mardi 15 mars 2016

"Trois jours et une vie" de Pierre Lemaitre

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L'histoire : "À la fin de décembre 1999, une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt. Dans cette région couverte de forêts, soumise à des rythmes lents, la disparition soudaine de cet enfant provoqua la stupeur et fut même considérée, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes à venir. Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame, tout commença par la mort du chien…"

La critique de Mr K : J'ai découvert cet auteur avec le génial Au revoir là haut, prix Goncourt mérité et jubilatoire traitant de l'après Grande guerre. J'avais adoré l'écriture dynamique et saisissante, le traitement ciselé des personnages et la rencontre émouvante entre la grande et la petite Histoire. Changement de style et de genre avec le dernier né de l'auteur, Trois jours et une vie flirte avec le drame intimiste, le roman noir et l'étude sur le comportement d'une communauté endeuillée. Le moins que l'on puisse dire, c'est que c'est réussi avec un récit poignant baignant dans l'ombre du grand Dostoïevski.

Antoine est un jeune garçon pas très sûr de lui qui cherche à plaire: aux garçons de son âge pour leur prouver qu'il est du même moule qu'eux et aux filles dont les charmes enivrants éveillent des désirs nouveaux chez l'adolescent en devenir. En quelques chapitres, Lemaitre plante le décor: le quotidien d'Antoine, ses relations et les différents personnages qui vont jouer un rôle crucial dans le drame qui va avoir lieu (le père de Rémi, la mort atroce et choquante du chien, la mère d'Antoine qui élève seul son fils, le fonctionnement d'une bande de gamin, les réflexions et pensées du jeune antihéros). On n'insistera jamais assez sur la nécessité d'écrire un bon début de roman. C'est là où tout se joue, dans l'accroche, la curiosité et l'amour que l'on peut vouer ou non aux personnages. C'est carton plein ici avec une délicatesse de tous les instants dans l'exploration de la psyché des personnages et des ressorts dramatiques très bien installés. Les pages s’enchaînent avec un plaisir accru et des interrogations nombreuses.

Et puis, le petit Rémi disparaît et Antoine en est responsable. Pourquoi, comment? Tout est expliqué lors de la scène clef et dès le départ le lecteur en sait long. Mais l'intérêt du roman est tout autre, il réside dans l'évolution d'Antoine par la suite, d'où la référence à Dostoïevski en préambule de ma chronique. Il y a clairement des parallèles et des sources d'inspiration tirés du magnifique Crime et châtiment, où le jeune Raskolnikov éprouve les angoisses de la culpabilité face à un acte brutal et irréfléchi. Plus accessible, le livre de Lemaitre n'a pas à rougir de la comparaison, rien ne nous est épargné des affres d'Antoine qui s'enfonce peu à peu dans une spirale infernale: mensonge, faux-semblants, honte, culpabilité, remords et regrets sont exposés à nu et saisissent à la gorge le lecteur prisonnier d'une toile d'araignée mentale d'une rare complexité. Chaque mot, réaction, réflexion d'Antoine semble l'attirer vers le fond et les abysses de sa personnalité en changement.

Autour de lui, figure immobile renfrognée dans son mutisme, navigue un monde bouleversé où chacun se sent concerné et touché par cette disparition douloureuse. Le jeune garçon était sans histoire et apprécié de tous. Dans certains chapitres, l'auteur lève le stylo de sa proie (Antoine) et s'attarde sur les adultes et les autorités qui s'agitent en tout sens pour retrouver Rémi et doivent par la suite affronter la terrible tempête de 1999. Cet événement va avoir son influence et sceller le destin du héros que l'on retrouve par la suite à différentes époques de sa vie d'après. Bien qu'épargné par un rouage d'événements concomitants, son existence reste terne et chargée des poids du passé. Les questionnements intérieurs même s'ils se sont atténués vont ressurgir à plusieurs moments et influencer son existence qui lui échappe irrémédiablement. La fin bien qu'abrupte (on aurait aimé en lire encore plus!) est réussie, tétanisante et sans appel. On reste cloué à son siège entre stupéfaction devant le machine infernale que peut se révéler être un parcours de vie et le bonheur d'avoir lu un roman qui prend aux tripes.

Superbe lecture que ce dernier roman de Lemaitre qui nous emmène avec lui dès le premier chapitre par son amour de ses personnages et son écriture toujours aussi incisive et immersive. On se prend à regretter que cet ouvrage se lise si vite tant l'addiction est profonde et enrichissante. Une belle claque que je vous invite à prendre au plus vite!

