mardi 5 novembre 2019

"Je te suivrai en Sibérie" d'Irène Frain

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L’histoire : Pauline est de ces femmes qui brisent les obstacles. Risque-tout, elle quitte sa Lorraine natale à la fin de l’épopée napoléonienne pour rejoindre Moscou où, simple vendeuse de mode, elle est courtisée par un richissime aristocrate. Ivan Annenkov est un fervent admirateur de la France des Lumières et un farouche adversaire du servage. Il appartient à une société secrète qui rêve de renverser le tsar. Le complot échoue, les décembristes sont déportés en Sibérie. Ivan serait mort dans l’oubli le plus total si Pauline, comme sept autres femmes de condamnés, n’avait décidé de le rejoindre.

La petite bande, qui deviendra légendaire, soutient si bien les conjurés qu’ils relèvent la tête et fondent, derrière les murs de leur prison, une mini-république à la française...

La critique de Mr K : Attention petite bombe littéraire ! D’Irène Frain, je n’avais lu que Le Nabab et il y a fort longtemps au sortir de l’adolescence, ma mère appréciant l’auteure et me l’ayant conseillé. J’avais aimé le souffle romanesque et la langue si inventive et accessible d’une auteure que je n’ai depuis plus recroisée. L’occasion fait le larron et voila Je te suivrai en Sibérie qui se retrouve entre mes mains promettant une histoire mêlant grande histoire et passion amoureuse, un diptyque ô combien séduisant pour l’amateur de lecture que je suis. Contrat pleinement rempli pour une lecture express et prenante comme jamais.

Irène Frain décide avec ce vrai-faux roman de suivre les pas de Pauline, une française du XIXème siècle au parcours de vie incroyable. Tout ce qui est relaté ici est véridique et a été vérifié par l’auteure qui a suivi les traces de cette femme amoureuse d’un aristocrate russe déchu suite au démantèlement d’un groupuscule voulant la chute du Tsar (les fameux décembristes qui marqueront l’Histoire russe et auxquels on voue encore un culte aujourd’hui en Russie). On suit donc Irène Frain dans son périple à travers la Russie, ses rencontres et ses découvertes. On alterne avec la vie de Pauline, romancée pour l’occasion mais toujours relatée avec un souci de justesse et de coller au plus près de la réalité historique que l’auteure recouvre grâce à ses recherches, ses visites et la lecture de nombreux documents. Le mélange loin d‘être indigeste ou rebutant fonctionne pleinement et l’on se prend rapidement d’affection pour cette jeune femme intrépide.

Bien que d’extraction modeste, Pauline connaît donc un destin hors du commun. Enfance difficile, parents absents, elle doit se débrouiller vite toute seule. De fil en aiguille, se spécialisant dans la couture - sic -, elle sera amenée à travailler en Russie où une rencontre fera tout basculer. Volontaire, n’ayant pas la langue dans sa poche, courageuse entre toutes, elle va vivre une histoire d’amour intense et complexe. Beaucoup auraient baissé les bras lorsque l’homme aimé est emprisonné dans la Sibérie froide et inhospitalière. Elle non, elle n’hésite pas et part à l’autre bout du monde pour rester auprès de son bel Ivan et ils ne se quitteront jamais malgré l’adversité et la rancune tenace d’un monarque obsédé par son pouvoir. Pauline force le respect, sans effets de manche, ni stratagèmes littéraires surfaits, Irène Frain nous fait un portrait sensible et extrêmement poignant d’une femme que les éléments de l’Histoire ballottent en tous sens mais qui ne lâche jamais prise.

Débrouille, amitié (c’est un groupe de huit femmes soudées qui se constitue assez vite en Sibérie), soudoiements occasionnels pour améliorer l’ordinaire ou passer des messages, déménagements à répétition, grossesses multiples (oui cela paraît étonnant mais des rapprochement ont lieu entre l’épousée et son mari emprisonné), conditions de vie difficiles sont passés en revue au gré du déroulement de cette vie éprouvante mais pas gâchée pour autant. Malgré les difficultés, Pauline ne renonce jamais à sa quête de bonheur, elle ne passe pas loin de la catastrophe par moment mais sa rage de vivre l’emporte et mène finalement à une fin d’existence relativement plus apaisée même si la réhabilitation ne sera jamais complète pour les décembristes et leurs familles.

