Le prêtre du village voit donc d'un très mauvais œil le retour au pays de Jimmy Gralton qui décide de réouvrir un dancing où en plus d'organiser des bals le samedi soir, on offre des cours gratuits de lecture, de dessin, de chants... Très vite rattrapé par son passé d'activiste, Jimmy va devoir prendre position sur des sujets dépassant le cadre de cette association de loisir et d'éducation, cela va gêner les prérogatives que se sont arrogés quelques privilégiés et grands propriétaires terriens. Une lutte s'amorce alors.

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Je n'ai pas vu le temps passé. La reconstitution de l'Europe de l'époque est bluffante de réalisme avec quelques petits rappels historiques bien utiles pour expliquer les tensions sous-jacentes de l'époque dans la société irlandaise. Les décors sont de toute beauté avec des intérieurs réalistes et soignés mettant en exergue la condition sociale de chacun. On passe ainsi de la modeste longère de la mère de Jimmy au domaine aristocratique le plus clinquant. Cela exacerbe la tension que l'on ressent quasi continuellement pendant tout le film. Techniquement c'est parfait que ce soit à tous les niveaux, sacré réalisateur que ce Ken Loach qui approche de la perfection par sa technique et son talent pour s'entourer d'aussi bons collaborateurs (photographes, musiciens, et autres)!

Les comédiens sont tous parfaits et on est plongé immédiatement dans le récit sans aucune chance de pouvoir en ressortir avant le mot fin. Le héros dégage un charisme incroyable entre calme et explosivité, le premier rôle féminin est touchant au possible. Le tout est tellement bien joué qu'on a l'impression d'être dans un quasi reportage romancé: que ce soit la scène des retrouvailles, le relogement forcé d'un paysan sans terre, la soirée dansante d'inauguration, le châtiment corporel délivré par un père à sa fille, tout respire le réalisme et nous plonge d'autant plus profondément dans la trame du film. L'osmose est parfaite entre tous les personnages et l'expression "Théâtre de la vie" prend ici tout son sens.

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Je ne lui ai pas mis la note maximale pour autant car j'émettrais un bémol que je sentais venir depuis notre visionnage de la bande annonce. J'ai trouvé le film très prévisible et je n'ai jamais été surpris ou vraiment chamboulé. Il y a des scènes éprouvantes mais on ne fait pas de bonds dans le fauteuil, les péripéties s'enchaînent mais il s'agit d'un récit et d'une histoire classique que l'on a déjà lu ou vu plusieurs fois. Mais bon... rien d'irrémédiable pour autant, on suit le synopsis avec un certain plaisir et les passages chocs fonctionnent à plein régime. C'est déjà pas si mal!

Bon moment cinéma que ce film au final, même si l'originalité n'est pas au rendez-vous, on ne peut que s'incliner sur la beauté formelle de cette œuvre, son pouvoir évocateur en matière de lutte sociale et sa belle prise de position pour la cause de l'émancipation morale dans une société puritaine.

Posté par Nelfe à 19:33 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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