samedi 18 février 2017

"L'Organisation" de Maria Galina

LOrganisation - Maria GolinaL’histoire : URSS, 1979, à la veille des Jeux Olympiques. En cette période de stagnation, la vie est rude : pénurie de biens, queues interminables et suspicion partout. Rosa, 17 ans, accepte à contrecoeur un emploi au service sanitaire du port, bureau SSE/2. Ce qu’elle est censée y faire n’est pas évident, et ce ne sont pas ses collègues revêches qui vont l’aider à y voir plus clair. Peu importe, entre deux rapports à saisir, Rosa s’évade sur les traces d’Angélique, marquise des anges...

Il y a bien Vassili, le "spécialiste" du SSE/2, mais ce qu’il raconte n’a aucun sens : que sont ces parasites de deuxième catégorie qu’il traque ? Quel lien avec les cadavres atrocement mutilés découverts par la police ? Et quelle est cette ombre qui la suit dans la nuit ?

En découvrant le véritable rôle du SSE/2, Rosa va vivre une aventure qui surpasse de loin celles de son héroïne préférée...

La critique de Mr K : Attention, belle claque littéraire que cet ouvrage inclassable oscillant entre le fantastique et le réalisme social. Décidément, les auteurs russes contemporains sont séduisants en diable et proposent bien souvent des voyages imaginaires totalement prenants, différents et remarquablement écrits. Après être tombé sous le charme de Glukhovsky et de Starobinets, me voila sous l’emprise de Maria Galina et son Organisation.

Rosa se voit confier une place de traductrice au sein du mystérieux bureau SSE/2 dépendant du ministère de la navigation. L’époque est rude, l’URSS est en pleine période de stagnation économique et ce travail lui permet en même temps de poursuivre ses études de langue par correspondance. Très vite, elle sent bien que quelque chose cloche dans son nouveau travail. Elle n’a quasiment rien à faire, ses collègues ont des manières étranges et elle ne sait même pas quel est le but poursuivi par le fameux bureau. Rajoutez à cela des meurtres sauvages commis dans le secteur et vous obtenez une jeune héroïne paumée (donc vulnérable) qui va devoir affronter une vérité aussi déroutante que dangereuse. Le bal peut alors commencer... N’insistez pas, contrairement à certains sites, je n’en dirai pas plus (n'allez pas sur Babelio pour lire le résumé, vous vous en mordrez les doigts !). Pas de spoilers au Capharnaüm éclairé, on respecte nos lecteurs...

À travers le personnage de Rosa, nous rentrons dans un bien étrange lieu où les employés semblent assez libres de leurs faits et gestes. Une collègue par exemple se plaît à tirer les cartes et à agir parfois sur le destin des gens, la patronne à la vie de famille compliquée oscille entre matriarcat autoritaire et présence maternelle rassurante et il y a Vassili au charme discret et à la gouaille inextinguible qui le font passer bien souvent pour un hurluberlu sans cervelle... Oui mais voila, derrière cette réalité plutôt banale se cache une mission de la plus haute importance dont le monde ignore les tenants et les aboutissants. Chacun a un rôle bien à lui, essentiel pour le bon fonctionnement du service. La jeune Rosa n’a pas conscience de cela au début (nous non plus d’ailleurs) et sa naïveté, sa candeur et sa jeunesse vont se confronter à l’indicible et à l’étrange. La plongée dans le fantastique se fait alors en douceur, le basculement se faisant progressivement et avec un sens du rythme très élaboré. J’ai aimé cette sophistication dans la narration, cette finesse et cette intelligence qui font monter la pression sur les personnages et finalement sur le lecteur totalement emprisonné par les attentes suscitées.

L'Organisation est aussi une peinture très réussie de la réalité soviétique de l’époque. Loin des images de propagande communistes et capitalistes, c’est avant tout une période où les gens souffrent de beaucoup de maux : le rationnement tout d’abord qui donne lieu ici à une scène terrible se déroulant dans un magasin, la paranoïa ambiante aussi avec des personnes toujours sur les charbons ardents, une société sclérosée dans un mode de fonctionnement suranné qui empêche l’épanouissement individuel à travers des procédures ubuesques (voir la soutenance de thèse, l’obtention d’un poste) ou encore une population en perte de repères avec l’exemple éclairant de la fille de la patronne de Rosa qui se cherche et semble s’égarer. De manière générale, le background est très bien planté avec des personnages très attachants (des premiers aux derniers rôles), ciselés à souhait et mus par des buts universels comme la réussite, l’amour et la volonté de bien vivre. Loin d’étaler les descriptions à n’en plus finir, l’auteur préfère la confrontation, les discussions entre personnages. A travers leurs réactions et leurs échanges, nous cernons mieux leurs caractères et leurs envies. C’est malin, très facile à lire et finalement très efficace.

Ce roman distille une atmosphère vraiment étrange. L’auteur se plaît à nous balader en multipliant les ellipses. Ainsi, c’est au lecteur bien souvent de deviner certaines choses qui ne sont qu’évoquées. J’aime ce procédé que je trouve extrêmement pertinent et surtout stimulant pour le lecteur qui est mis à contribution pour raconter l’histoire. Notre imagination sert de vecteur à l’illustration du récit, les attentes se multiplient et l’on est jamais déçu par les révélations qui nous sont faites successivement. La langue d’Anna Galina est tout bonnement merveilleuse, très accessible, elle se révèle à la fois évocatrice et distrayante, procurant un plaisir de lecture immédiat et durable.

Que dire de plus… sinon que ce livre est un gros coup de coeur. Une merveille de narration, un objet livresque non identifié qui vous surprendra, vous procurera nombre de sensations et restera graver dans votre mémoire pour longtemps tant il souffle sur ces pages un parfum d’originalité, de beauté et d’humanité. À lire!