L’âme russe habite ce livre, la détermination de Pauline en est un bel exemple ainsi que le caractère bien trempé d’Ivan et de ses compagnons. Abnégation, une certaine forme de fierté aussi habitent ces pages mais aussi la notion de soumission à l’ordre établi se mêlent et donnent à lire des destinées prenantes et jusqu’au-boutistes parfois. Les férus d’Histoire y trouveront aussi leur compte avec de belles évocations du régime tsariste, d’événements clefs du XIXème siècle russe (méconnus en France car peu ou pas étudiés en cours), le tout romancé avec talent tout en respectant la matière. On croise aussi des figures du monde littéraire de l’époque avec notamment Dostoievski ou encore Dumas qui révèle à l’occasion un aspect désagréable de sa personnalité. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de faire des allers-retours avec le présent, les souvenirs et traces restantes dans tel ou tel lieu, sous telle ou telle forme. Le voyage en cela devient véritablement passionnant et au fil des rencontres, l’histoire se densifie et prend une tournure vraiment puissante.

Je te suivrai en Sibérie fut donc un superbe voyage littéraire présentant une démarche singulière et passionnante de la part d’une auteure qui a toujours le don d’emporter ses lecteurs avec une langue bouleversante et d’une intensité impressionnante. Histoire d’amour renversante, destin hors du commun et bien réel, la Russie, son Histoire et ses contradiction sont au menu de cette lecture qui fera date dans mon esprit et que je vous encourage à entreprendre au plus vite.


mercredi 9 octobre 2019

"Pyongyang 1071" de Jacky Schwartzmann

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L’histoire : Marathon. Corée du Nord. Rien à voir, a priori. Et pourtant, le marathon de Pyongyang existe, et il n’est ouvert qu’aux étrangers. Jacky Schwartzmann a dépassé ses limites en parcourant 42 kilomètres dans l’un des pays les plus fermés au monde. Son dossard : le n°1071.

Rien n’était gagné. Il a fallu passer l’étape de l’inscription, celle de la sélection, puis se préparer au marathon et à un voyage dans la dernière dictature communiste à l’œuvre. Savoir que l’on sera guidé, désorienté, mais aussi très entouré.

La critique de Mr K : Chronique d’une déception aujourd’hui avec Pyongyang 1071 de Jacky Schwartzmann sorti il y a peu aux éditions Paulsen. J’affectionne tout particulièrement cette dernière pour ses propositions décalées et son ouverture sur le monde. J’ai ainsi adoré La Mer des cosmonautes de Cédric Gras et Briser la glace de Julien Blanc-Gras. Cet ouvrage promet beaucoup quand on prend connaissance de la quatrième de couverture, un ton léger pour un sujet détonant : la Corée du nord. J’étais plus qu’enthousiaste à l’idée de lire les pérégrinations de l’auteur dans la dernière dictature communiste du globe, pays secret, inquiétant et trop souvent fantasmé. Malheureusement, ma lecture bien que rapide n’a pas répondu à mes attentes et l’auteur m’a même agacé plus d’une fois !

Le principe de base est excellent : l’auteur décide de participer à un marathon en Corée du Nord, organisé et encadré par les autorités bien évidemment. Pour le coup, l’occasion est trop belle, on n’a en effet pas l’occasion d’aller dans le pays le plus fermé du monde tous les jours ! Passée l’étape des interrogations et de la préparation, le voila parti pour Pékin puis la Corée du Nord. Mélangeant réflexions et descriptions, il participera à l’épreuve (et fera d’ailleurs un très bon résultat) et visitera certains hauts lieux symboliques du pouvoir, le tout surveillé de près par un régime obsédé par l’ordre, l’obéissance et l’ennemi américain.

