mardi 11 décembre 2018

"L'Enfant de la haute mer" de Jules Supervielle

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L'histoire : Comment s'était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l'aide de quels architectes, l'avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d'un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu'elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d'ardoise, de tuile, ces humbles boutiques immuables ? Et ce clocher très ajouré ? Et ceci qui ne contenait que de l'eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, parmi de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson ?

La critique de Mr K : J'ai une relation très particulière avec Jules Supervielle, poète franco-uruguayen malheureusement pas assez lu par chez nous. C'est grâce à lui que j'ai décroché mon concours de professeur de Lettres-Histoire avec un magnifique texte tiré de l'ouvrage La Fable du monde. Depuis, je n'avais pas recroisé son chemin jusqu'à un séjour à notre Emmaüs préféré où le présent recueil de nouvelles me tendait ses petites pages implorantes. Incapable de résister, je l'adoptais immédiatement et il est maintenant temps pour moi de vous dire ce que j'ai pensé de L'Enfant de la haute mer, un ouvrage mêlant surréalisme, poésie intimiste et universelle à la fois. Une expérience différente de ce que je lis d’habitude mais éclairante et d'une beauté morbide à coupler le souffle.

Morbide est en effet le terme qui me vient en premier à l'esprit en évoquant cette lecture. Beaucoup des huit nouvelles tournent autour de la mort et de la disparition (du corps, de l'âme, voir de l'identité). Sans tomber dans le glauque mais dans une manière d'aborder la destinée humaine différente de ce que l'on a l'habitude de voir ou lire, Supervielle nous conte des existences sur le fil du rasoir, décalées et pour certaines appartenant à la dimension fantastique. On passe ainsi allégrement du monde des vivants aux morts, de celui des corps physiques englués dans un quotidien morose à celui d'esprits égarés qui ne savent même plus s'ils existent vraiment ou pourquoi ils survivent.

Ainsi une petit fille réside dans une étrange ville perdue au cœur de l'Océan Atlantique, elle vit seule et va à l'école en attendant un éventuel navire qui viendrait la sauver. Dans une autre nouvelle, Supervielle nous raconte la nativité à travers les yeux de l'âne et du bœuf, variation biblique étonnante et pleine de douceur. Dans un autre texte, c'est une noyée que l'on suit au fil de son périple dans la Seine, elle va rencontrer nombre d'esprits et de divinités qui règnent sur l'au-delà. Une autre nouvelle nous raconte ce qui se passe au ciel quand les esprits s'y rencontrent entre chamailleries et reconnaissance mutuelle. Ailleurs, un rite de passage ne se passe pas comme prévu dans une tribu d'amérindiens laissant une porte ouverte au Mal qui pourrait prendre le contrôle de Rani, nouveau chaman de la tribu. Une histoire nous fait part de la vie d'une jeune fille qui naît avec une voix de violon ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes à sa famille et dans un autre très court récit, un homme et son cheval portent le même nom, la mort de l'un d'entre eux va provoquer une mutation chez l'autre. Enfin, dans une nouvelle qu'aurait pu écrire Steinbeck, un marchand oriental traversant un désert va faire escale dans une ferme pour y vendre quelques objets. Malheureusement pour lui, c'est la mort qui l'y attend.

Difficile de décrire vraiment le contenu tant il appartient parfois à la poésie pure faite de chimères et ressentis très personnels. Je ne suis pas vraiment certain que chacun y trouvera la même chose selon son vécu, ses croyances et ses attentes. Sachez simplement que l'auteur use d'une langue merveilleusement simple et évocatrice, provoquant l'évasion immédiate et une rêverie langoureuse. La mélancolie qui habite ses pages nous saute au visage, nous emprisonne et nous emmène sur des chemins de traverse à l'atmosphère nébuleuse entre douceur et amertume, rires et larmes. Au delà de ces petites histoires bizarres, il nous parle de nous les hommes, de nos errances et de nos capacités à rebondir même si finalement rien n'est jamais définitif et que notre condition nous rattrape tôt ou tard.

J'ai aimé cette lecture qui nous rappelle notre mortalité sans pour autant nous plomber. Il y a une grande source de chaleur et de joie qui habitent ses lignes malgré un contenu parfois pétrifiant. On navigue bien souvent à vue, il faut se laisser bouleverser, bousculer dans ses certitudes pour pénétrer cet univers si particulier d'un auteur au sommet de sa forme. Un bien bel ouvrage qui comblera les âmes avides de sensations fortes, de voyages littéraires au long cours et de beautés littéraires inexplorées.

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dimanche 9 décembre 2018

Petit craquage hivernal...

Aujourd'hui, chronique d'un petit craquage effectué la semaine dernière lors d'un passage impromptu dans notre Emmaüs préféré pas loin de chez nous. En théorie, vu l'ampleur de ma PAL, je ne suis pas sensé y mettre les pieds ! Mais bon... je n'allais pas laisser Nelfe y aller toute seule, elle avait absolument besoin de moi pour la conseiller en matière de pelotes de laine (je suis un expert sur cette question, c'est bien connu, on vient de loin pour me consulter...) car Madame aime aussi les loisirs créatifs et s'est prise d'une passion soudaine pour le crochet. Bref, impossible d'aller là-bas sans faire un petit tour au rayon livres qui est toujours fort bien achalandé... Voici le résultat en image !

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Je trouve que j'ai été plutôt raisonnable et croyez moi ce fut dur ! J'ai du laisser derrrière moi une bonne dizaine de titres qui m'intéressaient fortement... Mais il parait que la vie est une question de priorité, je rajouterai pour ma part que c'est une question de temps et de place à la maison! Nelfe sachant se montrer convaincante - et légèrement autoritaire aussi -, je mes suis concentré sur l'essentiel avec neuf titres très pormetteurs, Madame se contentant d'un seul livre (elle a toujours été plus light que moi niveau craquage, ça ne surprendra personne parmi nos habitués !). Et c'est parti pour les traditionnels commentaires des nouvelles acquisitions !

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(Petite sélection classique pour commencer !)

- Les Trois mousquetaires d'Alexandre Dumas. Cela va en surprendre certains mais je ne l'avais pas à la maison alors que ce fut une de mes premières lectures de jeunot. Je le recherchais depuis des années en occasion ! En fait pour la petite histoire, j'ai choppé Vingt ans après d'Alexandre Dumas depuis déjà quelques années et que je n'ai jamais lu. Avant de le lire, je voulais absolument relire le classique de base pour pouvoir profiter au maximum de sa suite. C'est désormais chose possible et je me réjouis d'avance de ce re-reading et de ce qui va suivre.

- Le Voleur d'enfants de Jules Supervielle. Ma récente redécouverte de cet auteur via ma lecture de L'Enfant de la Haute mer m'a enthousiasmé (chronique à venir très prochainement) et ce roman venait à point pour continuer l'exploration de la bibliographie de Supervielle, cet auteur franco-uruguayen à la langue si poétique et si marquante. Pas de nouvelles donc au programme avec cet ouvrage mais un récit long sous forme de conte d'une enfance perdue et mélancolique.

