jeudi 6 juin 2019

"The Dead Don't Die" de Jim Jarmusch

The Dead don't die afficheL'histoire : Dans la sereine petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. Mais personne ne pouvait prévoir l’évènement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur Centerville : les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir. La bataille pour la survie commence pour les habitants de la ville.

La critique Nelfesque : "The Dead Don't Die" faisait l'ouverture à Cannes et était présenté en compétition. Une mini révolution que ce film de genre débarquant dans l'antre du cinéma d'auteur. Je ne vous cache pas que j'étais assez étonnée, même si franchement ravie de voir les genres être ainsi décloisonnés. Il y a une vraie richesse cinématographique dans les films d'horreur, les amateurs le savent bien, cela ne se résume pas au jump scare et aux litres d'hémoglobines. Il n'est pas rare de tomber sur des pépites de sensibilité et de beauté visuelle. Paroles de fan du genre (et également amoureuse du Festival de Cannes, comme quoi, l'un n'empêche pas l'autre !). Toujours est-il que ce présent long métrage a beaucoup fait parler sur la croisette et avec Jim Jarmush derrière la caméra, on comprend tout de suite pourquoi c'est CE film de genre précisément qui a monté les marches cette année.

Jim Jarmush n'est pas un inconnu dans le milieu du cinéma. C'est même un habitué de Cannes puisqu'il a remporté en 1984 la Caméra d'Or pour "Stranger Than Paradise". "Only Lovers Left Alive" (avec déjà un fond fantastique) fut également sélectionné et "Broken Flowers" remporta le Grand Prix en 2005. "Paterson" et "Gimme Danger" furent également présentés là-bas. On est loin du Festival de Gérardmer donc et je ne pense pas que ce film-ci ouvrira véritablement la voie aux films de cette nature sous le ciel cannois mais ne boudons pas notre plaisir. Même si c'est par l'entremise d'un réalisateur chouchou du festival, c'est quand même un grand kif. Et puis si ça a permis à certains non initiés de se rendre en salle pour voir le film d'ouverture parce qu'ils font confiance à la sélection du festival alors c'est très bien. Open your eyes, open your mind, open your heart !

The Dead don't die 4

Mais revenons-en au film. Bien évidement dès l'annonce de la sélection de "The Dead Don't Die", j'ai eu envie d'aller le voir. Pour son casting de rêve, pour le réalisateur que j'ai très souvent apprécié (pas toujours mais quand même) et pour la bande annonce qui laissait voir quelque chose de décalé et fun à la fois. Sans parler de la bande son...

"The Dead Don't Die" est tout à fait un film qui peut plaire aux non habitués de films de genre. Le rythme est lent, les personnages sont M et Mme Tout-le-monde, il n'y a pas de scènes véritablement choquantes (bon si, peut-être une ou deux si on débute mais c'est du Jarmush alors on peut lui faire confiance pour ne pas tomber dans le too much) et même les cardiaques peuvent voir ce film sans frôler l'infarctus. Le rythme est ce que je retiendrai en premier lieu. Le comique de situation, parce que oui ce film est à mourir de rire par moment, vient de ce rythme lent et un peu halluciné, provoqué par des événements totalement inattendus, dans une petite ville tranquille. Ici, les gens mènent leur vie pépère, loin du tumulte des grandes agglomérations. Tout le monde se connaît, la vie est douce même si ici aussi chacun pense bien ce qu'il veut et vit à sa façon. On côtoie aussi bien l'ermite des bois que le ségrégationniste parano, le vendeur sans histoire et l'alcoolique patentée. La vie suit son cours et la police de Centerville ne croule pas sous les faits divers.

The Dead don't die 3

Alors que les morts se réveillent et commencent à décimer la population, la réaction des forces de l'ordre est à l'image de leur rythme de vie : tranquille ! Bill Murray est parfait dans son rôle et Adam Driver toujours stoïque (il y a un petit côté Paterson qui demeure ici). On rit beaucoup mais très vite on voit plus loin que le simple fait que les morts reviennent à la vie. C'est une vraie critique de notre société qui est présentée ici, avec la distance nécessaire pour que chacun tire ses propres conclusions. Qui peut-on véritablement qualifier de mort ou de vivant ici ? Qui est le plus à plaindre et quel constat pouvons-nous en tirer ?

L'humour souvent absurde nous mène vers la clairvoyance et le film oscille sans arrêt entre rire et prise de conscience. Oui notre monde réel est un film d'horreur et "The Dead Don't Die" nous montre intelligemment l'étendue des dégâts. Ce long-métrage avait tout à fait sa place à Cannes...

The Dead don't die 1

La critique de Mr K : 6/6. Quel film ! Il confirme tout le bien que je pense de ce réalisateur vraiment à part qui m’avait déjà séduit avec Dead Man, Broken Flowers, Only Lovers Left Alive ou encore plus proche de nous, Paterson. Film de genre assumé mais pas que, on passe vraiment un très bon moment entre comédie d’horreur et coup de gueule engagé contre la marche mortifère du monde.

