mercredi 19 octobre 2022

"Je ne suis pas un roman" de Nasim Vahabi

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L’histoire : Une autrice et son éditeur se rendent au bureau de la censure pour tenter de comprendre l'interdit de publication dont ils sont victimes. Alors que l'éditeur repart bredouille, l'autrice se retrouve oubliée par l'agent lecteur dans la salle des manuscrits interdits. Elle commence à tourner les pages mises en quarantaine...

La critique de Mr K : Chronique d’un livre à part aujourd’hui avec Je ne suis pas un roman de Nassim Vahabi, une auteure iranienne résidant désormais en France (qui a traduit elle-même son roman du persan au français) et qui propose via ce court roman une plongée dans un monde où la liberté d’expression n’est qu’un mirage et où l’on contrôle ce qui est publié. Cette lecture fut étrange et percutante à la fois.

La quatrième de couverture résume bien la première partie du roman. Après une courte entrevue avec un responsable secondaire du bureau de censure (le grand manitou a un problème familial) pour essayer de comprendre pourquoi un manuscrit a été refusé par l’État à la publication, voila notre auteure, coincée dans la fameuse pièce aux manuscrits interdits, qui commence sa lecture. Puis, on passe à des échanges de SMS entre un homme et une femme qui s’aiment profondément et dont on suit l’histoire à rebours, remontant le temps de manière énigmatique. On rencontre une femme enceinte qui perd sa maman, on découvre que l’éditeur a une relation suivie avec une archiviste, un agent d’entretien d’un genre particulier... Bref, ça part dans tous le sens et on se demande bien où tout cela va nous mener.

Il faut se laisser le temps, il faut être patient. Petit à petit des liens apparaissent. D’abord ténus, ils se développent, des personnages se retrouvent dans des scènes différentes, se croisent et finissent par former un tout cohérent très bien construit. Amour, amitié, souffle de liberté mais aussi jeux de pouvoir, censure et cloisonnement social sont au cœur d’une intrigue multiforme qui se déploie et embarque littéralement le lecteur dans une langue volatile, changeante d’un chapitre à l’autre mais toujours évocatrice et finement amenée.

Je mettrai un petit bémol au niveau de mon attachement pour les personnages. Je n’ai pas éprouvé de grande empathie à leur endroit (sauf pour le couple d’amoureux qui se textotent régulièrement), je ne m’en désintéressais pas mais je n’ai pas éprouvé une forte attraction pour eux. C’est plus le sous-texte qui m’a touché et interrogé à la fois avec une réflexion vraiment passionnante sur la liberté d’écrire, de lire, de penser que l’on ne se pose pas forcément suffisamment dans nos société occidentales trop persuadées que ce sont des droits acquis définitivement. Rien n’est moins sûr malheureusement...

Je ne suis pas un roman est donc une lecture différente, qui se mérite, profonde et finalement très curieuse. Moi qui aime être surpris, j’ai été servi. À qui le tour ?


vendredi 17 juin 2022

"Opuscule de l’amour" de Shpëtim Selmani

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L’histoire : Les petits pays se présentent comme des monstres sans pitié quand il s’agit du concept de la patrie. Plus le pays est petit, plus tu lui es redevable. Plus il est petit, plus tes jambes s’enfoncent dans sa fange vivante. Plus il est petit, plus tu as des obligations envers lui. Plus il est petit, plus tu es dans la merde. Pour être sincère, je ne veux plus appartenir à aucun pays. Je me sens fils de toutes les nations. Enfant de toutes les mères. De tous les pères. Partout dans le monde.

C’est l’été, entre Tirana et Pristina. Un homme en pleine introspection. Il va devenir père : concept qui expose tout son être face à la complexité et l’absurdité de la vie. Souvenirs de guerre, liens parentaux, rapports avec la littérature contemporaine et son pays, relations amoureuses, regard des autres, perte d’un être cher, liberté...

La critique de Mr K : Une lecture différente et assez bluffante au programme du jour avec cet ouvrage d’un auteur albanais qui livre avec Opuscule de l’amour une pièce de choix, un livre qu’on n’oublie pas après sa lecture. Shpëtim Slimani nous livre un récit introspectif d’une rare force d’évocation et nous offre une expérience littéraire unique et saisissante.

