mercredi 17 octobre 2018

"Pense aux pierres sous tes pas" de Antoine Wauters

pense aux pierresL'histoire : Dans un pays dont on ignore le nom, où se succèdent des dictateurs qui tentent de le moderniser, une sœur et son frère jumeau vivent à la ferme de leurs parents, au milieu des plaines.
Marcio travaille aux champs avec le père, un homme violent, tandis que Léonora s’occupe de la maison avec sa mère. Ils ont douze ans à peine et leur complicité semble totale, leurs jeux interdits irrépressibles. Mais un soir, alors que leurs corps se rapprochent doucement dans le fenil, le père surgit et voit se confirmer ce qu’il a toujours suspecté.
Tandis qu’un nouveau coup d’État vient de se produire, les parents décident de séparer les jumeaux. Commence alors un combat long et incertain, celui de la réinvention de soi et de la quête obstinée de liberté.

La critique Nelfesque : Ce n'est pas un mais deux romans qu'Antoine Wauters a sorti en cette rentrée littéraire chez Verdier. En librairie au même moment que son "Moi, Marthe et les autres", "Pense aux pierres sous tes pas" est résolument contemporain.

Plaidoyer pour la liberté, ce roman est intemporel. Un pays jamais nommé, un milieu rural, un état en mutation. Nous suivons Marcio et Léonora, jumeaux s'aimant au delà des conventions sociales au sein d'une famille rude et ancrée à sa terre. Avec une éducation "à l'ancienne" et une ferme à faire tourner, les jumeaux sont plus de la main d'oeuvre qui doit filer droit que des enfants insouciants. En manque d'amour, ils vont se rapprocher physiquement provoquant ainsi l'ire de leurs parents qui décident de les séparer. Léonora partira à la ville chez son oncle, Marcio restera à la ferme. Ils ne cesseront de penser l'un à l'autre et de vouloir se retrouver. Au péril de leur vie parfois. A la limite de la folie.

L'écriture est touchante et l'histoire entre ces deux frères et soeurs est surtout prétexte à dépeindre et critiquer une société. Alternant les points de vue, une fois entré dans le roman, il est difficile d'en relâcher son attention. Il y a alors de purs moments de poésie et de tendresse entre ces pages, des moments volés à un univers rude et dénué d'amour. C'est tout simplement beau... La nature omniprésente, le travail de la terre, le besoin d'appartenance sont autant de valeurs mises en avant ici sans pour autant occulter leurs pendants laborieux. Au fil des pages, on ressent la rudesse du labeur, l'âpreté d'une famille dysfonctionnel, le mal-être de ces enfants incompris et mal aimés. En grandissant ils ne cesseront de courir après cet amour dans un environnement en pleine mutation.

Leur ferme, c'était leur univers. Un peu plus loin, il y avait un hameau avec des gens qui se connaissaient tous depuis l'enfance. Plus loin encore, la ville. Une petite ville de campagne où on allait chercher ce qui n'était pas produit sur l'exploitation. Mais le monde change et le capitalisme et le consumérisme frappent aux portes de ces villages. A grands renforts de promesses de confort, de plus de liberté, les habitants sont peu à peu enfermés dans une uniformité couplée d'une prison dorée. Les taxes étranglent, les dettes s'accumulent et annihilent toute velléité de soulèvement populaire. Trime pour avoir la même chose que ton voisin, paye pour l'obtenir et passe le restant de ta vie à recouvrer tes dettes.

Les mentalités changent, les paysages aussi. La ville gagne sur la campagne avec partout les mêmes quartiers en expansion, les mêmes zones d'activité. Le béton au détriment des arbres, les trottoirs à la place du bétail. Les champs reculent, les fermiers sont traités de bouseux et chaque paysan veut sortir de sa condition. Tous ? Pas vraiment mais une fois la machine en route, le choix demeure-t-il réellement envisageable ?

