samedi 21 octobre 2017

"La Légende des Akakuchiba" de Kazuki Sakuraba

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L’histoire : Lorsqu’une fillette est retrouvée abandonnée dans la petite ville japonaise de Benimidori en cet été 1953, les villageois sont loin de s’imaginer qu’elle intégrera un jour l’illustre clan Akakuchiba et régnera en matriarche sur cette dynastie d’industriels de l’acier. C’est sa petite-fille, Toko, qui entreprend bien plus tard de nous raconter le destin hors du commun de sa famille. L’histoire de sa grand-mère, femme dotée d’étonnants dons de voyance, et celle de sa propre mère, chef d’un gang de motards devenue une célèbre mangaka.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre, voici un livre d’une rare puissance qui conjugue vents de l’Histoire, saga familiale et écriture magique. Gare à l’addiction car une fois que vous avez pénétré dans La Légende des Akakuchiba de Kazuki Sakuraba, il est très difficile de s’en dépêtrer et de pouvoir revenir à la réalité.

C’est plus de 60 ans de la vie familiale de la famille Akakuchiba qui se déroulent sous nos yeux durant les 410 pages de cet ouvrage d’une rare densité. Tout débute par un mariage arrangé entre l’héritier de la famille et une jeune fille de rien, Man’yô, recueillie par une famille d’ouvriers suite à son abandon par une mystérieuse tribu des montagnes. Par cette alliance, elle rentre dans un nouveau monde, celui d’une famille aristocratique spécialisée dans l’acier et dont le rôle est proéminent dans le village de Benimidori. Le temps file entre événements heureux et malheureux, et drames historiques. La deuxième partie de l’ouvrage s’attarde davantage sur la fille de Man’yô, Kibari, jeune loubarde haute en couleur qui va devenir une mangaka (dessinatrice de manga) reconnue et adulée. Enfin, c’est au tour de la petite fille (la narratrice du livre) de raconter son existence et surtout de lever le dernier mystère qui plane sur sa grand-mère désormais disparue.

Entrer dans cette lecture, c’est voyager tout d’abord entre tradition et modernité. Des années 60 à l’heure de la croissance d’après guerre et l’ultra-développement japonais jusqu’aux années 2000 et la bulle économique qui a ruiné nombre de familles, que de changements ! À travers, les péripéties vécues par les Akakuchiba et tout ceux qui les entourent, c’est le monde qui change avec l’apparition de la télévision, la disparition de certains métiers, la généralisation des transports individuels (au premier rang desquels les voitures), les changements d’habitudes et de manières de vivre, les logements qui évoluent aussi... Un monde s’estompe peu à peu laissant place à un nouveau. Nostalgie mais aussi espoirs se côtoient entre les différentes générations qui se succèdent, ne se ressemblent pas, se heurtent parfois mais qui finalement restent de la même famille et soudées à leur manière. Ces bouleversements brutaux ou ces changements progressifs sont très bien rendus par l’auteur qui sans alourdir son récit, développe à merveille le contexte historique, immergeant complètement le lecteur dans l’Histoire, en la rendant digeste et intéressante.

Ce plaisir renouvelé, on le doit aussi clairement à l’amour porté par l’auteur à ses personnages qui sont remarquablement caractérisés. On pénètre ici au cœur de l’intime, de la vie d’une famille japonaise aisée qui doit survivre en s’adaptant à l’époque et aux circonstances. Unions arrangées, amours filiaux, jalousies et trahisons, grandes décisions sur l’avenir de l’entreprise familiale, nostalgie du temps qui passe, aspirations de la jeunesse et prises de consciences tardives ponctuent ce roman d’émotions fortes et renouvelées. On s’attache immédiatement à tous ces destins et même si certains personnages sont agaçants par leur nature même, on se prend à vouloir connaître leur destinée car chacun ici a sa part d’ombre et de lumière. C’est fin, lumineux et une fois de plus maîtrisé de main de maître.

Très belle fenêtre sur le Japon du XXème siècle et d’après, on retrouve cette douce langueur propre à cette littérature que j’apprécie beaucoup. Bien que moins poétique voir ésotérique que l’écriture d’un Murakami, Kazuki Sakuraba propose une langue d’une extraordinaire finesse entre exigence de précision et envolées intimistes d’une rare force. Provoquant l’empathie, l’addiction et le bonheur de lire tout simplement, cet ouvrage laisse un merveilleux goût d’érudition et de virtuosité narrative en bouche bien après la lecture. Un petit bijou de plus dans ma bibliothèque qui mérite amplement qu’on se penche sur son cas si on est amateur de littérature asiatique et / ou de saga familiale.


lundi 1 mai 2017

"Le Rêve de Ryôsuke" de Durian Sukegawa

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L’histoire : Ryôsuke souffre de manque de confiance en lui, un mal-être qui trouve ses racines dans la mort de son père lorsqu’il était enfant. Après une tentative de suicide, il part sur les traces de ce père disparu, qui vivait sur une île réputée pour ses chèvres sauvages, et tente de réaliser le rêve paternel : fabriquer du fromage.

À travers les efforts du jeune homme pour mener à bien son entreprise dans un environnement hostile, Sukegawa dépeint la difficulté à trouver sa voie et à s’insérer dans la société, et souligne le prix de la vie, humaine comme animale.

La critique de Mr K : C’est avec une certaine impatience que j’entamai cette lecture juste avant de partir pour l’Angleterre avec mes loulous. Le précédent ouvrage de Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo, m’avait en effet laissé dans un état d’extase hautement prononcé entre poésie des mots et existentialisme à la nippone maîtrisé comme jamais, le tout saupoudré d’une dénonciation légère mais efficace des travers humains. En l’espace d’une petite heure, ce nouveau roman, Le Rêve de Ryôsuke, m’avait déjà conquis et envoûté par un récit une fois de plus immersif et diablement entraînant.

Ryôsuke et deux autres jeunes gens se retrouvent embauchés pour réaliser quelques travaux publics sur une étrange petite île où vit une communauté refermée sur elle-même, loin de la civilisation moderne et du mode de vie ultra speed de la capitale Tokyo. Eux-même s’exilent pour des raisons diverses et l’endroit est propice au lâcher prise et à l’introspection. Commence alors un étrange huis clos rythmé par les journées de travail harassantes (ils doivent notamment creuser un fossé long et profond pour restaurer une canalisation d’eau essentielle au confort des habitants de l’île), découverte de l’île par des promenades-randonnées, parties de pêche sur les rivages, rencontres avec les habitants pas toujours très aimables et leurs coutumes ancestrales, et révélations personnelles ricochants les unes aux autres et faisant irrémédiablement évoluer les personnages vers leurs rêves ou en dehors.

