mercredi 30 août 2017

"La Nuit, la mer n'est qu'un bruit" d'Andrew Miller

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L’histoire : Tout oppose Maud et Tim. Fille unique de parents modestes, Maud est une scientifique brillante. Issu d’une famille nombreuse, aisée et fantasque, Tim passe ses journées à jouer et composer de la musique. Elle est secrète, réticente à la vie. Il est exubérant et exprime ouvertement ses sentiments. Réunis par leur passion commune, la voile, ils finissent pourtant par former un couple puis une famille. Lorsqu’une terrible tragédie les frappe, chacun réagit à sa manière. Il se réfugie chez ses parents, incapable de surmonter sa douleur. Elle décide de mettre le cap à l’Ouest pour traverser l’océan en solitaire.

La critique de Mr K : Voici pour aujourd’hui, un livre terrible et subtil. Le genre de lecture dont on ne ressort pas indemne et dont il est difficile de se dépêtrer quand on l’a débuté. Au cœur de l’indicible et des sentiments les plus intimes, l’auteur trace son sillon, emporte le lecteur avec lui et au final laisse le lecteur pantois devant tant de maestria déployée.

Au centre du récit de La Nuit, la mer n'est qu'un bruit, il y a Maud. Jeune femme effacée, froide et décalée de la réalité. Diplômée en science et passionnée de voile ; elle semble traverser son existence sans vraiment crocher dedans. Pourtant, au détour d’un accident de chantier, elle va rencontrer Tim, son futur époux. Autant, elle est distante et quasi muette ; autant le jeune homme est dynamique, volubile et empli d’espoirs. Malgré leur différence, le charme va agir et le couple va s’installer ensemble puis avoir une fille. On suit leur quotidien tranquillement, à un rythme lent et mesuré, construisant un cocon familial et des habitudes dans l’esprit du lecteur. Lorsque le malheur s’abat, tout va changer. Les rapports instaurés deviennent biaisés et c’est la lente dégringolade avec son lot d’expériences traumatisantes, de non-dits et de ressentiments larvés qui ressortent au grand jour.

La comédie humaine est ici bien cruelle et l’on se rend compte de l’intérêt pour Andrew Miller d’avoir bien développé ce qui précède. Liens familiaux, vie professionnelle, vie intimes s’entrechoquent et l’on comprend mieux la psyché des personnages même si Maud reste en permanence un mystère nébuleux. La souffrance est ici sourde, envahissante mais jamais frontale. Face à l’indicible, difficile de savoir vers qui se tourner et comment exprimer ce que l’on ressent vraiment. L’auteur pourtant y parvient avec beaucoup de pudeur, de tact mais sans rien omettre des conséquences graves qu’engendrent la perte d’un être cher avec une véritable dissection du processus de deuil pour plusieurs personnages. Les tensions familiales notamment sont très très bien rendues. Maud est différente, parfois agaçante, très intrigante en tout cas et son départ pour le grand large plonge l'ouvrage dans une autre dimension.

En effet, la chronique familiale et personnelle de Maud vire au voyage initiatique et au roman d’aventure. Seul à bord du voilier du couple, elle part outre-manche en quête de réponses et de vérités sur elle-même. L’écriture se détache alors de la psyché pour se concentrer sur la navigation, la routine de la traversée et les multiples observations que l’héroïne peut faire. Bluffant de réaliste, j’ai aussi aimé cette partie avec un passage en pleine tempête incroyable de réalisme, on sentirait presque le goût des embruns entre les pages ! Le voyage va finalement aboutir à un dénouement que l’on ne voit pas venir, qui fait la part belle à l’introspection et à la prise de conscience dans un milieu peu ordinaire et lourd de signification pour la jeune femme. Une sacrée idée pour un récit qui se termine en beauté toujours dans le sens de la finesse et de la richesse des émotions.

Malgré une certaine dichotomie dans l’ouvrage, les passages s’assemblent parfaitement, donnent une cohérence et une richesse au personnage de Maud qui pourtant par moment pourrait en agacer plus d‘un. L’univers de la voile, de l’océan rajoute une dimension supplémentaire à ce mille-feuille littéraire dense mais très digeste. L’écriture d’Andrew Miller est une merveille de concision, de dynamisme et de précision. Chaque scène, chaque sentiment exprimé semble ciselé par un orfèvre qui conjugue beauté de la langue et sens de la narration. Les pages se tournent toutes seules, le plaisir se renouvelle à chaque chapitre et même si au fond, il ne se passe pas grand-chose, on se plaît à errer dans le sillage de Maud, à échafauder des hypothèses pour les vérifier ensuite. On referme La Nuit, la mer n'est qu'un bruit touché en plein cœur. Une sacrée expérience que je ne peux que vous recommander.


jeudi 9 mars 2017

"Le Refuge aux oiseaux" de Uwe Timm

Le refuge aux oiseaux

L'histoire : Christian a tout perdu : sa femme partie vivre en Inde il y a plusieurs années et sa fille égarée dans le monde de la finance, maintenant sa boîte informatique, son luxueux loft et sa chère Saab, mais surtout - et c'est le plus douloureux - sa maîtresse, Anna.

Son nouveau travail consiste à observer et à compter les oiseaux migrateurs sur un îlot désert à l'embouchure de l'Elbe, dans la plus complète des solitudes.

Lorsque Anna, partie vivre aux États-Unis, lui annonce sa visite, sa routine s'en trouve immédiatement bouleversée et le voilà submergé par les fantômes du passé.

La critique de Mr K : Une lecture singulière et très réussie aujourd'hui avec Le Refuge aux oiseaux, ouvrage allemand lorgnant vers le drame intimiste. Rythme lent et langue érudite se conjuguent pour nous présenter un parcours de vie chaotique placé sous le signe du désir, de la confrontation avec notre passé et de la quête de soi. Une petite bombe pour ce dernier né des éditions Piranha !