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mercredi 11 novembre 2015

11 Novembre : lectures pour se souvenir

En ce jour de célébration de l'Armistice de 1918, il me semblait bon de vous administrer une petite piqûre de rappel bienveillante concernant des ouvrages que je trouve incontournables sur le sujet. Cette guerre a été la toute première où la mort de masse a fait son apparition, où le bourrage de crâne devient réfléchi et institutionnalisé dans le but d'embrigader la population entière et où les graines des conflits à venir sont plantés (Révolution russe de 1917, l'humiliation des allemands en 1919 à Versailles notamment). C'est une période qui m'a toujours fasciné et que j'explore régulièrement à travers mes lectures.

Pour vous permettre de l'appréhender sereinement entre plaisir de lecture et exigence historique, je vous propose de revenir sur trois livres et deux BD essentielles que j'ai pu chroniquer. N'hésitez pas à cliquer sur les titres évoqués pour être renvoyé vers l'article correspondant et une chronique plus détaillée.

1ere GM

Romans :

- Un classique tout d'abord avec Les Croix de bois de Roland Dorgelès paru en 1919. Un petit bijou de modernité d'écriture et d'immersion totale dans le quotidien des Poilus. Magnifique plaidoyer pour la paix et l'entente entre les hommes, il n'a pas perdu une ride et semble avoir été écrit hier. 

- Plus récent mais tout aussi réussi La Chambre des officiers de Marc Dugain. L'auteur nous convie à explorer l'envers du décor en nous invitant à suivre le destin d'Adrien, blessé de guerre qui va passer quasiment tout le conflit dans un château à la campagne accueillant les Gueules cassées, mutilés de la Grande Guerre. Ce livre propose une très belle réflexion sur l'absurdité de la guerre et aussi une belle évocation de la nécessaire reconstruction du héros et son deuxième éveil à la vie.

- Enfin, le Goncourt 2013 Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, un habitué du polar qui nous livre ici une fresque splendide sur l'après 14-18 ou le destin de deux camarades de combat qui vont tenter de se refaire après leur retour de guerre. Le récit est palpitant et saisissant de réalisme, impossible de relâcher ce volume avant la fin. Un must!

BD :

- La référence dans le domaine est sans aucun doute l'ouvrage de Tardi "C'était les tranchées". Tiré des mémoires de son grand-père et d'autres témoignages, il nous livre des planches terribles dans un noir et blanc sublime soulignant à merveille la boucherie qu'a été cette guerre et la connerie humaine qui l'accompagne (notamment les ordres idiots des supérieurs, régulièrement épinglés dans les lettres de Poilus). 

- Autre très bel ouvrage, celui du collectif d'auteurs de Vies tranchées qui revient sur le sort peu enviable réservé aux soldats devenus fous pendant le conflit. À travers une petite vingtaine de cas véridiques, vous croiserez traumatisés et mutilés, côtoierez espoir et rédemption mais aussi souffrance et folie. Le souvenir est encore vif dans mon esprit, preuve s'il en est de la qualité de cette BD.

Ces modestes conseils littéraires vous permettront - je l'espère - de découvrir ou redécouvrir un conflit certes lointain mais révélateur de la nature humaine et de ses motivations. En espérant que ce billet vous procure envie et idées, je vous souhaite de très bonnes lectures à venir.

jeudi 5 février 2015

"Robe de marié" de Pierre Lemaitre

robe de mariéL'histoire : Nul n'est à l'abri de la folie. Sophie, une jeune femme qui mène une existence paisible, commence à sombrer lentement dans la démence : mille petits signes inquiétants s'accumulent puis tout s'accélère. Est-elle responsable de la mort de sa belle-mère, de celle de son mari infirme ? Peu à peu, elle se retrouve impliquée dans plusieurs meurtres dont, curieusement, elle n'a aucun souvenir. Alors, désespérée mais lucide, elle organise sa fuite; elle va changer de nom, de vie, se marier, mais son douloureux passé la rattrape... Les ombres de Hitchcock et de Brian de Palma planent sur ce thriller diabolique.

La critique Nelfesque : J'avais cette "Robe de marié" de Pierre Lemaitre dans ma PAL depuis quelques temps et j'en avais entendu beaucoup de bien. Le voici sorti de ma pile à lire sous l'impulsion d'un challenge que je compte bien reconduire dans les prochains mois.

