jeudi 25 juin 2015

"Adama ou la vie en 3D" de Valentine Goby et Olivier Tallec

7879626_4033911

L'histoire: 1988, Saint-Denis, en banlieue parisienne. Adama est un collégien d'origine malienne, passionné de musique. Né en France, il ne connaît presque rien du pays de ses parents. Mais le Mali le fascine, et il s'interroge : pourquoi tant de gens veulent quitter ce pays que l'on dit magnifique? Pourquoi risquent-ils leur vie pour entrer en France et travailler pour un salaire de misère? Un jour, son père lui annonce qu'il va retourner au pays pour inaugurer une école. Adama rêve de partir avec lui...

La critique de Mr K: Nouvelle incursion aujourd'hui dans la série français d'ailleurs de chez Casterman avec Adama ou la vie en 3D écrit une fois de plus par Valentine Goby et illustré par Olivier Tallec. Pour ceux qui nous suivent régulièrement, vous savez tout le bien que je pense de cette collection entre récit de vie et pédagogie de l'ouverture de soi et vers les autres. Ce n'est pas cet ouvrage qui me fera changer d'avis même si je l'ai trouvé un ton en dessous de mes deux précédentes lectures.

En 48 pages (format retenu à chaque ouvrage de la série), nous faisons connaissance avec Adama un jeune français d'origine malienne très curieux d'en connaître plus sur ses origines. L'auteur se concentre d'abord sur la vie qu'il mène au sein de sa communauté dans son quartier: fête locale avec rapprochement des uns et des autres autour de la musique (le jeune homme joue du Djembé), des histoires racontées par le griot, les amis et bien évidemment la vie de famille avec la figure du père qui plane sur la cellule familiale, un homme qui participe à la construction d'une école dans le village d'origine au pays. L'occasion va être donnée à Adama de pouvoir l'accompagner pour découvrir ses racines et pouvoir ainsi se construire. Mais il y a une différence entre ce que l'on s'imagine et la réalité…

Au centre de ce livre se trouve posée une question essentielle qui est très peu abordée par les médias et même par les formateurs de fonctionnaires travaillant en banlieue: le déracinement de certaines familles et la double identité des jeunes issus de l'immigration qui rêvent / idéalisent le pays ancestral sans vraiment se rendre compte de la réalité que vivent les populations restées sur place. Pour Adama, ce voyage va lui permettre de mieux se connaître mais aussi de prendre conscience de la chance qu'il a de pouvoir s'instruire et construire son avenir contrairement à ses cousins restés en Afrique et qui doivent notamment subvenir aux besoins de sa famille (entre autre). L'auteure est suffisamment maligne pour éviter l'écueil de l'angélisme sur l'intégration à la française (il y aurait beaucoup de choses à en dire mais ce débat n'a pas sa place dans un ouvrage tel que celui-ci) et de la caricature en abordant ces thèmes cruciaux avec finesse et discernement par le prisme de personnages clairement caractérisés et assez emblématiques (le père d'Adama est le pont qui relie les deux cultures, sa mère est le symbole de l'émancipation de la femme africaine par rapport à son mari par exemple).

Fidèle à sa ligne directrice, Valentine Goby se met à la place du jeune héros en utilisant un je de narration immersif à souhait et qui rend compte de ses humeurs et de ses aspirations. Les chapitres courts sont aussi au rendez-vous (deux pages chacun) et facilitent grandement la lecture, ces livres se destinant à des jeunes à partir de 11 ans et convenant à merveille à un public peu accroché par la lecture. Le langage est simple et accessible avec l'intrusion par moment de termes purement culturels permettant la découverte de la communauté malienne: Calebasse, molo, tama… Je regrette simplement un manque de profondeur dans les réactions d'Adama qui m'a moins touché dans son évolution qu'Antonio ou Jacek auparavant.

On reste cependant sur un livre intéressant et formateur (les bonus en fin de livre permettent de se faire une idée encore plus précise sur la communauté malienne en France) qui m'a rappelé par moment certains anciens élèves que j'ai pu avoir quand j'officiais dans le 93 ou encore des fêtes auxquelles j'ai pu participer lors de mes virées nocturnes à Montreuil. Une bien belle lecture en tout cas.