Christian s'est réfugié sur une île déserte à l'embouchure de l'Elbe : un cabanon, des toilettes en extérieur, quelques arbustes, les dunes et leurs habitants ailés. Seul face à une nature quasiment intacte, il reçoit un message de son ex amante (Anna) qui souhaite le revoir et va arriver sous peu sur ce territoire sauvage pour le revoir après 6 ans de liaison interrompue. Plus l'échéance se rapproche, plus les souvenirs se bousculent dans la tête de cet homme qui fut avant son exil volontaire un bourgeois aisé, patron d'une entreprise florissante dans le domaine des logiciels informatiques. S'égrainent au fil des pages, des moments clefs de son existence qui vont révéler par petites touches successives les secrets et parts d'ombre d'une existence riche en rencontres et notamment sa relation passionnée avec Anna.

Intercalés entre des passages contemplatifs voyant Christian plongé dans l'environnement naturel qui désormais l'accompagne, c'est l'occasion pour l'auteur de nous parler de la vie en générale, de façon toujours juste et pondérée. La rencontre avec l'être aimé avec le flash initial, les premiers regards et gestes esquissés, l'indicible attirance qui nous porte vers cet autre qui deviendra très vite notre plus proche compagnon. C'est aussi plus loin, la rencontre d'un couple d'amis et l'alchimie qui peut s'opérer entre des personnes à la base très différentes mais qui vont se découvrir des points communs et des atomes crochus qui seront le ciment de nouvelles relations durables. Mais la destinée humaine c'est aussi le doute face à nos sentiments, les choix difficiles que l'on doit opérer et des émotions contradictoires qui peuvent aller jusqu'à nous détruire. Tout ceci et bien plus encore vous attendent dans cet ouvrage très dense où rien n'est laissé au hasard pour nous dresser un portrait d'une rare précision d'un homme qui a bien vécu, sans jamais se priver, quitte à se perdre quelque peu en chemin.

J'ai adoré ce portrait de Christian qui se dessine au fil des flashback successifs ne suivant d'ailleurs pas forcément un ordre chronologique. Les personnages se croisent avec les époques et les situations. On évolue dans un milieu bourgeois où l'on se dit que finalement le bonheur est à portée de main. Mais très vite la nature humaine nous rappelle à l'ordre avec notre insatisfaction chronique notamment en terme d'amour et de vie de couple. Tout est ici disséqué jusqu'à l'overdose, les amateurs d'action et de récits à multiples rebondissements devront passer leur chemin tant on est face à une texte purement descriptif de l'évolution d'une existence humaine. L'intérêt est autre ici et c'est ce qui m'a séduit au plus haut point.

Le texte de Uwe Timm est exigeant, la langue maniérée mais d'une précision hors pair. Nourrissant notre imaginaire à la manière d'un peintre épris du plus grand réalisme, on se plaît à voir les cœurs se débattre avec leurs aspirations et leurs déceptions. L'auteur a cette manière magique de proposer à la fois un destin unique mais aussi une portée plus universelle qui mène le lecteur à réfléchir sur lui-même, ses expérience et même son présent. C'est beau, neuf et très enrichissant. Si on se donne les moyens de s'accrocher (le texte pourrait égarer les moins motivés), vous vous retrouvez au milieu d'un drame profondément touchant et inspirant. Pour ma part, j'ai été captivé du début à la fin, j'avais beaucoup de mal à reposer cet ouvrage que j'ai lu en trois temps tant j'ai été happé par le récit de cette introspection.

On ressort de cette lecture bouleversé face à la fameuse rencontre qui intervient finalement après de nombreux retours en arrière. Bien que finalement banal dans les thèmes abordés, c'est la forme et la profondeur de l'ensemble qui transcende le texte et porte le lecteur vers des horizons insoupçonnés, des sommets d'intimité universaliste. Un véritable travail d'orfèvre qui séduira, je n'en doute pas, ceux que les thèmes abordés intéressent. Pour ma part, c'est déjà un must dans son genre.

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mercredi 8 mars 2017

"Dans le labyrinthe" de Sigge Eklund

Dans le labyrintheL'histoire : Un soir de mai, dans une banlieue cossue de Stockholm, Magda, une fille et onze ans, disparaît mystérieusement de sa chambre. Après plusieurs jours d'investigations, la police en vient à soupçonner le père, Martin.
Quatre proches de la victime se mettent à la recherche d'indices qui permettraient de la retrouver : Asa, sa mère, brillante psychologue qui s'enfonce dans une profonde dépression ; Martin, l'éditeur talentueux à la double vie ; Tom, son loyal collaborateur à l'ambition dévorante ; et Katja, l'infirmière scolaire qui a découvert ce que cachait la petite fille. Ces quatre voix entraînent le lecteur dans un labyrinthe de confessions troublantes.

La critique Nelfesque : C'est tout d'abord la couverture sombre et mystérieuse de "Dans le labyrinthe" qui m'a attirée. Je ne connaissais pas le nom de l'auteur, Sigge Eklund, pourtant très connu en Suède, son pays d'origine. Avec ce roman, il frappe un grand coup dans ma vie d'amatrice de thrillers et romans noir, celui-ci se trouvant à la frontière de ces deux univers littéraires. Une très belle découverte !

Magda a disparu. Ses parents sont partis dîner au restaurant à quelques mètres de chez eux et en rentrant n'ont retrouvé qu'un lit vide. Que s'est-il passé ? Magda est-elle sortie ? A-t-elle été enlevée ? Par qui ? Pourquoi ? Va-t-on la retrouver saine et sauve ?

Nous suivons l'enquête et les recherches des uns et des autres par les voi(es)x de plusieurs personnages gravitant autour de la petite. Le lecteur fait ainsi tour à tour connaissance avec sa mère, Asa, détruite et névrosée depuis la disparition de sa fille, Martin, père absent et ambitieux, Tom, le collaborateur fanatisé de ce dernier et Katja, l'infirmière de l'école de Magda. Chacun nous raconte son histoire, sa vie avant et après cette disparition comme autant de petits romans en orbite autour du drame. Des trajectoires en parallèle qui constituent autant de pièces de puzzle et qui se rejoindront dans un final glaçant.

