mercredi 23 mars 2016

"Dans la peau d'un Noir" de J. H. Griffin

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L'histoire : Comment un écrivain américain s'est transformé en Noir avec l'aide d'un médecin, pour mener pendant six semaines la vie authentique des hommes de couleur.

La critique de Mr K : C'est une fois de plus le hasard qui mit sur mon chemin Dans la peau d'un Noir dont j'ai entendu parlé pour la première fois il y a bien longtemps lors d'un cours d'anglais au lycée. Notre prof de l'époque ne tarissait pas d'éloge sur cette œuvre qui pour lui était indispensable et remarquable dans sa dénonciation de la discrimination raciale dans le sud des USA dans les années 60. Vous savez ce que c'est quand on lit énormément, on note les références puis on les perd à l'occasion. C'est dans une boite à livre d'une commune voisine à la notre que je dégotai ce petit bijou qui n'a pas perdu une once de son pouvoir de réflexion et qui malheureusement reste encore d'actualité dans les thématiques qu'il aborde et qui peuvent être transposées ailleurs dans le monde.

John Howard Griffin écrit ce livre en 1962 soit trois ans après l'expérience qu'il va mener. Grâce à un médicament utilisé contre certaines maladies de peau, des séances d'UV intensives et quelques raccords maquillage, il va se transformer en Noir. Il a pour but de répondre à deux questions qui le taraudent: Si au cœur des États du Sud, un Blanc se transformait en Noir, comment s'adapterait-il à sa nouvelle condition? Qu'éprouve-t-on lorsqu'on est l'objet d'une discrimination fondée sur la couleur de votre peau, c'est-à-dire sur quelque chose qui échappe à votre contrôle?

Il va vivre ainsi six semaines, séjour très long qui s'apparente bien des fois à l'Enfer sur terre comme il le dit lui-même. Il constate ainsi que les gens ne se comportent pas du tout de la même manière selon la couleur de peau de leur interlocuteur, le racisme est ancré dans les habitudes et la perception que l'on a de l'autre. Regard en biais, froncements de sourcils s’enchaînent quand ce ne sont pas des refus injustes (le passage du voyage en car est éloquent sur le sujet, les Blancs durant la pause ont le droit d'aller aux toilettes, pas les Noirs), des allusions racistes et déviantes (discussions avec les automobilistes qui le prennent en stop et qui ne semblent que s'intéresser à l'activité sexuelle supposée frénétique des Noirs) voir des menaces lourdes de sens.

C'est un coup de bambou que reçoit John qui se rend compte qu'au delà des vexations et des interdits, il est très dur tout simplement de vivre: trouver un logement, un travail, se nourrir. Tous les actes quotidiens sont viciés par la ségrégation de fait qui s'exerce dans les États du sud de l'époque. L'auteur traverse plusieurs États et à chaque fois, le malaise persiste et nourrit sa réflexion. Il rencontre énormément de Noirs avec qui il échange et parfois vit un petit laps de temps. Il prend d'autant plus conscience de leur précarité et du poids des préjugés sur leurs épaules. Le racisme est tellement installé dans les mentalités qu'ils en viennent à douter d'eux-même et de leurs capacités: Je réalisai que toutes les personnes compétentes à qui j'avais pu parler, grâce au lien rassurant de notre couleur identique, avaient admis la dualité du problème du Noir. D'abord la discrimination que les autres lui font subir. Ensuite celle, encore plus pénible, qu'il s'inflige à lui-même; le mépris qu'il a pour cette noirceur associée à ses tourments. C'est irrémédiablement changé que John rentre enfin au sein de sa famille.

La dernière partie du livre est consacrée à l'après: la tournée américaine de l'auteur pour parler de son expérience et de son engagement pour la défense des droits civiques (l'ombre de Martin Luther King plane à de nombreux moments dans l'ouvrage, d'ailleurs ils sont contemporains lui et Griffin). Cela ne va pas se faire sans difficultés avec des menaces sur lui et sa famille, ils devront d'ailleurs déménager pour éviter le pire. Des années plus tard, après bien des péripéties, les Noirs obtiendront enfin justice et seront désormais considérés comme des citoyens à part entière sur tout le territoire américain.

La force de cet ouvrage réside dans son authenticité et sa simplicité. Tout est réel et il fait parfois l'effet d'un uppercut en plein cœur tant on peine à croire que nous nous trouvons dans une démocratie occidentale. Témoignage percutant très accessible, on accompagne sans peine le pèlerinage de sens du héros et la construction de sa pensée. Au contact des populations, d'intellectuels et de prêtres parfois, il se forge une idée, un combat qu'il portera bien des années après et qu'il exprime clairement dans les ultimes pages de son ouvrage.

Aisée d'accès, cette lecture est cependant rude de part ce qu'elle soulève et surtout ce à quoi elle fait écho. La peste brune est en pleine résurgence en France et chez ses voisins, nous nous sommes peut-être endormis... Voilà un ouvrage salutaire et éclairant qui vous aidera à raviver la mémoire et maintenir la flamme de l'amitié entre les êtres humains. Un classique parmi les classiques.

Posté par Mr K à 19:18 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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