vendredi 15 février 2019

"L'Outil et les Papillons" de Dmitri Lipskerov

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L'histoire : Un beau matin, à Moscou, l’honorable Arseni Andréiévitch Iratov, célèbre architecte, businessman et ex-trafiquant de devises dont le parcours rappelle celui d’un Rastignac soviétique, se réveille pour découvrir qu’il n’a plus de sexe. L’outil le plus essentiel de son anatomie a tout simplement disparu, ne laissant qu’une fente sur un bas-ventre désormais lisse. À des centaines de kilomètres de là, dans un village perdu de l’oblast de Vladimir, vivent la jeune Alissa, sa grand-mère et leur vache. Sur le chemin de l’école, l’adolescente recueille ce qui ressemble à un gnome miniature.

Mais l’homoncule, baptisé Eugène, se transforme en jeune homme à la beauté diabolique et part pour Moscou, à la recherche d’un certain Iratov…

La critique de Mr K : Nouvel OLNI (Objet Livresque Non Identifié) à mon actif avec L'Outil et les Papillons de Dmitri Lipskerov, tout juste sorti chez Agullo. Gros amateur de cette maison d'édition et de littérature russe contemporaine, on peut dire que j'ai été gâté avec un ouvrage renversant et complètement barré. Toujours à la frontière du fantastique, de l'absurde et du réalisme, voici un livre qui transporte et interroge, détone et parfois attendrit. Trouble jeu pour troubles lignes sont les deux expressions qui me viennent à l'esprit avant d'aller plus en avant dans ma chronique.

La quatrième de couverture est un bon indice de départ même si cela concerne uniquement les deux premiers chapitres du roman. Iratov, le personnage principal, perd une partie essentielle de son anatomie du jour au lendemain sans raison particulière (à priori, l'ouvrage est une variation autour d'une nouvelle de Gogol intitulée Le Nez), sans ses bijoux de famille, le voilà bien dépourvu... Cette mystérieuse disparition l'amène à réfléchir sur son passé, ses activités, sa relation avec sa femme et sur l'avenir. En parallèle, on suit la transformation d'un gnome (dont la nature profonde surréaliste sera révélée plus tard dans le récit) en jeune homme au charisme surnaturel voire diabolique, tant aucune femme ne peut lui résister. Très vite, il se met en quête d'Iratov pour des raisons connues de lui seul. À partir de là, l'intrigue devient obscure. De nouveaux personnages apparaissent, les actions et enjeux deviennent flous. Le simple postulat fantastique de départ se mue en une quête quasi initiatique et en une observation acerbe sur le genre humain.

Je sais, ce modeste résumé est nébuleux mais il est à l'image de l'ouvrage lui-même. C'est typiquement le genre de livre où il faut se laisser porter par le flot de la langue, sans chercher forcément à tout appréhender dans son ensemble dès le départ. Laissant une grande part d'interprétation au lecteur, L'Outil et les Papillons est avant tout une ode au voyage intérieur, à la découverte de leur nature par des êtres déboussolés. Dans une Russie contemporaine à peine évoquée (l'auteur colle au plus près de ses personnages, le contexte importe peu), les âmes que l'on croise s'interrogent énormément sur leurs actes, la paternité, la naissance, la mort, l'amour, l'amitié, les aléas du destin et la marche du futur, chacun à leur niveau, selon leurs préoccupation respectives. On rencontre nombre de personnages ambigus, aux attitudes et pensées complexes (d'ailleurs certaines motivations restent bien opaques durant une bonne partie du livre). Ces destins s'entrecroisent parfois en interagissant mais une trame mystérieuse se déroule sous nos yeux et peu à peu, un fil directeur apparaît donnant du sens à un joyeux carnaval d'émotions variées et de glissements vers l'irréel.

Personnellement, j'adore parfois lâcher prise pendant une lecture, me laisser balader totalement par un auteur en roue libre. Personnages attachants (Iratov et Vera, un beau couple) aux vies chamboulées, changement de points de vue vers des protagonistes nouveaux aux identités troubles et qui rejoignent les fils tissés sans qu'on s'en aperçoive au départ, références nombreuses à la foi et au sacré qui ne sont pas pour me déplaire, contextualisation globale qui grandit au fil des chapitres et peut donner le vertige, scènes plus quotidiennes presque anodines mais qui peuvent à tout moment basculer vers des ailleurs insoupçonnés, se complètent et proposent un récit vraiment hors norme servi par une langue superbe.

Dense mais accessible, poétique et parfois plus brutal, on ne peut que s'incliner devant un style toujours aussi unique et qui m'avait bougrement séduit lors de ma lecture du Dernier rêve de la raison. Bravo au passage d'ailleurs à la traductrice Raphaëlle Pache pour ce tour de force, cela n'a pas du être facile à réaliser comme travail. Ce fut un véritable plaisir que de parcourir les 380 lignes de cet ouvrage qui laisse forcément des traces dans l'esprit du lecteur, conscient d'avoir lu un ouvrage différent, parfois ésotérique mais à la fois profondément humain. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Oh oui ! Et on en redemande !

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mercredi 31 janvier 2018

"Le Dernier rêve de la raison" de Dmitri Lipskerov

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L’histoire : Ilya Ilyassov le Tatare est un vieux vendeur de poissons, mutique et solitaire. Il vit dans le souvenir de la belle Aïza, son unique amour, qui s’est jadis noyée sous ses yeux. Or par une nuit d’hiver, Ilya se transforme en silure, première d’une série de métamorphoses qui lui rendront brièvement sa bien-aimée...