Particulièrement friande de romans qui font la part belle à la psychologie des personnages, j'ai été ici remarquablement servie. Tout est millimétré, chaque personnage et chaque action ont leur importance. L'auteur nous perd parfois pour mieux nous retrouver. Pourquoi nous narre-t-il telle ou telle anecdote ? Pourquoi s'arrêter aussi longtemps sur des événements qui ne sont pas en lien avec l'histoire principale ? Pour ceux qui aiment, comme moi, échafauder des théories et essayer de deviner le fin mot de l'histoire avant le dénouement, accrochez-vous ! La révélation finale fait froid dans le dos et laisse le lecteur pétrifié et déchiré.

Pétrifié et déchiré par l'issu du roman mais aussi par les existences qui nous ont été donné à lire, par la concomitance des faits, par la fatalité et le fait qu'il n'y a pas de hasard. Il n'y a rien de réellement trépidant dans ce roman, nous ne sommes pas ici en présence d'un thriller classique où tout se déroule à grande vitesse. "Dans le labyrinthe" ressemble à la "vraie vie" et a plus une dimension psychologique, tout aussi palpitante. De plus, l'écriture ciselée de Sigge Eklund qui dose parfaitement ses effets est des plus convaincantes ! L'auteur prend son temps, apprivoise son lecteur, enveloppe son histoire pour mieux l'hypnotiser et lui tendre un piège dans un univers ouaté qui n'attend plus qu'à lui exploser en pleine figure.

Un conseil avant de débuter cette lecture : ne soyez pas pressé et laissez vous charmer. Pour qui veut bien se laisser porter, le voyage est des plus réussis et maîtrisés dans une ambiance faite de non-dits, de peurs, d'appréhension, de trahisons et malgré tout d'amour. Quand les jardins secrets de chacun se percutent, "Dans le labyrinthe" est un roman noir à ne pas manquer et Sigge Eklund, un auteur à découvrir d'urgence et à suivre désormais.

samedi 4 mars 2017

"Jimfish" de Christopher Hope

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L’histoire : Qui est ce gamin à l’étrange apparence que, par un beau jour de 1984, le vieux capitaine d’un caboteur ramène dans ses filets à port Pallid sur l’océan indien ? Le chef de la police locale, seigneur blanc, décide : il est d’une race à part et il se nommera Jimfish. Ainsi commence l’extraordinaire destin d’un Candide de la fin de l’apartheid.

Épopée picaresque de l’enfant devenu jeune homme qui, accompagné de Malala le Soviet, jardinier noir, autodidacte et philosophe, veut voir le monde pour trouver le bon côté de l’Histoire. Battu, torturé, riche, pauvre, jouisseur, Jimfish assiste, prend part même aux massacres, révolutions, turpitudes et atrocités du monde postmoderne. Toujours au bon endroit, au bon moment, il fait le mal ou le subit, le cœur sur la main. Jusqu’au jour où il apprend que Nelson Mandela est intronisé président de la toute jeune nation arc-en-ciel qui est, les journaux le disent, du bon côté de l’Histoire.

La critique de Mr K : Voilà un livre qui au-delà de sa très belle couverture va marquer sans aucun doute l’année éditoriale 2017 par sa forme et son propos. Sous la forme d’un conte effroyable, Christopher Hope (un journaliste sud-africain reconnu comme un des plus grands écrivains du pays) nous invite à voyager dans une époque troublée (fin des années 80 et début des années 90) et à méditer sur l’incurie humaine. Je vous préviens de suite, les âmes sensibles feraient bien de s’abstenir tant la démonstration est aussi cruelle qu’efficace.

Jimfish est un jeune homme aux origines bien mystérieuses (sa couleur de peau est indéterminée) et c’est cela même qui le met d’office au ban de la société sud-africaine de l’époque, toujours engoncée dans le carcan de l’apartheid, législation inique en vigueur séparant dans tous les domaines de la société les noirs et les blancs. Être naïf et désintéressé, suite à un élan du coeur non contrôlé (il tombe amoureux de la fille du patron et elle est blanche !) il doit quitter son pays d’origine en compagnie de son vieux maître communiste intégriste et va explorer le monde. Il va tomber de Charybde en Sylla, enchaînant les situations et événements historiques sanglants avec une certaine distanciation, une indifférence parfois froide due à sa nature profonde. Il reviendra changé de ces différentes expériences avec un regard bien différent sur l’être humain et ceux qui les gouvernent.

Constitué de chapitres assez courts (jamais plus de dix pages), Jimfish est un peu la version thrash du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Sous ses oripeaux de conte philosophique à la Voltaire, ce Candide du XXème siècle expose nombre de nos travers et des atrocités que l’on commet au nom de nos idéaux. Ainsi, Jimfish fera escale dans nombre de pays africains où les coups d’État se suivent et se ressemblent avec leur cortège d’exactions. Les descriptions sont rudes à lire, très directes et sans fioritures. On rencontre ainsi Mobutu et ses légendaires tenues léopard, monstre sanguinaire faisant régner la terreur jusque dans ses cabinets ministériels, Mugabe le président mozambiquais et ses terribles brigades aux bérets rouges comme le sang qu’ils versent ou encore trois partis se disputant le pouvoir au Libéria. Le drame africain est remarquablement décrit à travers ce voyageur en quête de réponses à ses questions et sa recherche d’absolu (celui de son maître, la révolution communiste instaurant l’égalité universelle).

