mercredi 31 janvier 2018

"Le Dernier rêve de la raison" de Dmitri Lipskerov

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L’histoire : Ilya Ilyassov le Tatare est un vieux vendeur de poissons, mutique et solitaire. Il vit dans le souvenir de la belle Aïza, son unique amour, qui s’est jadis noyée sous ses yeux. Or par une nuit d’hiver, Ilya se transforme en silure, première d’une série de métamorphoses qui lui rendront brièvement sa bien-aimée...

De son côté, l’inspecteur Sinitchkine est chargé d’enquêter sur la disparition d’Ilya. Mais il est bien plus préoccupé par ses cuisses qui enflent, enflent, enflent... comme si elles s’apprêtaient à enfanter.

La critique de Mr K : Tout juste sorti en ce mois de janvier chez les éditions Agullo, Le Dernier rêve de la raison de Dmitri Lipskerov mérite qu’on parle de lui et qu’on le porte aux cieux tant on a affaire à une lecture à part, totalement prenante et novatrice dans sa narration et son contenu. Je peux déjà vous dire que ce titre va trouver une très belle place dans ma bibliothèque aux côtés d’auteurs russes très talentueux comme Ana Starobinets, Dmitry Glukhovsky, Maria Galina ou encore Olga Slavnikova, écrivains qui n’ont pas à rougir du glorieux passé littéraire russe, cette nouvelle génération d’auteurs étant épatante. Véritable ovni, l’ouvrage dont je vais vous parler aujourd’hui conjugue à la fois la grâce de l’écriture, le déphasage d’un contenu alambiqué et une fenêtre ouverte sur la réalité sociale russe de notre époque.

Nous suivons principalement deux personnages dans ce roman. Mystérieusement liés, l’un disparaît très vite et se transforme en divers animaux au fil de sa quête tandis que l’autre protagoniste enquête sur sa disparition. Rien ne semble les rapprocher et pourtant, leurs deux existences sont attachées l’une à l’autre et en alternant les récits, l’auteur se plaît à croiser les informations et la mécanique subtile qui entremêle leurs actes et leur pensée. Difficile d’en dire plus sans révéler quelques éléments essentiels mais on touche ici à la quête intérieure avec notre tatare qui ne s’est jamais vraiment remis de la disparition de sa bien aimée et un policier dépassé par son état physique et au fond de lui solitaire et légèrement amer. Au fil du récit, les thématiques se rapprochent, les changements s’opèrent menant vers une conclusion logique qui touche à la métaphysique sans pour autant égarer totalement le lecteur déjà bien sonné par ce qui lui est proposé en terme de trame narrative.

Car ce roman ne sera pas de tout repos pour le lecteur qui découvrirait le réalisme magique, ce miroir déformant mais tellement poétique d’un monde qui va mal et où la cruauté de l’homme est omniprésente. Très vite, nous sommes confrontés à des éléments délirants, à des actes et des personnages détachés du réel avec par exemple un policier aux cuisses qui enflent et s’allument comme des néons et qui cachent d’étranges formes de vie, des métamorphoses étonnantes pour un personnage qui va pouvoir renouer fugacement avec son amour perdu il y a très longtemps, des nourrissons qui grandissent à une vitesse incroyable et qui pour certains vont se révéler très dangereux... Autant d’éléments narratifs complètement branques mais qui font écho à certains questionnements que l’auteur se pose et nous pose sur l’existence, son sens et surtout celui de la mort, concept prégnant de l’ouvrage à qui l’auteur donne une signification subtile entre image onirique et signification orientale. En effet, beaucoup de passages se rapprochent d’un esprit à la Mille et une nuit dans l’aspect un peu conte que peut prendre l’ouvrage à l’occasion.

Les personnages qui se débattent avec leurs existences et des situations ubuesques n’en sont pas moins profondément humains et c’est toute une série de préoccupations universelles qui nous sont données à voir à travers des protagonistes parfois hauts en couleur par leur rudesse, leur violence mais aussi pour d’autres leur amour et leur bonté. Cela donne à lire un mix improbable - mais qui fonctionne - de situations qui s’imbriquent les unes dans les autres et fournissent un remarquable récit doublé d’une vision intéressante de la société russe. Certains passages sont tout bonnement magiques avec quelques descriptions qui resteront dans les annales comme celle de l’aquarium dont s’occupe Ilya ou encore sa première rencontre avec Aïza. La magie opère immédiatement et le mot n’est pas ici galvaudé tant on touche du doigt la pureté et la beauté à l’état pur. Œuvre contrastée par excellence, rien n’empêche l'auteur, quelques paragraphes plus tard, de nous livrer un échange à priori anodin entre deux personnages qui se révèlent amoraux voir racistes. La violence est ici présente à l’occasion , parfois gore (deux / trois passages bien salés dans le genre) mais surtout dans certains actes d'indifférence ou des pulsions violentes aussi vite commises qu’oubliées par des personnages qui ont banalisés certains propos ou façons d’agir délictueux. D’une grande richesse, pas moralisateur, l’ouvrage de Lipskerov s’inscrit dans la droite lignée d’auteurs illustres comme Boulgakov ou encore Dostoïevski dans sa manière d’aborder ses personnages. C’est puissant et diablement addictif !

La magie a opéré de suite avec moi qui (avouons-le) suis un grand adepte du mélange du genre et de l’onirisme littéraire. Les thèmes m’ont parlé, les personnages aussi et de cet aspect ubuesque, peu à peu se dégage un fil conducteur charismatique qui m’a parlé et emporté loin, loin très loin des sentiers battus. La langue imagée nous fait véritablement entrer dans un nouveau monde, un univers différent et pourtant si proche de nous... Les mots s’égrainent avec une science de la concision, de la narration et offre un plaisir de lire rare qui nous fait oublier le déroulement du temps. On passe un moment vraiment inoubliable, les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté au risque de louper un vrai chef d’œuvre.

Posté par Mr K à 17:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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