C’est par le biais de chapitres ultra-courts (de deux à cinq pages maximum) que l’on suit les pensées et souvenirs du narrateur, un homme qui s’apprête à devenir père. Comme s’il faisait un point sur son existence, il nous livre épars des pans de sa vie, des moments importants, des prises de conscience ou des réflexions qui ont orienté son parcours.

Il est beaucoup question d’amour ici. La rencontre amoureuse et la construction du couple avec les passages obligés, les premières expériences, les compromis, les agacements et la construction d’un foyer. La paternité à venir est évoquée avec un luxe de sensibilité sans tomber dans le pathos et m’a beaucoup parlé. On a beaucoup de points communs lui et moi concernant ce changement irrémédiable. Il nous parle aussi de la famille, de la relation parfois distendue voire interrompue avec nos proches, là encore il fait mouche avec pudeur et profondeur en même temps. Et puis, il y a l’amour avec un grand A, celui que l’on doit se vouer les uns aux autres, ce vers quoi l’humain doit tendre pour que le monde devienne vivable avec la possibilité d’avancer ensemble. Ce roman regorge donc d’ondes positives sans pour autant tomber dans le suranné ou le déjà lu car tout est complexe dans une vie humaine et longue parfois est la route vers un futur meilleur.

Venant d’une région fortement marqué par les tensions et les conflits, certains passages sont l’occasion d’évoquer la guerre et ses méfaits. Il renvoie dos à dos les va-t’en-guerre et les pacifistes, souligne la vacuité des positions défendues et offre une vision claire et profondément humaniste. On revient toujours plus ou moins au concept au sens large de liberté, de se libérer du prêt à penser et des influences individualistes qui s’exercent en continue dans nos sociétés modernes. Les scènes de la vie quotidienne, des déambulations dans la ville et les rencontres effectuées parachèvent un univers réaliste et porteur de sens. C’est beau, puissant et simple à la fois.

Opuscule de l’amour est une petite merveille formelle avec une écriture neuve qui s’apparente parfois à de la pure poésie en vers libre. L’auteur a une plume incroyable, libère la narration des carcans traditionnels, propose des images jamais lues, des associations d’images et d’idées originales qui marquent durablement le cœur du lecteur. C’est subtile et puissant à la fois, évocateur en diable avec une foultitude d’émotions qui pointent le bout de leur nez et ne vous lâchent plus. Une pure merveille.

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mardi 24 mai 2022

"Vierge jurée" de Rene Karabash

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L’histoire : Ostaïnitsa – vierge jurée : femme qui fait serment de virginité et commence à mener une vie d’homme dans des sociétés patriarcales au nord de l’Albanie, au Kosovo, en Macédoine, en Serbie, au Monténégro, en Croatie, en Bosnie – ces contrées où règne encore le Kanun. Un changement de genre constitutionnellement admis par un serment qui, une fois prononcé, permet à la femme d’acquérir tous les droits d’un homme. De nos jours, il ne reste que quelques vierges jurées.

Bekia est devenue Matia. Elle a décidé d’être une vierge jurée après avoir été violée par l’idiot du village la veille de ses noces : son époux, découvrant qu’elle n’était pas "pure" aurait le droit de la tuer. Elle renonce à la femme en elle, et par cet acte, elle entache l’honneur de celui qu’elle devait épouser et engage ainsi sa famille dans l’une de ces vendettas qui font partie du quotidien des habitants de ces contrées...

La critique de Mr K : Un OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) au programme de la chronique du jour au Capharnaüm éclairé. Vierge jurée de Rene Karabash, une auteure bulgare aux multiples facettes (traductrice, romancière, poétesse et même actrice à ses heures perdues) nous propose un récit hors-norme littéraire, une voix singulière et marquante qui provoque émotions et réflexions mêlées avec un plaisir renouvelé à chaque court chapitre, chaque page voire chaque phrase. Je vais tenter de vous expliquer le pourquoi du comment.

Violée la veille de son mariage ce qui entache définitivement son honneur et l’a rend impure (vive la patriarcat...), Bekia décide de devenir une vierge jurée, de mener une vie d’homme comme le lui permet le Kanun, droit coutumier médiéval ayant encore cours dans certains régions d’Albanie. Elle échappe du coup à un sort funeste mais le détourne vers un des membres mâles de sa famille, la vendetta sanglante étant une pratique récurrente et ancrée dans les esprits.