On retrouve dans cet ouvrage très différent cependant du précédent un esthétisme japonisant hypnotisant. La douceur des mots, le rythme lent englobe littéralement le lecteur et l’emmène très loin des sentiers battus. Les personnages nous sont amenés avec finesse, chacun réservant son lot de surprise avec des réactions et des révélations souvent surprenantes. On se laisse guider par ce magicien des mots qui instaure une ambiance très particulière entre naturalisme doucereux et violence des hommes entre eux et l’environnement. Le huis clos et l’isolement de l’île renforce cette tension sous-jacente qui se fait jour et malmène le lecteur, prisonnier avec Ryôsuke de cette île renfermée sur elle-même.

L’arrivée sur cette terre perdue dans la mer est une merveille du genre. Description succincte mais évocatrice à souhait, les réactions des personnages complètent la vision que l’on peut s’en faire : le village accroché à la côte, la forêt impénétrable, ces mystérieuses chèvres revenues à l’état sauvage, la mer indomptables et ses grottes côtières qui semblent refermer des secrets inavouables... Le mystère semble planer sur cette île et elle fait écho aux personnages torturés qui nous sont proposés ici bruts de décoffrages et sans fioritures : trois jeunes qui se cherchent et qui finalement vont se confronter à des villageois plutôt revêches.

A la nature sauvage qui les entoure, la communauté humaine de l’île impose des us et coutumes très anciens qui se heurtent aux velléités des trois jeunes. Certains en seront victimes, ne le supporteront pas et repartiront par la première navette vers l’archipel principal nippon. Ryôsuke lui marche sur les pas de son père et d’un secret de famille lourd à porter. Celui-ci va finalement éclater, lui permettre de prendre conscience de son identité et finalement de rebondir vers le rêve qu’il poursuit. Ses rencontres successives avec l’institutrice et surtout le vieil ami de son père défunt vont lui faire gravir les marches de l’existence et de la connaissance, l’amener à penser sa vie autrement et peut-être réaliser son rêve d’élevage et de production de fromage.

À travers cette aspiration simple d’apparence, l’auteur s’attarde sur la difficulté pour chacun d’entre nous de se réaliser avec par exemple les passages explicatifs sur la fabrication de fromage et les difficultés qui s’ensuivent (loin d’être fastidieux, ces passages à la manière du roman précédent sur les délices sont captivants), mais aussi les rapports qui s’enveniment entre Ryôsuke et les gens du crû qui ne comprennent pas son projet, lui préférant leurs coutumes de mise à mort des chèvres de l’île lors de cérémonie de passage ou autres festivités annuelles. Intervient alors l’autre dimension du livre qui traite de la souffrance animale, du respect de la vie au sens large et par moment, les yeux s’humidifient, les larmes pointent le bout de leur nez tant les tensions accumulées et la cruauté de certains personnages font mal au cœur. On bascule alors dans l’émotion la plus pure mais aussi la plus durable.

Je n’en dirai pas plus pour ne pas livrer de clefs de lecture essentielles mais Le Rêve de Ryôsuke est un roman électrisant qu’il est impossible de lâcher avant d’avoir le fin mot de l’histoire. À la beauté des mots s’ajoute un conte semi-initiatique qui pose beaucoup de questions sur l’homme et son rapport à la nature et à son existence. Un très bel ouvrage qui trouvera sa place dans toutes les bonnes bibliothèques !

lundi 21 novembre 2016

"En même temps, toute la terre et tout le ciel" de Ruth Ozeki

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L’histoire : Le sac en plastique avait échoué sur le sable de la baie Désolation, un de ces débris emportés par le tsunami. A l'intérieur, une vieille montre, des lunettes jaunies et le journal d'une lycéenne, Nao. Une trouvaille pleine de secrets que Ruth tente de pénétrer avant de réaliser que les mots de la jeune fille lui sont destinés...

Depuis un bar à hôtesses de Tokyo, Nao raconte des histoires : la sienne, ado déracinée, martyrisée par ses camarades ; celle de sa fascinante aïeule, nonne zen de cent quatre ans ; de son père qui cherche sur le Net la recette du suicide parfait. Des instants de vie qu'elle veut confier avant de disparaître.

Alors qu'elle redoute de lire la fin du journal, Ruth s'interroge : et si elle, romancière en mal d'inspiration, avait le pouvoir de réécrire le destin de Nao ? Serait-il possible alors d'unir le passé et le présent ? La terre et le ciel ?

La critique de Mr K : Une sacrée belle découverte que ce roman dégoté par hasard lors d’un passage chez un bouquiniste. Il faut dire que le Japon est une de mes thématiques préférées et que la quatrième de couverture est très intrigante à la fois. Je partais avec l’idée de parcourir une œuvre un peu à part, dans le style de celles que j’ai déjà pu lire de Haruki Murakami. Je n’ai pas été déçu.

C’est à travers deux voix principales que nous suivons cette curieuse histoire de deux destins contrariés que rien ne disposait à se croiser et que le hasard (et les voies du bouddhisme peut-être) a rapproché malgré elles. Ruth est une écrivaine en panne d’inspiration qui vit isolée avec son compagnon sur une île du nord de l’Amérique (côte Ouest). En se promenant sur la grève, elle va trouver un sachet contenant des éléments se rapportant à une certaine Nao, dont un journal intime. En le parcourant, elle va se prendre au jeu de la curiosité, se questionner sur elle-même et sur cette mystérieuse inconnue qu’elle semble pourvoir atteindre d’une certaine façon.

Un chapitre sur deux, nous retrouvons donc les mots de Nao, une jeune fille japonaise déracinée. Elle est revenue des USA suite au licenciement de son père qui travaillait dans l’informatique. Elle a du mal à s’intégrer et à s’approprier son pays d’origine. Martyrisée par ses camarades, confrontée à un père en pleine dépression cherchant à mettre fin à ses jours, une mère murée dans le silence et peu présente, elle couche sur le papier ses états d’âmes qui sont préoccupants. Elle nous parle de son aïeule, nonne bouddhiste qu’elle va côtoyer le temps d’un été où elle découvrira des horizons insoupçonnés en terme de philosophie de vie et de respect de soi, elle en apprendra plus aussi sur ce mystérieux grand-oncle, mort en kamikaze durant la seconde guerre mondiale.