La première partie de l’ouvrage traite donc de l’annonce du projet et de sa préparation. Ce qui est intéressant au départ devient assez vite barbant, l’auteur lorgnant parfois vers l’auto-satisfaction et le nombrilisme. L’humour ne désamorce pas vraiment la chose, rendant les propos tantôt pédants, tantôt horripilants. Ne vous trompez pas, j’aime beaucoup le cynisme, quand il est utilisé avec tact et assorti de réflexions sur l’humain, je suis plus que preneur en fan inconditionnel de Pierre Desproges que je suis. Ce qui devait être le début d’une formidable aventure en terres dictatoriales se transforme en énumération de lieux communs et en manuel de préparation du parfait marathonien. Il faut donc attendre la page 71 (sur 185 tout de même !) pour que le narrateur décolle enfin pour Pékin...

Pour le coup, le livre prend un peu d‘ampleur car commence pour l’auteur une expérience hors norme qui le voit confronté aux tracasseries douanières, un marathon éprouvant physiquement puis la série de visites organisées par le pouvoir pour ses visiteurs occidentaux. Pour tout vous avouer, je n’ai rien trouvé de transcendant dans cette partie non plus, il n’y a pas de révélations fracassantes ou de réelle découverte pour celui ou celle qui s‘intéressait déjà au sujet auparavant. Ben oui, il n’y a personne dans les rues, ben oui un pouvoir dictatorial s’autocongratule dans des lieux et des cérémonies démesurés et souvent kitschs, ben oui les visiteurs étrangers ne peuvent rencontrer de vrais gens du peuple, ben oui on est constamment surveillé... Gardant son ton cynique, j’ai trouvé l’entreprise assez vaine, assez plate en terme de critique et surtout très prétentieuse. Il faut croire que cet auteur et moi ne sommes pas faits pour nous entendre...

C’est d’autant plus décevant que je connais nombre de blogueurs qui ont apprécié l’ouvrage vantant son humour et son propos. Personnellement, je suis totalement passé à côté et je ne suis pas près de repratiquer cet auteur. À chacun, je pense, de se faire sa propre opinion...

jeudi 8 février 2018

"Norilsk" de Caryl Férey

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L'histoire : Norilsk, nord de la Sibérie.
La ville de plus de cent mille habitants la plus septentrionale.
L'une des plus polluées.
Un ancien goulag où les bâtiments soviétiques s'effondrent.
Un froid qui l'hiver peut atteindre -60°C.
La plus grande mine de nickel au monde, tenue par des oligarques.
Une ville fermée, qu'on ne peut rejoindre qu'avec l'autorisation du FSB.
Deux mois par an de nuit totale.
Une population majoritairement constituée de mineurs.
Espérance de vie lamentable.
Une ville sans animaux, sans arbres, sans rien.
En résumé, la ville la plus pourrie du monde.
Mais pour affronter l'enfer sibérien, j'avais ma botte secrète : La Bête.

La critique Nelfesque : Caryl Férey est un auteur de thrillers que j'aime beaucoup. Il a une écriture qui lui est propre, il ne va pas par quatre chemins, il n'a pas peur d'éclabousser les murs de noirceur, il est brut de décoffrage dans ses romans et j'aime ça. C'est un grand voyageur également. Il aime découvrir de nouveaux horizons et s'en inspire pour ses écrits. C'est donc tout naturellement, quand on connaît le bonhomme, qu'on se retrouve à lire un témoignage de voyage, un carnet de route qui nous mène en plein coeur du froid sibérien à la rencontre d'habitants au quotidien très différent du nôtre.

Un carnet de voyage, c'est exactement cela et gardez bien cette image à l'esprit si vous lisez "Norilsk". On est ici au plus près du ressenti de l'auteur, on partage son expérience. On n'apprendra pas grand chose sur la ville visitée, ce n'est pas un documentaire à proprement parlé. Férey a voulu être au plus près des personnes qu'il rencontre, vivre un moment de leur vie, très souvent un moment au bar tard dans la nuit, quand le taux d'alcoolémie fait se comprendre l'humanité toute entière. Les Russes sont connus pour écluser un max, en raison du froid, de la solitude, pour vivre quelque chose de fort et le partager. Ici, on est peut-être en plein cliché mais il faut avouer que ça aide beaucoup...