Le sang est omniprésent dans cet ouvrage, le sang perdu de l’hymen doit être remplacé par le sang d’un membre de la famille car une femme n’a pas vraiment de droits dans ce système misogyne qui la rend coupable de ce qu’elle subit. Prisonnière de son identité, de son corps quelque part, elle se transforme en homme pour échapper aux lois iniques qui régissent la communauté. Lois passéistes qui tendent à disparaître au fil des décennies et qui sont ici particulièrement dénoncées et questionnées avec finesse. On a parfois l’impression de se retrouver en pleine pièce cornélienne avec des rites et des mœurs qui semblent totalement en décalage avec notre époque...

C’est donc l’histoire d’une femme mais aussi de sa famille que nous apprenons à connaître à travers ses réflexions, régressions et mises en exergue de certains moments clefs de son existence. C’est par exemple le père qui voulait un fils et qui a eu une fille qui lui ressemble beaucoup d’ailleurs dans son caractère, sa manière d’agir. Un frère qui s’enfuit pour échapper à la vendetta et qui cherche à tout prix à contacter sa sœur "métamorphosée". L’identité familiale est aussi au cœur du récit et s’entrechoque avec l’identité de l’héroïne, la décision de Bekia va remettre en question pas mal de choses considérées comme acquises et va provoquer un drame irréparable.

La trame en soi est plutôt simple mais c’est la narration qui chamboule tout. Elle est totalement éclatée, tout sauf linéaire et donc malaisée à saisir. Il faut un temps d’adaptation face aux changements de points de vue, de sexes, une temporalité mixée à la Pulp Fiction et des points de vue qui s’alternent sans prévenir. Et pourtant, on s’y fait, on n’arrive plus à relâcher cet ouvrage atypique où la forme déstructurée (y compris dans la gestion des dialogues, des formes du discours, de la syntaxe élémentaire, la ponctuation étrange parfois...) donne une forme d’oralité à l’ensemble, un côté imprécatoire avec son lot de litanies, de répétitions et de retours sur l’action qui plongent le lecteur dans l’univers si particulier de l’héroïne.

Voilà donc un roman qui détone dans le milieu littéraire, une œuvre différente qui dérange les habitudes et propose un voyage intime à nul autre pareil, une quête de liberté dont je me souviendrai longtemps.

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samedi 5 mars 2022

"Le Cycle de la mort" de Thomas Korovinis

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L’histoire : Thessalonique, années 1960. Le député de gauche Grigoris Lambrakis est assassiné par les fascistes. Alors que le coup d'État menace, on arrête le "monstre de Seikh Sou", criminel en série qui sévit dans la forêt éponyme depuis quelques années. C'est Aristos, jeune orphelin marginal, qui vivote de petits larcins et de prostitution. Une enquête expéditive et un procès bâclé : le fait divers idéal pour détourner l'attention d'un événement politique majeur.

La critique de Mr K : Belle lecture encore aujourd’hui avec Le Cycle de la mort de Thomas Korovinis, roman polyphonique où différentes voix nous parlent d’Aristos, un homme accusé et condamné à mort pour un meurtre politique (tout est tiré d’une histoire vraie, il est bon de le préciser). Bouc émissaire parfait des fachistes, on découvre à travers les propos de personnes qu’il a connues et croisées, un jeune homme attachant et complexe. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de nous peindre un portrait sans concession de la réalité de l’époque. Fluide, addictive et instructive, cette lecture fera date dans mon esprit.

Le roman s’ouvre sur un premier chapitres où Thomas Korovinis nous expose des éléments disparates en lien avec l’affaire du meurtre d’un député de gauche qui gênait beaucoup l’ordre en place et les extrémistes de droite. Extraits d’articles de presse, rapports de police, minutes du procès, déclarations de l’accusé et de témoins, partie de plaidoirie des avocats, verdict de la cour. On prend connaissance des faits et c’est l’occasion de faire un premier pas vers Arsitos qui semble un peu paumé dans tout ce cirque et qui demandera aux membres du peloton d’exécution de bien viser pour qu’il ne souffre pas trop longtemps. Le ton est pathétique, la charge lourde contre les institutions de l’époque qui ont chargé à bloc un jeune marginal. Il est désigné comme un monstre, un serial killer alors que rien ne semble vraiment le relier à une série de crimes qui fait trembler toute la population du crû.