L’invasion zombie qui nous est contée ici se déroule dans une petite ville paumée au milieu de nulle part aux USA. Dans cette bourgade où jamais rien ne se passe, les policiers locaux n’ont pas grand chose à faire si ce n’est des rondes quotidiennes monotones et discuter de tout et de rien. Quand le pire arrive, c’est tout d’abord la stupéfaction qui l’emporte et clairement ils ne savent pas comment réagir. Quand les choses empirent chacun des protagonistes dont on a fait la connaissance va connaître des destinées diverses entre drame et comédie.

Le rythme comme souvent avec Jarmusch est très lent. Il prend le temps de ciseler ses personnages, de nous les faire connaître avec un humour lorgnant vers le no-sense cher aux anglais. Un ermite totalement allumé vivant seul dans la forêt, un duo de policiers bouseux adepte du stoïcisme à leur manière (Bill Murray et Adam Driver), une croque mort étrange aux mœurs décalés (Tilda Swinton), un fermier suprémaciste à côté de la plaque (Steve Buscemi), un tenancier d’hôtel à la recherche de ses chats disparus, un quincaillier gentleman (Danny Glover), une fliquette en pleine panique (Chloë Sevigny), des gamins en maison de correction qui observent les événements depuis leur prison pour délinquants et toute une pléthore de personnages peuplent ce métrage décidément bien étrange et à mille lieux des poncifs habituels du genre. La peinture de cette petite communauté est d’une justesse et d’une drôlerie de tous les instants.

The Dead don't die 2

Et puis il y a les zombies avec en premier rôle un Iggy Pop en pleine forme, incarnant un monstre assoiffé de sang et de café ! Car les zombies ne reviennent que pour reprendre ce dont ils étaient accros de leur vivant. On voit clairement le lien avec l’œuvre de Roméro qui dénonçait la société de consommation et la course au consumérisme. Le message est clair et sans appel dans ce film, l’humanité court à sa perte et toute cette affaire finira mal comme se plaît à le répéter le personnage d’Adam Driver. Sous ses oripeaux de petit film sympathique, la charge est lourde sur nos travers et tous les aspects négatifs du développement humain (le réchauffement climatique, l’épuisement de la planète, la consommation à outrance, les nationalismes...) sont plus ou moins traités sur un ton léger puis parfois plus sérieux, voire très noir avec notamment les dix dernières minutes tout bonnement magistrales.

La technique est formidable avec un film très beau, une musique omniprésente qui accompagne merveilleusement bien le propos et les scènes souvent contemplatives. Les acteurs s’en donnent à cœur joie (et quels acteurs !), sans cabotinage et avec un plaisir réel de participer à l’aventure. Pas très sanglant pour ne pas tomber dans la surenchère, très drôle et décalé, on passe vraiment un très bon moment. À voir absolument !

Posté par Nelfe à 17:26 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

vendredi 27 janvier 2017

"Paterson" de Jim Jarmusch

Paterson affiche

L'histoire : Paterson vit à Paterson, New Jersey, cette ville des poètes, de William Carlos Williams à Allen Ginsberg, aujourd’hui en décrépitude. Chauffeur de bus d’une trentaine d’années, il mène une vie réglée aux côtés de Laura, qui multiplie projets et expériences avec enthousiasme et de Marvin, bouledogue anglais. Chaque jour, Paterson écrit des poèmes sur un carnet secret qui ne le quitte pas...

La critique Nelfesque : Drôle de film que ce "Paterson"... Entre beauté des plans et vacuité du propos, il m'a laissée quelque peu sur ma faim...

Visuellement, "Paterson" est soigné et immersif et certains plans sont de toute beauté. En plaçant sa caméra au plus près des personnages, Jim Jarmusch nous plonge dans leurs états d'esprit. Ambiance contemplative, nous sommes ici spectateur de la vie de Paterson, comme il est lui-même spectateur de la sienne tant le personnage est indolent.

Pendant 2h, Paterson se regarde descendre la rue pour aller travailler, conduire son bus, manger, aller dans le sens de sa compagne, promener son chien, boire une bière au bar... Et pendant ce temps là, on baille...

Paterson 1

Mais Paterson est un artiste, du moins c'est ce que pense sa copine et ce qu'il s'imagine. Tous les jours, il consigne dans son carnet des poèmes sur son quotidien. De son petit dej' à la boite d'allumettes de la cuisine, tout y passe. Il faut adhérer à ce genre de poésie pour vraiment apprécier le film. Ce n'est pas mon cas et c'est de là, je pense que vient mon manque d'intérêt pour "Paterson". Voir quelqu'un se regarder le nombril et faire des vers sans rimes à la gloire de son radio-réveil, perso, ça me passe complètement au dessus de la tête (bon, ok, je sais, pour le coup j'avoue ne pas être très objective).