On retrouve le côté "brut de décoffrage" de Férey dont je parlais plus haut. Mais là où ses romans paraissent être l'aboutissement d'un long travail de recherches avec une écriture stylisée, ici on a l'impression d'une accumulation de situations posées nues sur le papier sans but ni recherche de sens. L'auteur écrit ici tout ce qui lui passe par la tête et tout ce qu'il vit à l'instant T. C'est particulier. Si on aime l'auteur, on est amusé par le procédé et ça nous permet de vivre quelque chose d'unique avec lui (parce que séjourner dans cette ville est loin d'être à la portée de tout le monde), autant on peut facilement tomber dans la facilité et se demander si là on se foutrait pas un peu de notre tronche.

En résumant, dans les grosses lignes, Férey se voit proposer par sa maison d'édition de découvrir Norilsk afin d'écrire par la suite un livre dessus. Il n'y a pas vraiment de cahier des charges, on lui fait confiance. On lui paye le billet, on lui donne carte blanche et au retour on lui permet de publier sa production. "Banco" se dit l'auteur. Autant dire que j'aurais fait la même chose (oui, même si le coin ne fait pas rêver sur le papier, si c'est pollué, si on se gèle... Toute expérience est bonne à prendre). C'est dans le même état d'esprit que part Caryl Férey, accompagné pour l'occasion de son ami La Bête. Un gars pas très fin, tête en l'air, je-m'en-foutiste qui lève bien le coude. Un pote quoi. Et nous voilà embarqué dans le voyage. Un voyage de potes.

Voilà.

Même si par moments on a des fulgurances d'informations, des touches très Férey, ça reste loin d'autres aventures du même style qu'ont pu vivre d'autres auteurs. Je pense tout de suite à Tesson et "Dans les forêts de Sibérie" auquel l'auteur fait référence ici aussi à plusieurs reprises. Cet ouvrage m'a fait véritablement vivre un truc, m'a fait réfléchir. Et puis quelle plume ! Quelle réflexion sur l'instant présent et le sens de la vie en général ! C'est un bouquin qui vous marque en tant que lecteur et en tant que voyageur, un bouquin qu'on n'oublie pas. Ici, ben... rien de tout cela. C'est facile, ça se lit vite mais pas de surprise. On a un portrait des gens qui vivent là-bas et on se rend compte qu'ils sont comme tout le monde (oh ?), qu'il y a des personnes de grand talent qui ne connaîtront jamais la lumière (oh bis ?), qui n'ont pas trop le choix en fait (oh ter ?) mais qui sont super heureux de faire de nouvelles connaissances et vivre avec des gens de passage un moment d'émotion et de partage vrai et bien arrosé (haaan !).

Voilà.

Pour résumer, "Norilsk" est un bouquin qui se lit très vite, une expérience sympa pour ceux qui aiment l'auteur et qui veulent découvrir un petit bout de la vie de cette ville par les yeux de Caryl Férey. Aussi vite oublié que lu, il laisse un goût d'inachevé, un sentiment de "Oh mais non gars ! On t'a payé le voyage pour que tu t'éclates avec ton pote à boire des coups dans des bars !?". A ce rythme là, mon voisin pilier de comptoir à ses heures perdues a, je suis sûre, des tas de choses à écrire sur ma commune bretonne... et de belles sorties philosophiques sur la vie en prime ! Par dessus la jambe ou génialement désinvolte, voyez ça comme vous voulez, pour moi ça manque de consistance et je préfère retourner aux thrillers du monsieur. Beaucoup plus ma came et bien plus marquants !

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jeudi 26 janvier 2017

"La Mer des Cosmonautes" de Cédric Gras

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Le contenu : Durant trois mois, Cédric Gras a partagé le quotidien du brise-glace Akademik Fedorov, chargé de ravitailler les bases russes en Antarctique. Parti d’Afrique du Sud, naviguant à travers les Quarantièmes rugissants, il a découvert le monde des poliarniks. Des hommes qui luttent contre le froid martien et le blizzard polaire au nom de la science. Marins, mécaniciens ou géophysiciens, ils consacrent leur vie au continent austral, loin de leurs proches.