Dans la poursuite de ce rêve, il côtoiera brièvement le génie des Carpates (Ceaucescu) et fera même un arrêt à Tchernobyl en 1986 décrivant au passage la gigantesque machine à mensonges que furent les régimes dictatoriaux marxisant. Pour autant, les capitalistes ne sont pas oubliés avec quelques passages révélant les tractations secrètes des français et des américains soutenant nombre de putchistes quitte à faire des entorses avec les beaux idéaux prônés par leurs Républiques respectives. De ce côté là, la lecture s’apparente clairement à une longue descente aux enfers au pays de la real-politik, de la cupidité et de la défense des intérêts particuliers au détriment des droits de l’homme et de la morale. C’est très dérangeant mais très juste dans l’exposition des faits et l’argumentation sous-jacente. Le plus troublant résidant dans le fait que tous les éléments décrits sont réels et perdurent encore aujourd’hui.

Reste que Jimfish et ses compagnons sont des inventions de l’auteur et que leur parcours atypique lui permet de développer une voie initiatique, une prise de conscience lente et progressive autour de l’idée d’utopie et d’engagement. Au delà des horreurs décrites qui sont parfois insoutenables (vous voila prévenus), l’écriture est d’une simplicité confondante permettant à tout un chacun de pouvoir saisir les changements opérés chez le héros qui peu à peu gagne en maturité, en carapace aussi. Afin d’adoucir quelque peu le propos, Christopher Hope rajoute des éléments de narration classiques comme l’amitié et l’amour qui permettent de densifier encore davantage le personnage de Jimfish qui par bien des égards nous rappellera tour à tour les humains qui parfois détournent le regard, parfois agissent contre et à l’occasion collaborent aux atrocités de ce monde.

Vous croyez que j’en ai dit beaucoup ? Détrompez-vous, ce court roman de 205 pages contient encore bien des secrets et des réflexions que je vous laisse la joie de découvrir. A mon sens, ce livre a un aspect quasi nécessaire et essentiel, une mission supérieure à la simple lecture de distraction. Il fournit les armes de la compréhension et de la différenciation entre le bien et le mal, des outils pour réfléchir par soi-même et peut-être à notre niveau changer le monde en commençant par le voir autrement. Une sacrée claque pour un roman aussi puissant qu’intelligent. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

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mardi 15 novembre 2016

"Butcher's Crossing" de John Williams

butchers-crossingL'histoire : Dans les années 1870, persuadé que seul un rapprochement avec la nature peut donner un sens à sa vie, le jeune Will décide de quitter le confort d’Harvard pour tenter la grande aventure dans l’Ouest sauvage. Parvenu à Butcher’s Crossing, une bourgade du Kansas, il se lie d’amitié avec un chasseur qui lui confie son secret : il est le seul à savoir où se trouve un des derniers troupeaux de bisons, caché dans une vallée inexplorée des montagnes du Colorado. Will accepte de participer à l’expédition, convaincu de toucher au but de sa quête. Le lent voyage, semé d’embûches, est éprouvant et périlleux mais la vallée ressemble effectivement à un paradis plein de promesses.

La critique Nelfesque : Quand l'envie d'évasion se fait sentir, quand on a l'impression d'étouffer dans nos vies, un bon roman des grands espaces s'impose ! Avec "Butcher's Crossing", le lecteur fait un bond dans le temps. Nous voici au XIXème siècle, dans le grand Ouest sauvage américain, à une époque où les chercheurs d'or et les trappeurs gagnaient leur vie, souvent solitaires, en ne ménageant pas leurs peines. Will est un jeune citadin qui ne connaît rien de la vie. Ses mains sont douces et c'est un homme délicat et attentionné. Il veut vivre une expérience hors du commun et pour cela abandonne ses études à Harvard et se rend à Butcher's Crossing dans le but de partir à l'aventure. Les éditions Piranha nous propose ici un western tombé dans l'oubli depuis plus de 50 ans et qui emporte tout sur son passage, même le lecteur le plus récalcitrant au genre !

Car John Williams nous offre bien ici un western mais pas n'importe lequel. Point de caricatures, d'indiens et de voleurs, de postures présentes dans la majorité des films des années 60. Disons le tout net, si il faut un exemple pour confirmer la règle : je n'aime pas les westerns et celui ci m'a passionnée. "Butcher's Crossing" fait la part belle aux grands espaces, aux découvertes, à l'aventure et aux liens qui existent entre les hommes. Point de manichéisme ou de machisme sous-jacent ici mais une lecture intense qui prend le lecteur par surprise et l'emmène dans des contrées physiques et psychologiques loin des faux semblants et des apparences. Une lecture qui prend aux tripes et un parallèle entre psychologie des personnages et phénomènes naturels saisissant. La nature accompagne littéralement l'histoire et en éclaire même tout un pan. L'écriture de Williams est magistrale et absorbe complètement le lecteur, a tel point qu'il finit par cheminer au côté de Will et son équipe comme un seul homme.

Will accompagné de Miller, chef d'expédition, Charley son second et Schneider, écorcheur, vont partir dans les montagnes pour chasser le bison. Miller est un chasseur aguerri, il connaît bien la région et affirme que de belles bêtes sont présentes à profusion dans les hauteurs. Avec l'argent de Will et ses compétences, ils pourront ensemble vivre le rêve d'aventure du jeune homme et ramener à Butcher's Crossing le plus grand nombre de peaux de qualité que la ville n'a jamais connu. Ils se lancent alors dans une expédition folle basée sur des souvenirs datant de plus de 10 ans. On retrouve, par certains aspects, l'approche et l'écriture de David Vann dans "Goat Mountain" et les visuels de "The Revenant" reviennent en mémoire. C'est particulier et il faut se laisse embarquer mais une fois hypnotisé par la plume de Williams, on est complètement plongé dans l'histoire et on sent une menace sourde et inéluctable planer sur l'expédition. Un sentiment qui ne lâchera plus le lecteur...

Quand l'homme et la nature ne font plus qu'un, quand les battements de coeur d'un chasseur s'accordent sur ceux des bêtes qu'il convoite, quand orgueil et fierté prennent le pas sur la raison, "Butcher's Crossing" mène ses personnages aux confins de la folie et rappelle aux lecteurs l'âpreté de la vie. Tout comme Will, il est alors ramené aux choses essentielles. Une belle leçon de vie et un très beau moment de lecture, comme une communion. 