- Les Fourmis de Boris Vian. J'ai du mal à résister à Boris Vian je l'avoue. Malgré une oeuvre inégale, il reste pour moi l'auteur du plus beau roman qui soit : L'Écume des jours (ne venez pas me parler de l'adaptation de Gondry que je trouve bof !). Il s'agit ici d'un recueil de nouvelles qui s'inscrivent, selon la quatrième de couverture, justement dans la veine de mon livre préféré. Je n'ai pas hésité deux secondes et j'adoptais immédiatement ce petit orphelin où l'on est sensé retrouver toute l'émotion, la verve, la fantaisie et l'insolence de Vian. Hâte d'y être !

- Madame Chrysanthème de Pierre Loti. Comme de nombreuses personnes avant moi, je suis tombé sous le charme de Pierre Loti avec son Pêcheur d'Islande qui malgré le temps qui passe reste un livre culte au charme indéniable. Basé sur ses voyages et expériences en Orient (il a été officier de Marine), cet ouvrage fait la part belle à la culture japonaise, la découverte de l'Empire du Soleil levant et à la rencontre avec une femme fantasmée qui devient bien réelle. Ce livre a tout pour me plaire !

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(Quelques ouvrage contemporains pour continuer...)

- Notre part des ténèbres de Gérard Mordillat. J'ai découvert Gérard Mordillat en tant qu'écrivain de roman l'année dernière avec son très bon La Tour abolie. On retrouve à priori la même verve et le même engagement bien à gauche avec cette histoire d'employés qui vont séquestrer en pleine mer les actionnaires de leur société. À priori, la peur change de camp ! Ce n'est pas pour me déplaire...

- Nouvelles chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin. Voila un volume que je recherchais aussi tout particulièrement depuis quelques années, c'était le tout dernier tome qu'il me manquait pour pouvoir me proposer un défi lecture de taille : relire toutes les chroniques à la suite l'été prochain ! J'ai adoré cette saga lors de sa découverte au début de mes études, il me tarde d'y retourner y faire un tour et de vous la chroniquer.  Trop content d'avoir enfin la collection complète !!!

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(Un petit passage dans la dimension SF...)

- Janua vera de Jean-Philippe Jaworski. J'ai beaucoup entendu parler de ce livre en 2008 lorsqu'il a reçu le prix du Cafard Cosmique. Ouvrage de fantasy réputé par sa densité et sa puissance évocatrice, il me tarde de suivre les aventures de héros dépassés par leurs tourments intérieurs, d'odieux complots et des destins contrariés. M'est avis qu'il ne fera pas long feu dans ma PAL celui-là !

- La Mort vivante de Stephan Wul. Typiquement, l'auteur auquel je ne peux résister, chacune de mes lectures précédentes de lui se sont révélées riches et sources de plaisir de lecture. Dans ce roman, Stephan Wul met en jeu l'opposition classique entre science et croyance religieuse. Joachim le héros est un biologiste talentueux qui fuit sa planète d'origine qui est frappée par un interdit religieux. Cet apprenti sorcier, qui cherche à créer la vie, veut se substituer à Dieu, mais cela se fera-t-il sans risque ? C'est tout l'enjeu de ce petit roman de 150 pages qui est diablement tentant !

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(La seule et unique acquisition de Nelfe)

- Les Larmes noires sur la terre de Sandrine Collette. Typiquement le genre de livre qui plait à ma douce : une héroïne au bout du rouleau abandonnée de tous, l'arrivée dans une communauté de réprouvés et l'entraide qui finit par s'installer mais ne garantit pas d'atteindre sans risque la stabilité et pourquoi pas le bonheur... Vu le sourire que Nelfe arborait en trouvant ce livre, je pense que ça va être une très chouette lecture pour elle.

C'en est fini de cet état des lieux qui fait la part belle aux livres espérés, aux valeurs sûres mais aussi aux découvertes intéressantes qui restent à confirmer. Les petits nouveaux vont donc aller rejoindre leurs compagnons de PAL dès maintenant et attendront sagement (et plus ou moins longtemps...) qu'on vienne les chercher pour les dévorer. Ce qui est sûr, c'est qu'ils finiront tous par être chroniqués !

mercredi 11 juillet 2018

Puces de Doëlan 2018 (29)

Comme chaque année, fin juin, se tenaient les Puces de Doëlan. Petit port typique sur la commune de Clohars-Carnoët dans le Finistère Sud que j'aime particulièrement, j'adore m'y promener à n'importe quel moment de l'année. Printemps, été, automne, hiver, à chaque saison son charme. La côte est magnifique et je ne m'en lasse pas. C'est donc tout naturellement que ce rendez-vous est inscrit dans notre agenda longtemps à l'avance.

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Toute la journée, on flâne à travers les étals dans ce cadre enchanteur. Allier notre amour de la chine, des découvertes livresques avec celui de la Bretagne, nous sommes aux anges. Et quand le soleil est aussi de la partie (comme à chaque édition), touristes et locaux sont contents et en prennent plein les yeux.

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Avec 120 exposants, il y a de quoi faire. Très peu d'étals pro, c'est vraiment le vide-grenier authentique qui permet de faire de bonnes affaires et l'ambiance familiale où on discute très facilement et échange sur nos passions (notamment littéraire, vous commencez à nous connaître) est très agréable.

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Plutôt qu'un long discours, je vous laisse profiter du cadre et de l'ambiance encore un peu avant de vous présenter les petits nouveaux qui ont rejoint notre bibliothèque. Si vous n'en avez pas assez, vous retrouverez des informations supplémentaires sur le coin et d'autres photos sur les billets des années précédentes et .

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Alors, alors ! Qu'est-ce qui a attiré notre attention cette année dans les bacs ? Des bouquins bien sûr ! Oh, quelle surprise ! Mais aussi une petite gourmandise découverte en fin de parcours (victime de son succès, j'ai été obligée d'être raisonnable).

Acquisitions 2

Comme d'habitude, j'ai été plus sélective que Mr K (il faut dire aussi qu'il a un rythme de lecture de malade). Voici mes acquisitions du jour :

Acquisitions 1

- "Watership down" de Richard Adams. Trop contente de le trouver en état neuf, la précédente lectrice n'ayant pas accroché (il y a encore son marque-page dans l'ouvrage), de mon côté j'en avais beaucoup entendu parler lors de sa traduction et sortie en France en 2016. Je ne m'y attendais pas du tout. Hop, je l'embarque !

- "Surtensions" d'Olivier Norek. Norek est un auteur que bon nombre d'amateurs de thriller aime beaucoup. Pour ma part, ne l'ayant encore jamais lu, c'est l'occasion de le découvrir.