Déjà lus et chroniqués dans la même collection:
- Antonio ou la Résistance
- Le Rêve de Jacek


mardi 9 juin 2015

"Le Rêve de Jacek, de la Pologne aux corons du Nord " de Valentine Goby et Olivier Tallec

001

L'histoire: 1931, Dourges, dans le Nord. Jacek va avoir 15 ans. Il vient de terminer l'école et brûle de découvrir le monde fascinant de la mine, son rêve depuis toujours… C'est tout l'univers de la Petite Pologne des corons qui revit ici. De l'arrivée des mineurs polonais en France après la Grande Guerre, jusqu'à leur retour forcé au pays suite à la crise des années 1930, une communauté soudée, haute en couleur, avec la mine chevillée au corps.

La critique de Mr K: En septembre dernier, j'ai lu un petit livre fort réussi de la même auteure, Antonio ou la Résistance publié chez Casterman dans la même collection (Français d'ailleurs) qui se donne comme mission de parler des français d'origine étrangère qui ont fait et font encore la richesse de la France n'en déplaise aux réactionnaires et frontistes de tout poil qui semblent avoir pignon sur rue depuis déjà trop longtemps. Mission noble entre toute donc, que je ré-accompagne aujourd'hui avec ce compte rendu d'une lecture une fois de plus limpide et touchante.

Jacek est fils de mineur polonais et en tant que tel son destin est d'aller lui aussi dans la mine pour y travailler. Mais sa mère ne l'entend pas de cette oreille, elle ne sait que trop ce que cette future vie lui réserve et lui interdit de suivre son père dans les entrailles de la terre. L'adolescent ne comprend pas et se braque. Il a le sentiment qu'il ne comprend pas les femmes, en effet que peut trouver à Maurice la belle Kryska dont il est tombé éperdument amoureux depuis le premier regard? Au fil des sorties entre copains, des messes du dimanche et des discussions avec sa famille, Jacek va peu à peu se forger sa propre identité et devoir se frotter à la vie et ses réalités.

La lecture de cet ouvrage fut très rapide (48 pages de texte à proprement parlé) et m'a procuré un plaisir de lecteur renouvelé. Nous sommes immergés dans l'esprit de cet adolescent bouillonnant dont le rêve semble s'éloigner inexorablement. On le sait, à cet âge la moindre contrariété s'apparente à un cataclysme et à la remise en cause du monde entier (c'est le charme des ados!). On assiste ainsi à la scène de la dispute avec les parents, essentielle dans la construction de soi. C'est aussi le temps des copains avec de belles pages sur l'amitié et cette volonté pour les jeunes pousses de réinventer le monde, de le rêver quitte à être déçu quand la réalité prend le dessus. Jacek n'y échappera pas et devra éprouver le chagrin de la séparation mais aussi les affres de l'amour. Très beau portrait de ce jeune polonais en tout cas, vivant et crédible, auquel on s'attache immédiatement.

Belle évocation aussi du travail de la mine qui s'apparente à celui des bagnards et autres forçats. La paie très mince, la fatigue des corps et des esprits (le personnage du père en est le témoin omniprésent), la rudesse des rapports humains avec des relations tendues entre mineurs et supérieurs (tractations sur le salaire, la course à la productivité…), l'univers sombre et étouffant de la mine elle-même (beau passage lors de l'escapade nocturne de Jacek)… Tout cela m'a refait penser en bien plus abordable au superbe Germinal de Zola que j'avais lu adolescent et que j'avais littéralement dévoré.

A travers cette histoire plutôt classique, l'auteur nous brosse aussi un bel hommage à toute une frange de travailleurs polonais qui sont venus en France suite à la Première Guerre mondiale pour remplacer les hommes morts à la guerre et ainsi relancer l'industrie française et plus particulièrement l'activité minière. 500 000 polonais seront ainsi du voyage et contribueront à leur manière au redressement français. Je connaissais peu cet aspect de la reconstruction du pays ce qui a rendu ce récit encore plus puissant à mes yeux. Le racisme ordinaire existait déjà et ces travailleurs et leur famille l'ont subi au quotidien. C'est aussi la nécessité d'apprendre une langue très difficile pour les adultes, plus facile pour les jeunes qui sont scolarisés dans l'école publique, creuset de l'unité républicaine qui passe d'abord par l'apprentissage de la langue. Au détour des pages, des pans de la culture polonaise sont finement abordés et transmis au lecteur: la tradition catholique pratiquante avec la figure de la Vierge noire de Czestochowa ou encore l'évocation du pays qu'ils ont du quitter pour un avenir meilleur dans un eldorado nommé France. A la fin du roman, l'édition propose quelques points d'information concis pour poursuivre la découverte de l'époque et du milieu entr'aperçu dans les pages précédentes.

