dimanche 19 juin 2022

Acquisitions printanières contemporain et jeunesse

Chose promise, chose due, voici enfin le post consacré à nos acquisitions printanières dans les catégories littérature générale contemporaine et d'albums jeunesses. Rappelons qu'il s'agit dans leur majorité d'ouvrages de seconde main (on adore ça aussi chez nous) dégotés la plupart du temps par le plus grand des hasards dans des boîtes à livres ou des brocantes. Viennent s'y ajouter quelques livres trouvés dans des magasins de déstockage qui parfois offrent de sacrées découvertes ! Regardez un peu...

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Beau butin, non ? Il y en a pour tout le monde en plus. Que ce soit Little K, Nelfe ou moi, on a tous trouvé de quoi s'occuper. Je vais donc vous présenter à la suite les petits nouveaux qui rejoignent nos PAL respectives pour chacun d'entre nous. C'est parti !

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(Trouvailles Mr K)

- Blessés de Percival Everett. On commence avec un coup de poker avec un ouvrage de chez Actes sud, une maison d'édition que j'aime beaucoup. On suit la destinée d'un homme qui, ayant perdu prématurément sa femme, s'est écarté des hommes en allant s'installer dans un ranch éloigné de la civilisation moderne. Tout est calme et communion avec la nature jusqu'à ce qu'un meurtre soit commis révélant les fractures existantes dans ce microcosme avec en toile de fond un racisme larvé et récurrent. L'histoire me parle et l'ouvrage a une excellente réputation. Il devrait bien me plaire.

- L'Immeuble Yacoubian d'Alaa El Aswany. Chronique d'un immeuble et de ses habitants à travers le temps, ce livre a lui aussi  bonne presse et propose à priori un regard acéré et sans fard de la société égyptienne gangrenée par la corruption politique, la montée de l'islamisme, les inégalités sociales et l'absence de liberté sexuelle. En feuilletant le livre, j'ai accroché à la forme pure, lisant quelques paragraphes épars et qui m'ont séduit par un style précieux et fin. M'est avis que là aussi je vais passer un bon moment.

- Quand sort la recluse de Fred Vargas. Le hasard fait parfois très très bien les choses, c'est le cas avec ce Vargas que je n'ai toujours pas lu (après celui-ci il m'en restera uniquement un à lire). J'ai hâte de retrouver Adamsberg et toute son équipe pour une nouvelle enquête. Ça fait longtemps que je ne les ai pas pratiqués et ils m'ont manqué. Hâte d'y être !

- La Mort avec précision de Kôtarô Isaka. Direction la littérature nippone avec un ouvrage à la quatrième de couverture diablement séduisante. On suit le Dieu de la Mort et les fonctionnaires qui travaillent pour lui quand ils descendent sur Terre et enquêtent pour savoir si l'heure est venue pour tel ou tel humain de mourir. Je ne sais pas pour vous mais je trouve cela bien attirant et décalé. Il ne restera sans doute pas beaucoup de temps dans ma PAL celui-la.

- Dans l'oeil du démon de Tanizaki Jun'ichiro. Retour au Japon avec cet ouvrage où un écrivain se voit proposer par un riche ami oisif de venir assister à un meurtre. Ils sont tous les deux animé par une passion pour le cinéma et les romans policiers. Plongée dans les bas-fonds de Tokyo avec en ligne de mire une réflexion sur les illusions et les apparence selon le résumé. Ça sent bon la lecture addictive entre nervosité et étrangeté.

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(Trouvailles Nelfe)

- Un long silence de Mikal Gilmore. Un livre qui devait croiser la route de Nelfe tôt ou tard tant il semble avoir été écrit pour elle. Un garçon enquête sur sa famille ancrée dans la violence, la haine et la folie et où l'on multiplie les secrets qui empoisonnent une vie. À priori, c'est une plongée sans concession dans une certaine Amérique et une aventure littéraire bien furieuse. Un Sonatine en poche ça ne se refuse pas !

- Âpre cœur de Jenny Zhang. Deux jeunes filles d'origine japonaise s'installent à New York avec leurs parents. Elles nous parlent de leur enfance en marge, du racisme ordinaire, de l'amour inconditionnel de leurs parents qui peut parfois les étouffer, de leur soif de sortir de l'enfance aussi. Ce roman a de très bonnes critiques et fait à priori voler en éclat les codes du roman d'immigration. Nelfe devrait être comblée.

- Sans moi de Marie Desplechin. La narratrice voit débarquer chez elle une jeunes femmes avec toutes ses affaires sous prétexte qu'elle est sans domicile fixe et qu'elle s'entend bien avec les enfants. Cela va bousculer les habitudes, faire bouger les lignes entre faux-semblants, trahisons et petits accommodements. Prometteur, non ?

- Là où chantent les écrevisses de Delia Owens. Abandonnée par sa famille, une fille de dix ans trouve refuge dans les marais, devenu un refuge naturel et une protection contre la société des hommes. Pendant des années, les rumeurs les plus folles courent sur la "fille des marais", tout va peut-être changer avec la rencontre avec Tate, un jeune homme cultivé et doux qui va lui apprendre à lire et à écrire. Salué par les lecteurs, présenté comme un roman à la beauté tragique, cet ouvrage devrait ravir ma chère et tendre. je dois avouer qu'il me tente bien moi aussi...

- Loin du monde de David Bergen. Années 70, l'Ontario sauvage, deux adolescents se rencontrent le temps d'un été. Tout les sépare et pourtant ils éprouvent des sentiments très forts l'un envers l'autre. Roman sur les illusions de l'adolescence et son idéalisme, cet ouvrage est reconnu par son aspect bouleversant et son exploration réaliste et touchante de l'âge ingrat. Nelfe n'en fera sans doute qu'une bouchée !

- Ateliers Montessori de Chiara Piroddi. Un ouvrage pratique pour finir la sélection de Nelfe qui présente tout un tas d'activités pour accompagner et solliciter son enfant tout au long de ses apprentissages. Nouveaux gestes, ouverture aux sens, ressentir le monde qui l'entoure et partage de bons moments sont au programme de cette lecture que nous ferons sans doute tous les deux ensemble avec notre très chère Little K.

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(Trouvailles pour Little K)

- Grosse colère de Mireille d'Allancé. Un petite histoire autour de ce sentiment si désarçonnant pour les tout petits, la colère. On suit ici Robert - sic - qui s'y trouve confronté et va devoir apprendre à la surmonter. C'est mignon et bien ficelé, on espère qu'il plaira à notre fille.

- On m'a volé mes couleurs de René Gouichoux et Muriel Kerba. Kéké, le plus beau des perroquets a perdu toutes ses couleurs. c'est le drame, va-t-on pouvoir les lui retrouver ? C'est ce qui arrive quand on met en rogne une fée. Mignon, bien illustré, cette histoire devrait plaire.