Les critiques positives sur ce roman sont tout à fait fondées. Point de marketing viral injustifié pour ce thriller psychologique qui sort complètement des sentiers battus. Et ça fait du bien !

Sophie est atteinte d'un trouble bien étrange. Peu à peu, elle voit sa vie de jeune fille banale mariée à un homme ordinaire et menant une existence des plus conventionnelles sombrer dans la folie pure. Tout commence par des détails, des troubles de la mémoire, des oublis à droite à gauche, des "où ai-je mis ce papier, j'étais sûre qu'il était là!?". Ce qui peut nous arriver à tous lorsqu'on a eu une dure journée ou lorsqu'on est fatigué. Sauf que Sophie est de plus en plus encline à ses troubles de la mémoire, si bien que sa vie professionnelle et personnelle s'en retrouve gravement affectée.

Par certains aspects, "Robe de marié" m'a fait penser à "Avant d'aller dormir" de Steve Watson. La même urgence de percer sa mémoire, le même besoin de retrouver une identité, à défaut de la sienne, le même désir vital de comprendre ce qui se passe. La différence est qu'ici c'est efficace ! Je vous laisse découvrir ma chronique concernant le précédent ouvrage que j'avais lu à sa sortie et auquel je n'avais pas du tout accroché.

Pierre Lemaitre insuffle dans ses pages un rythme indéniable. Les évènements se succèdent, les actions de Sophie sont de plus en plus folles et ses absences de plus en plus dangereuses. Le lecteur se demande jusqu'où l'auteur va pousser la folie de son héroïne. Puis à mi roman, on bascule totalement dans un autre type d'ouvrage en faisant la connaissance d'un second personnage important dans le déroulement de l'histoire : Frantz. Les lumières s'allument dans nos cerveaux, tout devient limpide au fil de pages. Sophie quant à elle est toujours aussi perturbée jusqu'à un final où tout ce beau monde, les personnages principaux, l'auteur et le lecteur, vont se retrouver pour un feu d'artifice.

Excellent roman sur la folie, la survie et la vengeance, "Robe de marié" (sans e, n'est-ce pas troublant ?) tient le lecteur en haleine du début à la fin. Page turner efficace, il ne vous lâchera plus jusqu'à la révélation finale. Malin ce Pierre Lemaitre ! Avec une plume simple et juste, il va fouiller dans chacun de nous, dégoter nos peurs primales et les faire subir à sa pauvre héroïne Sophie, un personnage féminin fort bien dépeint, ni niaise ni hystéro, à laquelle on s'attache dès les premières pages. Quand la folie dépasse la fiction, jusqu'où peuvent aller les êtres humains pour survivre ? Lisez le et vous comprendrez...

destock

Livre lu dans le cadre du challenge "Destockage de PAL en duo" avec ma copinaute faurelix que je remercie grandement pour ce choix. Tu me connais bien, tu ne t'es pas trompée en me conseillant ce roman ci !

lundi 24 février 2014

"Au revoir là-haut" de Pierre Lemaitre

aurevoirlahautL'histoire: "Pour le commerce, la guerre présente beaucoup d'avantages, même après".
Sur les ruines du plus grand carnage du XXème siècle, deux rescapés des tranchées, passablement abîmés, prennent leur revanche en réalisant une escroquerie aussi spectaculaire qu'amorale. Des sentiers de la gloire à la subversion de la patrie victorieuse, ils vont découvrir que la France ne plaisante pas avec ses morts...

La critique de Mr K: Lors de l'annonce du prix Goncourt 2013, je me suis réjoui pour trois raisons. Tout d'abord, on primait une maison d'édition autre que les cadors qui se partagent le prix depuis des lustres, deuxio le lauréat était un auteur issu du polar (genre sous-évalué par la nomenklatura intellectuelle de France) et enfin, il s'agissait d'un livre se déroulant durant la première guerre mondiale et les années qui se déroulent juste après, période historique que j'affectionne tout particulièrement et que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici même avec le classique de Dorgelès Les croix de bois et plus récemment, la BD sur les poilus devenus fous durant le conflit. C'est avec grand plaisir que je reçus ce livre pour Noël de la part de belle maman qui décidément se révèle précieuse et à l'écoute des pistes lancées par ma Nelfe adorée! Merci chérie!