Ce qu'il y a de remarquable dans En même temps, toute la terre et tout le ciel, c’est l’alchimie et l’écho qui se répond entre Nao et Ruth. La distance est longue, la culture et les ressentis diffèrents mais quelque chose d’unique, d’intangible (malgré une explication donnée en toute fin d’ouvrage) les relie. Pas petite touche, au fil des lectures de Ruth et de ses échanges avec ses proches, se construit une trame très intimiste, dramatique autour de Nao et de sa quête de vérité. On se rend compte également que bien que plus âgée, Ruth elle aussi se pose des questions sur elle-même et la vie qu’elle a construit. Étonnant donc que ces deux personnages se répondent à travers le quotidien vécu, les digressions philosophiques qui peuplent le livre de références orientales mais aussi occidentales et ceci sans lourdeur qui pourrait faire décrocher le lecteur. Au contraire, cela donne une ampleur et une densité incroyable aux thématiques et vies abordées dans cet ouvrage.

Ce roman nous donne donc à réfléchir et à voir sur un bon nombre de lieux et de thématiques. L’immersion est ainsi totale dans la vie esseulée de la petite île où réside Ruth. Par le biais de scénettes du quotidien, on s’imagine très bien le mode de vie un peu rude que les habitants ont adopté avec cette ambiance de petit village d’autrefois où tout le monde se connaît, où les nouvelles vont vite et où l’homme et la nature se côtoient. À l’inverse, le quotidien de Nao est marqué par la civilisation japonaises entre vie trépidante, la foule et la place de l’individu, le poids de l’Histoire et de la famille. En background aussi, la firme Daïchi et la catastrophe de Fukushima permettant à l'auteur de dénoncer au passage l’addiction du pays à l’économie nucléaire et ses effets dévastateurs sur les milieux naturels. À la lecture du manuscrit, Ruth (qui a des origines japonaises et qui ne peut qu’être une avatar de l’auteure, Ruth Ozeki, elle-même) s’interroge sur son identité, sur le métier d’écrivain et sa fonction. On nage vraiment en eau trouble avec ses deux personnages qui se cherchent et se complètent, entourés par une galerie de personnages secondaires vraiment très attachants : de la vieille nonne Jiko, au chat Pesto en passant par le papa de Nao.

Cette lecture est peu commune. En même temps, tout la terre et tout le ciel possède un charme quasiment indescriptible entre narration binaire et tortueuse, et une écriture limpide et parfois complètement barrée. On explore l’Homme, la vie et les croyances à travers une histoire au demeurant universelle et porteuse de sens. On passe donc un moment à la fois serein et tempétueux comme une vie d’homme, où les espoirs se heurtent parfois à des obstacles semblant insurmontables. C’est beau et puissant, c’est tout ce que je recherche dans une lecture. Banco !

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samedi 1 octobre 2016

"Après le tremblement de terre" d'Haruki Murakami

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L'histoire : Japon, 1995. Un terrible tremblement de terre survient à Kobe. Cette catastrophe, comme un écho des séismes intérieurs de chacun, est le lien qui unit les personnages de tous âges, de toutes conditions, toujours attachants, décrits ici par Haruki Murakami. Qu'advient-il d'eux, après le chaos ? Séparations, retrouvailles, découverte de soi, prise de conscience de la nécessité de vivre dans l'instant. Les réactions sont diverses, imprévisibles, parfois burlesques...

La critique de Mr K : Suite à notre passage au festival international de photo de La Gacilly et l'obtention de superbes marque-pages aux couleurs du japon (pays invité de l'édition 2016), je ressortis de ma PAL un ouvrage trop longtemps oublié dans celle-ci de mon auteur nippon favori. J'ai enchaîné les lectures sublimes et planantes avec Murakami mais jusqu'à maintenant je n'avais jamais goûté à ses nouvelles. C'est désormais chose faite avec Après le tremblement de terre et force est de constater que le talent du maître s'y exprime aussi pleinement.

Six nouvelles composent ce recueil et le drame de Kobe en 1995 relie de près ou de loin les six personnages principaux qui nous sont donnés à découvrir. On retrouve une fois de plus le goût prononcé de Murakami pour l'étrange, la romance contrariée et l'érotisme. Ainsi, un homme quitté brutalement par sa femme se voit confier une étrange mission, une réunion d'amis devant un feu de camp sur la plage donne lieu à des révélations surprenantes, un homme élevé dans l'amour de Dieu cherche son père, une chercheuse en médecine s'octroie un peu de temps libre en Thaïlande après une conférence internationale, un homme se retrouve nez à nez avec un crapaud géant très bavard dans son appartement et un trio d'amis doit éprouver son amitié au fil de son existence. Six histoires qui font la part belle à l'introspection, aux sentiments qui nous animent et à nos réactions face à l'indicible.

Murakami n'a pas son pareil pour évoquer l'absurdité de l’existence et la nécessité de vivre le présent et prendre conscience de ce que l'on a. Les personnages sont bien souvent confrontés à une forme de solitude profonde qui semble les enfermer dans une bulle dont ils ne peuvent sortir. Heureusement, bien souvent le temps joue en leur faveur et leur permet d'accéder au bonheur. Étrange mélange donc, avec une ambiance cotonneuse garantie 100% japonaise qui contribue à placer ces nouvelles dans un mix improbable de mélancolie et d'espérance. Chacun se débat avec sa vie et ses proches, et l'auteur réussit le tour de force de rendre ces courts textes denses et évocateurs malgré la brièveté de chaque micro-récit (25 pages environ pour chaque et un total de 150 pages). On suit avec envie ces parcelles de vie et c'est pantelant que l'on se retrouve au bord du chemin soit avec l'assurance d'une suite bien tracée soit à la croisée d'une décision que Murakami nous laisse imaginer. Loin d'être frustrant, ce procédé donne un caractère profondément humaniste à ces nouvelles.