- Marguerite la fleur de Catherine Bénas. Très belle évocation de la vie et de la nature à travers les paroles simples et fraîches d'une petite Marguerite. Épuré et profond, parfait pour notre loupiotte !

- Plouf ! Un abécédaire aquatique de Thomas Baas. Un ouvrage qui se déplie avec une superbe illustration en lien avec la mer pour représenter chaque lettre. À manipuler avec précaution mais très utile pour les premiers apprentissages.

- Quatre points et demi de Yun Seok-Jung et Lee Young-Kyung. Le regard enchanté d'une petite fille sur le monde à travers un poème magnifiquement mis en image. Le temps qui passe, l'observation du monde sont au programme d'un très bel ouvrage qui trouvera sans doute un bel écho auprès de Little K.

- Les Fleurs de la ville de Jon Arno Lawson et Sydney Smith. Une BD sans parole pour terminer avec une jeune fille qui ramasse toutes les fleurs qu'elle croise sur son chemin et qui poussent en ville. Elle semble réenchanter le monde au fil du bouquet qu'elle compose, les couleurs finissent par se bousculer. À noter que l'ouvrage est sans dialogue ce qui lui donne un aspect encore plus poétique. Une vraie merveille !

Un printemps fructueux de notre côté en terme d'acquisitions, de très belles trouvailles comme vous pouvez le constater et que vous retrouverez sur nos comptes Instagram respectifs et dans les chroniques à venir au Capharnaüm éclairé.


samedi 7 novembre 2020

"Les Échoués" de Pascal Manoukian

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L’histoire : 1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d'assaut les routes qu'ils sont en train d'ouvrir.

Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

La critique de Mr K : C’est un superbe ouvrage que je vous présente aujourd’hui, un livre marquant sur une thématique d’actualité qui fait couler beaucoup d’encre. Dans Les Échoués de Pascal Manoukian, nous suivons le sort de trois immigrés clandestins qui partent pour la France dans le but de trouver une meilleure vie. Le chemin est semé d’embûches, les injustices criantes jalonnent leur parcours mais heureusement de belles rencontres peuvent survenir et retarder les échéances pesantes qui les oppressent et parfois vont les rattraper.

Il y a tout d’abord Virgil qui a laissé en Moldavie sa femme Daria et ses trois garçons. C'est une force de la nature, intègre et empathique, qui a quitté une ex république communiste pour se relancer en France et y faire venir plus tard sa famille. Chanchal le jeune Bangladais a lui quitté son pays natal qui ne lui apporte plus aucun rêve d’avenir, la France représente un eldorado où il sera respecté et où il travaillera pour lui et non pour des exploiteurs quelconques. Et puis, il y a Assan, un somalien qui fuit la guerre et les fous de Dieu qui lui ont pris sa femme et deux de ses filles. Iman sa dernière est avec lui, c’est pour elle qu’il est là et qu’il tremble chaque jour qui se lève. Ces trois là vont finir par se croiser et s’entraider malgré leurs parcours plus qu'éprouvants.

Tour à tour nous faisons connaissance avec les trois personnages principaux, en commençant par une série de flashback sur leur situation d’origine peu reluisante. Face à la pauvreté, l’incurie du pouvoir ou encore l’obscurantisme religieux, ils prennent la difficile décision de partir pour un voyage terrible dont le moindre détail fait frémir. L’espoir fait vivre cependant et permet de surmonter les conditions épouvantables des périples, les trahisons et l’appât du gain des passeurs. Entre corruption, danger physique, désespoir perlé, on tourne les pages avec appréhension et l’on saisit un peu mieux le caractère des protagonistes qui mettent tout en œuvre pour pouvoir échapper à leur condition et protéger les leurs.

Puis c’est l’arrivée en France avec les espoirs d’une vie meilleure mais aussi de premières déceptions et épreuves à vivre sur un sol étranger. L’un vit dans les bois, les autres dans un squat. Ils doivent affronter le mépris et la violence, se faire exploiter par des entreprises peu scrupuleuses du droit et du respect de l'être humain. Mais il faut tenir, toujours tenir car on compte sur eux, il en va de leur avenir et celui de leur famille. Ces portraits sont admirables, d’une fraîcheur et d’un réalisme qui forcent le respect. Face à l’adversité, on se tient chaud, on se rend de menus services et l’on fait parfois de belles rencontres (le passage avec un court week-end à la mer est superbe et émouvant à souhait). Et pourtant, on se l’imagine bien, cette histoire ne peut pas bien finir et la fin nous le confirme nous tétanisant avec un acte désespéré qui résonne longtemps en nous après la lecture de cet ouvrage.

D’une lecture aisée, enveloppante avec une langue simple et efficace, on passe un moment de lecture assez unique entre tendresse des êtres qui nous sont donnés à connaître mais aussi une rudesse de l’existence qui râpe les âmes et nous touche en plein cœur dans un tourbillon de sentiments mêlés. Un livre essentiel, une œuvre qui devrait être lue par tous et notamment ceux qui jugent hâtivement ou sans connaître les raisons souvent profondes et douloureuses qui poussent des millions de personnes à partir loin de chez eux. Un gros coup de cœur que je vous invite à découvrir au plus vite !

mercredi 4 novembre 2020

"La Quête du Graal" présentée et établie par Albert Béguin et Yves Bonnefoy

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Le contenu : La Quête du Graal est une œuvre de littérature spirituelle, dont tous les détails "signifient" et servent à la transmission d'un certain message. Mais ce roman est en même temps un authentique chef-d'œuvre littéraire, l'un des plus beaux de tout le Moyen Age. Il n'a rien d'une prédication ou d'un récit seulement édifiant ; les sermons mêmes des ermites qui périodiquement instruisent les héros et leur expliquent leurs songes ou leurs aventures ne rompent pas la trame de l'invention romanesque. Ce développement des symboles est nécessaire à une œuvre dont toute l'imagination est orientée vers une intelligence des signes cachés dans les événements, les rencontres et les rêves.

La critique de Mr K : Les Légendes arthuriennes ont nourri mon imaginaire de jeune lecteur très tôt, à travers divers formats, relectures et réécritures. Que de souvenirs ! C’est donc sans vraiment hésiter que j’ai adopté cet ouvrage lors d’un chinage. La Quête du Graal est ici présentée et établie par Albert Béguin et Yves Bonnefoy. Plus que jamais il se dégage la dimension spirituelle de ce récit qui a traversé les temps et procure toujours autant de joie à son lecteur.

Le Graal ! Ce vase mythique qui a recueilli le sang du Christ, quête ultime pour le chevalier parfait qui trouvera les honneurs, la gloire et une forme de rédemption. On suit au fil des chapitres les pérégrinations des chevaliers de la Table Ronde et c’est avec un plaisir non dissimulé que l’on retrouve Galaad, Lancelot, Perceval ou encore Bohort à la recherche de cet objet O combien sacré ! Aventures multiples, chevauchées fantastiques mais aussi repos et conseils mystico-religieux sont au RDV. Quand l’alliance du romanesque et de la spiritualité s’allient à ce niveau là, l’expérience ne peut qu’être inoubliable même si comme moi vous êtes athée.

