lundi 24 octobre 2016

"Swastika Night" de Katharine Burdekin

Swastika night

L'histoire : Sept cents ans après la victoire d'Hitler, l'Europe est soumise à l'idéologie nazie. Les étrangers servent de main-d'oeuvre servile, les femmes de bétail reproducteur, le progrès technique est interdit dans une société exclusivement agraire. Alfred, un jeune anglais en pèlerinage, est mis au courant par le chevalier Von Hess de l'existence d'une chronique retraçant l'histoire de l'ancien monde...

La critique de Mr K : Une sacré découverte que ce Swastika Night réédité aujourd’hui chez les éditions Piranha et qui date de 1937. C’est fou de se dire que quelqu’un ait eu l’idée d’écrire une uchronie sur le règne du nazisme sur le monde alors que la seconde guerre mondiale, bien que prévisible, n’avait pas encore eu lieu. Et pourtant, c’est ce que Katherine Burdekin a réalisé avec brio provoquant chez le lecteur effroi et réflexion. Suivez le guide !

L’action se déroule 700 ans après Hitler selon l’un des personnages principaux. Il faut comprendre par là que ce dernier a soumis une bonne partie du monde à son bon vouloir suite à une guerre mondiale qui a duré 30 ans et que le saint empire hitlérien étend son pouvoir dictatorial sans pitié ni concession, ayant instauré un nouvel ordre mondial et une société calquée sur un moyen-âge idéalisé et surtout fantasmé. L’auteur nous invite à suivre la destinée d’Alfred, un anglais en pèlerinage en Allemagne pour faire le tour des lieux saints du nazisme (l’Angleterre est elle aussi tombée sous la coupe des chemises brunes). Il va rencontrer un vieux chevalier (ordre supérieur au dessus des nazis, des propriétaires terriens, gardiens de l’orthodoxie et aux prérogatives seigneuriales) lassé du mensonge et des faussetés du régime. Au cours d’entretiens privés, il va lui livrer une vérité qu’Alfred ne soupçonnait pas et lui léguer un objet qui pourrait bien changer la face du monde : un livre de famille.

L’univers décrit dans ce livre est tout bonnement effroyable. Dans cet empire nazi, les juifs ont été exterminés ainsi que tous les êtres dits "anormaux". Les femmes ont été relégués au rang d’animaux de compagnie et de plaisir, leur fonction étant purement reproductive. Elles sont enfermées dans des camps à part et appartiennent aux hommes. Le propriétaire peut changer de femme selon ses desideratas et celles-ci n’ont strictement aucun droit sur leur progéniture mâle qui est le nec plus ultra (dès leurs un an et demi -sevrage-, ils sont confiés à leur père), les petites filles restant avec leur mère pour devenir à leur tour un objet de jouissance. Ce livre est une charge féministe absolument dantesque, l’auteur imaginant la logique que suivrait Hitler et ses sbires s’ils arrivaient à instaurer leur société idéale.

Le révélateur de tout cela est bien évidemment Alfred qui va voir ses certitudes s’évanouir totalement au contact de vérités cachées qui vont lui révéler l’envers du décor. Il va prendre conscience peu à peu de la brutalité extrême de cet ordre omnipotent et omniprésent dans la vie de chacun. Accompagné de Herrmann un jeune nazi en pleine disgrâce, il va tenter à sa manière de changer les choses à son échelle grâce aux conseils éclairés du vieux chevalier Hess et d’un patriarche chrétien (seuls êtres différents plus ou moins tolérés par l’ordre nazi). Il va redécouvrir des sentiments et des valeurs oubliées ou disparues suite à l’installation du nazisme. L’amour d’une femme, l'amour de son prochain notamment mais aussi la puissance de l’écoute et de l’entraide considérées comme des faiblesses par l’ordre en place. Cette redécouverte d’humanité est assez incroyable et prend au coeur et aux tripes.

La puissance uchronique est ici mise au service de la démocratie. Plus qu’un roman, c’est presque à un essai dont on a affaire ici. Il ne se passe finalement pas grand chose durant ces 230 pages ou du moins rien de vraiment original en terme de trame narrative. Mais ce n’est pas bien grave, la densité du contenu en terme de réflexion est imposant avec les discussions d’Alfred avec Hess puis avec Joseph Black (patriarche chrétien) où ils balaient l’histoire humaine, des questions théologiques et philosophiques mais aussi la nature profonde de l’être humain et la logique qui a suivi l’installation de la dictature. Loin d’être un pensum imbuvable, ce livre est d’une limpidité et d’une accessibilité de tous les instants grâce à un sens du récit millimétré et un apport théorique dispatché avec intelligence et pédagogie.

On prend donc une gigantesque claque avec cet ouvrage prophétique en son temps qui fait écho aux maux du nôtre. Bien que dur par moment par les scènes qu’il nous donne à voir, Swastika Night est avant tout une ode à la liberté et à l’entraide face aux fascismes de tout horizon qui ne cessent de prospérer autour de nous. Une lecture vraiment essentielle.