Les drames sont évoqués avec brio avec en premier lieu le fameux tremblement de terre qui donne son titre à l'ouvrage. Peu de description de la catastrophe en elle-même mais plutôt une exploration des réactions qu'elle a pu susciter chez certains : indifférence, questionnement, traumatisme voir délire absurde. Chacun étant différent, cela donne des trajectoires assez divergentes et totalement imprévisibles pour certaines. Aucune nouvelle n'est vraiment supérieure aux autres ici même si mon côté fleur bleu à une préférence pour le trio d'amis qui se rencontrent, se côtoient, se déchirent et se retrouvent. On flirte avec la senteur si particulière qui m'avait envoûté dans le fabuleux Ballade de l'impossible.

On en redemande encore et encore mais le genre de la nouvelle réside justement dans la brièveté et l'intensité, deux défis relevés avec brio par Murakami toujours aussi inspiré, magicien des mots et des âmes qui nous convie à un autre festin littéraire dont on ressort une fois de plus émerveillé et déstabilisé. Décidément, cet auteur n'a pas fini de me séduire et de me transporter. Encore un ouvrage à lire absolument. Ca devient une habitude avec Haruki Murakami.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
"Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"
- "Le Passage de la nuit"

dimanche 26 juin 2016

"Double hélice" de Koji Suzuki

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L'histoire : Lorsqu'il pratique l'autopsie de son ami Ryuji, le médecin légiste Mitsuo Ando est loin de se douter qu'il va plonger dans l'irrationnel et le cauchemar. Comment est-il possible qu'un petit bout de papier se trouve au milieu des organes de son camarade de faculté avec juste ce message énigmatique : "Ring" ? Comment peut-il apparemment être décédé d'un effet secondaire de la variole, pourtant éradiquée depuis plus de vingt-cinq ans ? Et pourquoi l'amie de Ryuji a-t-elle disparu après avoir mentionné une mystérieuse cassette vidéo ?

La critique de Mr K : Il y a quelques mois, lors d'un article sur des acquisitions, je vous avais parlé de ma grande joie d'avoir dégoté à Périgueux les deux volumes qui me manquaient du cycle de Koji Suzuki concernant Sadako et sa maudite cassette. Plus connue sous le nom de Ring, cette saga horrifique japonaise m'avait vraiment séduit à travers le premier volume que je découvrais seulement après avoir visionné en leur temps les trois adaptations cinématographiques (versions nippones bien évidemment!). Double hélice est le second ouvrage de la tétralogie et je vous préviens de suite, on s'éloigne clairement de ce que l'on a pu voir (notamment dans le deuxième film de la série) ! Bien que surpris, j'ai été séduit et j'ai déjà bien hâte de lire la suite !

Dans cet opus, l'action reprend juste après les événements relatés dans le premier volume. Ando autopsie un ancien ami de fac qui semble être mort d'une banale crise cardiaque. C'est sans compter sur une étrange découverte (le fameux message codé présenté en quatrième de couverture) qui va l'emmener très loin de ses certitudes, dans le sillage d'une série de morts inexpliquées et la figure d'une mystérieuse jeune fille dont l'esprit semble toujours présent malgré son horrible trépas il y a déjà plus de 25 ans. Sadako Yamamura ne semble pas en avoir fini avec notre monde... Tout semble être sur le point de commencer !

Adeptes du surnaturel, de l'épouvante classique à base de revenants passez votre chemin immédiatement, vous serez déçus. L'auteur en prenant comme personnage principal un médecin adopte l'angle de la science pour cette recherche de la vérité tortueuse. Ando est hanté par la mort accidentelle de son jeune garçon et la séparation avec sa femme. Son couple n'a pas résisté à cet accident malheureux. Il se réfugie désormais dans le travail et le mystère qui se présente à lui va lui donner bien du fil à retordre. On suit tous ses tâtonnements, ses recherches infructueuses et à l’occasion nous en apprenons beaucoup sur les énigmes du corps humain et notamment de l'ADN qui donne d'ailleurs son titre à l'ouvrage. Ces apports théoriques apportent un souffle neuf à une histoire plutôt classique qui ici va décoller dans la deuxième partie du roman vers une dimension quasi universelle dont les tenants et aboutissants font frémir.

J'ai eu très peu de frissons dans ce deuxième volet, d'ailleurs ce n'est pas le but recherché par l'auteur. Il approfondit ici les mécanismes de la malédiction de Sadako et révèle l'ampleur de sa portée. Loin de se réduire à une empreinte mentale haineuse et pleine de rancœur sur une VHS, il se dégage un projet à long terme et insidieux qui risque de changer à jamais le visage de l'humanité. L'horreur se fait ici plus discrète et plus basée sur les conséquences des actes et idées décrites. Le singulier devient pluriel, biologie et vengeance ne font plus qu'un pour mener à un projet touchant à la métaphysique et à l'évolution. Franchement, on ressort bluffé par le contenu et le volume trois promet de continuer dans cette veine.

Le rythme reste lent et attaché au quotidien des différents protagonistes et c'est très progressivement que le voile se lève sur les vérités cachées. Les passages marquants s’enchaînent entre découvertes macabres, quotidien fané et pures visions d'innocence : un instant de séduction entre deux inconnus, des flashback obnubilants refaisant surface, des chagrins et des peines à fleur de peau, un code secret à percer, un esprit retors tourné vers sa survie, une ville grise et aliénante. Peu ou pas de nature dans ce roman mais une ville de Tokyo inquiétante qui renforce un climax angoissant et impersonnel. Bien que moins flippant que son aîné, cet ouvrage prend à la gorge provoquant sueurs froides et réflexions plus générales sur la science et l'occulte. Les deux thèmes se mêlent à merveille livrant un ouvrage original, bien mené et efficace dans les buts qu'il poursuit. L'écriture de Suzuki garde le même sens du récit et souligne à merveille la profondeur des personnages et la complexité des phénomènes qui nous sont donnés à voir. Impossible en tout cas pour moi de relâcher le livre avant d'en avoir tourné la dernière page. L'addiction est au RDV et dieu que c'est bon !

Double hélice est vraiment à lire pour poursuivre ce voyage inquiétant et immersif comme jamais. Science et fantastique se mélangent à merveille et donnent vie à un roman pas comme les autres, séduisant en diable et à la conclusion peu banale et inquiétante. Un must dans le genre !