Ermites et prêtres sont très présents dans le récit, ils instruisent les héros, leur expliquent leurs visions et rêves, transmettant au passage des notions de l’idéal chrétien et l’on comprend que cette série d’histoires sert aussi un rôle d’édification de l’âme et de la foi chrétienne, de la construction de soi en suivant un idéal de perfection normé. Il faut asseoir l’autorité et l’influence de l’Église face à la montée de l’humanisme à l’époque, du coup les tenants de la religion christianisent certaines légendes païennes, la légende du Graal en est l’exemple parfait. Ce côté évangélisateur choquera sans doute certains, je le trouve pour moi très instructif et révélateur de la propension des autorités religieuses à exercer le contrôle par tous les moyens possibles et souvent en bipolarisant le monde.

Évidemment, l’ensemble date, ça peut paraître désuet à nous lecteurs du XXIème siècle mais il émane un charme incroyable de l’ensemble, une magie unique qui nous emporte loin de notre quotidien dans une époque fantasmagorique où les mythes et légendes sont des réalités palpables. La narration est ici sèche, rapide, enchevêtrée entre les différents personnages. On voyage beaucoup dans des lieux parfois interlopes, les symboles émaillent ces quêtes dont la plupart vont s’avérer vaines. Les aventures s’enchaînent tout autant que les réflexions intérieures et les avancées spirituelles, le tout tendant vers la révélation finale faites à Galaad, fils de Lancelot et chevalier parfait.

Volontiers ésotérique dans ces propos parfois, l’ouvrage vaut vraiment le détour pour tous les passionnés du mythe arthurien. Facile d’accès en terme de langue, on se plait à décrypter messages cachés et paraboles, et l’on ne boude pas son plaisir face aux péripéties nombreuses auxquelles vont devoir faire face nos chevaliers errants. À noter les excellentes préfaces (que j’ai lu après ma lecture) qui donnent un éclairage intéressant à l’ensemble et permettent de lever les zones d’ombres qui peuvent persister dans l’esprit du lecteur. Un incontournable dans son genre que je ne peux que vous conseiller !

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jeudi 27 août 2020

"Contes de la rose pourpre" de Michel Faber

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L’histoire : Il neige sur Londres en cette journée de décembre 1872. La ville s'anime, des salons chic aux rues les plus sordides. Le regard s'attarde sur quelques passants : une prostituée, un homme défiguré, un riche parfumeur... Michel Faber nous dévoile en quelques pages le destin des héros de La Rose pourpre et le Lys et nous livre, par petites touches, un portrait fascinant de l'Angleterre victorienne.

La critique de Mr K : Belle découverte que Les Contes de la rose pourpre de Michel Faber, un ouvrage qui n’avait déjà que trop traîné dans ma PAL. Je l’avais acquis lors d’un chinage de plus sur une impulsion, sans vraiment lire la quatrième de couverture. J’avais adoré Sous la peau du même auteur, livre dévoré après le choc que s’était révélé être son adaptation cinématographique en 2013. Pas de SF ici mais une plongée dans l’Angleterre victorienne à travers huit cours textes se déroulant dans un quartier interlope de Londres.

Dans l’avant propos, l’auteur nous parle des retours qu’il a reçu de lecteurs de son autre roman La rose pourpre et le lys. Il justifie sa fin (qui en a déçu certains) et explique que ce recueil de contes lui permet d’explorer des trajectoires de personnages secondaires et de revenir sur quelques situations. Il m’a cependant rassuré, nous ne sommes pas obligés d’avoir lu l’ouvrage originel pour apprécier pleinement ces textes, ce que je vous confirme.

La plupart de ces histoires se déroulent donc dans le quartier de Silver Street, haut lieu de luxure et de débauche. Mais comme partout, on y fête Noël (première nouvelle), on fait ses courses, des drames familiaux se jouent et des révélations surprenantes se font jour. On alterne la lecture de ces récits avec un plaisir renouvelé, ces parcours parcellaires savent attiser la curiosité donnant à voir souvent un quotidien difficile ou engoncé dans les règles morales de l’époque notamment en ce qui concerne les rapports entretenus entre les hommes et les femmes et le tabou de la sexualité.

La plongée historique est immersive à souhait, l’auteur s’y entend pour évoquer avec justesse une époque qui m’a toujours séduit (depuis notamment ma lecture très jeune des œuvres de Sir Arthur Conan Doyle). L’envers du décor est peu reluisant, sombre, malsain et bien étrange parfois. On se balade dans ces quartiers déshérités, on respire les odeurs, on observe les tenues, les architectures, les couleurs. On pénètre dans les boutiques, les salons privés, des caves perdues, on croise les premières suffragettes, c’est l’irruption de nouveautés technologiques qui vont révolutionner le quotidien... Autant vous dire qu’on ne s’ennuie pas une seconde et que l’on est un peu hors de notre temps au cours de ce voyage littéraire.

On retrouve l’écriture pleine de subtilité d’un auteur vraiment doué, qui maîtrise à merveille la narration courte et propose de petits moments de lecture bien sentis. Pour ma part, j’ai été séduit par cette expérience et je vais essayer de me trouver La rose pourpre et le lys pour prolonger le plaisir.

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lundi 25 mai 2020

"Ils partiront dans l'ivresse" de Lucie Aubrac

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L’histoire : Ce livre est le journal d'une résistante. Neuf mois de la vie d'une mère de famille, enceinte d'un second enfant, professeur d'histoire et de géographie qui, à ses heures perdues, fait évader quatorze personnes (dont son mari arrêté avec Jean Moulin par Klaus Barbie), passe les douanes avec des silencieux de revolvers, ravitaille les clandestins en faux papiers et les collabos en confiture au cyanure. Une femme qui n'a jamais perdu son sang froid ni son humour, sauf le jour de son accouchement à Londres.

La critique de Mr K : Voilà encore un ouvrage qui errait depuis trop longtemps dans ma PAL. C’est à l’occasion du 8 mai que je décidai de l’en sortir, c’est un grand classique que je n’avais jamais lu et dont j’avais volontairement refusé de voir l’adaptation cinéma (je préfère faire les choses dans le sens inverse). Journal de vie résistante et amoureuse s’étalant sur quasiment une année, voila un ouvrage que j’ai dévoré, emporté que j’ai été par le souffle de l’Histoire et de cette destinée hors du commun !