Une aventure avec un grand A, faite de découvertes et de moments de doute, une aventure humaine mais aussi et surtout une aventure en soi-même pour un final des plus prenants et émouvants. Et si en plus vous êtes un amoureux de nature, n'hésitez plus et lisez ce roman. Vraiment très bon !


lundi 24 octobre 2016

"Swastika Night" de Katharine Burdekin

Swastika night

L'histoire : Sept cents ans après la victoire d'Hitler, l'Europe est soumise à l'idéologie nazie. Les étrangers servent de main-d'oeuvre servile, les femmes de bétail reproducteur, le progrès technique est interdit dans une société exclusivement agraire. Alfred, un jeune anglais en pèlerinage, est mis au courant par le chevalier Von Hess de l'existence d'une chronique retraçant l'histoire de l'ancien monde...

La critique de Mr K : Une sacré découverte que ce Swastika Night réédité aujourd’hui chez les éditions Piranha et qui date de 1937. C’est fou de se dire que quelqu’un ait eu l’idée d’écrire une uchronie sur le règne du nazisme sur le monde alors que la seconde guerre mondiale, bien que prévisible, n’avait pas encore eu lieu. Et pourtant, c’est ce que Katherine Burdekin a réalisé avec brio provoquant chez le lecteur effroi et réflexion. Suivez le guide !

L’action se déroule 700 ans après Hitler selon l’un des personnages principaux. Il faut comprendre par là que ce dernier a soumis une bonne partie du monde à son bon vouloir suite à une guerre mondiale qui a duré 30 ans et que le saint empire hitlérien étend son pouvoir dictatorial sans pitié ni concession, ayant instauré un nouvel ordre mondial et une société calquée sur un moyen-âge idéalisé et surtout fantasmé. L’auteur nous invite à suivre la destinée d’Alfred, un anglais en pèlerinage en Allemagne pour faire le tour des lieux saints du nazisme (l’Angleterre est elle aussi tombée sous la coupe des chemises brunes). Il va rencontrer un vieux chevalier (ordre supérieur au dessus des nazis, des propriétaires terriens, gardiens de l’orthodoxie et aux prérogatives seigneuriales) lassé du mensonge et des faussetés du régime. Au cours d’entretiens privés, il va lui livrer une vérité qu’Alfred ne soupçonnait pas et lui léguer un objet qui pourrait bien changer la face du monde : un livre de famille.

L’univers décrit dans ce livre est tout bonnement effroyable. Dans cet empire nazi, les juifs ont été exterminés ainsi que tous les êtres dits "anormaux". Les femmes ont été relégués au rang d’animaux de compagnie et de plaisir, leur fonction étant purement reproductive. Elles sont enfermées dans des camps à part et appartiennent aux hommes. Le propriétaire peut changer de femme selon ses desideratas et celles-ci n’ont strictement aucun droit sur leur progéniture mâle qui est le nec plus ultra (dès leurs un an et demi -sevrage-, ils sont confiés à leur père), les petites filles restant avec leur mère pour devenir à leur tour un objet de jouissance. Ce livre est une charge féministe absolument dantesque, l’auteur imaginant la logique que suivrait Hitler et ses sbires s’ils arrivaient à instaurer leur société idéale.

Le révélateur de tout cela est bien évidemment Alfred qui va voir ses certitudes s’évanouir totalement au contact de vérités cachées qui vont lui révéler l’envers du décor. Il va prendre conscience peu à peu de la brutalité extrême de cet ordre omnipotent et omniprésent dans la vie de chacun. Accompagné de Herrmann un jeune nazi en pleine disgrâce, il va tenter à sa manière de changer les choses à son échelle grâce aux conseils éclairés du vieux chevalier Hess et d’un patriarche chrétien (seuls êtres différents plus ou moins tolérés par l’ordre nazi). Il va redécouvrir des sentiments et des valeurs oubliées ou disparues suite à l’installation du nazisme. L’amour d’une femme, l'amour de son prochain notamment mais aussi la puissance de l’écoute et de l’entraide considérées comme des faiblesses par l’ordre en place. Cette redécouverte d’humanité est assez incroyable et prend au coeur et aux tripes.

La puissance uchronique est ici mise au service de la démocratie. Plus qu’un roman, c’est presque à un essai dont on a affaire ici. Il ne se passe finalement pas grand chose durant ces 230 pages ou du moins rien de vraiment original en terme de trame narrative. Mais ce n’est pas bien grave, la densité du contenu en terme de réflexion est imposant avec les discussions d’Alfred avec Hess puis avec Joseph Black (patriarche chrétien) où ils balaient l’histoire humaine, des questions théologiques et philosophiques mais aussi la nature profonde de l’être humain et la logique qui a suivi l’installation de la dictature. Loin d’être un pensum imbuvable, ce livre est d’une limpidité et d’une accessibilité de tous les instants grâce à un sens du récit millimétré et un apport théorique dispatché avec intelligence et pédagogie.

On prend donc une gigantesque claque avec cet ouvrage prophétique en son temps qui fait écho aux maux du nôtre. Bien que dur par moment par les scènes qu’il nous donne à voir, Swastika Night est avant tout une ode à la liberté et à l’entraide face aux fascismes de tout horizon qui ne cessent de prospérer autour de nous. Une lecture vraiment essentielle.

lundi 10 octobre 2016

"Les Témoins de pierre" de Simon Beckett

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L'histoire : Sean est en fuite. Malgré la chaleur qui écrase la campagne française, il préfère abandonner sa voiture accidentée et couper à travers champs pour éviter la police. Mais sa cavale se termine brutalement lorsque les mâchoires implacables d’un piège se referment sur sa jambe. Retrouvé quasiment inconscient par les deux fi lles du propriétaire d’une ferme voisine, il est recueilli et soigné. À peine capable de tenir debout, Sean se croit enfin à l’abri et est loin de se douter des dangers qui le menacent.