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé:
- Dark Water
- Ring


samedi 23 avril 2016

"Mémoires d'un yakuza" de Saga Junichi

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L'histoire : L'histoire véridique d'Ijichi Eiji ou la vie d'un gangster japonais, d'un yakuza, telle qu'il la confia à son médecin avant de mourir, à la fin des années 1970. Chef de gang spécialisé dans les " affaires de jeu " à Tokyo, il raconte avec sincérité son apprentissage, son ascension sociale, ses amours, les tripots de jeu, les assassinats, ou bien comment il se coupa un doigt en signe de repentir. Il confesse coups de main, interrogatoires, prison, nous dévoile les coutumes et les rituels de cette confrérie et nous guide dans le monde souterrain du crime organisé au Japon.

La critique de Mr K : Retour en terres nippones aujourd'hui avec un document assez exceptionnel, le témoignage d'un authentique yakuza qui s'est confié à son médecin au crépuscule de sa vie. Se sentant proche de la mort et en confiance, il lui livre ses souvenirs de jeunesse, son entrée dans la confrérie Dewaya et sa montée en puissance en son sein. Belle lecture qui fait la part belle à une biographie haute en couleur qui tord le cou aux clichés et mêle des éléments culturels du Japon au début du siècle dernier pour une immersion totale et captivante.

Ijichi Eiji, le héros narrateur est né dans le ruisseau. Ce n'était pas gagné pour lui, il va faire ses armes sur les docks où il vivra chichement de petits boulots dont celui de batelier chargé de faire passer en douce de la marchandise et des clandestins. Mais très vite, il se rend compte que sa vie est ailleurs, que l'ennui guette et qu'il aspire à autre chose. C'est à ce moment crucial de son existence qu'il va être introduit dans la société de yakuza Dewaya où il va monter peu à peu en grade. Il y aura les passages obligés en prison, la gestion de sa maison de jeu, les rencontres d'un soir et le mariage, la fuite en avant et la rédemption... Autant de moments clefs que Ijichi Eiji raconte sans fard à son médecin fasciné par une existence hors du commun.

Avec Mémoires d'un yakuza, l'effet d'addiction est quasi immédiat. Il faut dire que le style clinique et sans fioritures de l'écriture y est pour beaucoup. Clairement, le style témoignage fonctionne à plein, passez donc votre chemin si vous êtes plutôt à la recherche du style nippon plus imagé à la Murakami. Sans ambages, nous suivons le jeune homme dans ses errances d'adolescent avec ses doutes et ses aspirations. On s'attache assez rapidement à lui tant il cherche à s'en sortir et à s'enrichir des rencontres qu'il peut faire. D'ailleurs chacune d'entre elles donne lieu à un développement du passé de cette personne, enrichissant considérablement les interactions entre individus, chacune apportant à l'autre un petit quelque chose qui le fera progresser. On assiste ainsi à la naissance de belles amitiés qui resteront indéfectibles, des antagonismes puissants et des rivalités qui apportent leur lot de tensions exacerbées et de passions fugaces mais puissantes. Il se dégage de l'ensemble une densité émotionnelle enveloppante comme rarement.

C'est un Japon méconnu qui nous est donné à voir. On est bien loin des images d'Épinal véhiculées sur les Yakuzas. On est loin des orgies de sexe et de sang qui inondent les écrans. Plus intimiste, le grand banditisme est ici paternaliste et protecteur. La violence est présente bien sûr, le machisme aussi mais les drames se jouent de manière plus feutrée et c'est vraiment en dernier recours que l'on commet l'irréparable. En parallèle, à travers quelques courtes scènes ou allusions, c'est un Japon du quotidien, des laissés pour compte qui est décrit: ici les travailleurs des fleuves et leur dur quotidien, là les geishas et leur existence entre luxe et clientélisme, les luttes de territoire dans tous les domaines (famille, commerce, industrie, crime organisé). Bien qu'assez court (362 pages), le volume propose une vision large d'un pays et de ses traditions et valeurs. Franchement, on ressort plus enrichi et plus calé sur un pays décidément fascinant.

Très bonne lecture donc que ces mémoires rapportées qui font revivre une époque révolue d'un Japon maintenant complètement plongé dans la course au modernisme et au libéralisme à tout crin. Ce fut un beau voyage dans le temps et dans les traditions nipponnes, une escapade que je ne peux que conseiller à tous les amoureux du pays du Soleil levant.

lundi 7 mars 2016

"Le Passage de la nuit" de Haruki Murakami

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L'histoire : Dans un bar, Mari est plongée dans un livre. Elle boit du thé, fume cigarette sur cigarette. Surgit alors un musicien qui la reconnaît. Au même moment, dans une chambre, Eri, la sœur de Mari, dort à poings fermés, sans savoir que quelqu'un l'observe. Autour des deux sœurs vont défiler des personnages insolites : une prostituée blessée, une gérante d'hôtel vengeresse, un informaticien désabusé, une femme de chambre en fuite. Des événements bizarres vont survenir : une télévision qui se met brusquement en marche, un miroir qui garde les reflets... A mesure que l'intrigue progresse, le mystère se fait plus dense, suggérant l'existence d'un ordre des choses puissant et caché.

La critique de Mr K : Quitte à me répéter encore et encore, il faut lire Haruki Murakami dont les romans proposent un mélange subtil de poésie, de chronique du quotidien et d'existentialisme à l'orientale. Il récidive ici avec Le Passage de la nuit, un ouvrage se concentrant sur une nuit où vont se croiser toute une galerie de personnages plus étranges et intrigants les uns que les autres, sous fond de routine qui peut dévisser à n'importe quel moment.

Tout tourne autour de deux sœurs très différentes. Eri, la belle dormeuse évoquée en quatrième de couverture, est une mannequin sûre d'elle qui ne s'entend pas avec sa jeune sœur Mari, plus versée dans la lecture, émotive à fleur de peau qui vit dans l'ombre de sa sœur. Pendant que l'une dort d'un sommeil paisible sous la surveillance d'un mystérieux homme sans visage dont l'image est renvoyée par un miroir aux propriétés échappant à toute explication rationnelle, l'autre lit tranquillement dans un restaurant de nuit. Elle va rencontrer un jeune musicien en mal de discussion puis la tenancière d'un love hotel confrontée à une prostituée tabassée par un client violent. À travers ce déroulé plutôt classique, destins contrariés et cabossés de la vie vont se mêler au fil des heures et minutes qui s'égrainent à chaque nouveau chapitre.

