dimanche 14 février 2016

"Carmilla" de Sheridan Le Fanu

9782253087793

L'histoire : Dans un château de la lointaine Styrie, au début du XIXème siècle, vit une jeune fille solitaire et maladive. Lorsque surgit d’un attelage accidenté près du vieux pont gothique la silhouette ravissante de Carmilla, une vie nouvelle commence pour l’héroïne. Une étrange maladie se répand dans la région, tandis qu’une inquiétante torpeur s’empare de celle qui bientôt ne peut plus résister à la séduction de Carmilla… Un amour ineffable grandit entre les deux créatures, la prédatrice et sa proie, associées à tout jamais "par la plus bizarre maladie qui eût affligé un être humain".

La critique de Mr K : Aujourd'hui, une petite perle ténébreuse venue tout droit du XIXème siècle, terre d'exploration sans égale dans l'histoire de la littérature fantastique : Carmilla de Sheridan Le Fanu. Cette lecture fut un enchantement de chaque instant, l'auteur se révélant être un précurseur talentueux qui allait semer sur son sillage quelques petits cailloux pour des grands noms comme Stocker, Shelley, Poe et plus tard Lovecraft. Plongez avec moi dans un pays lointain où plane une menace mystérieuse et implacable!

Laura vit seule dans le château de son père, veuf entouré de ses domestiques. La solitude est pesante dans cette demeure immense plantée au milieu des montagnes et forêts. Elle se réjouit d'avance de la venue d'une fille de son âge accompagnant un ami de son père. Malheureusement, cette dernière décède de manière étrange et Laura sombre. C'est alors que le destin met sur sa route la belle et envoûtante Carmilla qui va par la force des choses séjourner avec eux. C'est le début des ennuis!

On a beau s'attendre à ce qui va suivre, se dire qu'on a pu tout lire ou voir en manière de vampirisme, Sheridan Le Fanu depuis son tombeau se gausse encore du lecteur tant son texte n'a pas pris une ride et emporte très loin celui qui s'y laisse prendre. Racontée à travers les souvenirs de Laura, le récit est prenant et d'une grande profondeur. Notamment au niveau de la psychologie des personnages qui est très bien traitée et apporte une densité bienvenue dans cette histoire plutôt classique de prime abord.

Laura est une jeune fille de son époque, une âme romantique et innocente qui se languit de son existence tout en restant fidèle aux codes en vigueur. Elle aime et respecte profondément son père qui partage avec elle une complicité réelle et une douleur persistante, l'ombre de la mère disparue planant sur les 123 pages de ce court roman. La venue de l'énigmatique Carmilla va bousculer les évidences et renverser bien des certitudes, un parfum de perversion et de rébellion l'accompagne. Séduction, replis, peur s'entremêlent dans cette relation si particulière qui s'installe entre les deux jeunes filles. Tour à tour, proie puis prédatrice, le personnage de Carmilla cache bien des choses et révèle les vicissitudes et faiblesses de chacun.

Dans la veine des romans gothiques qui fleurissent à l'époque, il s'en distingue par une certaine liberté de ton et des dévissages parfois totaux de ces protagonistes. On pourra y retrouver au fil de la lecture les prémices d'une libéralisation des mœurs (l'inverse du carcan victorien que connaîtra l'Angleterre plus tard), une ode à la liberté d'aimer (quitte à en souffrir atrocement -sic-) et surtout un sacré moment de littérature fantastique avec l'irruption dans un réel bien ancré d'un élément purement surnaturel qui chamboule tout. Les âmes se tordent et la folie gagne du terrain vers un final bien mené bien qu'attendu. À noter, les magnifiques descriptions de la nature impénétrable et de la demeure familiale gothique à souhait qui se font les échos grossissants et angoissants de la trame principale. Niveau ambiance, on est donc aussi servi et l'ensemble est d'une cohésion et d'une puissance évocatrice certaine.

Comme dit précédemment, l'écriture traverse l'épreuve du temps sans dommage, mélange subtil de scènes intimistes à la Maupassant et passages entre rêve et réalité à la Poe. Impossible de relâcher ce livre avant le mot fin tant l'emprise de Carmilla est forte et fascinante. Les classiques ont vraiment du bon, cette découverte un peu tardive a une saveur vraiment particulière et entêtante. Une lecture indispensable.

Posté par Mr K à 17:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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