- Et la lichouserie, comme on dit en Bretagne du côté de Quimper : de la confiture maison de cassis. Miam !

Et côté Mr K ? Une sélection éclectique :

Acquisitions 5

- "La Clé de l'abîme" de José Carlos Somoza. Un Actes Sud, il passe rarement à côté. Avec déjà un ouvrage de l'auteur, "La Caverne des idées", dans sa PAL, c'est ici la passe de 2.

- "L'Ecole des chats" de Kim Jin-Kyeon. On avait déjà acquis la suite il y a quelques temps, sans savoir qu'il s'agissait d'une saga. Surprise de tomber sur cette première intégrale. C'est bon, maintenant on a tout !

Acquisitions 4

- "Une Balle dans la tête" de Dan Simmons. Inconditionnel de l'auteur, forcément, un ouvrage non lu se retrouve directement dans le sac !

- "Sacré Bleu" de Christopher Moore. Même remarque que pour le roman précédent. Moore est un auteur que Mr K aime beaucoup. Hop, dans le sac !

- "La Triste fin du petit Enfant Huître" de Tim Burton. Madeleine de Proust pur jus !

Acquisitions 3

- "La Quête du Graal" et "Guerre des Gaules" de César. Typiquement le genre de bouquins à côté desquels je passe totalement mais l'historien du couple saute dessus. Enjoy !

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Encore une belle édition dans tous les sens du terme ! De belles choses à se mettre sous les yeux et de bonnes heures de lecture sous la dent ! J'espère que cette petite promenade littéraire et touristique vous aura plus. N'hésitez pas à nous laisser un petit mot pour nous donner vos impressions, vos conseils sur tel ou tel livre à lire en premier. Ça prolonge le plaisir !

mercredi 23 mai 2018

Craquage chez l'abbé (part II)

Mieux vaut tard que jamais, voici enfin le billet sur la deuxième partie du craquage assez conséquent que nous avons commis à notre Emmaüs chéri en février dernier ! Place aujourd'hui à la selection de livres contemporains après les mondes imaginaires entraperçus lors du précédent post.

Acquisitions ensemble
(Oooooh... ils sont beaux !)

Comme vous pouvez le constater, on s'est bien lâché ! Entre découvertes aléatoires et livres recherchés, nous nous sommes gâtés avec notamment quelques pièces attendues depuis des années et qui vont rejoindre la PAL pour quelques moments d'éternité tant ils risquent de ne pas y rester très longtemps. Comme la gestion d'une PAL est une chose très compliquée et source de discorde, je ne donnerai ni de titres ni de délai pour éviter de m'enfoncer... Quoi ? Nelfe me dit que je le fais déjà tout seul... Pas faux... Allez, trêve de bavardages et passons aux choses sérieuses. Roulement de tambour, les présentations peuvent commencer !

Acquisitions 3
(À tout seigneur tout honneur, débutons par les grands formats !)

- La Variante chilienne de Pierre Raufast. Un drôle de roman que celui-ci qui m'a interpellé par sa quatrième de couverture intrigante. Un homme collectionne ses souvenirs dans des bocaux et à chaque fois qu'il en ouvre un, c'est l'occasion pour l'auteur de tisser des histoires qui s'entremêlent et se répondent entre elles. Comme j'aime beaucoup cette maison d'édition (c'est celle de Xavier Mauméjean, un auteur que je ne saurais que trop vous conseiller), je me suis jeté à l'eau. La lecture sera mon seul juge n'ayant pas cherché ici ou là à en savoir plus.

- Les Échoués de Pascal Manoukian. Ouvrage sur le drame des migrants, il se déroule en 1992 bien avant le raz de marée humanitaire qui se joue encore aujourd'hui. À travers quelques personnages déracinés, l'auteur nous invite à partager ces trajectoires brisées qui se lancent à l'assaut de la forteresse Europe avec leur lot de malheurs et de désillusions. Un livre à priori poignant et qui fera sans doute douloureusement écho à notre actualité honteuse où on l'on peut par exemple en France être poursuivi pour délit de solidarité. Un livre qui je l'espère marchera sur les pas du fabuleux Eldorado de Laurent Gaudé.

- L'Esprit de l'ivresse de Loïc Merle. Un livre qui traite d'une révolte imaginaire dans les quartiers difficiles de France, sempiternels oubliés de notre République pas si égalitaire que cela (voir le sort réservé au rapport Borlo par Micron Ier). C'est une thématique - la banlieue, les cités - qui me touche particulièrement pour y avoir enseigné en début de carrière pendant de nombreuses années. Le point de vue ici est différent car tout est raconté à travers les yeux d'une seule personne qui assiste impuissante à l'inéluctable embrasement de son quotidien. L'auteur ayant été journaliste dans une première vie, je suis curieux de voir le résultat. 

- Touriste de Julien Blanc-Gras. Voici un auteur qui m'avait fait forte impression lors de ma lecture de Briser la glace. Belle plume, ton original alliant drôlerie et prise de conscience écologique, je me jetai sans réfléchir sur ce titre qui me tendait ses petites pages. Il s'agit ici d'un roman géographique où le narrateur décide de voyager un peu partout dans le monde et de raconter son parcours de touristes entre découvertes, déconvenues et parfois quelques situations hors du commun. M'est avis que ce titre ne restera pas longtemps dans ma PAL, je prévois de le lire justement quand viendront les prochaines vacances.

- Le Livre de la jongle de Stéphane de Groot. Pour terminer chez les grands, un livre détente où Stéphane De Groot en amoureux de la langue française s'amuse à revisiter dans l'esprit si drôle et absurde qui l'habite des expressions populaires. J'ai déjà feuilleté un peu l'ouvrage, ça annonce du lourd, du très très lourd même. Je suis très parti pris avec lui car je suis fan du bonhomme et j'avais déjà adoré son Voyages en absurdie. Hâte de découvrir cet ouvrage plus ancien mais qui va (j'en suis sûr) tenir toutes ses promesses.

 

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(Petits mais costauds!)

- Le Feu d'Henri Barbusse. Enfin, je l'ai trouvé. Voila un ouvrage que je recherchais depuis très longtemps en chinage et qui m'échappait jusque là. Passionné d'Histoire et aimant les romans-témoignages touchant à la Première Guerre mondiale, ce livre est considéré comme un classique. Prix Goncourt en 1916, suscitant la polémique car décrivant l'horreur à l'état pur alors que le conflit est en cours, échappant à la censure, voici un livre essentiel que je vais enfin découvrir. Là encore, il ne fera pas de vieux os dans ma PAL.