Le livre commence dans la boue des tranchées où nous suivons trois hommes dont les destins ne vont faire que se croiser dans les mois et années à venir. Deux troufions de base lancés sur le no man's land à l'assaut de la colline 113 vont être les témoins d'une bavure insoutenable, commis par leur lieutenant, Henri d'Aulnay Pradelle, personnage que vous adorerez détester tout comme moi. Edouard et Albert ne vont cesser d'essayer d'échapper à ce prédateur, nobliaux qui en veut au monde entier et qui par ses manières courtisanes essaie de redorer le blason terni de sa famille. Au sortir de la guerre, Edouard est défiguré et Albert traumatisé par ce qu'il a vécu. Une amitié est née durant le conflit et va se révéler indéfectible. Ils vont mettre sur pied une machination amorale en ces temps de deuil national pour gagner leur place au soleil. Mais voilà, on n'a rien sans rien et les risques sont importants. Commence alors un compte à rebours des plus angoissant pour tous les protagonistes...

Ce livre est une merveille, une gigantesque claque que l'on se prend en pleine face. L'immersion est totale et dès les premiers chapitres on ne peut que constater le talent rare dont fait montre Pierre Le Maître pour reconstituer la grande boucherie de 14-18. Digne de Barbusse et de Dorgelès (et pourtant, il ne l'a pas vécue!), nous sommes plongés dans la boue, la mitraille et le vacarme de la guerre de tranchées. Le réalisme perdure dans la période qui suit où l'auteur nous brosse un portrait fidèle, vivant et fascinant de la société française d'après guerre. Nul milieu n'échappe à sa plume: au fil des personnages qui nous sont ici livrés, il évoque avec pudeur et précision le prolétariat le plus pauvre, les poilus revenus vivants et traumatisés, les gueules cassées que l'on considère avec honte et parfois avec horreur, la place de la femme dans la société de l'époque, la bourgeoisie décadente, le haut fonctionnariat et les carrières qui se font et se défont au fil des scandales et des promotions. C'est autant de figures et personnages remarquablement ciselés que nous apprenons à apprécier, déprécier voir parfois détester.

Malgré quelques libertés historiques prises pour mieux aérer l'intrigue, le background est saisissant et très abordable même si l'on n'a pas d'études supérieures d'histoire derrière soi. Les milieux militaires et commémoratifs sont explorés au scalpel et l'on se rend vite compte que derrière les grands principes et les idéaux républicains, l'argent roi, le carriérisme et l'intérêt particulier prime sur le devoir de mémoire et de reconnaissance. Nos pauvres poilus en sont réduits à la fonction de simples pions que l'on peut sacrifier et déshonorer sans remord aucun. La tension et l'atmosphère de l'époque sont très bien rendus et par moment pour éviter de sombrer dans la mélancolie et le dégoût quelques passages solaires, lumineux entretiennent l'espoir malgré un récit angoissant et il faut bien le dire, stressant au possible. On est tellement épris de sympathie pour ces deux victimes de la guerre (Albert et Edouard) qu'on ne peut que frémir face aux péripéties que l'auteur sadique se complait à les faire traverser. Les personnages secondaires sont aussi très réussis, j'ai aimé le vieil industriel qui commence à aimer et à penser à son fils seulement après sa disparition, Madeleine est aussi une vraie réussite résumant à elle seule les femmes d'une certaine classe sociale dans le rôle qu'on leur donne et les choix qui leur sont offerts, il y a aussi le personnage de la petite Louise qui est un véritable rayon de soleil au cœur de ses destins torturés qui nous sont ici proposés.

L'ouvrage compte exactement 564 pages et vous pouvez me croire quand je vous dis que c'est un bonheur de chaque instant, que le plaisir grandit au fil des chapitres traversés par un esprit de plus en plus obnubilé par une trame dense et maitrisée. Maître du suspens, à la langue à la fois exigeante et abordable, impossible de résister, de tenter de s'échapper, on veut connaître et savoir la fin de cette histoire hors norme, à la fois attirante et repoussante de part ses tenants et ses aboutissants. On passe vraiment par tous les états et au final, c'est avec un grand sourire au lèvre et la satisfaction d'avoir lu une œuvre majeure que l'on referme ce livre heureux et ému.

Une grande grande lecture qui m'a marqué et restera longtemps gravé dans ma mémoire. À lire absolument!