"Pense aux pierres sous tes pas" résonne terriblement avec le monde d'aujourd'hui. Le pays n'est pas nommé mais les politiques successives et les objectifs des dirigeants sont clairement identifiables. Parce que notre monde s'uniformise, parce que pays développés et pays en voie de développement suivent tous le même chemin. Faut-il s'en réjouir ? Faut-il en avoir peur ? A chacun de se faire sa propre idée sur la question. Marcio et Léonora sont deux gamins attachants et émouvants, jetés en pâture dans un monde insaisissable et angoissant sans bulle de protection familiale si ce n'est l'amour qu'il se porte l'un pour l'autre. Ils vont grandir, se construire avec ce monde. En dépit de ce monde. Comme beaucoup d'autres à travers le monde... Actuel, poétique et saisissant.


mercredi 26 septembre 2018

"L'Ile aux troncs" de Michel Jullien

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L'histoire : Mai 1945, les troupes soviétiques hissent le drapeau rouge sur le toit du Reichstag, à Berlin. Trois années passent et partout dans les rues de Leningrad traînent des vétérans, héros déchus, patriotes aux bravoures affadies, des "rabroués de l’armée", une jeunesse physiquement injuriée qui ternit les lendemains de la victoire. Une partie de ces parasites sera reléguée à Valaam, une île de Carélie perdue sur le plus grand des lacs d’Europe.

Le livre s’ouvre sur un saisissant travelling de la petite communauté insulaire avant de se fixer sur deux protagonistes, Kotik et Piotr, amis comme cochons. Tout les rapproche, les dates, leur âge, leurs médailles et blessures, l’élan soviétique, leur jeunesse avortée, leur pension de vétérans, la vodka, mais plus encore. Confinés sur l’île, les deux compères vouent un culte à Natalia Mekline, une aviatrice (1922-2005), une héroïne inaccessible et sœur. Ils connaissent ses bravoures, ils possèdent d’elle une photographie qu’ils déplient chaque soir ; un rituel. Après quatre ans de proscription sur l’île de Valaam, Kotik et Piotr nourrissent le projet de quitter la colonie, de traverser le lac pour aller lui rendre hommage. Leur équipée est prête, les voilà partis...

La critique de Mr K : Chronique d'une lecture en demi-teinte aujourd'hui avec L'Ile aux troncs de Michel Jullien. Autant le sujet m'intéressait énormément vu la rareté de l'évocation du thème principal en littérature (le traitement réservé aux vétérans russes mutilés de 39-45), autant le style m'a freiné et a douché mon enthousiasme. Voici le pourquoi du comment...

Ce roman nous raconte le devenir de Kotik et Piotr après la Seconde guerre mondiale. L'un n'a plus ses jambes, l'autre a perdu tous ses membres du côté droit. Leur vie est gâchée et ils devront vivre jusqu'à leur mort avec les stigmates d'un passé douloureux impossible à dépasser. Amis avec un grand A, ils survivent comme ils peuvent sur l'île de Valaam où le régime soviétique a regroupé la plupart de ses soldats gravement blessés à la guerre. Vie pauvre et simple, détresse morale et physique, débrouille à tous les étages sont le quotidien des deux copains qui un jour décident de partir de cette colonie d'un genre particulier, qui ne laisse entrevoir aucun espoir.

Le point fort de l'ouvrage réside dans la qualité quasi documentaire qui l'habite. Collant constamment au plus près de ses deux protagonistes principaux, Michel Jullien nous fait pénétrer dans un monde interlope qui échappe à toute comparaison. De cellule en cellule, de personnalité en personnalité, on rencontre un nombre incroyable de soldats usés par le conflit et qui semblent parfois n'attendre qu'une chose : la délivrance sous quelque forme qu'elle soit. Au delà des corps abîmés, ce sont les esprits qui frappent par leur grande détresse et la douloureuse sensation diffuse que rien n'est vraiment fait pour ces héros injustement remisés loin des regards chastes. L'idéal communiste semble avoir perdu de vue ses serviteurs les plus fidèles et c'est bien souvent le système D qui prévaut pour se nourrir, se loger et survivre tout simplement. Très fidèle historiquement, le récit est d'une grande portée et l'on va de découverte en découverte au fil de la lecture.

Là où le bât blesse, c'est l'écriture en elle-même. Chacun jugera par lui-même mais malgré un intérêt certain pour le livre, j'ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans et même parfois à y revenir. La faute à un style que j'ai trouvé finalement très lourd, d'une densité parfois étouffante et rébarbative. Les phrases d'une page ne sont pas rares et je dois avouer que cette surcharge d'information m'a pris à la gorge et me faisait parfois perdre le fil. Pourtant, ce n'est pas la première fois que je me frotte à ce genre de récit ultra-complet à l'écriture aux circonvolutions nombreuses (je pense au terrifiant Les Bienveillantes de Jonathan Littell qui n'est pas aisé à lire non plus) mais ici le charme n'a jamais vraiment opéré...