- L'Enfant de la haute mer de Jules Supervielle. Livre-poème composé de textes en prose décalés flirtant avec le conte, j'ai sauté sur l'occasion de lire du Supervielle. Auteur visionnaire à sa manière, il m'a permis d'obtenir mon concours de professeur dans la phase écrite (très beau sujet de français d'analyse de texte) et m'a ensuite ravi lorsque je découvrais d'autres oeuvres de lui au hasard de mes lectures. Ce livre semblait m'être destiné tant il était un peu à part dans son bac, me faisant de l'oeil et attirant sur lui mon regard puis mon coeur. Ce sera sans aucun doute un grand moment que de plonger dans cet univers si magique et onirique à nouveau. 

- Le Lion et La Rose de Java de Joseph Kessel. On ne présente plus ce monstre sacré qu'est Kessel. J'avais lu Le Lion, il y a très très longtemps lorsque j'étais en collège. Je vais le relire avec un plaisir immense et j'imagine que je vais le redécouvrir. L'autre titre m'était parfaitement inconnu mais je me suis dit que c'était l'occasion de lire autre chose du maître et de goûter à une découverte pour le coup total. Wait and read !

- Simples contes des collines de Rudyard Kipling. Encore un écrivain hors norme avec l'auteur du Livre de la jungle qui se livre parfois à l'exercice de la nouvelle comme dans ce recueil qui se propose de dresser un portrait atypique des Indes britanniques où les personnages sont partagés entre leurs aspirations, l'ordre établi et leur destinée. Je m'attends là aussi à du très bon tant Kipling a une plume singulière et envoûtante. 

- La Fille du capitaine de Pouchkine et Premier amour de Tourgueniev. De la littérature russe pour terminer enfin avec deux ouvrages de chez Librio pour deux auteurs classiques réputés que je n'ai pour l'instant jamais pratiqué. La honte va être enfin réparée avec ces histoires d'amour, d'honneur et de doute. Fervent amateur de Dostoievski, Tolstoï mais aussi des nouveaux auteurs russes émergents comme Glukhovsky, Starobinets ou encore Galina et Lipskerov ; j'ai hâte de me replonger dans cette littérature si particulière où l'on cisèle les hommes à la manière de diamants bruts.

 

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(La sélection officielle cannoise nelfesque)

- Amours de Léonor De Récondo. (Hop je prends la main rapidement pour présenter mes 2 ouvrages) Pour celui-ci, je n'ai pas lu la 4ème de couverture. J'ai une confiance aveugle en ma copinaute faurelix qui avait adoré ce roman. Elle m'avait d'ailleurs dit de ne pas lire la 4ème. Je suis sage, j'obéis ! Je sais pour le coup ça ne vous aide pas trop...

- De flammes et d'argile de Mark Spragg. Quoi !? Un Gallmeister tout seul, perdu, au milieu de livres d'occasion !? Je ne peux pas le laisser là ! Oui encore une fois, je vous aide beaucoup... (Et hop, je redonne la main à Mr K. A vous les studios !)

De biens belles acquisitions qui viennent grossir nos PAL respectives de fort belle manière. Depuis février dernier, nous n'avons pas recraqué, il faut garder la tête froide et essayer de vider nos réserves même si la tentation est forte notamment lors de vides greniers très à la mode aux beaux jours. Nous verrons combien de temps nous tiendrons (déjà 3 mois !)... En attendant, nous avons un choix certain pour nos prochaines lectures et des heures incalculables de plaisir en prévision. Chroniques à venir dans les semaines, mois et années à venir !

mercredi 16 mai 2018

"Malevil" de Robert Merle

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L’histoire : Une guerre atomique dévaste la planète, et dans la France détruite un groupe de survivants s'organise en communauté sédentaire derrière les remparts d'une forteresse. Le groupe arrivera-t-il à surmonter les dangers qui naissent chaque jour de sa situation, de l'indiscipline de ses membres, de leurs différences idéologiques, et surtout des bandes armées qui convoitent leurs réserves et leur "nid crénelé" ?

La critique de Mr K : En entamant Malevil, je savais que je m’attaquais à un classique dans son genre, à un ouvrage qui a séduit beaucoup de ses lecteurs. Pour ma part, c’était ma seconde incursion dans la bibliographie de Robert Merle après ma très belle (et terrifiante) expérience de La Mort est mon métier (déjà ancienne par contre d’où l’absence de chronique sur le blog). J’en attendais donc beaucoup surtout que le genre post-apocalyptique peut s’avérer très casse-gueule avec le risque de tomber dans l’accumulation de clichés et de situations convenues... Cet ouvrage évite tous ces écueils et propose un récit immersif, très dense et d'une grande virtuosité stylistique. Suivez le guide !

À travers les yeux d’Emmanuel, un trentenaire sémillant qui a réussi, ce récit nous invite à suivre la destinée d’un petit groupe de survivants réfugiés dans la forteresse de Malevil, vieux donjon qui a survécu à une mystérieuse bombe atomique et les radiations qui s’en sont suivies. Après le choc initial, s’impose à tous la nécessité de s’organiser, de tout reprendre depuis le début. Malevil se remet alors doucement sur pied, la vie reprend ses droits mais les problèmes s’accumulent, les solutions existent mais tous doivent s'adapter au mieux et rebondir suite aux pertes subies et aux changements irrémédiables auxquels ils sont confrontés. Les menaces sont multiples, internes, externes et il va falloir toute la volonté d’Emmanuel et de ses amis pour pouvoir surmonter ces difficultés et aller de l’avant car tous savent qu’ils n’ont pas le choix s’ils veulent survivre.

Pour les raisons énoncées précédemment, je ne suis pas forcément un fan absolu de ce sous-genre de la SF qui consiste à décrire une fin du monde qui pousse les gens dans leurs retranchements. Robert Merle fait fort car avec cet ouvrage datant de 1972 pourtant, il arrive à donner une image neuve et profondément humaine à un drame planétaire. Très localisé dans une vallée du sud-ouest de la France, l’auteur se focalise sur le petit groupe de Malevil. N’attendez donc pas donc ce livre des descriptions longues et alambiquées sur les origines du feu nucléaire, la façon dont les autorités réagissent (si elles le peuvent encore...), tout est ici raconté à hauteur d’homme, un peu à la manière de La Guerre des mondes de HG Wells. L’intimisme est donc de mise mais n’exclut pas les grandes réflexions, la portée universelle de certaines thématiques de terroir et l’évasion. Au contraire, on se rapproche des survivants et on se prend à s’y attacher très vite malgré quelques personnages parfois repoussoirs.

Ce pavé de 636 pages nous convie donc à partager le quotidien d’Emmanuel, un homme du crû qui à travers quelques flashback en début de livre nous livre les dates clefs de son existence. Célibataire, entouré de ses vieux amis et propriétaire du vieux château seigneurial de la commune (Malevil le bien nommé !), il organise au mieux l’existence de cette nouvelle communauté façonnée par la force des choses. Très pointilleux, hyper descriptif dans le journal qu’il nous livre, Emmanuel offre une vision humaniste et démocratique de son assise sur les autres. Bien que chef temporel et spirituel, il ne cesse de consulter les autres et d’essayer de gérer la crise par le compromis. Organisation des tâches journalières, de la défense de la forteresse, gestion d’un conflit interne, le ré-ensemencement des champs pour une possible future récolte, l’exploration des alentours et de multiples autres tâches sont à réorganiser et c’est avec un plaisir de métronome qu’on aime suivre les aventures de ces gens de rien qui se retrouvent quasiment en autogestion vu l’absence totale de présence de l’autorité publique.

On baigne dans une ambiance campagnarde, à dix mille lieues des récits mettant en scène dans un monde apocalyptique des hordes de barbares ou de survivalistes armés jusqu’aux dents. Ancré dans un réalisme de tous les instants, la région où se déroule le récit est à la base essentiellement campagnarde et agricole, cela s’en ressent dans les préoccupations, les mentalités des personnes du crû. Cette approche est très réussie car elle donne à voir ce qui se passerait en cas d’annihilation atomique de la planète sans tomber dans l’excès d’effets de manche à deux balles et de figures héroïques stéréotypées. La priorité en effet n’est pas de lutter contre les autres mais d’abord de se réunir, de constituer un ensemble solide et surtout de reconstruire le monde du mieux que l’on peut. Chacun ici a sa part d’ombre, ses motivations profondes, ses fêlures. Plus qu’une histoire de Terre agonisante, c’est avant tout une histoire d’homme qui nous est contée. Espoirs, petites et grandes victoires, déconvenues, drames s’enchaînent avec toujours au centre l’étincelle qui fait que malgré tout on se débat avec la vie que l’on a et que l’on cherche à s’en sortir quoiqu’il arrive.

Extrêmement riche dans sa composition, brassant énormément de concepts et de thématiques (l’amour, l’amitié, la mort, la vie en société, l’autogestion et la gestion du pouvoir, la religion et la foi, la survie et les sacrifices qu’il faut faire en son nom, nature et culture notamment), on tourne les pages sans s’en rendre compte avec un plaisir renouvelé à chaque nouveau chapitre. Remarquablement écrit, Malevil de Robert Merle réussit à nous émouvoir, nous bousculer à partir d’un postulat de départ finalement classique notamment pour nous, humains du XXIème siècle inondés d’images et d’œuvres citant l’Apocalypse et l’évoquant directement ou non. On sort des sentiers battus et l’on s’embourbe dans les abysses de l’âme humaine qui recèlent à la fois des trésors de générosité et des sommets de cupidité qui trouvent dans cet ouvrage de beaux représentants. À la fois divertissant, tendu, drôlement bien construit et pensé, Malevil a sa place dans toute bibliothèque d’amoureux d’anticipation et des belles lettres. 

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dimanche 11 février 2018

Ouverture de la chasse aux livres 2018

Voici le premier post acquisitions pour l'année 2018 au Capharnaüm éclairé. Je vais vous parler aujourd'hui de trouvailles très sympathiques faites au détour de balades en terres bretonnes entre boîtes à livres, librairies d'occasion et brocantes. Comme vous allez pouvoir le constater, janvier s'est révélé riche en adoptions livresques prometteuses. Jugez plutôt !

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Sept petites pépites qui vont venir enrichir ma PAL bien fournie ! Nelfe ne s'est pas laissée tenter cette fois-ci, mais bon... 2018, ne fait que commencer. Débutons sans attendre le tour d'horizon de mes nouvelles acquisitions !

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- La Machine à explorer l'espace de Christopher Priest. On ne peut pas dire non à Christopher Priest. Encore plus quand il revisite HG Wells à travers un mix délirant de ses oeuvres les plus célèbres. Écrit de jeunesse, j'ai hâte de visiter Mars et d'assister à la guerre des mondes en compagnie de voyageurs déboussolés. Un livre qui ne restera pas longtemps dans ma PAL à coup sûr !

- Enfants des étoiles de HG Wells. Justement, à côté de l'ouvrage précédent, j'ai trouvé un ouvrage de Wells que je ne connaissais pas. De la SF à nouveau donc avec de mystérieux rayons cosmiques qui bombardent en permanence la surface de la Terre et dont on ne connaît pas l'origine. L'auteur se propose d'éclairer notre lanterne à sa manière... Je dois avouer que je ne sais pas du tout à quoi m'attendre, n'ayant jamais été déçu par l'auteur, je suis très optimiste !

acquisition fev 2018 horreur

- Soleil de minuit de Ramsey Campbell. Un roman de la collection Terreur chez Pocket qui promet beaucoup. L'auteur m'a déjà séduit par le passé, cette balade morbide au pays des contes glacés du Nord que nous propose Ramsey Campbell attise mes attentes de lecteur. Au programme, un passé enfoui qui ressurgit et convoque des fantômes fait s'éloigner de la réalité un héros incrédule. On peut compter sur l'auteur pour lâcher les chevaux et malmener au maximum son personnage principal. 

- Envoûtement de Ramsey Campbell. Même auteur pour une toute autre histoire dans le genre terreur qu'il affectionne. Une tante hargneuse et possessive revient d'entre les morts en prenant possession de sa petite nièce, bien trop jeune pour comprendre ce qui lui arrive. M'est avis que ce roman va bousculer les lignes et fournir une expérience sur le fil du rasoir. J'ai bien hâte d'aller voir cela de plus près !

- La Tempête du siècle de Stephen King. Un King que je n'ai jamais eu l'occasion de lire et qui s'est présenté à moi au gré d'un hasard heureux. Une mystérieuse tempête qui approche et s'annonce apocalyptique, un individu menaçant aux objectifs obscurs, une ambiance de fin du monde qui plane sur une communauté isolée... Pas de doute, on est en terrain connu et l'on peut compter sur le roi de l'épouvante pour nous mener par le bout du nez !

acquisition fev 2018 contempo

- L'Équipage de Joseph Kessel. Un livre que j'ai adopté de suite sans même connaître son contenu, là encore on ne peut pas dire non à un monstre sacré de la littérature. De retour à la maison, après prise de renseignements sur le web, les étoiles se sont alignées : le récit se déroule durant la Première Guerre mondiale et décrit la vie des membres d'une escadrille française d'observation. Un grand roman que j'ai hâte de découvrir !

- Belle du Seigneur d'Albert Cohen. Enfin, un classique qui m'a toujours échappé et qui de surcroît peut servir d'arme d'auto-défense tant le volume s'apparente à une brique ! Une histoire d'amour étirée sur plus de 1000 pages, ça ne se refuse pas, ça se goûte et se découvre ! Wait and read.

Voila voila, pour cette première série d'acquisitions qui va rejoindre ma PAL. Sachez d'ors et déjà qu'hier avec Nelfe nous sommes allés à notre Emmaüs préféré pour la première fois cette année et que le craquage a été énorme ! Inutile de vous dire que vous serez bientôt informés de nos nouvelles trouvailles. En attendant, je vous laisse, j'ai quelques lectures qui m'attendent...

jeudi 18 janvier 2018

"Main courante et Autres lieux" de Didier Daeninckx

61aq9IThF1LL’histoire : La main courante est ce registre sur lequel, dans les commissariats de police, on inscrit brièvement les incidents enregistrés heure par heure, comme une mémoire quotidienne de tragédies minuscules. Et les lieux, chargés d'histoires, deviennent les métaphores des drames qu'ils abritent parce que ceux-ci s'y ancrent au point d'en être indissociables. On passe du lieu au lieu commun du fait divers.

La critique de Mr K : Didier Daeninckx fait partie à mes yeux de ces auteurs incontournables qu’il faut avoir lu au moins une fois. À la fois orfèvre de l’écriture, redoutable tisseur de trames alambiquées et artiste engagé ; j’ai pris de sacrées claques en le lisant notamment avec Cannibale qui pour moi est son chef d’œuvre ou encore Meurtres pour mémoire, un classique du polar. Cet ouvrage regroupe deux séries de nouvelles : Main courante et Autres lieux. Pour la première fois, j’allais pouvoir expérimenter Daeninckx en version "courte" et, même si je connaissais déjà quelques unes de ces nouvelles pour les avoir vues et analysées avec mes mômes de LP, ce fut l’occasion d’aller plus loin dans l’exploration de son œuvre. Globalement satisfait, il me reste cependant un goût mitigé en bouche, la faute à une certaine hétérogénéité dans la teneur des textes ici proposés.

Ces 28 récits partent bien souvent de faits quotidiens banals qui basculent dans le drame au détour d’un coup de sang ou d’un aléa du destin. Meurtres, paupérisation, alcoolisme, passé qui ressurgit, jalousie, bêtise humaine, aliénation de l’individu par la broyeuse sociétale, société du spectacle, le règne de l’apparence, individualisme forcené et toute une grande variété de facteurs font que les vies ou fragments d’existences soumis au lecteur basculent un jour sans prévenir et sans espoir de retour en arrière. Ce mix très large conduit ces nouvelles en des terres bien souvent sombres où la chute est souvent fatale ou du moins bouleversante avec son lot de révélations fracassantes.

On retrouve bien souvent dans ce livre la maestria de Daeninckx à conduire un récit. La nouvelle a cela de difficile qu’il faut en un minimum de mots planter un décor, des personnages et proposer un scénario simple et à la fois exigeant. Le pari est réussi pour une bonne moitié des textes qui tour à tour interpellent, dérangent, amusent et donnent parfois à réfléchir. On connaît le goût de l’auteur pour l’Histoire qui rencontre les destins individuels (voir titres cités plus haut), on est gâté avec ce volume où l’on retrouve à certains moment des références nettes à la France-Afrique, Madagascar ou encore la Seconde Guerre mondiale qui sont évoqués à plusieurs reprises. Avec plus ou moins de bonheur d’ailleurs, certaines références servant plus de prétexte qu’autre chose et n’apportant finalement pas grand intérêt à certains récits. Clairement plusieurs m’ont déçu, voir ennuyé car finalement derrière l’ambition affichée se terraient des récits plutôt classiques et tombant à plat. J’ai donc été quelque peu déçu m’attendant à être épaté par chaque histoire...

Pour autant, le plaisir a été intense sur certaines nouvelles, la verve militante de Daeninckx fonctionnant à plein régime : antiraciste, anarchiste à ses heures perdues, militant du progrès et de la lutte contre les inégalités, beaucoup de textes critiquent de manière acerbe et très bien troussée notre société, et bien que la plupart des récits datent de plusieurs décennies, ils restent malheureusement d’actualité. Pas des plus optimistes me direz-vous mais clairement notre monde ne donne pas vraiment dans ce domaine ces derniers temps... L’humour noir est bien souvent de mise ici mettant en lumière les injustices de ce monde et le dénuement de l’individu face à des forces qui le dépassent (le pouvoir, les forces de l’ordre, la connerie humaine principalement). Certaines nouvelles sont réellement poignantes et vous marqueront dans votre chair si vous entreprenez ce voyage au cœur de l’humain et des sociétés qu’il a engendré.

Bien que ce ne soit pas le meilleur de Daeninckx car inégal à mes yeux, ce recueil vaut tout de même le détour par quelques fulgurances bien senties et des nouvelles qui entrent dans le panthéon du genre. Le style reste toujours aussi juste et incisif, mêlant cynisme et rythme maîtrisé. Et bien que certaines nouvelles usent d’effets de manche plutôt artificiels et sans réel effet sur moi, la majorité des textes vous prendra aux tripes et laissera un souvenir vivace dans l’esprit du lecteur. À tenter si vous le désirez même si je vous conseillerais plutôt, si vous débutez avec lui, ses œuvres plus longues où l’auteur démontre toute l’étendue de son talent.

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samedi 30 décembre 2017

"L'Ombre du tueur" de Ian Rankin

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L’histoire : A la fin des années soixante, un serial killer surnommé "Bible John" a semé la terreur en Écosse avant de se volatiliser. Trente ans plus tard, Édimbourg est le théâtre d'une série de meurtres similaires. Bible John serait-il de retour ? La police serait prête à le croire, si elle n'avait la preuve que le meurtrier, auquel elle donne le sobriquet de "Johnny Bible", est jeune.

John Rebus, officiellement chargé d'une autre affaire, suit une piste qui va le mener à Johnny Bible...

La critique de Mr K : Il s’en est fallu vraiment de peu pour que je ne lise pas une aventure de l’inspecteur Rebus en 2017. Heureusement un moment de lucidité m’a remis sur le droit chemin en cherchant un ouvrage à lire dans ma PAL. J’avais alors pas moins de trois ouvrages de Ian Rankin ! Je choisissais celui-ci qui se déroule antérieurement à certains titres que j’ai pu déjà lire de la saga de cet inspecteur au charisme incroyable. L’Ombre du tueur ne déroge pas à la règle et m’a confirmé une fois de plus tout le talent que possède l’auteur pour tenir en haleine ses lecteurs.

On retrouve John Rebus en très fâcheuse posture. Placardisé suite à une affaire qui a mal tourné, le voila muté loin de St Leonard dans un commissariat de seconde zone d’Edimbourg. Il y traite les affaires courantes, des conflits de moindre importance qui le brident et l’empêchent d’exploiter l’étendue de ses talents. Il s’agit d’un travail de routine dans un quartier en crise où les tensions entre la population et les forces de l’ordre sont monnaie courante. Rebus boit pour oublier, on suit ses incessants passages au pub où il collectionne pintes de bière et lampées de whisky, fuyant par ce subterfuge un passé qu’il ne peut surmonter. Triste sire que ce Rebus diminué mais cependant toujours investi dans son travail, sa vocation...