Je ne sais pas pour vous, mais quand je commence un livre de cet auteur, j'ai l'impression de revenir à la maison après un long voyage. Je laisse mes autres expériences à l'entrée pour rentrer dans un univers à nul autre pareil, à la fois familier et singulier. Bien qu'assez réaliste dans son traitement (à 80% ici), notre âme semble s'élever au fil des phrases et je suis devenu accro dès la fin du premier chapitre. Murakami n'a pas son pareil pour rendre le quotidien merveilleux ou effrayant. Je me rappellerai longtemps par exemple sa description d'Eri se reposant dans sa chambre, une description d'une grande sensibilité et précision contrebalancée par une menace sourde qui semble peser sur elle et que l'auteur va développer dans les chapitres ultérieurs. Chaque personnage secondaire a son importance et est traité à égalité avec les premiers rôles. On s'attache à eux immédiatement: les femmes de chambre du love hotel aux discussions pleines de bon sens, les serveurs(ses) de restaurant et les personnes qui rencontrent Mari ou encore le geek informaticien qui ne vit que dans l'illusion et le faux-semblant.

Au fil des chapitres symbolisés par une horloge marquant l'heure, c'est surtout le parcours de Mari qui nous est décrit. Peu sûre d'elle, introvertie et solitaire, elle va le temps d'une nuit faire la connaissance d'un garçon charmant et délicat (Takahashi) puis rentrer dans un monde totalement étranger, celui des lieux de rencontres interlopes et même de la mafia. Loin d'être un catalogue de lieux communs avec son lot de sordide, Murakami s'attache avant tout à rapporter les liens qui se tissent, les rapports affectifs et d'empathie entre Mari et ceux qui croisent sa route. Le passage relatant sa conversation avec la prostituée chinoise est émouvant et le symbole du combat pour le respect des femmes qui est toujours d'actualité, ses rapports avec Mme Kaoru, patronne du love hotel font penser quant à eux aux rapports mère-fille, rapports que Mari n'a jamais eu avec sa génitrice. Au delà de l'histoire elle-même, il y a la quête de soi de l'héroïne et la résolution d'un passé douloureux qui transparaît et touche en plein cœur le lecteur cueilli par la grâce.

Car oui, avec Murakami une fois de plus, j'ai côtoyé les cieux de la littérature, la beauté à l'état pure qui inonde ce monde si sombre parfois. La langue plus simple que dans des classiques de l'auteur n'est pas pour autant exempte de poésie et de douceur cotonneuse, elle accompagne à merveille les errances nocturnes de tous les personnages qui peuplent, hantent même ce remarquable ouvrage. Les passages purement fantastiques ajoutent à l'ensemble une touche de mystère et d'angoisse qui pimente l'expérience pour la rendre marquante et durable dans l'esprit d'un lecteur emprisonné dans la toile tissée par le maître. Une petite merveille d'humanité que je vous invite à lire au plus vite.

Egalement lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
"1Q84 : Livre I, Avril-Juin"
"1Q84 : Livre II, Juillet - Septembre"
"1Q84 : Livre III, Octobre - Décembre"
"Kafka sur le rivage"
"La Ballade de l'impossible"
"Sommeil"
"La Course au mouton sauvage"
"L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage"
- "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil"

lundi 22 février 2016

"Les Délices de Tokyo" de Durian Sukegawa

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L'histoire : Écouter la voix des haricots : tel est le secret de Tokue, une vieille dame aux doigts mystérieusement déformés, pour réussir le an, la pâte de haricots rouges qui accompagne les dorayaki, des pâtisseries japonaises. Sentarô, qui a accepté d'embaucher Tokue dans son échoppe, voit sa clientèle doubler du jour au lendemain, conquise par ses talents de pâtissière. Mais la vieille dame cache un secret moins avouable et disparaît comme elle était apparue, laissant Sentarô interpréter à sa façon la leçon qu'elle lui a fait partager.

La critique de Mr K : Beau voyage dans le Japon d'aujourd'hui avec ces Délices de Tokyo de Durian Sukegawa. Homme aux multiples facettes: clown, écrivain, poète, animateur radio, diplômé en philosophie et en pâtisserie. Cet ouvrage est son premier traduit en français, conséquence de son adaptation cinématographique récente par Naomi Kawase, auteur notamment du magnifique Still the Water, mon coup de cœur de l'année cinématographique 2014. Plongez avec moi dans ce court roman faisant la part belle à l'empathie, la sensualité et la poésie.

Depuis qu'il est sorti de prison, Sentarô travaille dans une échoppe de Dorayaki, pâtisserie composée de pâte à pancake et de purée sucrée de haricots azaki. Il va au travail sans passion réelle, c'est alimentaire (dans tous les sens du terme -sic-) et il se contente du strict minimum. Peu concerné et pas très appliqué dans la fabrication de ces douceurs typiques au Japon, les affaires stagnent dangereusement, les clients ne revenant pas forcément vers cette boutique entourée de beaux cerisiers japonais. Le destin de Sentarô va basculer avec sa rencontre avec une drôle de petite vieille qu'il va embaucher presque malgré lui. Tokue derrière son image de grand-mère malicieuse cache un talent inouï de pâtissière et elle va l'aider progressivement à remonter la pente entre technique de cuisine et confiance en soi. Mais un passé enfoui va remonter à la surface et mettre fin à cette fructueuse collaboration, Sentarô va bientôt découvrir le secret de la vieille femme, une révélation poignante qui changera sa vie à tout jamais...

Je vous l'avoue de suite, j'ai lu ce roman d'une traite avec une légère pause déjeuner. Une fois deux chapitres lus, la magie opère, ensorcelé que j'ai été par le charme particulier de l'écriture de Durian Kawase et le charisme incroyable des personnages. Je me suis immédiatement attaché au personnage de Sentarô, un homme brisé par une vie sans relief et sans réel but. Les hasards de l'existence ont fait de lui un spectateur de sa vie, il n'est pas heureux mais il n'est pas non plus si malheureux que ça. On suit dans un premier temps son quotidien bien rodé et sans surprise entre travail, séjour dans les bars (il a une légère tendance alcoolique) et introspection le soir à la maison. Dans sa médiocrité, il est touchant car elle se révèle être le reflet de certains passages de nos existences qui flirtent avec la vacuité et le manque de sens.