De son côté, l’inspecteur Sinitchkine est chargé d’enquêter sur la disparition d’Ilya. Mais il est bien plus préoccupé par ses cuisses qui enflent, enflent, enflent... comme si elles s’apprêtaient à enfanter.

La critique de Mr K : Tout juste sorti en ce mois de janvier chez les éditions Agullo, Le Dernier rêve de la raison de Dmitri Lipskerov mérite qu’on parle de lui et qu’on le porte aux cieux tant on a affaire à une lecture à part, totalement prenante et novatrice dans sa narration et son contenu. Je peux déjà vous dire que ce titre va trouver une très belle place dans ma bibliothèque aux côtés d’auteurs russes très talentueux comme Ana Starobinets, Dmitry Glukhovsky, Maria Galina ou encore Olga Slavnikova, écrivains qui n’ont pas à rougir du glorieux passé littéraire russe, cette nouvelle génération d’auteurs étant épatante. Véritable ovni, l’ouvrage dont je vais vous parler aujourd’hui conjugue à la fois la grâce de l’écriture, le déphasage d’un contenu alambiqué et une fenêtre ouverte sur la réalité sociale russe de notre époque.

Nous suivons principalement deux personnages dans ce roman. Mystérieusement liés, l’un disparaît très vite et se transforme en divers animaux au fil de sa quête tandis que l’autre protagoniste enquête sur sa disparition. Rien ne semble les rapprocher et pourtant, leurs deux existences sont attachées l’une à l’autre et en alternant les récits, l’auteur se plaît à croiser les informations et la mécanique subtile qui entremêle leurs actes et leur pensée. Difficile d’en dire plus sans révéler quelques éléments essentiels mais on touche ici à la quête intérieure avec notre tatare qui ne s’est jamais vraiment remis de la disparition de sa bien aimée et un policier dépassé par son état physique et au fond de lui solitaire et légèrement amer. Au fil du récit, les thématiques se rapprochent, les changements s’opèrent menant vers une conclusion logique qui touche à la métaphysique sans pour autant égarer totalement le lecteur déjà bien sonné par ce qui lui est proposé en terme de trame narrative.

Car ce roman ne sera pas de tout repos pour le lecteur qui découvrirait le réalisme magique, ce miroir déformant mais tellement poétique d’un monde qui va mal et où la cruauté de l’homme est omniprésente. Très vite, nous sommes confrontés à des éléments délirants, à des actes et des personnages détachés du réel avec par exemple un policier aux cuisses qui enflent et s’allument comme des néons et qui cachent d’étranges formes de vie, des métamorphoses étonnantes pour un personnage qui va pouvoir renouer fugacement avec son amour perdu il y a très longtemps, des nourrissons qui grandissent à une vitesse incroyable et qui pour certains vont se révéler très dangereux... Autant d’éléments narratifs complètement branques mais qui font écho à certains questionnements que l’auteur se pose et nous pose sur l’existence, son sens et surtout celui de la mort, concept prégnant de l’ouvrage à qui l’auteur donne une signification subtile entre image onirique et signification orientale. En effet, beaucoup de passages se rapprochent d’un esprit à la Mille et une nuit dans l’aspect un peu conte que peut prendre l’ouvrage à l’occasion.

Les personnages qui se débattent avec leurs existences et des situations ubuesques n’en sont pas moins profondément humains et c’est toute une série de préoccupations universelles qui nous sont données à voir à travers des protagonistes parfois hauts en couleur par leur rudesse, leur violence mais aussi pour d’autres leur amour et leur bonté. Cela donne à lire un mix improbable - mais qui fonctionne - de situations qui s’imbriquent les unes dans les autres et fournissent un remarquable récit doublé d’une vision intéressante de la société russe. Certains passages sont tout bonnement magiques avec quelques descriptions qui resteront dans les annales comme celle de l’aquarium dont s’occupe Ilya ou encore sa première rencontre avec Aïza. La magie opère immédiatement et le mot n’est pas ici galvaudé tant on touche du doigt la pureté et la beauté à l’état pur. Œuvre contrastée par excellence, rien n’empêche l'auteur, quelques paragraphes plus tard, de nous livrer un échange à priori anodin entre deux personnages qui se révèlent amoraux voir racistes. La violence est ici présente à l’occasion , parfois gore (deux / trois passages bien salés dans le genre) mais surtout dans certains actes d'indifférence ou des pulsions violentes aussi vite commises qu’oubliées par des personnages qui ont banalisés certains propos ou façons d’agir délictueux. D’une grande richesse, pas moralisateur, l’ouvrage de Lipskerov s’inscrit dans la droite lignée d’auteurs illustres comme Boulgakov ou encore Dostoïevski dans sa manière d’aborder ses personnages. C’est puissant et diablement addictif !

La magie a opéré de suite avec moi qui (avouons-le) suis un grand adepte du mélange du genre et de l’onirisme littéraire. Les thèmes m’ont parlé, les personnages aussi et de cet aspect ubuesque, peu à peu se dégage un fil conducteur charismatique qui m’a parlé et emporté loin, loin très loin des sentiers battus. La langue imagée nous fait véritablement entrer dans un nouveau monde, un univers différent et pourtant si proche de nous... Les mots s’égrainent avec une science de la concision, de la narration et offre un plaisir de lire rare qui nous fait oublier le déroulement du temps. On passe un moment vraiment inoubliable, les amateurs ne doivent surtout pas passer à côté au risque de louper un vrai chef d’œuvre.

Posté par Mr K à 17:56 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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