mardi 9 décembre 2014

"Une Enquête philosophique" de Philip Kerr

enquête philosophiqueL'histoire: Je tue, donc je suis.
L'inspecteur principal "Jake" Jacowicz mène l'enquête. Une dure à cuire drôlement futée, dont la particularité est de détester les hommes. Son adversaire est à la hauteur: un serial killer qui figure sur une liste ultra-secrète de criminels sexuels potentiels, tous affublés -sécurité oblige!- d'un nom de philosophe. Le méchant, baptisé Wittgenstein, ayant infiltré l'ordinateur central du ministère de l'intérieur, entreprend d'éliminer ses compères un à un. Le duel hautement philosophique et pervers qui se livre ici oscille entre le cynisme et une extrême drôlerie.

La critique de Mr K: Le problème avec une PAL trop fournie c'est que parfois on ne sait pas par quoi commencer! Dans ces moments d'égarements avec Nelfe nous avons une combine. On laisse l'autre dépoussiérer trois volumes qui le tenterait et l'autre doit choisir celui qu'il va lire. Vous l'avez deviné Une Enquête philosophique est de ceux-là! Bien en a pris, il n'avait que trop attendu (environ 4 ans!) et c'est une très belle réussite!

Une belle expérience qui pourtant n'était pas gagnée d'avance. En effet, j'ai eu du mal à rentrer dedans. Passé la description clinique d'un corps lors d'une autopsie, on passe directement à une conférence très technique que donne l'héroïne sur les techniques de mise en application de la loi et de méthodologie en matière d'enquête criminelle. C'est dense, parfois abscons quand on ne travaille pas dans le milieu mais à fortiori je me suis rendu compte que cela servait l'intérêt de cette enquête pas tout à fait comme les autres. Notre enquêtrice de choc a fort à faire avec ce mystérieux serial killer qui sévit rapidement et sans laisser de trace. À force de provocations, elle va pouvoir établir un lien avec lui, commence alors un petit jeu pervers digne de la relation trouble entre l'agent Sterling et Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux. Et non, je n'exagère pas, on est ici au même niveau de finesse.

L'intérêt du livre réside beaucoup dans les relations qu'entretient Jake avec les autres et notamment les hommes pour qui elle voue une haine féroce. Pas lesbienne pour autant (on évite ici l'évident cliché), un passé douloureux donne un début d'explication à ce comportement déviant qui lui joue des tours notamment avec ses supérieurs de New Scotland Yard. Travailleuse et fonceuse, on se prend vite de sympathie pour cette âme à la dérive dont la vie personnelle est inexistante et qui se raccroche à son travail. Un chapitre sur deux, Philip Kerr nous donne à lire le carnet de pensées personnelles du tueur qui lui aussi est une âme abîmée et esseulée. Bien que ténus, des ponts se forment au fil de la lecture pour livrer une fin d'une grande mélancolie et d'une portée qui va au delà du thriller moyen.

L'action se passe en 2013 mais ce livre a été écrit en 1992... Cela donne une mise en perspective intéressante de notre époque à travers l'esprit quasi visionnaire de Philip Kerr. Il avait anticipé les dérives policières et sécuritaires, la banalisation de la pensée raciste et le repli sur soi d'un grand nombre de personnes que l'on peut constater avec les avancées en matière de nouvelles technologies. La société britannique présentée dans cet ouvrage fait peur: mélange des différents pouvoirs politiques tendant vers l'autocratie (Sans séparation des pouvoirs point de liberté, Montesquieu), répression systématique et fin de la politique d'éducation et de prévention, invention du coma préventif pour les criminels les plus dangereux mettant à mal les principaux droits de l'homme et surtout la peur omniprésente et transmise par des médias adeptes du faits divers sanglant érigé à l'état d'exemple et de règle. On a froid dans le dos tout au long du roman surtout que l'héroïne fervente supportrice de la méthode musclée commence à se questionner fortement sur le bien fondé de cette orientation politique.

Malgré quelques lourdeurs stylistiques que je trouvais âpres en début de lecture, je me suis habitué au style de Philip Kerr pour finalement ne plus pouvoir lâcher le volume tant on est happé par l'histoire et son background. Le suspens est insoutenable et les répercussions réflectives nombreuses. On termine sa lecture heureux d'avoir pu lire une œuvre aussi intelligente que sensible au rythme de références philosophiques très bien choisies et éclairantes quant à la nature de l'homme et des sociétés qu'il a engendré. Le tout est abordable et très malin.

C'est donc une lecture que je qualifierai d'obligatoire pour tous les amateurs du genre tant elle détonne et fait réfléchir. Un petit bijou, je vous dis!

Posté par Mr K à 19:18 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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