La critique de Mr K : Belle pioche que ce roman noir tout juste paru dans la collection Black de chez Piranha. Avec Les Témoins de pierre, attendez-vous à une histoire basique qui dévisse très vite dans la noirceur la plus profonde entre road movie, chronique bucolique et exploration des déviances humaines. Je peux d’ores et déjà vous dire qu’on ne sort pas indemne d’une telle lecture !

Sean est en cavale. On ne sait pas vraiment pourquoi au départ, son objectif est de se planquer loin du Royaume-Uni. Anglais francophile en pleine errance chez les froggies, il se retrouve sans véhicule suite à un accident. Désormais à pied, il tente de se cacher sur une propriété privé... Mauvais choix pour lui, il se retrouve pris dans un piège de chasseur. Recueilli par Mathilde une jeune femme effacée, il est convalescent dans une ferme tenue d’une main de fer par un homme ayant une emprise forte sur ses deux filles et son employé à tout faire. Au fil du récit, on découvre avec Sean que ce refuge providentiel ne l’est peut-être pas autant que ça...

Relaté à la première personne, nous suivons l’histoire à travers les yeux de Sean. Le jeune homme est de suite attachant par le mystère qu’il entretient autour de lui. La tête sur les épaules, ouvert d’esprit, baroudeur dans l’âme, on a du mal à croire qu’il soit recherché par les forces de l’ordre. On apprend à le connaître au fil des pages et des péripéties qu’il doit affronter. Très vite, un huis-clos infernal s’installe tantôt rassurant, tantôt inquiétant. On balance constamment comme le personnage entre phases de repos, de réflexion et purs moments de tension avec des révélations cruciales à la clef. Rien ne lui est épargné et l’auteur, Simon Beckett, prend un malin plaisir à disséquer les états d’âmes et réactions de ce héros perdu au milieu de nulle part.

Isolé du reste du monde, le héros-narrateur est déboussolé, mal en point (sa blessure est assez sérieuse) mais en même temps soulagé d’être soustrait à l’ordre du monde (et notamment à la menace des autorités), Sean va vivre une expérience qui le marquera à jamais. Le récit fait la part belle à son introspection et insère entre certains chapitres, des flashback se déroulant à Londres, dans sa vie d’avant. Peu à peu, on comprend qu’il cache lui aussi un secret inavouable qui le force à aller contre sa nature et ses aspirations.

Il faut se dire qu’en plus, il se retrouve plongé dans la campagne profonde d’un pays qu’il ne connaît pas. La famille qui le reçoit, en elle-même, est particulière entre un père dictatorial et flippant, une aînée élevant seule son môme qui semble incapable de prendre sa vie en main, une cadette délurée et strange dans son genre. Cette famille cache bien des secrets et dès le début on sent bien que quelque chose ne tourne pas rond. À l’heure de lever le voile, le lecteur est bluffé par ce qu’il soupçonnait mais qui prend une allure impressionnante et définitivement traumatisante. Le train des émotions est haletant et sans fard, le héros livré nu au lecteur accro qui a bien du mal à lâcher le volume avant de connaître le fin mot de l’histoire.

Beckett, en plus de fournir un texte fluide, accessible et sans éléments inutiles, va à l’essentiel et excelle dans l'art de caractériser une situation ou un portrait en quelques pages. L’atmosphère est très bien rendu et la tension palpable à chaque nouveau chapitre. Il fait très fort car l’intensité ne baisse jamais (et ça commence très tôt !) et les révélations se font au compte-goutte, à un rythme lancinant et très bien dosé, alternant saillies bien senties et apparente routine qui peut dérailler à n’importe quel moment. Le suspens est terrible et met à l’épreuve les nerfs du lecteur.

Au final, Les Témoins de pierre est un roman noir d’une effroyable efficacité, au héros charismatique mais imparfait et à la trame apparemment simple mais qui réserve bien des surprises et pas des meilleures croyez-moi ! Une petite bombe que je vous conseille de lire au plus vite si vous êtes amateurs du genre !

jeudi 15 septembre 2016

"La Vie des autres" de Neel Mukherjee

la vie des autresL'histoire : Calcutta, fin des années 1960. Prafullanath règne en patriarche sur la vaste maison qui abrite plusieurs générations del a famille Gosh, sans se rendre compte que les fondations sur lesquelles repose l'harmonie domestique menacent de s'effondrer. Minée par les rivalités entre belles-filles et par les secrets, la famille se délite en même temps que la société bengalie se transforme. Au moment où la prospère affaire familiale se désagrège, Supratik, l'un des petits-enfants qui rêve de changer cette société sclérosée et profondément inégalitaire, choisit la voie de l'activisme radical maoïste.
A travers cette puissante saga familiale, Neel Mukherjee illustre brillamment les fractures de la société indienne et le fossé creusé entre les générations et entre les nantis et les pauvres dans un pays à l'aube d'un tournant historique.

La critique Nelfesque : "La Vie des autres" de Neel Mukherjee est un roman à part, un ouvrage exigeant qui demande de l'attention et qui ne se lit pas aussi vite qu'un page turner. Pour autant, c'est une chronique fascinante de la vie des indiens à la fin des 60's. Une époque où les intouchables, les domestiques et esclaves des champs se révoltent contre la caste dominante, celle des nantis, des patrons et des propriétaires terriens.