Paterson 4

Paterson vit à Paterson, ville de poètes connus, et par là même sent le poids de la "tradition" locale peser sur ses épaules. Il écrit ses poèmes pour lui seul, dans un carnet personnel que personne ne lit jamais. Il ne compte pas en faire son métier, freine des quatre fers lorsqu'on lui soumet l'idée d'envoyer ses textes à une maison d'édition. C'est son petit plaisir, son besoin vital pour affronter son quotidien terne et vide. Sa copine fantasque est complètement différente, s'éparpille dans tous les sens et finalement ne va pas plus loin que lui. Comme si la ville de Paterson était un aspirateur à velléités créatrices mais où chacun erre sans but.

C'est donc toute désoeuvrée que j'ai quitté la séance de "Paterson", sans avoir vraiment l'impression d'être passée à côté de ce film mais avec le sentiment d'avoir perdu 2h de ma vie devant un long métrage creux qui ne m'a pas du tout touchée et qui ne m'a rien apporté. Il y a un petit côté asiatique dans ce film, dans le sens où tout est contenu, où rien ne dépasse des bords et où l'excès de sentiments et de réactions n'a pas sa place. Le genre de film qui me laisse un sentiment de malaise et d'étouffement. Vous allez voir que ce n'est pas du tout le cas pour Mr K...

Paterson 6

La critique de Mr K : 6/6. Une belle claque cinématographique de janvier après ma déception de Rogue one. Pour le coup, on ne peut pas faire plus différent que ces deux films !

On suit une semaine de la vie de Paterson, un conducteur de bus de la ville portant son nom où il est né et a grandi. À ses heures perdues, il aime écrire des poèmes dans son carnet secret qui l’accompagne où qu’il aille. Il partage sa vie avec Laura, une jeune femme fantasque qui multiplie les projets, rayonne de vie et un bouledogue anglais nommé Marvin aussi taciturne que farceur à sa façon. Le réalisateur nous invite à suivre une semaine d’existence de Paterson entre son travail, ses moments d’intimité en famille et ses promenades du soir en sortant Marvin.

Paterson 5

Passez votre chemin si vous les aimez les films virevoltants aux multiples rebondissements, le dernier Jarmusch s’apparente plus à une œuvre japonisante dans sa manière d’être développée. Le rythme est lancinant, très très lent, l’attention du spectateur étant concentré sur la splendeur du métrage avec des plans de toute beauté, une musique hypnotisante et une répétition des journées qui laisse peu de place à d’éventuels événements. Plus que la vie de Paterson en elle-même, c’est plus le contexte, ce qui l’entoure et nourrit ses poésies qui sont le sujet du film : les discussions des passagers du bus, le bruit de la cascade de Paterson (attraction touristique de la ville), les rues embouteillées, un écureuil qui traverse la route, la vie nocturne dans un bar (dont un couple déchiré hilarant) et toutes une série de mini événements qui donnent à voir une ville américaine en crise mais qui essaie de survivre malgré tout.

Les personnages dans cet écrin très bien ficelé ressortent nettement du lot entre un Paterson limite neurasthénique à la sensibilité à fleur de peau et qui égraine les mots comme autant de témoignages de sa réelle vision du monde, Laura qui est bien cintrée dans son genre, obnubilée par les motifs noirs et blancs de ses cupcakes, de la déco de la maison en passant par une guitare qu’elle vient d’acquérir. Tous les éléments sont ponctués par les phases d’assoupissement et les grognements de Marvin qui n’est pas loin d’être la star du film. Les acteurs à tous les niveaux sont très justes dans leurs registres et donnent une densité incroyable aux rapports humains et chaque mot / geste / ou intention est perceptible et apporte sa pierre à l’édifice de cette fable poétique plus complexe qu’elle n’y parait.

Paterson 2

Car la poésie transpire de partout dans ce film de deux heures. Il y a les mots de Paterson, les influences qui le nourrissent entre paysages et activités humaines, les références littéraires d’une ville qui a connu un certain nombre de poètes reconnus outre atlantique. Loin d’être la poésie ultra-codifiée et versifiée, les textes récités au cours du film sont de la pure souche US avec une poésie du quotidien où il peut être question de prunes au frigidaire, de la boite d’allumettes du foyer ou encore d’une cascade de cheveux tombant sur les épaules d’une femme. C’est parfois déroutant mais assez inspirant pour faire décoller le film malgré finalement un scénario où il n’y a presque pas de rebondissements.

On se laisse conduire tranquillement par un Jim Jarmusch au sommet de sa forme en terme de technique, chaque plan ou travelling est une petite merveille et les pistes de lecture sont multiples. Ode à la vie tranquille, au calme, à l’introspection (le héros n’a pas de portable), Paterson est d’une délicatesse inouïe et nous invite à partager une vison zen et apaisée de l’existence malgré les aléas qui peuvent nous atteindre. Tout bonnement lumineux !

Posté par Nelfe à 18:05 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : , , , ,