samedi 29 septembre 2018

"La Loi de la mer" de Davide Enia

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L'histoire :  "Le ciel si proche qu’il vous tombe presque sur les épaules. La voix omniprésente du vent. La lumière qui frappe de partout. Et devant les yeux, toujours, la mer, éternelle couronne de joie et d’épines. Les éléments s’abattent sur l’île sans rien qui les arrête. Pas de refuge. On y est transpercé, traversé par la lumière et le vent. Sans défense."

Un père et un fils regardent l’Histoire se dérouler sous leurs yeux, dans l’immensité de la Méditerranée, à Lampedusa. La loi de la mer est le récit de la fragilité de la vie et des choses, où l’expérience de la douleur collective rencontre celle, intime, du rapprochement entre deux êtres.

Pendant plus de trois ans, sur cette île entre Afrique et Europe, l’écrivain et dramaturge Davide Enia a rencontré habitants, secouristes, exilés, survivants. En se mesurant à l’urgence de la réalité, il donne aux témoignages recueillis la forme d’un récit inédit, littéraire et poétique, déjà couronné par le prestigieux prix Mondello en Italie.

La critique de Mr K : La lecture d'un livre touche parfois en plein cœur et plus rarement, on atteint un moment de grâce face à une œuvre unique, bouleversante et d'une beauté sans pareille. C'est le cas avec le dernier roman de Davide Enia sorti chez Albin Michel en cette rentrée littéraire de 2018. Savant mélange d'éléments autobiographiques et de témoignages recueillis, le drame des migrants prend ici une dimension universelle poignante. Suivez-moi dans ma chronique de La Loi de la mer, un livre vraiment unique et qui laissera des traces.

J'avais adoré le précédent ouvrage de l'auteur. Dans Sur la terre comme au ciel, son écriture faisait merveille et ses personnages séduisaient autant qu'ils agaçaient parfois. J'avais alors compris que cet auteur était à suivre tant sa plume était un don et procurait un plaisir de lecture sans fin. Du simple roman, on tombe avec cette nouvelle œuvre dans un mix étrange entre les récits que l'auteur a pu collecter à Lampedusa lors d'un séjour prolongé qu'il y a effectué avec son père et des moments de réflexion / rencontres avec ses proches, le poids de la famille n'étant plus à prouver dans la péninsule italienne, et plus précisément ici en Sicile.

D'un côté donc l'horreur, l'injustice, le cri sans fin que l'on n'entend pas. À travers les paroles de marins, d'infirmières, de riverains, d'associatifs, se dresse le portrait de migrants totalement désorientés à leur arrivée en Europe. Le périple dans le désert, les camps en Libye, la traversée infernale, les morts multiples, les viols, les arnaques... Rien ne nous est épargné et ceci sans voyeurisme, seulement le prisme de la réalité captée par des anonymes, des personnes lambda qui pourtant font souvent beaucoup. Volontairement, Davide Enia interroge et discute avec eux et révèle des traumatismes enfouis, des rencontres parfois magiques et des destinées brisées qui tentent malgré tout de survivre. Certains passages sont tout bonnement insoutenables, sévices, morts brutales et vaines peuplent des pages hantées par l'incurie des hommes, leur indifférence et la mer impitoyable et fascinante à la fois.

L'Italie aussi est un personnage important de ce livre. La terre, le climat, les éléments, la nature, l'espoir qu'elle suscite aussi rayonnent et donnent un contre-point violent au sort des réfugiés. C'est aussi une terre de partage, d'accueil. Loin des clichés racistes, xénophobes et populistes déversés à longueur de journée, ici on donne sans attendre en retour, un homme est un homme et on se doit de l'aider. Ce choix de point de vue a pu en irriter certains, pas moi. Il est bon de parler des bonnes choses et des bonnes personnes. Surtout, Enia capture à merveille l'effet rebond de ce drame humanitaire sans précédent : les personnes qui aident et interviennent ne ressortent pas indemnes, pour beaucoup elles porteront à jamais un poids, une fêlure ineffaçable qui burine le cœur et voile quelque peu l'âme.

Cette profondeur se retrouve également dans les parties plus intimistes du récit. En parallèle ou décalés, ces moments de rapports père / fils, entre frères ou entre parents et enfants touchent le lecteur par leur authenticité, leur simplicité et au final leur universalité. Dans une langue simple, poétique, Enia nous propose avec La Loi de la mer un voyage au cœur de l'humain, entre horreur et amour, entre destin et choix assumés, entre la vie et la mort. Je dois avouer que cette lecture m'a ébranlé comme rarement et c'est tout naturellement qu'il rejoint Eldorado de Laurent Gaudé comme plus bel hommage aux réprouvés, aux déplacés et aux abîmés de la vie. Un pur chef d’œuvre !


lundi 12 septembre 2016

"Sur cette terre comme au ciel" de Davide Enia

sur cette terre comme au ciel

L'histoire : Palerme, années 1980. Comme tous les garçons de son âge, Davidù, neuf ans, fait l’apprentissage de la vie dans les rues de son quartier. Amitiés, rivalités, bagarres, premiers émois et désirs pour Nina, la fillette aux yeux noirs qui sent le citron et le sel, et pour laquelle il ira jusqu’à se battre sous le regard fier de son oncle Umbertino. Car si Pullara, Danilo, Gerruso rêvent de devenir ouvrier ou pompiste comme leurs pères, Davidù, qui n’a pas connu le sien, a hérité de son talent de boxeur.

La critique de Mr K : Voici un livre dont la quatrième de couverture m'a de suite accroché : une saga familiale se déroulant en Sicile, un fil conducteur - la boxe - qui renvoie à des images fortes et la découverte du sentiment amoureux chez un petit gamin paumé. Sur la terre comme au ciel était la promesse d'un beau voyage dans le cœur des hommes et dans un petit coin d'Europe que je ne connaissais que peu.

Le roman débute quand le jeune Davidù a neuf ans. Orphelin de père, il grandit auprès de sa mère infirmière, d'une grand-mère institutrice pétrie de principes et de bon sens, d'un grand-père mutique et mystérieux, d'un oncle charismatique fonceur et dragueur, et les copains de la rue avec lesquels il traîne à longueur de journée. Une bagarre va bouleverser sa vie : il protégera et rencontrera par la même occasion Nina qui va devenir le grand amour de sa vie. Repéré par son oncle, il va le pousser à intégrer sa salle de boxe. Ce sport dans la famille est une véritable religion : le grand-père, le père et l'oncle du jeune garçon ont été aussi des boxeurs talentueux...

Au premier abord, ce roman est assez déroutant. En effet, la narration est originale car segmentée entre trois époques bien distinctes. On passe du coq à l'âne, de l'histoire du grand-père durant la Seconde Guerre mondiale à celle d'Umbertino (l'oncle) et du père de Davidù dans les années 60 puis à celle de Davidù. Aucun signalement de changement d'époque si ce n'est de légers indices sur le contexte ou le rappel des prénoms des protagonistes. On passe donc de l'un à l'autre, sans parfois vraiment savoir à quel moment se déroule le récit. La surprise passée, on se prend très vite au jeu et cette constance dans les allers-retours se transforme en puzzle redoutable de finesse et d'agencement. Les parcelles d'histoire font écho entre elles (parfois l'histoire est racontée à l'envers à la manière de Memento de Christopher Nolan), les existences décrites s'en voient magnifiées et un sens général se dégage donnant une densité très forte à cette saga d'hommes.

On atteint de beaux sommets dans cet ouvrage avec les quatre principaux personnages que l'on suit particulièrement. La langue simple et épurée de l'auteur cisèle à merveille le jeune garçon en devenir qui subit les affres de l'amour naissant et doit se confronter à l'histoire familiale. Je ne suis pas forcément un grand amateur de boxe mais j'ai trouvé les phases d’apprentissage très bien rendues et puissantes dans l'évocation des efforts et sacrifices nécessaires pour se surpasser et tenter de toucher le saint Graal pour cette famille : le titre national. J'ai aussi beaucoup apprécié les passages concernant le grand-père et notamment celui où il est fait prisonnier par les alliés et passe plusieurs mois dans un camp de prisonniers. Camaraderie et traîtrise sont au rendez-vous avec un passage tout bonnement sublime où Rosario (le grand-père) se retrouve au mitard pour trois jours. Les émotions émergent à fleur de peau, c'est un grand train de montagne russe que nous empruntons notamment lors de l'évocation du père disparu. Quel destin que celui des hommes de cette famille !

Mon seul regret avec ce livre : l'aspect machiste de l'ensemble. Les figures masculines dégagent un charme et une puissance incroyable (les récits de combat sont terribles et fortement émotionnels) mais les femmes ne semblent jouer qu'un rôle secondaire : peu ou pas grand-chose sont dites concernant la mère de Davidù, la grand-mère idem si ce n'est un très beau passage sur la fonction du langage et le droit de le maltraiter une fois qu'on le maîtrise (je suis à 100% pour !). Nina ne reste qu'une ombre, un désir lointain et les rares fois où elle apparaît ne donnent pas lieu à de grandes effusions même si l'on ressent fortement la tension amoureuse entre elle et Davidù. Je ne parle pas des multiples références aux prostituées dont use et abuse sans vergogne l'auteur durant les passages concernant le grand-père et l'oncle. Clairement, certains passages m'ont choqué et ne donnent vraiment pas envie d'aller en Sicile tant la figure féminine est effacée de tout ce roman, cloisonnée dans des fonctions de maîtresses de maison ou de défouloir pour homme en manque. Sont-ils si misogyne que cela ? Est-ce un parti pris ? Cet aspect m'a vraiment rebuté en tout cas et je pense que l'auteur a voulu avant tout parler d'une lignée masculine. Dommage pour moi...

Reste cependant une lecture vraiment agréable, puissante et addictive pour un auteur à suivre tant ce premier roman possède une identité forte ainsi qu'un souffle puissant et entraînant. Certainement pas le meilleur livre de l'année à mes yeux à cause d'un certain parti pris mais une histoire bien maîtrisée et des personnages hauts en couleur. À tenter si le cœur vous en dit !