La critique de Mr K : C’est à une nouvelle exploration polaire que je vous convie aujourd’hui avec ce témoignage de Cédric gras, écrivain voyageur russophone qui a embarqué dans le brise-glace russe Akademik Fedorov pour une expédition de trois mois en Antarctique. Ce sujet me parle particulièrement car gamin, j’étais fasciné par les récits d’explorateurs tels que Magellan, Gama, Colomb mais aussi plus proche de nous les équipées de Perry, Amundsen ou encore le destin tragique de Robert Scott mort d’épuisement lors de sa tentative d'atteindre le Pôle Sud. Le voyage de Cédric Gras s’est déroulé lui il y a environ deux ans et le présent ouvrage fait la part belle à des retours sur la conquête soviétique du pôle Sud et aux instantanés de vie que l’auteur a partagé avec l’équipage.

Le périple de La Mer des Cosmonautes débute et se termine en Afrique du sud, base de départ des expéditions russes vers le continent Antarctique. On suit les préparatifs, les aléas mécaniques (le départ est retardé d’une semaine pour une question de pièce manquante qu’il faut acheminer jusque là) et c’est le départ avec une traversée oscillant entre le calme et la tempête. Un passage dans ce domaine est assez saisissant concernant les Quarantièmes rugissants qui portent très bien leur nom, Cédric Gras retranscrivant à merveille la vie sur un navire pris dans une ambiance de fin du monde (le bateau qui tangue, la vaisselle qui casse, les livres qui gisent au sol de la bibliothèque, les esprits agités...), luttant contre les courants et les creux gigantesques semblant pouvoir submerger à n’importe quel moment un navire pourtant costaud mais plus armé pour fendre la glace. A peine remis de cet épisode terrible que c’est déjà presque l’arrivée vers le grand blanc...

On bascule alors dans un autre univers où l’homme n’est plus au sommet de l’évolution : c’est la lutte constante contre le froid qui corrompt les corps et parfois l’esprit. Les organismes sont mis à rude épreuve, le rythme biologique ralentissant et émoussant les réflexes. La nature reprend ses droits et l’espèce humaine doit s’adapter dans ses rythmes de vie et en terme de technologie. C’est l’occasion pour Cédric Gras de nous faire partager des moments de tension mais aussi de convivialité avec en toile de fond les relations humaines et parfois la situation internationale (on est en pleine crise ukrainienne avec l’annexion de la Crimée par Poutine). Ces parties de récit sont vivantes et enlevées, l’immersion est totale pour le lecteur.

En parallèle, au détour de nombreux chapitres, Cédric Gras nous restitue une partie de l’Histoire des expéditions russes en Antarctique avec des points complets sur l’installation ou la désertion de bases d’études scientifiques (un traité des années 60 déclare le continent austral comme zone pacifique à vocation de recherches scientifiques), sur les techniques d’analyse des glaces et tous les soucis logistiques liés aux contraintes naturelles. On rencontre aussi des personnages-clef de cette exploration russe, des hommes pour la plupart inconnus des occidentaux baignés dans des références américaines ou scandinaves dans le domaine de l’exploration polaire. C’est passionnant et si le sujet vous intéresse, vous serez servi. Les autres pourraient par contre trouver le procédé quelque peu fastidieux...

Ce livre plutôt court (180 pages seulement) se lit d’une traite. Le thème est addictif, le récit plein de vie et l’écriture est très belle entre envolées stylistiques par moments et érudition sans pesanteur à d’autres endroits. J’ai clairement pris une belle claque à la lecture de ce récit d'expédition qui ravira sans aucun doute les amateurs du genre. Un beau voyage en somme !

vendredi 16 septembre 2016

"Briser la glace" de Julien Blanc-Gras

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L'histoire : Un périple sur un voilier à travers les icebergs
Un narrateur incapable de naviguer
Des baleines paisibles
Des pêcheurs énervés
Du phoque au petit-déjeuner
Des frayeurs sur la mer
De l'or sous la terre
Des doigts gelés
Des soirées brûlantes
Un climat qui perd le Nord
Des Inuits déboussolés
Une aurore boréale
Les plus beaux paysages du monde
Le Groenland

La critique de Mr K : Plus jeune, j'étais déjà fasciné par le grand Nord. Les ours blancs, les phoques, les Inuits mais aussi les aurores boréales, la banquise, les icebergs et des voyages d'exploration au récits haletants et au destin parfois tragique (de sacrées lectures aussi !). Briser la glace est ma première incursion dans l’œuvre de Julien Blanc-Gras, journaliste-reporter des temps moderne à l'écriture au ton particulier selon beaucoup. Il ne m'a fallu qu'une après-midi pour dévorer cet ouvrage vraiment prenant entre dérision et redécouverte salutaire du Groenland.