Lucie et Raymond s’aiment comme au premier jour mais qu’il est dur de s’aimer en ces temps de conflit fratricide pendant l’occupation allemande. Membres actifs d’une cellule de Résistance, le couple multiplie les coups et actions pour libérer des amis, diffuser de la presse clandestine ou accueillir des réfugiés. Mais voila, en ces temps incertains, le danger guette à chaque coin de rue et Raymond après une première libération est de nouveau arrêté avec Max (le représentant de De Gaulle en France, aka Jean Moulin). Il va falloir tout le courage et l’abnégation de Lucie pour le faire libérer et s’exiler ensuite en Angleterre.

Quelle femme cette Lucie ! Je connaissais globalement son histoire pour l’avoir étudiée à la fac lors d’un module sur la Résistance mais là, plongé dans la matière première, les jours s’égrainent et il se forge dans l’esprit du lecteur une image très forte, naturelle, parfois drôle d’une résistante de premier ordre. Il y a évidemment les longs passages où Lucie Aubrac nous décrit les journées de la femme engagée avec ses rendez-vous secrets avec les conciliabules et divers préparatifs, les actions en elles-mêmes, les discussions / débats passionnés qui donnent vie au quotidien de la Résistance dans une langue neuve et simple à la fois. Le livre fourmille de détails qui nous immergent totalement dans cette vie clandestine ô combien exaltante et stressante à la fois où l’on doit constamment être sur ses gardes et se méfier de tout le monde ou presque.

En filigrane, ce journal nous décrit bien la vie au jour le jour de Lucie Aubrac en tant que femme et mère. Ses inquiétudes, ses espoirs, ses peurs sont disséqués et on la suit dans la gestion de la maisonnée avec les restrictions alimentaires, les solidarités qui se mettent en place entre famille, voisins et amis, ses cours en tant que professeur d’Histoire-Géo dans un lycée pour jeunes filles (pas de mixité à l’époque) et ses pensées intimes. Elle a un sacré caractère, se laisse rarement abattre et garde un sens de l’humour parfois mordant. Elle a une énergie peu commune alors qu’elle est toute jeune mère et attend son prochain enfant (dont elle accouchera quelques jours après leur arrivée à Londres). Sans en faire étalage et avec une grande humilité, cette femme a des qualités incroyables qu’elle expose avec simplicité et chaleur.

Bien que centrale, elle n’éclipse par pour autant tous les autres protagonistes du récit avec son Raymond engagé et droit en première ligne pour qui elle ne lâchera jamais rien et pléthore d’hommes et de femmes héros du quotidien, du boulanger en passant par le fermier ou l’enseignant. Empli d‘humanisme, le récit fait la part belle au partage, l’entraide dans une époque vraiment pas évidente, où la France était vraiment en guerre (à réviser par Micron Ier en ces pseudos temps de guerre contre le Coronavirus) et où l’on croise d’infâmes salopards prêts à tout pour grimper les échelons. Les passages avec Klaus Barbie sont particulièrement éprouvants et rendent bien compte de la folie collaborationniste. Le tout est écrit avec finesse et simplicité ce qui explique son étude régulière en collège (encore aujourd’hui).

À noter qu’Ils partiront dans l'ivresse n'est pas vraiment un journal intime, le récit ayant été écrit à posteriori, Lucie Aubrac a délibérément choisi cette forme pour gagner en clarté et en impact. Le pari est complètement réussi des dizaines d’années plus tard, le texte marque toujours autant les esprits et procure un plaisir de lecture intact. Un incontournable.


jeudi 14 mai 2020

"Montagnes de la folie / Les Montagnes hallucinées" de H.P. Lovecraft

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L’histoire : Au cours d'une expédition en Antarctique, deux scientifiques mettent au jour, derrière une chaîne de montagnes en apparence infranchissable, les vestiges d'une ancienne cité aux proportions gigantesques. Pendant cinq ans, un vénérable professeur d'université devient la proie d'étranges visions. Cherchant à comprendre ce qui l'a "possédé", il découvre en Australie des ruines plus qu'antédiluviennes cachées au regard des hommes. En visitant les dédales et recoins de ces lieux maudits, tous vont observer des fresques évoquant l'arrivée sur Terre d'entités d'outre-espace. Et constater que la menace de les voir reprendre le contrôle de la planète existe toujours...

La critique de Mr K : Chronique d’un re-reading à la saveur toute particulière aujourd’hui avec un auteur clef dans ma construction de lecteur. J’ai lu et dévoré quasiment toute son œuvre durant mes années lycée et fac, nourrissant au passage mon goût prononcé pour le fantastique, l’ésotérisme et la SF. C’est lors de sa participation à un concours sur Instagram que Nelfe a remporté entre autre cette nouvelle traduction de Dans les montagnes hallucinées, un classique des classiques quand on aime Lovecraft. Cette nouvelle version a à priori fait verser beaucoup d’encre, j’ai donc eu l’occasion de pouvoir y goûter et me faire ma propre opinion.

Décidément, je fréquente beaucoup le pôle Nord ces derniers temps dans mes lectures. Après le très bon Erebus qui versait dans le récit historique, je replongeai donc avec délice sur les pas d’une autre expédition, fictive je vous rassure, dans l’Enfer blanc antarctique avec une équipe dépêchée entre autre par l’université de Miskatonic. L’objectif est encore et toujours (on est dans les années 30) d’explorer une terra incognita, de faire des relevés notamment géologiques et d'approfondir les connaissances de l’Homme sur cet espace aussi mystérieux qu'hostile pour notre espèce. On peut compter sur l’auteur pour nous donner moult détails sur les tenants et aboutissants scientifiques, l’organisation et les personnes prenant part à l’expédition.

Évidemment, rien ne se passe comme prévu et l’équipe va faire des découvertes tour à tour surprenantes, troublantes voire tout à fait horribles et traumatisantes dans le dernier acte. Des montagnes immenses, des ruines cyclopéennes, des fossiles mi végétaux mi animaux, des traces suspectes et bientôt des créatures venus de l’outre-espace vont faire leur apparition et faire chavirer littéralement l’expédition dans l’horreur et la folie. On ne se frotte pas aux Grands Anciens sans risquer sa vie et sa santé mentale !

Ce livre fait toujours autant d’effet 25 ans après ma première lecture. Il est terrifiant de par son contenu et sa montée en pression. Lovecraft s’y entend comme personne pour faire monter la sauce, distiller le mystère, les indices à un rythme très lent et pénétrant. Ce texte est en fait essentiellement descriptif, peu ou pas d’action, le narrateur se contentant de raconter les faits qui se composent essentiellement de rapports de différents membres de l’expédition et de ses propres observations. Cela donne de grandes pages où l’on explore des lieux extraordinaires dans tous les sens du terme renforcé par un climax glaçant au sens propre comme au sens figuré. Architecture étrange, parcours labyrinthique dans une cité perdue jamais explorée par notre espèce, créatures innommables surgissant de la nuit des temps, des anciens mythes qui reviennent à la vie, santé mentale plus que chancelante des protagonistes, tous ces ingrédients se répondent, se complètent et donnent à lire un texte culte dans le genre.

