lundi 13 juin 2016

"Les Amours anormales" de Noël Matteï

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L'histoire : "Je t’ai serré alors si fort, ma bouche dans ton oreille, j’aurais tellement voulu te dire tous mes secrets, te demander pardon. J’aurais tellement voulu qu’on disparaisse ensemble pour toujours."

Carol porte un lourd secret qui dicte ses actes, ses liens, sa vie. C'est au plus profond de son esprit et de son cœur que le lecteur pénètre, pour un voyage sensuel et troublant aux confins de la machine humaine blessée, défaillante, terriblement attachante, monstrueusement glaçante.

La critique de Mr K : Quand l'occasion m'a été donné de lire la quatrième de couverture des Amours anormales de Noël Matteï, j'ai de suite été accroché par le pitch qui promettait passion, érotisme et voyage au cœur de la psyché humaine. Je m'attendais donc à un roman tortueux à la confluence de la raison et de la folie. Je n'ai pas été déçu, l'auteur réussissant le tour de force de me surprendre et de me laisser tout pantelant au bout des 140 pages que compte ce petit bijou d'introspection narrative qui vire peu à peu au thriller psychologique déroutant.

Carol, un jeune homme, tombe sous le charme d'un collègue de boulot plus âgé que lui (Thomas) marié et père d'une petite fille. C'est une première pour lui car il vit en couple, s'en satisfaisait sans souci et n'était jusque là pas spécialement attiré par les garçons. Mais cette rencontre a changé sa vie, cet amour uniquement platonique prend de l'ampleur dans son esprit, l'obsède et l'habite. Peu à peu, le dévissage semble inévitable et quand il va avoir lieu les conséquences vont être terribles et irrémédiables. La fin vient cueillir le lecteur qui n'a pas vu le temps passé, captif d'une histoire hypnotique et immersive comme jamais dans un esprit torturé par les affres de l'amour et d'un passé douloureux.

Long monologue quasi psychanalytique, ce court roman nous donne à voir ce que l'amour peut parfois produire en terme de dépendance affective. Rarement, j'ai eu l'occasion de partager l'intimité d'un personnage comme dans cette œuvre. Noël Matteï colle au plus près de Carol et rien ne nous échappe de ses errances mentales, de ses réflexion et de son parcours. C'est dérangeant et impudique même, surtout qu'en sous-texte rejaillissent des thématiques fortes flirtant parfois avec des tabous : la cellule familiale à préserver autour de l'amour de ses enfants, le deuil d'un proche qui marque à jamais un adolescent, la découverte de l'amour entre inceste larvé et attirance homosexuelle... Ambiguïté serait un bon mot pour résumer un personnage principal aussi fascinant que repoussant mais loin de se cantonner dans l'exhumation de pensées déviantes, on est ici dans l'analyse des mécanismes de l'intime et de la construction de soi. Et comme on ne finit jamais réellement de se construire...

C'est ce processus qui est la matière première du roman avec la rencontre de l'autre, sa découverte, son exploration et son influence sur notre propre comportement. Carol commence à se faire des films, imagine des choses qui pourraient se passer dans un univers intime fantasmé. L'histoire ne peut que mal finir car dès le départ elle est biaisée, on finit sur les genoux, touché par la grâce de la noirceur d'un destin brisé avant même d'avoir pu décoller dans la vie. Bien que centré sur le ressenti de Carol, l'auteur nous emmène dans plusieurs existences croisées avec bien évidemment Thomas papa poule avec sa petite Lolie et amoureux de sa femme Anna. Intéressant de voir le parallèle que peut faire le narrateur entre sa situation, son passé et la vie de famille de son collègue. Tout s'enclenche parfaitement, nourrit le récit, constituant une toile d'araignée fine et complexe à l'image des éléments photographiés en couverture d'ouvrage et que l'on retrouve au gré des courts chapitres qui égrainent l'histoire.

On a donc affaire à un texte épuré de tout élément inutile, basé uniquement sur le vécu intérieur de Carol. Le style simple, quasi anaphorique et répétitif apporte une profondeur et une proximité profonde entre le lecteur et le narrateur. Impossible de relâcher l'ouvrage tant Carol nous emporte avec lui dans ses pensées puis ses actes. Assez grisant et inquiétant, le suspens monte crescendo avec un sens du rythme et de la gestion de la psychologie hors norme. Noël Matteï venant de la scène musicale underground française, on ressent dans son écriture une certaine urgence, une volonté de partage et d'exposer la vérité nue sans ambages et avec une crudité parfois choquante mais tellement bienvenue dans le monde aseptisé qu'on nous prépare.

Inutile d'en rajouter sous peine de risquer de livrer des clefs de lecture supplémentaires, ce livre est une petite bombe littéraire qui conjugue avec virtuosité la thématique classique de la passion dévorante et la modernité de l'écriture. Ces deux éléments mélangés donnent une lecture inoubliable dont on se souvient longtemps après avoir refermé l'ouvrage. Chapeau bas !