Peu (voir pas) habituée à lire des ouvrages traitant de l'Inde, un temps d'adaptation a été nécessaire pour s'habituer aux noms propres, prénoms et autres noms de lieux présents dans ce roman. Un glossaire est également à retrouver à la fin de l'ouvrage pour expliquer certains noms communs n'ayant pas d'équivalents en français ou que la traductrice, Simone Manceau, n'a pas souhaité traduire pour plonger le lecteur dans la vie indienne. Commence alors une gym du cerveau, en plus de l'arbre généalogique de la famille Gosh qu'il faut intégrer dès les premières pages du roman, qui rend difficile la lecture. Oui, "La Vie des autres" est une lecture exigeante, un roman pour lequel il faut être en condition (oubliez les 2 ou 3 pages lues à la va vite dans les transports en commun) mais les sessions de lecture au calme et totalement imprégnées de l'histoire qui se déroule sous nos yeux se révèlent des plus prenantes et passionnantes pour qui se laisse happer.

Nous suivons ici la vie de la famille Gosh au complet. Prafullanath, le patriarche qui a fondé l'empire Gosh, et sa femme Charubala qui est l'âme de la maison familiale au coeur de Calcutta. De leur union est née 5 frères et soeurs, avec des places bien déterminées dans la famille selon leurs rangs de naissance, leurs sensibilités et leurs capacités. Avec autant de maris et de femmes et plus encore d'enfants, la famille Gosh est un microcosme qui vit sous le même toit comme le veut la tradition. Au sein même de la famille existe déjà des différences de traitements, des injustices et des passe-droits. Sur plus de 500 pages, le lecteur va s'apercevoir que ce fonctionnement est transposable à l'ensemble de la société indienne. Une société où seuls les riches vivent correctement et où les pauvres se font exploiter, spolier du peu qu'ils possèdent et meurent chaque jour au bord des routes dans l'indifférence générale.

Cette différence de traitement, cette injustice, Supratik, un des 6 petits enfants de Prafullanath et Charubala, ne peut plus le supporter. Il quitte alors la grande maison familiale et son confort bourgeois pour rejoindre les rangs de la résistance maoïste. Il va alors mettre en pratique ses grands principes et se rendre compte que le chemin de la théorie à la pratique est physiquement éprouvant et jonché de cadavres...

"La Vie des autres" est un roman marquant. Le prologue est d'une telle puissance qu'en à peine 3 pages, il ébranle le lecteur et lui fait réaliser que ce qu'il s'apprête à lire va le malmener, le bousculer dans ses petites habitudes confortables et sa petite vie douillette. Neel Mukherjee marque les esprits, malmène le lecteur avec cette vie des autres si différente de la nôtre, si injuste et si éprouvante. Une ouverture sur le monde, une empathie qu'il est bon d'éprouver dans une époque où le repli sur soi est le courant dominant en France.

Dépaysant, poignant et passionnant, ce roman est un savant mélange de saga familiale, avec ses secrets et ses petits arrangements, et de chronique sociale qui plonge le lecteur dans une découverte de l'Inde bien loin des clichés idylliques de touristes européens. Le lecteur est ici ramené avec force dans l'âpre réalité de la vie dans ces contrées, en ville comme à la campagne. Un roman saisissant de réalisme, dense et profond. 3 générations, un quotidien qui fait froid dans le dos et une fin glaçante. Un roman de cette Rentrée Littéraire qu'il ne faut pas laisser passer.

samedi 3 septembre 2016

"Frankenstein à Bagdad" d'Ahmed Saadawi

frankenstein a bagdad

L'histoire : Dans le quartier de Batawin, à Bagdad, en ce printemps 2005, Hadi le chiffonnier récupère les fragments de corps abandonnés sur les lieux des attentats qui secouent la ville pour les coudre ensemble. Plus tard, il raconte à qui veut bien lui payer un verre qu’une âme errante a donné vie à cette mystérieuse créature, qui écume désormais les rues pour venger les innocents dont elle est constituée.

La critique de Mr K : Attention chef d’œuvre en vue aujourd'hui avec ce Frankenstein à Bagdad d'Ahmed Saadawi tout juste sorti pour la rentrée littéraire chez Piranha. Je vous l'avoue ici, c'est mon premier roman d'origine irakienne et pour un coup d'essai c'est un coup de maître pour une œuvre inclassable, à la lisière du roman fantastique, mysticisme et écrit documentaire sur la vie quotidienne d'un quartier d'une ville en guerre permanente. En tous les cas, quoiqu'on puisse en penser, on ne ressort pas indemne de ce livre.

Tout commence dans le quartier de Batawin à Bagdad où l'auteur nous convie, à travers de courts chapitres, à faire la connaissance de différentes personnalités du crû : une vieille femme attendant le retour d'un fils disparu pendant la guerre qui semble étrangement porter chance autour d'elle, un agent immobilier dont les dents rayent le parquet et tente par tous les moyens de s'enrichir encore plus, un chiffonnier menteur comme un arracheur de dents qui s'improvise Prométhée moderne, un journaliste exilé loin de chez lui qui tente de percer dans le milieu, un gardien de sécurité dont la vie va se prolonger bien après sa mort, un gérant d’hôtel en grande difficulté financière, une créature morte et vivante à la fois qui pour survivre doit tuer, un responsable des services spéciaux qui lui court après... Au début les pièces du puzzle sont éparpillées et l'on se demande bien où l'auteur veut en venir.

Et puis, un attentat se déroule dans le quartier et va bouleverser les certitudes et habitudes de tout le monde. Pourtant, la vie n'est pas facile en Irak en 2006 : grosse présence étrangère avec les américains qui se comportent bien trop souvent en terrain conquis, corruption à tous les niveaux et forces militaires irakiennes autoritaires, violences entre bandes / confessions rivales et une pauvreté extrême. Chacun vit, réagit comme il peut. Peu à peu, au fil du déroulé, ces destins disparates se croisent, s'entremêlent et bâtissent un ensemble cohérent d'une grande richesse et d'une finesse incomparable. Loin des sentiers battus de la narration traditionnelle, l'auteur se plaît à déposer les indices au fil des changements de points de vue, des ressentis de chacun. C'est hallucinant de maestria dans la manière d'amener les événements et réactions en chaînes qui s'ensuivent. Une fois la machine infernale lancée, rien ne semble pouvoir l'enrayer et le lecteur, pris par un tourbillon de sentiments contradictoires, ne peut que poursuivre sa lecture, obnubilé seulement par la volonté d'avoir le fin mot d'une histoire qui transcende l'espace et le temps.