Le plaisir de lire est toujours là, le style de Lovecraft est incroyable. Certes parfois désuet, mais c’est ce qui fait son charme. L’écriture datée, ampoulée parfois, souvent très précise, donne une densité et une profondeur au contenu terrible. Le récit prend vraiment à la gorge et l’on accompagne le narrateur dans ses expériences avec une angoisse durable qui tord les boyaux. Pour la traduction, je suis partagé. Je trouve le style moins poétique que dans mes souvenirs, plus heurté et parfois moins stylisé mais il paraît que l’on colle davantage au matériaux d’origine... Je ne suis pas assez calé en la matière pour en tirer un quelconque avis objectif et argumenté, sachez simplement que quelque soit la version que vous choisirez de lire, Les Montagnes hallucinées (je préfère largement ce titre par contre) est un classique du fantastique, peut-être pas le plus accessible pour découvrir l’auteur (préférez lui Dagon ou L’affaire Dexter Ward) mais un monument de la littérature qui en 2020 se lit toujours aussi bien !

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jeudi 30 avril 2020

"Le Mystère de la crypte ensorcelée" d'Edouardo Mendoza

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L’histoire : Deux pensionnaires d'un collège religieux de Barcelone ont disparu. Une nonne délirante et un policier véreux promettent la liberté à un délinquant fou à condition qu'il éclaircisse le mystère...

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture bien branque aujourd’hui avec Le Mystère de la crypte ensorcelée d’Edouardo Mendoza. La quatrième de couverture m’avait bien intrigué et amusé à la fois, l’occasion faisant le larron, j’en faisais l’acquisition lors d’un chinage de plus. Que j’ai bien fait ! L’auteur propose un ouvrage totalement délirant avec des personnages vraiment hors norme, une écriture délicieuse à souhait et en filigrane une critique féroce de la société espagnole.

Le héros, dont on ne saura jamais vraiment le nom, est interné en asile psychiatrique. Ex-délinquant amateur d’embrouilles, trois personnes viennent le chercher dans sa cellule pour essayer de résoudre une disparition mystérieuse. Le docteur de la clinique, une nonne pour le moins dérangée et un policier pourri jusqu’à la moelle ont besoin de ses services ! Pourquoi ? Cela ne nous sera jamais vraiment dit mais peu importe, comme vous allez le voir, l’intérêt de cette lecture est tout autre. Libéré provisoirement de sa geôle, le voila qui parcourt les rues de Barcelone en essayant de démêler les fils de cette affaire qui prend une tournure de plus en plus étrange au cours des découvertes successives que va faire ce héros peu commun.

La personnalité du héros m’a vraiment charmé dès le départ. Le gars est bien perché. Usant d’un langage très soutenu, baroque, il se perd en circonvolutions délirantes où se multiplient les digressions. Il faut un temps d’adaptation au départ, d’ailleurs nombre de lecteurs s’y sont perdus quand on consulte des avis sur le net, pour ma part j’ai trouvé l’entreprise jouissive dans son genre. L’érudition est source ici de passages ubuesques, de références jubilatoires et servent malgré tout le récit même si celui-ci n’apparaît que comme secondaire au final. Autour de notre héros, gravitent toute une kyrielle de personnages étranges, aux réactions parfois brutes de décoffrage et aux motivations plus que suspectes. Il y a d’ailleurs un sacré décalage entre l’aliéné mental (mais l’est-il vraiment au final ?) et les personnes qu’il croise. Cela donne des scènes ubuesques où des confrontations fortes en gueule se succèdent et provoquent irrémédiablement le rire du lecteur. En temps de confinement, ça fait son petit effet !

L’enquête en elle-même prend un aspect facultatif mais n’est pas abandonnée pour autant. Par toutes petites (mais alors toutes petites !) touches, elle progresse et l’on devine qu’elle va déranger pas mal de monde et l’on commence à comprendre les raisons qui ont poussé un commissaire de police installé à faire appel à ce marginal quelque peu à côté de ses pompes. Dans cette Espagne post franquiste où un retour des militaires au pouvoir n’est pas encore totalement exclu, les aventures du héros mettent en lumière les vices cachés d’une société qui ne s’est pas totalement remis de Franco avec son lot de contradictions, de mauvais souvenirs, une Église catholique intouchable et une corruption des élites qui prédomine sur la morale et la justice élémentaire. Cette dénonciation se fait avec une finesse toute en ironie et cynisme larvé donnant une dimension supplémentaire à cet ouvrage qui de prime abord pourrait avant tout passer pour une simple farce policière.

On passe donc un très agréable moment comme toujours avec Mendoza dont la langue inventive et gouleyante nourrit autant le lecteur que le récit qu’elle propose. C’est fun, recherché, cultivé et totalement addictif. Du pur bonheur à découvrir au plus vite si ce n'est pas déjà fait !

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dimanche 15 décembre 2019

"Le Monde à l'endroit" de Ron Rash

le monde

L’histoire : Chaparder des plants de cannabis, rien d’extraordinaire pour Travis Shelton. Cette fois, le père Toomey le prend en flagrant délit et le lui fait payer. Le gamin ne se came pas ; il n’a pas mauvais fond, juste envie de tailler la route. Fuyant l’humiliation paternelle et un présent étriqué, il croise celle de Léonard. Ce prof aux leçons décalées pourrait l’aider à remettre son monde à l’endroit.

La chronique de Mr K : Sacrée claque que cette lecture effectuée en un temps record et qui risque de me trotter longtemps dans la tête tant elle m’a fasciné et régalé. Le Monde à l’endroit de Ron Rash nous propose un voyage éprouvant au cœur d’une Amérique profonde, où le destin de chacun paraît implacable et où l’espoir de s’en sortir est parfois bien mince...

Travis est ce que l’on peut appeler un "petit con". Fils d’un agriculteur bien bouseux qui le destine à prendre sa suite, il traîne sa flemme et son refus de l’ordre établi. Avec ses potes, il zone, picole, rêve aux filles et parfois va pêcher des truites dans une rivière voisine. C’est lors d’une expédition de ce type qu’il tombe sur la plantation illégale de cannabis du vieux Toomey. Il voit l’occasion de se faire un max de blé avec peu d’efforts et coupe quelques pieds qu’il revend à Léonard, un ancien prof déchu devenu dealer de dope. L’argent facile est tellement séduisant... Travis retourne plusieurs fois sur les lieux, grisé par sa réussite première. Bien mal lui en prend, il finit par se faire chopper par les Tomey qui vont le marquer à vif pour lui faire passer l’envie de recommencer.