L'écriture de Valentine Goby fait une fois de plus mouche pour ce livre destiné à un public au-delà de 11 ans. Simple et précise, la langue est accessible et distille l'envie de poursuivre sa lecture par le biais de chapitres ultra-courts de deux pages qui frappent justes et forts. Un livre à faire découvrir tant il contribue à œuvrer dans le sens de la découverte de l'autre et à connaître notre Histoire commune.

mercredi 24 septembre 2014

"Antonio ou la Résistance" de Valentine Goby et Ronan Badel

antonio-ou-la-resistance

L'histoire: 1939, Argelès-sur-Mer. Antonio arrive au camp de réfugiés espagnols avec sa mère et sa soeur. Ils doivent y retrouver leur père, Jorge, résistant républicain contraint à l'exil après la victoire de Franco. Mais que va-t-il lui dire, à ce père qu'il n'a pas vu depuis trois ans? Quand pourront-ils enfin vivre ensemble? Sans cesse séparés, rassemblés, puis éloignés de nouveau, Antonio et les siens, pourtant, tiennent bon, unis dans un même combat: la lutte pour la liberté.

La critique de Mr K: Ce livre, paru il y a peu aux Editions Autrement, fait partie de la collection Français d'ailleurs qui se propose d'évoquer notre Histoire nationale contemporaine à travers le regard d'un enfant immigrant en France. Belle initiative en ces temps sombres de repli sur soi et de communautarisme nauséabond. Un vent nouveau et frais souffle sur notre passé commun où la grande Histoire côtoie souvenirs et anecdotes propres à chaque enfant. Antonio ou la Résistance nous parle lui de la guerre civile espagnole et de l'occupation allemande à partir de 1940.

Ce court récit d'une cinquantaine de pages, richement illustré et proposant de courts chapitres de deux pages (idéal, je pense, pour accrocher un public de néo-lecteurs et contentant les plus expérimentés) nous propose de suivre l'exil de la famille d'Antonio en France. Républicains affirmés, le papa est enfermé dans un camp où la maman artiste emmène toute la petite famille pour se retrouver enfin après des mois de séparation. Pour cause de sécurité, ils doivent cependant laisser la petite dernière chez les grands parents restés en Espagne pour éviter les soupçons et risquer de se retrouver dans les geôles franquistes. Une fois arrivés et les retrouvailles passées, c'est une nouvelle vie qui commence entre le bonheur d'être réuni et les dangers qui continuent de planer au dessus de la tête de tous les êtres épris de liberté. En effet, les troupes nazies approchent et ce refuge n'est que provisoire...

À travers le regard de ce jeune garçon déraciné, c'est un regard neuf sur la guerre et les souffrances qu'elle engendre que les auteurs nous invite à partager dans une écriture à la fois accessible et d'une rare sensibilité. Cette lecture m'a fortement rappelé mes excellentes expériences précédentes sur le sujet à savoir Tanguy de Michel Del Castillo et Un sac de billes de Joseph Joffo. Derrière une apparence parfois simple et enfantine, le message gagne en puissance et étreint le cœur du pauvre lecteur consentant pris en otage. Les liens qui unissent la cellule familiale sont remarquablement dépeints en peu de mots, parfois en une phrase à priori anodine et les événements qui surviennent n'en prennent que plus de sens et de poids. Rarement l'esprit de la Résistance n'a été aussi bien décrit et explicité, et en cela, les personnages de Jorge et de sa femme sont vraiment admirables mais jamais en tombant dans le pathos. Il est toujours bon de rappeler aux esprits égarés que nombre d'étrangers ont combattu pour la France lors de l'Occupation et que bien plus sont ensuite venus nous aider à reconstruire notre pays exsangue. La juste mesure serait l'expression qui qualifierait le mieux le contenu et la forme du présent livre.

À la fin de l'ouvrage, quelques repères spatiaux-temporels ont été ajoutés afin de permettre aux plus jeunes de mieux appréhender l'époque et le contexte de ce livre à bien des égards nécessaire et utile au possible. Ainsi, le lien entre guerre civile espagnole et la seconde guerre mondiale permettra à nos chérubins à partir de 10 ans d'approcher l'Histoire de manière sensible mais néanmoins avec exigence et justesse. Rajoutez à cela une qualité littéraire indéniable entre réalisme pur et dur et une sensibilité à fleur de mot, vous obtenez un mini chef d'œuvre d'intelligence et d'humanité.

Vous l'avez compris, dans le domaine, on est face ici à un incontournable! Vous savez ce qu'il vous reste à faire!