Et puis, arrive Tokue. Une énigmatique vieille dame pleine d'allant qui ne demande qu'à aider Sentarô contre un salaire de misère. À force de venir le voir, elle va travailler avec lui et lui apprendre les ficelles du métier et même sa philosophie. Personnage de vieux sage malicieux sur lequel plane un secret inavoué, on ne peut que se prendre d'affection pour cet être à part, diminué par une ancienne maladie et qui se conduit envers Sentarô comme la mère qu'il n'a jamais connue. On en apprendra bien plus sur elle après sa disparition, le livre prend alors un tournant très mélancolique et c'est le cœur au bord des lèvres qu'on achève une lecture emplie d'émotions légères et pénétrantes, à la saveur toute japonaise comme je les aime.

L'alchimie prend merveilleusement bien entre passages explicatifs de la fameuse recette des dorayaki, échanges entre les personnages sur la vie et l'existence, et description du temps qui passe avec comme témoins privilégiés les cerisiers de la rue commerçante où se passe la majeure partie du roman. C'est un parfum de douceur, de compréhension et d'humanité profonde qui flotte sur ces pages. Dans la seconde partie du livre, c'est tout un pan de la société japonaise qui nous est amené à connaître, pas la plus reluisante comme vous pourrez le découvrir par vous-même. On explore alors une face plus sombre du pays du Soleil Levant, à travers le parcours de vie chaotique de Tokue, au destin brisé à ses quatorze ans et qui sème sur son sillage une grande tristesse qui émeut au plus profond le lecteur pris en otage. Étrange balancement donc que ce livre à double facette qui alterne poésie humaniste et dénonciation des travers humains grâce à une écriture limpide et simple qui touche au plus profond de soi.

Les Délices de Tokyo est donc une très belle expérience que je vous invite à partager au plus vite. De mon côté, je tenterai l'expérience cinématographique dès que possible !

mardi 12 janvier 2016

"Les Bébés de la consigne automatique" de Ryû Murakami

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L'histoire : Au Japon, les nouveau-nés abandonnés dans les consignes des gares sont voués à une mort certaine. Deux d'entre eux pourtant, Hashi et Kiku, vont vivre. La vie de ces deux enfants est une plaie béante qui ne se cicatrise pas, un cri qui ne se tait pas. Le cauchemar les hante, leur univers s'est réduit aux parois d'une consigne, un monde sans espoir où l'on cherche une échappatoire tout en sachant qu'elle n'existe pas. Autour d'eux, un brouillard épais et pesant s'est formé, un ciel plombé, où seule la survie reste possible. Et cependant, des éclaircies parfois apparaissent, un chant qui surgit de la gorge de Hashi comme une accalmie au milieu d'une tempête, un saut de Kiku comme une envolée vers un ciel plus bleu, des moments d'émotion suspendus. Mais la douleur est plus forte, aucune libération n'est possible et, ne pouvant supprimer la souffrance, c'est en l'infligeant aux autres qu'ils tenteront de l'oublier.

La critique de Mr K : Deuxième incursion dans l'univers si particulier de Ryû Murakami, à ne pas confondre avec Haruki Murakami, un de mes chouchous! J'avais lu et apprécié Love and pop qui avait fait son petit effet et montrait sans faux fuyant la réalité de la prostitution chez les jeunes filles japonaises. Ryû n'est pas Haruki, le Japon décrit ici est bien plus sombre, tortueux et sans attrait romantique comme dans les livres d'Haruki. Les Bébés de la consigne automatique a eu un certain retentissement lors de sa sortie, c'est donc bien après la sortie du phénomène que je dégotais cet ouvrage lors d'un chinage de plus, voici le compte-rendu de ma lecture.

Deux très jeunes enfants se retrouvent frères car adoptés par la même famille. Entre Hashi et Kiku, c'est à la vie et à la mort. Pourtant, ils sont très dissemblables tant en terme de physique que de caractère mais ils s'accrochent à la vie qui ne leur a pas fait de cadeaux. Nous suivons leur histoire depuis leur toute petite enfance, jusqu'à l'adoption puis la découverte du monde adulte. L'un est artiste dans l'âme, l'autre plutôt sportif. Mais ces deux tremplins sont trompeurs, les blessures du passé ne cicatrisent pas, la colère monte et va finir par exploser à la face d'un monde qui décidément n'a jamais été tendre avec eux.

Le gros point fort du roman réside dans la caractérisation des personnages. Rien ne nous est épargné en la matière, nous savons quasiment tout d'eux dans tous les domaines. Nous assistons à leur abandon à la gare, leur passage par l'orphelinat avec les premières confrontations conscientes avec la vie réelle, le départ pour une île de Kyushu où ils vont devoir apprendre à composer avec leur famille d'adoption. Parcours classique d'une enfance difficile se conjugue avec une psychologie poussée à son paroxysme, nous faisant pénétrer dans leurs pensées les plus intimes, leurs pulsions et leurs espérances. C'est très fin, très proche de ce que l'on peut observer quand on travaille avec des ados. Un coup, c'est tout feu tout flamme, un coup la langueur envahit les corps et les esprits.

Puis Hashi disparaît sans prévenir personne. C'est l'élément déclencheur qui va faire dévisser les deux personnages principaux. C'est le début de la chute pour l'un comme l'autre avec des expériences traumatisantes et avilissantes pour l'un (la prostitution, la découverte du milieu sordide de la musique) et une perte de repère et une souffrance larvée pour l'autre. Ce moment clef de la disparition d'Hashi va donc nous entraîner très loin dans un Japon interlope où tout à chacun peut réussir certes mais aussi se faire broyer. Les deux "frères" vont en faire l'amère expérience. Rappelons qu'au contraire de son homonyme, Ryû Murakami n'est pas réputé pour sa joie de vivre et qu'il est vu comme un agitateur d'idée, rebelle au système et n'hésitant pas dénoncer les travers de son pays en filigrane dans l'ensemble de son œuvre.