Le récit débute avec une enquête sur un tueur en série dont le modus operandi ressemble à s’y méprendre à Bible John, un ancien serial-killer jamais arrêté et qui sévissait dans les années 60 et 70. Rebus va se retrouver mêlé à cette affaire en poursuivant la piste de voyous ayant assassiné indirectement un homme à priori innocent (la scène d’ouverture vous met dans le bain directement et de manière assez choquante). On alterne donc des références au passé avec un présent qui remet au goût du jour les meurtres d’un tueur insaisissable qui n’apprécie pas qu’on le copie et qu’on l’imite. Pour le coup, c’est deux limiers que l’on accompagne sur la piste du copycat avec leurs techniques et méthodes bien distinctes !

D’Edimbourg à Glasgow en passant par Aberdeen, on replonge avec délice dans l’Écosse de Rankin. Le climax de ce volume est très poisseux, dérangeant même. En plus d’un Rebus complètement borderline, on explore la face sombre de cette partie du Royaume-Uni: la mafia de la drogue et ses méthodes expéditives, l’industrie pétrolière et ses pratiques toutes aussi douteuses parfois, la pauvreté et la misère sur lesquels prospèrent le crime et la violence. Saisissant de réalisme comme toujours, Rankin n’a pas son pareil pour planter une ambiance et densifier le contexte tout en ne négligeant pas l’enquête et ses multiples circonvolutions. Dans ce volume, on croise aussi de vieilles connaissances comme Siobhan Clarke, Gill Templer ou encore Jack l’ancien coéquipier de Rebus. C’est un peu comme si on se retrouvait dans une vieille réunion de famille. Tous, à leur manière, s’inquiètent pour notre héros et lui apporteront leur aide au moment voulu pour son enquête mais aussi dans sa quête de rédemption.

Il ne faut pas moins de 640 pages à l’auteur pour nous conter cette nouvelle aventure et on ne les voit pas passer. Pas de longueur ni de passages inutiles, le lecteur est hypnotisé par le chemin de croix d’un Rebus encore plus touchant que jamais. La séduction de l’écriture fine et incisive de Rankin est toujours aussi accrocheuse et nous sommes emportés par les remous d’un récit à tiroir qui cloue le lecteur à son livre, l’empêchant même de le reposer pour vaquer aux occupations du quotidien. Ce livre est donc redoutable dans son genre, une sacrée expérience pour un plaisir de lecture optimum. À découvrir au plus vite si vous êtes amateur du genre et du personnage principal. Ce serait péché de passer à côté !

Egalement lus et chroniqués au Capharnaüm éclairé :
"Nom de code: Witch"
"Le fond de l'enfer"
"Rebus et le loup-garou de Londres"
"L'Étrangleur d'Edimbourg"
"La Mort dans l'âme"
"Le Jardin des pendus"
"Causes mortelles"
"Du Fond des ténèbres"
- "La Colline des chagrins"

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mercredi 20 décembre 2017

"Revanche" de Dan Simmons

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L’histoire : Joe Kurtz, tout juste sorti de douze années de prison pour s'être fait justice, croyait bien avoir vengé la mort de sa femme en défenestrant le coupable. La vérité, même froide, est parfois plus subtile. Traqué par un chef de la mafia qui lui envoie les pires bouchers, sollicité par un père désireux d'élucider la mort d'une fillette et harcelé par des flics véreux, Kurtz, véritable surdoué de la guerre urbaine, va devoir éviter les coups. Alors que rôde sur la ville un psychopathe aux identités multiples et qu'une femme, deux fois veuve à moins de trente ans, tente de le manipuler, Kurtz n'a qu'une priorité : protéger sa fille de douze ans.

La critique de Mr K : Cela fait un bon bout de temps que je n’ai plus pratiqué Dan Simmons, un auteur que j’aime beaucoup notamment pour ses grands cycles de SF (liens vers les chroniques en bas de celle-ci). J’ai rarement eu affaire à lui dans d’autres genres même si à chaque fois que l’occasion s’est présentée, la lecture fut toujours un plaisir. Revanche trônait dans ma PAL depuis trop longtemps, je décidai donc de lui faire un sort et je débutai ma lecture avec enthousiasme.

Joe Kurtz a passé douze ans derrière les barreaux pour s’être fait justice lui-même. Ex détective privé, il est désormais en liberté conditionnelle et n’est plus totalement libre de ses mouvements. Il continue néanmoins ses activités en sous main avec sa fidèle secrétaire. Cependant très vite, le passé le rattrape. Il est surveillé de près par des flics ripoux qui veulent venger à leur manière un collègue que Kurtz aurait exécuté, des tueurs à gage ne faisant pas dans la dentelle sont aussi sur ses traces et un père désespéré veut faire appel à ses services pour retrouver le meurtrier de sa fille. Rajoutez là-dessus l’ombre terrifiante d’un serial killer qui plane au dessus de l’ouvrage, une veuve noire appartenant à la mafia et vous obtenez un roman policier déjanté qui fait fi des codes et peut s’avérer tout à fait imprévisible.

Dans cet ouvrage, on nage en plein polar hardboiled, comprendre par là que tout est violence et hargne. Pas beaucoup de personnages peuvent se vanter d’être irréprochables, on côtoie la misère crasse, la haine féroce et les manipulations les plus iniques. Kurtz qui au départ peut rebuter le lecteur n’est finalement pas le plus pourri de tous, j’ai trouvé que l’ambiance crépusculaire proposée faisait diablement pensé au Sin City de Miller. Peu d’espoir dans ces pages si ce n’est celui de se venger, de reprendre la main et de mettre fin à une spirale infernale entre crimes, poursuites, alliances changeantes, rédemption et recherche d’une certaine paix intérieure. Clairement ces 356 pages sentent la poudre et ça défouraille sec entre deux dialogues bien sentis et des révélations en cascade.

L’addiction prend de suite grâce à un scénario à tiroir qui ménage bien ses effets. On retrouve certes des figures obligées du genre (le lien indéfectible entre Kurtz et sa collaboratrice, le serial killer malin comme un singe qui semble insaisissable, la figure innocente d’une enfant en danger, la corruption qui ruine la moralité de la Police…) mais l’ensemble s’enchevêtre parfaitement, se complète et livre une trame sans pitié et sans temps morts. On ne s’ennuie pas un instant et l’on peut compter sur l’art de la narration de Dan Simmons pour tenir le lecteur en haleine, l’empêchant même à l’occasion de se coucher suffisamment tôt. Il faut dire que le héros en prend vraiment plein la tronche et qu’il est au bord du précipice plus d‘une fois pour le plus grand plaisir sadique du lecteur complètement accroché par un récit haut en couleur.

L’écriture reste toujours aussi limpide et exigeante. Loin des polars conventionnels (parfois certains sont à la limite de la soupe littéraire), ce roman s’apparente clairement aux montagnes russes avec des émotions contradictoires qui s’enchaînent et un plaisir de lire renouvelé à chaque fin et début des courts chapitres qui le composent. Nerveux, foisonnant mais aussi parfois très intimiste, il ne donne pas à voir le meilleur de l’humanité mais procure une sacrée expérience de lecture. Les âmes sensibles s’abstiendront, les autres - si vous êtes amateurs - peuvent y aller sans souci, vous ne le regretterez pas !

Lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm éclairé :
Ilium
Olympos
Terreur
L'Homme nu
Les Chiens de l'hiver
- L'épée de Darwin

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samedi 11 novembre 2017

"Dans l'enfer des tournantes" de Samira Bellil

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L’histoire : Samira Bellil est une rescapée. Adolescente, elle a été victime de plusieurs viols collectifs que l'on nomme aujourd'hui des "tournantes". Rongées par la culpabilité et le dégoût, détruite par l'ostracisme de sa famille et les rumeurs dans son quartier, elle se réfugie dans la drogue et l'alcool.

Son témoignage coup de poing dévoile la violence sexuelle qui s'est instituée et banalisée dans des cités et des banlieues où tout se réduit à des rapports de forces et de domination. Dans un tel environnement, la torture que subissent les filles est non seulement physique mais également morale : réputation brisée, honte et humiliation sont leur lot quotidien.

La critique de Mr K : Aujourd’hui, place à la chronique d’un livre que je possédais dans ma PAL depuis de nombreuses années mais qui pour un certain nombre de raisons me faisait peur malgré le fait que sa lecture qui me paraissait nécessaire. Il y a le thème tout d’abord et l’abomination au centre du livre qui clairement me révulsait, le caractère témoignage promettait une lecture âpre et difficile à digérer. Et puis, il y a mon passif d’enseignant en Seine-Saint-Denis avec notamment une expérience traumatisante liée à un crime d’honneur commit sur une de mes élèves. Dur dur de s’imaginer replonger dans ce monde parallèle que peuvent à l’occasion se révéler être certains quartiers dits sensibles. Et pourtant, je décidai de lire Dans l’enfer des tournantes de Samira Bellil pour comprendre, apprendre encore et continuer le combat pour le respect des femmes, lutte qui reste plus que jamais d’actualité.

Samira est une jeune fille de cité de son époque. Elle aspire à travailler plus tard dans le domaine artistique mais la vie n’est pas facile. Coincée dans une famille rigoriste (le père surtout) où elle est prise pour une boniche et un environnement hostile où gravitent caïds et bandes de jeunes désenchantés. Pour certains, les filles se divisent en deux catégories : les intouchables qui restent à la maison et les autres qui sortent et ne demandent qu’à être "coincées". Samira est moderne et va en payer le prix fort. Amoureuse du mauvais garçon, elle va subir un puis deux viols par des amis de son "officiel". C’est le début de la chute avec, après l’enfer des tournantes, l’enfer du quartier et l’enfer familial. Il lui faudra bien des années pour se reconstruire et envisager un avenir décent.

Assez tôt dans le récit, l'auteure nous parle des moments fatidiques qui vont marquer sa vie. J’appréhendais beaucoup ces passages. Loin d‘être très explicites, c’est avec pudeur et un certain détachement que les actes ignobles sont décrits. L’horreur se trouve plus dans l’attitude et la manière dont ces jeunes hommes considèrent leur victime, comme une chose, une poupée dont on peut se servir à loisir, un être dénué de raison qui redevient finalement humain après les violences assénées. C’est la banalité du mal à l’état pur, l’absence de libre arbitre qui choquent avant tout. Cette inhumanité heurte de plein fouet le lecteur à cause de l’incompréhension et le choc ressenti par Samira qui pourtant connaît ces personnes et ne se doutait vraiment pas de ce qu’ils étaient capable de commettre. On est submergé par une colère froide, le dégoût et l’envie de vengeance face à de tels êtres.

Mais le pire est à venir. Durant le viol Samira s’est recroquevillée dans un coin de son esprit mais ensuite, c’est le quartier qu’elle doit affronter ainsi que sa propre famille. La rumeur s’étend, sa réputation est entachée et la connerie humaine fait le reste. On la dit responsable, on soutient le bourreau tout en le craignant et sa famille même ne lui est d’aucun soutien. Seule avec sa souffrance, Samira glisse dans la spirale infernale de l’alcool et du shit. Perte de repères, solitude exacerbée, petits plans foireux, nouvelles expériences traumatisantes vont avoir raison de sa santé mentale, la jeune fille devient une véritable bête sauvage qui mord et agresse tout le monde, y compris les rares personnes qui lui tendent la main. Ce sont les années galères entre délits, fugues, rencontres hasardeuses. Rien ne nous est ici épargné et croyez moi, Samira Bellil a eu son lot de désolation. Heureusement la lumière finira par venir après des années d’errance, la remontée sera longue et difficile mais elle finira par se faire malgré une vie finalement brève, l’auteur décédant à 32 ans d’un satané cancer de l’estomac. Triste existence tout de même...

Ce livre est un véritable coup de poing à l’estomac, le genre de choc dont on ne se remet jamais vraiment avec une peinture sans fard des relations hommes / femmes dans certains quartiers de la République. On côtoie ici la misère sociale, économique et la violence à l’état pur dans un univers parallèle interlope et sans pitié avec ses propre règles. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de pointer du doigt la justice à deux vitesses qui peut parfois sévir dans notre patrie des droits de l’homme avec des flics qui ne la prennent pas aux sérieux quand elle dépose sa plainte (une caillera reste une caillera selon eux) ou encore ses avocats successifs qui se désintéressent de leur cliente car elle n’est pas solvable et représente un manque à gagner certain. Tout bonnement épouvantable, quand on sait que tout ce qui est rapporté dans cet ouvrage-thérapeutique (elle l’écrit pour les autres victimes mais aussi pour elle, pour s’en sortir) a été relaté fidèlement. Quand un pouvoir démocratique ne défend plus ses citoyens, il n’a plus rien d’un Etat de Droit et malheureusement, ce cas-ci rappelle bien des heures sombres. On sort outré, ravagé mais aussi plus combatif de cette lecture. La piqûre de rappel est sévère mais tellement essentielle.

J’ai dévoré ce livre en une journée, les 300 pages s’avalant d’un coup d’un seul. Hypnotisé par l’horreur de la situation et les démêlés de Samira Bellil  avec sa vie, le lecteur est happé par cette langue familière oralisante qui saute à la tronche et englue le lecteur par la souffrance, la solitude mais aussi parfois l’espoir qui s’en échappe. Car Samira est une survivante, une combattante, une femme qui a soif de vie et qui par une volonté hors norme et quelques rencontres heureuses va finir par entrevoir une solution. Une sacrée lecture qui ne peut laisser indifférente et qui m’apparaît plus que nécessaire quand on connaît les statistiques des violences faites aux femmes encore aujourd’hui. À lire !

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