Craignant l’ire paternelle et souhaitant rompre avec son ancienne vie, il emménage chez Léonard devenu pygmalion presque malgré lui, les choses s'étant faites sans vraiment réfléchir, instinctivement, naturellement même. Le temps s’écoule donc entre reconstruction de soi, quête d’un passé local et effroyable longtemps enfoui, amour naissant et peut-être une porte de sortie grâce à l’obtention d’un diplôme pro, lui l’ancien élève de lycée parti avant la fin du cycle. Tout pourrait aller pour le mieux si les anciens démons ne pouvaient pas se réveiller... le dernier acte de ce récit sera jusqu'au-boutiste et d’une logique implacable.

Tout est contraste dans cet ouvrage. Ainsi les rapports humains décrits sont un savant mélange d’humanité pure et de violence larvée qui peut ressurgir au détour du moindre chapitre. Léonard, Travis et Dena forment à leur manière une petite famille dans ce mobilhome planqué au milieu de nulle part. Chacun a fui une réalité difficile et compte sur les autres même si personne ne l’avouera jamais. Il y a de la pudeur, de la douleur et de la joie dans l’évocation de ces destins brisés. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour Léonard injustement viré de son poste d’enseignant et qui par la même occasion perd sa femme et sa petite fille. Dena, une junkie obsédée par sa dose de Quaalude n’est pas mal non plus dans son genre, elle concentre en elle toute la misère faite aux femmes et la douloureuse et lente reconstruction qu’elles peuvent essayer d’entamer. Et puis, il y a Travis en manque de repères (surtout l’image du père qui tour à tour est symbolisée par son géniteur, son bourreau puis Leonard) qui se raccroche à ce qu’il peut et qui tend vers un avenir meilleur malgré les difficultés.

Dur dur cependant d’y parvenir dans un monde sans pitié, où les occasions sont rares de se faire une place au soleil. Et pourtant, petit à petit les choses semblent s’arranger, pas après pas, le jeune reprend confiance en lui, travaille d’arrache pied et touche du doigt quelque chose qui quelques mois auparavant lui paraissait impossible. Cela donne de très belles pages du type roman d’apprentissage, initiatique, même lors des échanges qu’il peut avoir avec Leonard ou encore avec sa petite copine qui l’ouvrent à d’autres horizons. Mais il suffit d’un rien pour que l’être bascule et un petit faux pas peut détruire le plus beau des édifices, et Travis n’est pas au bout de ses peines.

En filigrane, Ron Rash nous parle du poids du passé, de son impact sur le présente et des conséquences parfois importante d’un élément qui ressurgit du lointain. Entre chaque chapitre, on trouve des extraits d’un mystérieux registre tenu par un médecin de campagne durant la Guerre de Sécession. Au début, on se demande bien ce que ça vient faire là mais au fil du déroulé, on se rend compte que la petite histoire rejoint la grande et qu’une vérité va se révéler et bousculer les événements. C’est extrêmement bien mené, très fin et surtout cela n’épargne personne. On est donc bien loin du manichéisme, chacun devra compter ses morts et accepter ce passé encombrant et pourtant fondateur.

Et puis, il y a la superbe évocation des lieux, de la nature avec de très belles pages sur les joies de la pêche en milieu sauvage, du réconfort que procure la nature à une âme esseulée cherchant le calme, la sérénité pour une introspection nécessaire. C’est beau tout simplement, on se laisse bercer par ces moments d’accalmie après et avant la tempête qui peut se lever à n’importe quel moment avec les antagonistes présents dans l’ouvrage. Tout cela est remarquablement servi par la langue très agréable de l’auteur, à la fois fine, élégante et accessible. On se laisse porter par un plaisir de lecture intense, magnifié par une trame prenante et déstabilisante parfois. On referme Le Monde à l'endroit heureux de cette expérience intense et jubilatoire. Une sacrée lecture, je vous avais dit !

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dimanche 24 novembre 2019

Trois mois de craquages !

Revenons aujourd'hui sur les différentes acquisitions que nous avons pu faire Nelfe et moi ces derniers mois, entre échanges dans des boîtes à livres locales, passages dans des dépôts-ventes et autres trocs et puces du secteur. Heureusement que je suis resté sage et que je n'ai pas remis les pieds à notre Emmaüs, le bilan aurait pu être beaucoup plus lourd ! Pour autant, notre récolte n'est pas ridicule, jugez plutôt !

Acquisitions nov 19 ensemble

Une fois de plus, je dépasse allégremment Nelfe en terme de nouveaux titres. Au Capharnaüm Éclairé, on se partage les rôles : elle est la Raison, je suis la Tentation qu'on ne peut repousser. Le butin en tout cas vaut le détour, varié et ambitieux. Il y en a pour tout le monde et tous les genres, certains ne resteront d'ailleurs pas très longtemps dans nos PAL respectives. Allez, c'est parti pour une présentation des petits nouveaux !

Acquisitions nov 19 1

- Le Voyage de l'éléphant de José Saramago. De lui, j'ai lu et adoré Caïn qui m'avait laissé KO à l'époque par la force de son écriture et son érudition ludique. C'est donc avec un plaisir non feint que je tombais inopinément sur ce titre qui promet beaucoup avec les déambulations de Salomon, un éléphant d'Asie qui va traverser l'Europe au gré des caprices de son royal possesseur. Avec José Saramago, on peut s'attendre à beaucoup d'émotions et de sagesse. Hâte de le découvrir !

- Le Mystère de la crypte ensorcelée d'Eduardo Mendoza. Cet ouvrage sera le premier que je lis d'Edouardo Mendoza dont on m'a vanté à plusieurs reprises son don de conteur hors pair. Il est ici question d'une enquête se déroulant dans un collège religieux où des rites sanglants pourraient bien être la cause de la disparition de deux jeunes filles bien sous tous rapports (du moins en apparence...). Un policier véreux, une nonne délirante et un délinquant fou sont les protagonistes principaux d'un ouvrage présenté comme un roman policier parodique au ton impitoyable. Impossible de résister !

- Les Roses d'Atacama de Luis Sepulveda. Le genre d'auteur dont j'accueille de nouveaux titres dans ma PAL sans même regarder la quatrième de couverture. Sepulveda est un vrai ravissement pour l'amoureux des mots que je suis, sa poésie et son engagement sont un modèle pour moi et le plaisir de lire est toujours aussi puissant à chaque nouvelle lecture. Ici, il s'agit d'un recueil de nouvelles humanistes où l'auteur nous propose de découvrir des hommes de l'ombre qui à leur manière sont des héros du quotidien. Prometteur !

Acquisitions nov 19 2

- L'Enfant de l'étranger d'Alan Hollinghurst. Quelle joie de tomber sur cet ouvrage ! J'avais adoré La Piscine-bibliothèque d'Alan Hollinghurst lors de sa lecture en 2015, un livre qui combinait une écriture merveilleuse, une histoire puissante et des personnages charismatiques. Dans ce livre, l'auteur peint une fresque se déroulant sur tout le XXème siècle avec au centre de l'histoire un pacte signé entre trois jeunes gens. Ce gros pavé de 765 pages a de plus reçu le Prix du meilleur livre étranger en 2013, de quoi nourrir de riches promesses de lecture, non ?