L'auteur nous invite à partager son "boat-trip" en compagnie de trois bretons (oui, il sait s'entourer !) : un peintre, le capitaine du navire et son second. Ses objectifs : découvrir des espaces septentrionaux qu'il ne connaissait pas (à priori, c'est plus un habitué des tropiques), partir à la rencontre des habitants et partager des moments conviviaux, constater de ses propres yeux le réchauffement climatique dont on parle tant et écrire le récit de ce voyage hors du commun. Le moins que l'on puisse dire c'est qu'on voit du pays durant les 185 pages que comptent ce livre qui réussit le tour de force de conjuguer les qualités d'un bon carnet de voyage et une écriture drolatique à souhait malgré parfois des constats accablants et inquiétants.

Julien Blanc-Gras brise par mal d'idées reçues que les médias ou notre mémoire sélective nous imposent. Ainsi, la modernité est bien arrivée au Groenland, on retrouve smartphones, écrans plats et mêmes désirs de consommer qu'ailleurs. Le modèle occidental a bel et bien vaincu, faisant reculer traditions et modes de vie indigènes même s'ils n'ont pas complètement disparus. À travers divers portraits et récits de rencontres, on retrouve ainsi les principales caractéristiques de la civilisation inuite dont l'économie est basée essentiellement sur la pêche et la chasse. On rentre dans les maisons, on partage repas et café, on participe à une partie de chasse, on navigue au bord des côtes, on traverse des immensités désertes et on rentre même dans les mentalités. L'homme s'est adapté à son milieu et continue à le faire à cause notamment du réchauffement climatique.

Celui-ci apparaît au détour des conversations et des observations que certains locaux ont pu faire. Tel endroit n'est plus pris sous la glace durant huit mois mais plutôt quatre aujourd'hui, des ressources halieutiques qui ici disparaissent ou se raréfient, des glaciers en recul constant, des espèces terrestres au bord de la disparition... On ne verse pas pour autant dans la diatribe anti-modernité ou anticapitaliste mais plutôt dans le constat amer d'un changement inexorable. L'auteur profite au maximum (malgré les conditions rigoureuses et quelques pépins inhérents à ce genre d'expédition) de ce qu'il vit avec une fraîcheur (désolé pour le jeu de mot) joyeuse et un sens de la dédramatisation élevé.

On rit donc beaucoup aussi pendant cette lecture avec un passage dantesque au bar du coin (une femme entreprenante, un dealer de seconde zone qui se la raconte...), les difficultés d'adaptation du narrateur-auteur à la vie au bord d'un voilier (on ne compte pas le nombre de fois où il se cogne au plafond par exemple), les incompréhensions avec les habitants du cru, les rapports plein d'humanisme et les réparties bien senties avec le reste de l'équipage. On s'émerveille devant le spectacle des baleines, la beauté des paysages retranscrite avec une économie de mot judicieuse et très évocatrice, l'ingéniosité des Inuits pour s'adapter au monde qui les entoure et tout une pléthore de détails qui donne une densité assez incroyable à ce livre qui ne se prend pas au sérieux pour autant. J'ai aussi aimé l'apport historique et les rappels "culturels" au détour d'un chapitre ou d'une conversation qui permettent de recontextualiser cette terre de glace fière de son identité et qui se cherche encore un futur (peut-être l'indépendance politique totale vis-à-vis du Danemark un jour ?).

