mercredi 10 février 2016

"Les Naufragés de L'Aventure" de Guillaume Lesquin

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L'histoire : Lorsque le 28 mai 1825, il prend le commandement de la goélette L'Aventure, Guillaume Lesquin n'a que 22 ans. Deux mois plus tard, il fait naufrage en plein hiver austral aux îles Crozet, aux confins des océans Indien et Antarctique. À terre comme en mer, il dirige ses hommes, explore l'île à la recherche de nourriture, imagine des moyens d'alerter les secours, mais doit faire face à des bagarres qui conduisent les naufragés à se scinder en deux groupes. Les rescapés seront secourus au bout de dix-sept mois par un baleinier anglais.

La critique de Mr K : Un livre à la saveur toute particulière aujourd'hui avec ce récit d'une aventure maritime et humaine dramatique se déroulant sur les îles Crozet, archipel français méconnu situé dans les latitudes australes de notre bonne vieille planète. Travaillant à Port-Louis dans le 56 (ville dont est originaire Julien Crozet découvreur des îles portant son nom), c'est toujours particulier pour moi d'aller voyager du côté de ces îlots perdus s'avérant sauvages et indomptables… Ce n'est pas ce compte-rendu d'un fait réel qui va me faire changer d'avis!

Dans Les Naufragés de L'Aventure, retour au XIXème siècle donc avec ce récit du jeune capitaine Guillaume Lesquin qui se voit à 22 ans confier la goëlette L'Aventure. Après un court descriptif un peu laborieux des différentes espèces animales notables présentes aux Crozet, le voyage commence. Un temps épouvantable les empêche d'aborder sereinement leur mission et les malheureux vont finir par faire naufrage sur l'Ile Chabrol (ou île Est selon les dénominations). On est en plein hiver austral, il n'y a pas de végétation, de la neige à perte de vue sur une île très montagneuse. Vous voyez le tableau? Il n'est pas des plus engageants et pourtant, ces hommes livrés à eux-mêmes, isolés de la civilisation (peu ou pas de trafic maritime à cette époque dans cette zone) vont devoir survivre. Ce récit collé à la réalité d'un faits divers marquant, retrace les 17 mois de résistance à la nature mais aussi aux autres. L'immersion est totale.

Ce document (je rappelle que tout ici a été vécu tel que ce livre le rapporte) est d'abord une petite merveille de naturalisme et de récit d'aventure pur. On suit le premier contact avec l'île avec beaucoup d'appréhension, sentiment lié au dénuement total dans lequel se retrouve ces naufragés. Nous faisons connaissance avec un univers rude, milieu répulsif entre tous pour les êtres humains habitués à leur confort. Cela donne de magnifiques tableaux de la furie de la mer, des montagnes impénétrables en hiver et du climat rigoureux qui fatigue les âmes et les esprits. Malgré les épreuves, il faut s'organiser et c'est tout le savoir et l'ingénierie des marins au XIXème siècle qui sont illustrés ici. On n'est pas seulement marin au long cours à l'époque, sur les navires il faut être débrouillard et tour à tour, ces égarés vont devoir s'improviser maçons, charpentiers, pêcheurs, chasseurs, potiers et j'en passe. Le tout avec plus ou moins de bonheur mais donnant des scènes fascinantes et impressionnantes tant le contexte est difficile.

L'aventure humaine est aussi remarquablement décrite par ce gentilhomme de son temps. On retrouve à travers les liens tissés toute l'organisation sociétiale de l'époque avec des rapports régis par le galon ou la situation sociale. Le naufrage change quelque peu la donne, on est obligé de collaborer et de se rapprocher pour espérer s'en sortir. La tension permanente est très bien rendue et monte crescendo au fil du temps qui s'écoule et l'amenuisement de l'espoir qui l'accompagne. L'angoisse suinte des pages, prenant à la gorge le lecteur emporté dans un tourbillon de questionnements. C'est dans les épreuves les plus extrêmes que l'homme montre sa vraie nature et cette expérience n'échappe pas à la règle avec son lot de camaraderie, d'entre-aide mais aussi de querelles et de traîtrises.

Au final, ce court témoignage de 174 pages allie concision et évasion. On pense à Jules Verne par moment mais aussi à tous les récits de voyage comme notamment celui de James Cook qui est un modèle du genre. L'écriture bien que venue d'un passé révolu depuis longtemps est ici plaisante et maligne, assez moderne dans la rythmique de la narration et au vocabulaire relativement courant permettant une lecture sans rupture de temps et une curiosité renouvelée par les multiples rebondissement. Une belle expérience que je vous encourage à tenter.