S’ensuit une série de chapitres (plus d’une dizaine) où différents personnages prennent la parole et livrent leur vérité concernant Aristos. On peut diviser ces témoignages toujours en deux parties. La première recontextualise, donne à voir la réalité vécue du témoin : policier, camarades d’enfance, voisine, copain travesti / prostitué, membre de la police parallèle, bourgeois... Puis vient le lien avec Aristos, une simple entrevue, un rencontre impromptue voire une relation plus suivie. La structure de ces passages est très bien pensée et donne le ton des deux directions que suit l’auteur.

Il y a d’abord la volonté de lever le voile sur la nature profonde de l’accusé. D’extraction pauvre, sa vie est un vrai chemin de croix. Placé, déplacé, à la rue, vivant d’expédients voire de délits, tous disent de lui qu’il est réservé, d’une bonne nature mais que la vie lui a endurci le cuir. On le croise donc en cellule parfois, dans de nombreux petits boulots ou en compagnie d’âmes esseulées à la recherche de chair lors de ces passes qui lui permettent de survivre (ainsi que par le don de son sang !). On le sent constamment sur le fil du rasoir mais jamais vraiment désespéré, il vit ce qu’il a à vivre entre dénuement et espoir. Tous les intervenants en viennent à chaque fois à la même conclusion, Aristos n’a pas le profil d’un criminel, d’un tueur et au fil de la lecture notre intuition de départ se mue en certitude et un malaise profond s’installe, cette fameuse injustice perpétuelle dont il est question et que nous ressentons malheureusement que trop souvent en cette période plus que trouble.

Ce roman c’est aussi une fenêtre ouverte sur la Grèce des années 50 et 60, un pays ravagé par une guerre civile terrible où s’opposent les extrêmes et où les divisions sont nombreuses. La dictature guette et la corruption est endémique. La tension est palpable partout et ici le focus est notamment fait sur les conditions d’existence des plus précaires qui vivent dans des conditions parfois épouvantables. On croise toutes sortes d’énergumènes insolites dans des bouges parfois bien glauques, lieux de passages où l’on cherche le réconfort auprès de la dive bouteille ou d’échanges de flux corporels. Cela donne lieu à des scènes parfois cocasses, décalées mais aussi des scènes plus rudes, Aristos traînant sa mélancolie et sa malchance, lui le gamin dévoyé qui depuis vit dans le vice selon les tenants de la morale en vigueur. On suit le regard d’un bourgeois, l’empathie naissante d’un policier, la peine d’une voisine qui voit un gamin faire de mauvaises rencontres, on partage les moments d’angoisse du lendemain, les tracas domestiques et la menace insidieuse du pouvoir, des puissants qui pressurisent les plus fragiles pour asseoir leur autorité. L’ensemble est brillant, les fils tendus se complètent parfaitement et donnent au final un tableau peu reluisant mais lucide et passionnant d’une époque pas si lointaine que cela.

Malgré un léger temps d’adaptation pour se faire au contexte, aux noms et au point de vue adopté, la lecture se fait toute seule. À noter que le travail de traduction de Clara Nizzoli est impressionnant car tous les protagonistes ne parlent pas le même langage, le même dialecte, le tout issu du grec. Le travail sur la langue est impressionnant avec notamment un chapitre entier rédigé dans un argot des bas-fonds fleuri et évocateur à souhait. Le Cycle de la mort mérite vraiment d’être découvert, il n’est qu’un long cri, une dénonciation sans fard des causes de la misère et de l’incurie des puissants face à l’innocence. Une sacrée claque.

jeudi 16 décembre 2021

Concours de Noël - "Désobéissantes"

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Libres, indociles et indépendantes : les Désobéissantes font voler en éclats les préjugés ! Ce projet a été imaginé par 5 autrices roumaines dans le but de transmettre à la jeune génération l'idée qu'il est possible de rêver, de croire et d’aimer, sans avoir à en demander la permission. A travers des récits pleins de poésie et superbement illustrés par une dizaine d'artistes roumaines, nous est contée une nouvelle vision, plus intime et plus à l'est, de l'histoire de la femme, qu'elle soit artiste, entrepreneuse, exploratrice, qu'elle décide d'écrire ou encore d’escalader l’Everest, toujours en réinventant son destin et sans se soucier de ce que peuvent en penser les hommes, les femmes, la société.