Briser la glace est une superbe lecture qui nous apporte une large palette d'émotions du rire aux larmes et permet au lecteur de mieux appréhender une terre lointaine, source d'évasion mais aussi de préoccupation pour le futur de notre belle planète bleue. Un beau et riche voyage que je vous conseille d'entreprendre à votre tour.

mercredi 20 juillet 2016

"En suivant la mer" de Marie-Magdeleine Lessana

En suivant la merL'histoire : Que peut-on saisir d’un peuple par la vie qu’il mène l’été sur ses rivages ?
En juillet et août 2015, Marie-Magdeleine Lessana fait le tour de la France par ses côtes, à la manière de Pasolini dans l'Italie de 1959. De Dunkerque à Hendaye et de Portbou à Menton, elle observe une France qui s'abandonne et se dévoile sur les plages, porte un regard juste sur ceux qui organisent avec soin des bonheurs à leur mesure.

La critique Nelfesque : Marie-Magdeleine Lessana est psychanalyste et écrivaine. Auteure de plusieurs articles de presse, romans et essais, elle nous propose avec "En suivant la mer", un road trip du nord au sud de la France en longeant ses côtes. L'idée est originale, le lecteur se demande bien ce qu'il va découvrir et apprendre au fil de ces pages. Suivons l'auteure dans son voyage sans but, telle une errance, avec la côte pour seule ligne de conduite.

Le voyage commence entre Sangatte et Dunkerque pour se terminer à Menton. Entre les 2, quelques milliers de kilomètres, des passages de frontières physiques et mentales, des plages de galets et de sable fin, des petits ports, des hôtels touristiques, des hommes et des femmes. Lorsque l'on commence "En suivant la mer", il faut accepter l'idée de se laisser porter. Ici, point d'intrigues à développer mais une idée folle dans la tête de l'auteure, celle de suivre la côte et flâner au gré des envies. Ne pas rester trop longtemps au même endroit, essayer de ne pas survoler les choses pour autant, juste capter l'instant présent et l'ambiance des lieux le temps d'une nuit ou deux.

Il y a dans cet ouvrage, un petit côté Florence Aubenas avec son "En France", l'analyse en moins. Marie-Magdeleine Lessana ne fait pas une analyse de ce qu'elle voit, elle ne fait que constater, vivre l'instant et le lieu en essayant de rester neutre. Les à priori sont tout de même là, on ressent bien qu'elle préfère certaines régions à d'autres, pour y avoir des souvenirs, pour y avoir déjà passé des vacances... On n'évite pas non plus les clichés. Au détour d'une page, il est question de l'ouverture d'esprit des habitants, de la notion d'accueil, des migrants à Calais ou en Italie... Des questions sont soulevées. Au lecteur ensuite d'entreprendre la démarche pour y répondre si il le souhaite.

Cet ouvrage ne révolutionne pas notre façon de voir la vie mais il donne envie d'entreprendre ce type de voyage au long cours. Profiter de la vie, se laisser bercer par la mer, suivre son instinct. Sans attaches, sans contraintes, aller où la route nous mène, à un endroit on l'on se sent bien. Marie-Magdeleine Lessana utilise sa plume de la même façon en nous laissant entrevoir ses pensées au gré des kilomètres parcourus. Parfois avec rudesse, souvent avec poésie, comme une personne qui aime la mer et le sentiment de liberté qu'elle procure.

Seul bémol à mon sens, il manque une carte à la fin de l'ouvrage pour suivre le road trip de l'auteure plus facilement. Le lecteur est un peu perdu quelque fois (mais n'était-ce pas voulu également ?). De grands sauts sur le littoral sont souvent effectués (notamment le Morbihan complètement zappé (forcément, je l'ai remarqué, puisque je l'attendais)) mais dans ces 200 pages, on appréhende aisément le littoral français de Lessana, celui qu'elle a voulu nous montrer, celui où elle s'est arrêtée.

"En suivant la mer" est un ouvrage à part. En vous aventurant dans ses pages, acceptez de vous laisser porter par la magie de l'instant. Vous ne contrôlez plus rien, Marie-Magdeleine Lessana s'occupe de tout et vous emmène avec elle le long des falaises et des plages françaises. Passez un été à la mer, parcourez la France et appréciez la beauté de ces grandes étendues d'eau salée à la fois intrigantes, cruelles et magnifiques.

Posté par Nelfe à 16:54 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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