Cet aspect du livre est très réussi. Fourmillant de détails culturels, géographiques et sociaux, chaque scène en plus de faire avancer l'intrigue est un prétexte à décorticage, explication et critique d'une société engoncée dans ses certitudes et ses assises culturelles ancestrales. Mais le modèle du Soleil levant a aussi son revers, aspect plus sombre et désespérant que Ryû Murakami se plaît à nous exposer sans concession. Ne vous attendez pas pour autant à de la violence crue, étalée et tétanisante. C'est plus l'ambiance, quelques micro-scènes aussi et surtout le vécu des personnages qui est éprouvant et donne à réfléchir sur la société japonaise mais aussi plus généralement sur l'être humain et ses désirs de bonheur. La prose est virevoltante, dense mais jamais indigeste notamment dans les descriptions qui transcendent l'histoire. Je me souviendrai longtemps du Tokyo des ruelles et des arrières-boutiques, des squatteurs et damnés de la terre associés, de la petite île tranquille où Kiku et Hashi ont grandi, de l'orphelinat lugubre et aussi de ce casier de consigne étroit et sombre d'où s'échappent des vagissements de bébé effrayé. C'est donc un regard unique et très noir sur la société japonaise contemporaine que porte l'auteur, en voici d'ailleurs un petit extrait pour vous faire une idée:

"Rien n'a changé depuis l'époque où on hurlait enfermés dans nos casiers de consigne, maintenant c'est une consigne de luxe, avec piscine, plantes vertes, animaux de compagnie, beautés nues, musique, et même musées, cinémas et hôpitaux psychiatriques, mais c'est toujours une boite même si elle est énorme, et on finit toujours par se heurter à un mur, même en écartant les obstacles et en suivant ses propres désirs, et si on essaie de grimper ce mur pour sauter de l'autre côté, il y a des types en train de ricaner tout en haut qui nous renvoient en bas à coups de pied."

Malgré cet aspect sombre, on s'accroche, on apprécie, on aime ce qu'on lit. On croise des personnages truculents à souhait, au premier rang d'entre eux Anémone qui élève un crocodile géant dans son salon transformé en marais tropical. Impossible de deviner le dénouement tant les pistes sont possibles et crédibles, l'addiction est quasi immédiate et les pages se tournent toutes seules. C'est un peu tremblant et conscient d'avoir lu une œuvre hors-norme qu'on referme l'ouvrage. Un must!

mardi 20 octobre 2015

"Ring" De Koji Suzuki

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L'histoire: Kazayuki Asakawa déglutit, les yeux rivés sur l'écran de télévision. Au fond de lui-même, il sait que c'est vrai, que ce n'est ni une plaisanterie, ni une menace en l'air. Il sait que les quatre adolescents, dont sa propre nièce, qui ont regardé ensemble la cassette vidéo avant lui sont morts. Juste au même moment. S'il veut survivre, il lui faut comprendre d'où vient cette cassette, le sens de ces images énigmatiques et inquiétantes, de cette malédiction absurde. Et il ne lui reste plus que sept jours. Même moins de sept jours ! Et pas la moindre piste...

La critique de Mr K: Les films qui m'ont vraiment effrayé lors d'une séance cinoche se comptent sur les doigts d'une main. Ring de Hideo Nakata fait partie de ceux là avec une séance à haute tension vécue à sa sortie au MK2 Hautefeuille lors de ma période parisienne. Un grand grand flip, une peur viscérale et persistante durant deux semaines. J'ai appris par la suite qu'il était le premier tome d'une trilogie littéraire nippone qui a connu un succès monstre (hé hé!) au pays du soleil levant. Puis le temps a passé, seules restent les pensées (et de très mauvais remakes US) et dans ma PAL toujours rien! Jusqu'au jour pas si lointain où le présent volume s'offrait à ma vue! Vision sublime, réflexe pavlovien et hop! Acquisition directe!

Pour les amateurs du film, attendez vous à être légèrement surpris. Autant Nakata en avait fait une œuvre très intimiste et féministe par moment, autant ici, dans l'ouvrage de Koji Suzuki, c'est l'oncle d'une des victimes de la K7 maudite qui enquête. Journaliste en disgrâce suite à un reportage manqué, il fait le rapprochement par hasard entre la mort de sa nièce et celle mystérieuse d'un jeune couple dans une voiture abandonnée au bord de la route. Véritable thriller à la mode page-turner, on suit son enquête qui le mène dans un chalet de vacances où il va visionner un étrange film aux vertus quelques peu mortifères! Eh oui, on meurt de peur littéralement, une semaine pile poil après son visionnage! Le compte à rebours s'amorce et impitoyablement les jours se suivent vers le jour fatidique. Le rythme s'accélère, les révélations fourmillent et la fin… hé hé, la fin…

Je ne suis pas forcément amateur de lectures faisant suite à un visionnage cinématographique mais je dois avouer qu'avec ce récit je vais réviser mon jugement. On appréhende bien le processus d'adaptation et bien que la trame principale soit respectée (la K7, la malédiction, le personnage de Sadako), on est surpris par certains aspects de l'histoire et la vision masculine apporte un angle différent et non dénué d'intérêt. L'amitié qui lie le héros et son professeur de fac décalé est touchante, anime le récit et lui donne une vigueur supérieure au film au détriment peut-être d'une sensibilité plus exacerbée dans le métrage et par là poignante. Les morts, quelques lieux, divergent aussi et l'on tourne beaucoup en rond avant d'approcher la vérité qui s'écarte quelque peu aussi du film. Le personnage de Sadako reste aussi effrayant que dans le métrage mais en plus humain ce qui la rend encore plus tragique et cruelle en même temps.

En filigrane, c'est une vision du Japon contemporain et agité, mêlée d'influences plus traditionnelles qui s'offre à nous. Les âmes esseulées se croisent, la technologie est présente au moindre recoin (la première piste est d'ailleurs assez ambiguë et joue sur cet aspect de la société japonaise). Mais il y a aussi le poids des traditions, le machisme ambiant, la rancune accumulée, les esprits non morts et leur errance, le don surnaturel et la sorcellerie qui rentrent en jeu. Un ouvrage très complet et multiforme qui trouve son unité dans son sens aigu du récit et du rythme.

Comme dit lors de ma critique du recueil de nouvelles Dark water du même auteur, ne cherchez pas ici un ouvrage typiquement japonais. On nage dans le style thriller à l'américaine avec un savant dosage de suspens et de révélations mais une écriture plus commune et finalement proche d'auteurs occidentaux. Point de fantaisie, de digressions trop intimistes ou d'images filées mais un roman efficace et diablement mené qui procure attentes et espérances bien mesurées. Pas de peur mais une certaine appréhension, notamment un crescendo bien prenant dans les 20 derniers pages où malédiction et résolution se mêlent pour un final vraiment tendu. Lu dans le noir avec une lampe frontale, le livre procure son petit effet tout de même. Un gage de réussite et d'accomplissement que je vous conseille d'appréhender à votre tour si vous en avez le courage!