- Le Pendule de Foucault d'Umberto Eco. On ne présente plus ce maître de la littérature italienne dont j'avais dévoré notamment Le Nom de la rose ou encore L'Ile du jour d'avant (lus avant la création du blog). Avec cet ouvrage, l'auteur nous invite à nouveau dans un thriller historique, romanesque et érudit dont il a le secret avec ici ses passionnés d'ésotérisme, ses théories du complot et une menace sourde surgie des âges. Purée, ça donne vraiment envie, ce pourrait être une de mes lectures de Noël !

Acquisitions nov 19 3

- Histoires ou Contes du temps passé de Charles Perrault. Impossible de passer à côté de cet ouvrage sans l'adopter ! Depuis ma prime enfance, je suis un grand amateur de contes, j'aimais beaucoup que l'on me raconte des histoires et Perrault fait partie des auteurs qui ont accompagné mes premiers émerveillements d'auditeur (Big up à ma Mémé de la neige trop tôt disparue). Rien de tel que de replonger dans ces histoires dans leur version originale pour réveiller les souvenirs et humer l'odeur si séduisante d'une Madeleine de Proust trop longtemps délaissée.

- Belle mère de Claude Pujade-Renaud. Prix Goncourt des lycéens en 1994, cet ouvrage m'a séduit par sa quatrième de couverture intrigante présentant deux personnes qui vont cohabiter en banlieue à la suite de leurs veuvages respectifs : une belle-mère et son beau-fils. Je m'attends à une histoire très touchante, réaliste et rude... comme la vie quoi !

Acquisitions nov 19 4

- Ad Vitam Aeternam de Thierry Jonquet. Je vais me répéter j'en ai peur, mais il faut lire Jonquet ! Je commence à avoir lu pas mal de ses ouvrage et à chaque fois c'est la claque ! J'ai donc adopté celui-ci sans réfléchir ni vraiment lire son résumé. Dans ce roman qui promet d'être très noir, il est question de vengeance et de vieux secrets enfouis qui n'attendent que d'être révélés. On peut compter sur l'auteur pour nous procurer un suspens intense et une fin tétanisante. Il ne fera pas de vieux os dans ma PAL !

- Pars vite et reviens tard de Fred Vargas. Voila une aventure du commissaire Adamsberg que je n'avais toujours pas lu. Vous parlez d'une aubaine que de tomber sur cet ouvrage de Fred Vargas dans un bac d'occasion ! Je n'ai pas hésité une seconde surtout qu'il est en version brochée et dans un état impeccable. J'ai vraiment hâte de retrouver ce héros lunaire et toute sa bande de collègues plus charismatiques les uns que les autres à la poursuite de l'auteur de mystérieux signes peints sur les portes d'un immeuble du 18ème arrondissement. Un polar qui ira sans doute au delà du genre comme à chaque fois qu'on lit cette auteure.

Acquisitions nov 19 5

- Les Anges meurent de nos blessures de Yasmina Khadra. On ne dit pas non à un Yasmina Khadra. Il est à la fois un remarquable conteur d'histoire et un formidable observateur de son temps. Dans ce roman, il met en scène le parcours d'un jeune prodige de la boxe adulé par la foule, grand amoureux devant l'Éternel et fidèle à ses principes, dépassé par son destin dans l'Algérie de l'entre deux guerre. M'est avis que cet ouvrage ne restera lui non plus pas très longtemps dans ma PAL...

- Les Fontaines du paradis d'Arthur C. Clarke. L'auteur de 2001, l'Odyssée de l'espace aime conjuguer SF, science authentique et dilemme moraux. Dans ce roman, un homme a conçu une machine révolutionnaire qui permettrait de transporter hommes et marchandises hors de l'atmosphère terrestre. Problème, sur Terre un seul endroit conviendrait pour son édification et c'est une terre sacrée protégée par des moines... Je m'attends à quelque chose de bien sombre et de poignant, il va me falloir avoir le coeur bien accroché pour cette lecture je pense.

- Matilda de Roald Dahl. Retour en enfance avec cette acquisition d'un auteur que j'ai lu et relu maintes fois étant bien plus jeune. J'ai vu le film qui a été tiré de cet ouvrage lors de sa sortie (1996), il est temps maintenant de me frotter à la matière littéraire originelle avec la lutte de cette petite fille lectrice précoce contre un environnement de beaufitude absolue. Ce sera l'occasion de replonger dans une écriture qui a bercé mon enfance. Nostalgie quand tu nous tiens !

Acquisitions nov 19 6

Enfin pour terminer, les trois acquisitions de Nelfe !

- Vertige de Franck Thilliez. Nelfe était bien contente de tomber sur cet ouvrage d'un auteur qu'elle affectionne beaucoup. L'histoire fait penser au principe de la série de films Saw avec trois hommes enfermés sans raison apparente dans un lieu inconnu, enchaînés et menacés par une mort imminente et effroyable. Nul doute que Thilliez apportera à ma douce sa dose de frissons avec ce thriller très bien côté chez ses fidèles !

- Le Jardin de bronze de Gustavo Malajovich. Ma chère et tendre ne peut résister aux appels de cette collection qui à chaque lecture lui apporte moult bienfaits. C'est la quatrième de couverture qui l'a convaincue d'adopter celui-ci avec cette histoire d'un homme perclu de douleurs et de peine après la disparition de sa petite fille. Véritable tragédie intime avec au fil des ans la perte de son mariage et de son ancienne vie, il sombre peu à peu mais finira par se confronter à une vérité bien douloureuse. Un auteur argentin qui va lui plaire j'en suis sûr !

- Erik le viking de Terry Jones (avec illustrations de Boulet). Un ouvrage qur lequel Nelfe a craqué en grande partie à cause de la présence de Boulet aux illustrations, un dessinateur qu'elle suit depuis plus de quinze ans sur son blog BD. L'histoire n'est pas mal non plus avec ce voyage exploratoire teinté de fantastique, bourré d'humour (on n'en attend pas moins d'un ex membre des Monty Python) et de références aux sagas islandaises et aux contes norvégiens. Je pense que je le lui piquerai quand elle l'aura lu (ou même avant d'ailleurs...).

De très belles pioches donc que ces ouvrages rencontrés aux hasards et que le destin a mis sur nos pas. On a abandonné depuis longtemps l'idée de domestiquer nos PAL car même en se limitant, on trouve toujours de belles affaires. Le pire est à venir avec laLlittle K à venir à qui nous allons inoculer le virus de la lecture... Ce sera une troisième PAL à gérer... mais ce sera une autre histoire. En attendant ce défi hors du commun - sic -, comptez sur nous pour vous faire (re)découvrir les titres présentés aujourd'hui à travers nos futurs articles.

vendredi 21 décembre 2018

"Je suis vivant et vous êtes morts" d'Emmanuel Carrère

dickcarriere

L'histoire : Tout commence avec le souvenir d'un cordon de lampe qui n'existe pas. La plupart des gens se disent "c’est bizarre" et passent outre. Pas Philip K. Dick. Pour lui, c'est le début d'un doute incessant : sommes-nous vraiment réels ? Vivants ou bien morts ? L'existence de l'écrivain sera guidée par ces retournements, tour à tour époux modèle, grand psychotique, fervent catholique, junkie...