Plus qu'une simple histoire de plus, cet ouvrage est une mine documentaire sur la vie d'un peuple meurtri et en guerre perpétuelle. Le quotidien, les lieux, les coutumes et traditions, les liens sociaux sont décrit à la perfection dans une langue d'une pureté extrême et d'une poésie toute orientale de tous les instants qui ne tombe jamais dans le cliché. On est clairement face à une écriture différente, qui propose avec intelligence une plongée sans concession dans un pays seulement montré chez nous par le biais de chaînes d'info guidées avant tout par la recherche du scoop. Ici point de tout ça, seulement un reflet véridique d'une société brisée et en quête de soi-même. Ce n'est pas folichon, c'est même choquant par moment (les violences en tout genre notamment) tant cette réalité est bien éloignée de la nôtre. Mais la lecture se fait avec un plaisir constant, l'auteur sachant parfaitement mêler l'aspect documentaire et le roman pur.

Et puis, il y a la portée universelle de ce roman, à travers des personnages hautement charismatiques qui vont de l'apprenti sorcier à l'homme cupide capable du pire pour arriver à ses fins. C'est une peinture de l'humanité dans sa complexité, ses aspirations, ses espoirs et ses échecs qui nous est proposée. Sans compter l'aspect mystique qui donne un caractère particulier au récit, certaines choses échappent à l'homme, son destin semblant se dérober à lui parfois : Pourquoi certains meurent trop tôt et d'autres pas ? Quel sens peut-on donner à une vie brisée, à l'inégalité ou l'injustice vécu au quotidien ? Par moment ces lignes éclairent aussi sur des choses toutes simples comme le bonheur d'avoir des amis ou une famille soudée. On passe vraiment par toutes les émotions, seul ne change pas le plaisir de lecture et la beauté du texte qui nous ensorcelle, nous emmenant vers un ailleurs terrifiant et hypnotisant.

Vous l'avez compris, Frankenstein à Bagdad est une claque d'une beauté stupéfiante. Cet ouvrage peuplé d'êtres fascinants emporte très loin le lecteur par les faits qui lui sont contés et les multiples degrés de lecture qu'il propose. Une sacrée expérience qui marque et séduit à la fois. Tout simplement nécessaire. 

jeudi 18 février 2016

"Dans la gueule du loup" de Adam Foulds

dans la gueule du loupL'histoire : Will, jeune Anglais naïf et inexpérimenté, s’imagine déjà en nouveau Lawrence d’Arabie lorsqu’il est affecté en Afrique du Nord après le débarquement des Alliés en 1942.
Ray, prolétaire new-yorkais d’origine italienne, rêve d’une carrière dans le cinéma lorsqu’il se retrouve, simple fantassin, catapulté au plus près de l’horreur des combats.
Cirò, parrain mafieux d’un village sicilien, s’exile à New York à l’arrivée des fascistes avant de revenir dans son île natale pour prêter main-forte aux Alliés.

La critique Nelfesque : Au rayon seconde guerre mondiale, rares sont les romans qui traitent de l'Afrikakorps et des actions menées par les Alliés en Sicile. Adam Foulds, avec son dernier roman, "Dans la gueule du loup" nous entraîne dans une expédition sanglante de l'Afrique du Nord à la Sicile où anglais et américains combattent l'armée allemande.

Après une incursion en prologue dans les montagnes siciliennes dans les années 20, l'histoire commence en Afrique du Nord au cours de l'année 1942. Comme le roman manque cruellement de recontextualisation à mon sens, je vous fais un petit récap' rapide des évènements. Au début des années 40, les allemands et les forces de l'Axe (Allemagne, Italie et Japon) opèrent en Libye et Egypte et se replient en Tunisie. En 1942, les Alliés, anglais et américains, débarquent alors en Algérie et au Maroc et unissent leurs forces pour repousser l'occupant allemand. Voici ici les grandes lignes de l'Histoire et je trouve dommage que certains lecteurs puissent être laissés sur la touche faute de connaissances sur ce terrain ci. Car ici, il n'est pas tant question de retranscrire l'Histoire et d'éduquer le lecteur que de proposer une tranche de vie de soldats et de résistants. C'est un parti pris, pas inintéressant au demeurant mais il faut tout de même bien connaître le contexte de l'époque pour apprécier pleinement cet ouvrage.

Ce que l'on perd en contexte, on le gagne toutefois en ambiance et en psychologie des personnages car nous sommes ici au plus près des pensées de Will et Ray. Will est anglais, Ray américain. Tous les deux vont se retrouver sur les routes africaines, et plus tard siciliennes, au coeur des combats. Sous les bombes, en ligne de mire, au contact des populations apeurées... Leurs rêves d'avant guerre, notamment concernant le cinéma pour l'un d'eux, vont être confrontés à la réalité et à l'horreur du conflit d'où ils ne reviendront pas totalement indemnes.

Côté écriture, Adam Foulds sort sa belle plume et donne à voir au lecteur des tableaux saisissants de réalisme. Les passages consacrés au débarquement notamment sont époustoufflants et les pensées des personnages effroyables. Nous sommes alors aux côtés des soldats, nous débarquons avec eux, nous courons pour notre survie, nous perdons nos amis...

"Dans la gueule du loup" porte bien son nom tant il nous transporte au coeur du conflit, dans la brutalité crue de la guerre, dans le quotidien des soldats en opération. Un roman comme une tranche de vie. Un instant T dans la seconde guerre mondiale. Ni le début, ni la fin, ni la totalité de cette période. Comme une touche au milieu de l'horreur, un cheveu dans la soupe. A découvrir si vous souhaitez lire autrement les conflits armés d'ici ou d'ailleurs, passé ou présents.