Dommage dommage vraiment que cet écueil de taille ne vienne gâcher cette lecture qui avait au départ tout pour me plaire : une époque fascinante, la dénonciation de l'injustice et de très beaux portraits d'hommes brisés. À vous de voir si vous voulez tenter l'aventure...

jeudi 23 août 2018

"Moi, Marthe et les autres" d'Antoine Wauters

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L'histoire : Dans un Paris dévasté par une catastrophe (accident nucléaire, cataclysme naturel, guerre de religion ?), un groupe de jeunes gens arpentent les rues, tentent de survivre en mangeant ce qu’ils trouvent, chantent des airs de John Holiways et fuient la violence de leurs ennemis en cherchant un ailleurs.

Car ce monde en lambeaux, il s’agit malgré tout de l’habiter, de s’y vêtir et d’y trouver des raisons d’espérer. Comment tenir ? Comment trouver en soi de quoi réjouir la vie quand tout a sombré ?

La critique de Mr K : Décidément la Belgique fait fort ces derniers temps en terme de littérature au Capharnaüm éclairé, la preuve en est avec Moi, Marthe et les autres d'Antoine Wauters tout juste sorti aux éditions Verdier et qui réussit le tour de force de renouveler complètement le genre post-apocalyptique. Tant par le ton employé, le caractère des protagonistes et la forme retenue pour rédiger son récit, l'auteur nous livre un micro-roman de 72 pages totalement renversant !

Suite à une catastrophe qui a réduit le monde connu au néant, un groupe de jeunes gens tente de survivre par tous les moyens dans un Paris n'étant même plus l'ombre d'elle-même. Voila le pitch de départ qui bien que minimaliste va donner lieu à un voyage sans précédent au lecteur amateur du genre. À travers 192 micro-paragraphes, le héros-narrateur (Hardy) nous parle de la vie au quotidien, des aléas de la survie, des rencontres effectuées et les décisions fortes qu'il faut savoir pouvoir prendre, le tout entre drame et humour.

La forme retenue pour écrire le roman est déjà un parti pris intéressant. En effet, le livre s'apparente à un condensé de vie résumé à l'essentiel. Fragments après fragments, on découvre la réalité très rude dans laquelle baigne Hardy. Ces éléments d'apparence disparates sont classés chronologiquement : on explore son repaire, les mœurs de la bande (ayez le cœur bien accroché, ça va très loin !) et la quête de nourriture qui est la préoccupation première de ce monde désert livré à la loi du plus fort. Et puis, un événement va précipiter les choses et commence un long voyage qui va changer la donne définitivement. Déjà que les certitudes sont maigres au départ mais obstacles, imprévus et révélations vont mettre à mal le peu d'équilibre que le groupe a essayé d'instaurer.

Moi, Marthe et les autres est aussi une petite bombe par la tension qu'il réussit à distiller tout au long de l'histoire. L'auteur en économisant les mots et les formulations, livre un concentré d'émotions humaines et un récit d'une rare intensité. Comme les protagonistes, on erre au milieu de ces pages, on savoure les saillies de chacun (auteur comme personnage) mais on s'enfonce aussi avec eux dans un univers post-apocalyptique très bien restitué de manière indirecte. Pas de grandes phrases ou de longues descriptions, c'est à travers l'unique ressenti de Hardy et en filigrane des actions relatées que l'on devine l'épouvantable vérité : les hommes ont failli et sont tombés en disgrâce. La fin du monde tel que nous l'avons connu a bien eu lieu et l'espèce a régressé quasiment au statut d'animal.

Ainsi comme dans La Route de McCarthy, il ne fait pas bon croiser des inconnus et l'on risque sa vie à chaque moment de son existence. La paranoïa ambiante ne rassure personne et surtout pas le lecteur pris au piège de ce petit volume diablement efficace. La langue de l'auteur y est pour beaucoup, épurée en terme de forme pure, elle densifie pourtant personnages et actes pour ne garder que l'essentiel. C'est bluffant, drôlement malin et au final totalement réussi. À lire absolument !