La critique de Mr K : Cette lecture relevait du double challenge lorsque je sortais Je suis vivant et vous êtes morts d'Emmanuel Carrère de ma PAL. Le premier était de tester le format Point2 qui pour le coup ne m'a pas vraiment convaincu. Certes, c'est pratique, petit et léger mais le tournage de page s'est révélé plutôt galère avec un papier bible attrayant mais qui a tendance à coller les pages entre elles. Pour autant la lecture n'a pas été trop inconfortable, surtout que le deuxième challenge est plutôt bien relevé : raconter la vie de mon auteur SF préféré de manière neutre tout en sachant qu'il a vécu une existence complètement folle ! Bon, je ne prenais pas trop de risque avec Emmanuel Carrère à la manette, un auteur que nous aimons beaucoup au Capharnaüm Éclairé. Cette lecture fut donc une grande réussite, source d'enrichissement et parfois de révélations. Pour autant, je suis resté un peu circonspect sur certains aspects de la narration comme vous pourrez le lire.

De sa naissance à sa mort, l'auteur nous invite à suivre la vie plus que mouvementée d'un des auteurs de SF les plus doués de sa génération. De la mort de sa sœur jumelle peu de temps après leur naissance, son enfance privée de père (qui a le don de faire des blagues douteuses dont une qui le traumatisera à vie), les études et les premiers amours, rien de bien extraordinaire jusque là, si ce n'est qu'il fréquente déjà un psychiatre dès ses jeunes années et que ce sera le cas jusqu'à sa mort. Puis vient la révélation, il veut écrire. La SF lui tend les bras et bien que peu reconnu de son vivant, il écrit nombre de nouvelles et romans d'anticipation. Sous l'impulsion de sa deuxième femme, il tentera en vain d'écrire des "romans normaux" mais sans succès. Au fil du temps, il devient accro aux médicaments entre excitants, désinhibants et antidépresseurs. Malgré la légende il touche peu au LSD (une fois et ce sera un bad trip incroyable) et aux drogues psychédéliques. Sa psyché s'en voit touchée inexorablement, les cocktails chimiques quotidiens qu'il ingère vont en même temps qu'approfondir ses réflexions sur le monde, le rendre totalement paranoïaque, dépressif, brisant ses amours et amitiés, le conduisant à avoir une conduite irresponsable, complètement barrée qui le mène au seuil de la folie. La mort le fauche à 54 ans.

La grande force de ce roman-biographie est la capacité d'Emmanuel Carrère à rendre compte de l'évolution psychologique de son sujet. Autant dans la description de la genèse de Philip K. Dick que dans les influences extérieures qui vont le marquer, le nourrir pour la suite, il est d'une précision redoutable et il n'en fallait pas moins pour pouvoir appréhender au mieux la pensée si complexe d'un auteur glissant peu à peu dans la folie. Persuadé qu'il vit dans une réalité que les autres ne comprennent pas, il explore les arcanes de la manipulation mentale, de l'exercice du pouvoir et la mise en esclavage d'une humanité bien souvent inconsciente de sa condition. Cette paranoïa galopante est très bien rendue mais on se pose régulièrement la question de savoir ce qui est de l'ordre du délire ou de la réalité. Si on y pense et qu'on pose un constat froid et détaché du monde actuel, on se dit parfois que Philip K. Dick était un précurseur, le prophète d'un monde à venir terriblement aliénant pour l'espèce humaine (l'ultra-libéralisme, le contrôle des masses par le consumérisme, la pensée unique, l'individualisme forcené, la course à la technologie et la destruction des mondes que l'humanité explore). Certes, le gars chavire sérieusement de la bouillotte, à de nombreuses reprises il part dans les tours et fait subir des scènes surréalistes à ses proches mais il a des éclairs de lucidité non dénués d’intérêts qui donnent tout son charme et sa profondeur à une œuvre à mes yeux incomparable.

J'ai beaucoup aimé les passages plus intime où l'on découvre un Philip K. Dick sensible, tantôt timide / pas sûr de lui ou dragueur impénitent qui ne se soucie pas des conventions sociales. C'est aussi un mélomane (amateur de musique classique), un agoraphobe d'une nature angoissée et un passionné de lecture. On le voit aussi dans son rôle de papa attentionné, de catholique fervent ou de meneur de bande car il a tout un cortège d'amateurs et fans qui gravitent autour de lui et qui vivent même avec lui à certains moment de sa vie. D'où des scènes complètement ubuesques qui font sourire. Étrange homme donc que cet écrivain ultra-doué qui a une fascination pour l'autodestruction et une intelligence tellement poussée qu'elle le pousse dans les abîmes de la déraison. Une espèce de lucidité extrême qui au final, lui sera fatale. K.Dick, c'est donc un peu tout ça, une figure de génie à la fois burlesque et dramatique, un être complexe en tout cas et remarquablement retranscrit par un Emmanuel Carrère très inspiré par son sujet.

Là où le bât blesse, c'est quand quasiment systématiquement l'auteur fait du spoiler en résumant dans leurs intégralités certaines œuvres clefs du maître. Certes c'est éclairant sur le personnage, sa manière de penser, ses influences et ses obsessions mais du coup, si vous ne les avez pas lu, vous l'avez dans l'os. Ayant lu l'intégralité de son œuvre, cela ne m'a pas gêné outre mesure mais je pense que le simple curieux ou celui qui n'a lu qu'un ou deux ouvrages risque d'avoir la surprise gâchée pour de nombreuses lectures suivantes. C'est vraiment dommage surtout que je pense que cet écueil aurait pu être évité en se contentant de résumer l'intrigue générale et les thématiques abordées. Peut-être ce livre est-il avant tout destiné aux gros fans de K.Dick ? Pour ma part, je trouve cela dommage et ça a douché quelque peu mon enthousiasme.

Pour autant ce fut une très belle lecture, on a vraiment l’impression de rentrer dans l'univers de ce maître de la SF et l'on partage toutes ses lubies, obsessions mais aussi inspirations. L'écriture est une merveille, l'ouvrage se lit tout seul, sans difficultés (sauf quelques passages plus hard-core lorsque Carrère décrypte certaines œuvres). On ressort vraiment plus riche d'une telle lecture et là où l'on voit que le contrat est rempli, c'est qu'on a de suite envie de se replonger dans l’œuvre originelle !

Déjà lus et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- La Classe de neige
- La Moustache

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