Aujourd'hui et parce que c'est bientôt Noël, je vous propose de découvrir ce très bel ouvrage à votre tour. Je suis un peu la Mère Noël !

Collage concours désobéissantes

Pour participer, tout se passe sur le compte Instagram du Capharnaüm éclairé ! Vous y retrouverez les consignes pour participer et remporter un exemplaire de ce fabuleux recueil illustré.

Tirage au sort par les petites mains innocentes de Little K lundi 20 (oui, l'exploitation commence au berceau, on lui apprend la vie). Vous avez donc jusqu'au 20/12, minuit, pour jouer. Concours réservé à la France.

Bonne chance ! 🎄

(Merci aux Editions Belleville d'être mes petits lutins pour l'occasion)

Posté par Nelfe à 17:47 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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mercredi 8 décembre 2021

"La Cathédrale des noirs" de Marcial Gala

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L’histoire : Lorsque la famille Stuart emménage dans le quartier, les locaux l’observent : des oiseaux de mauvais augure... Arturo Stuart, le patriarche, prêtre charismatique et visionnaire, se sait investi d’une mission conférée par Dieu lui-même : bâtir un temple qui surpassera tous les édifices que Cuba a jamais comptés et faire de Cienfuegos une nouvelle Jérusalem.

Au pied de la cathédrale en chantier évolue tout un monde qui s’est construit dans la violence et le chacun pour soi. Les voix ardentes s’entremêlent et commentent la vertigineuse construction : gangsters, tueur en série, fantômes...

La critique de Mr K : Attention, livre incontournable aujourd’hui au programme de la chronique du jour. Nous aimons beaucoup les éditions Belleville au Capharnaüm éclairé, ils proposent souvent des ouvrages de qualité aux auteurs à la plume singulière. On bouscule ici tout ce qui est établi avec un ouvrage qui détonne. La Cathédrale des Noirs de Marcial Gala est un brûlot qui dévaste tout sur son passage et offre un portrait glaçant de l’humanité ainsi qu’un portrait sans fard de Cuba loin des idées qu’on peut s’en faire. Accrochez-vous, c’est parti !

Ce roman polyphonique laisse la parole à toute une série de personnages du crû (vivants, en sursis ou même morts) qui enchaînent les prises de paroles, les échanges, monologues intérieurs, actes parfois innommables et routine du quotidien. Le point d’ancrage est l’arrivée dans un quartier populaire à dominance noire d’Arturo Stuart et sa famille. Prêtre au charisme impressionnant, sachant manier les foules, il a pour objectif de bâtir une cathédrale à nulle autre pareille sur l’île, un édifice à la gloire de Dieu qui surpassera tous les autres.

L'ouvrage met donc en exergue le retentissement de cet emménagement et du projet de construction auprès du microcosme du quartier avec son lot de pauvreté, de folie et d’espérances. Les voix sont nombreuses, dissonent parfois et donnent à voir une humanité bien souvent perdue qui lutte pour sa survie en pensant avant tout à elle, sans se soucier d’autrui et de l’intérêt général. On croise dans ces pages des repris de justice, des gangsters à la gâchette facile, un serial killer particulièrement retors qui revend de la chair humaine, des pontes qui s’accommodent de la corruption mais aussi de jeunes âmes innocentes qui ne souhaitent qu’une chose : partir loin des galères et du pourrissement généralisé qui gagne les lieux et les cœurs.

Le parti pris narratif surprend au départ, il faut un nécessaire temps d’adaptation pour faire le lien entre les différentes voix qui s’expriment. Il faut se faire aux noms / surnoms et essayer de relier mentalement les uns et les autres. Pour m’aider, j’ai élaboré une petite carte mentale faite maison, ce qui m’a facilité la tâche au départ. Finalement, la toile se forme clairement dans notre esprit et l’on déguste ce roman noir avec une rare jubilation malgré le déballage d’horreurs et la tension palpable à chaque moment. Le propos est rude, la violence explose en plein visage et l’on ne ressort pas indemne de cette lecture qui laisse des traces.

Les destins livrés ici sont torturés à l’extrême et l’on baigne dans un racisme souvent généralisé (les Noirs et les autres), une misogynie institutionnelle dans une société patriarcale d’une rare violence physique et psychologique. Le poids des traditions, de la famille ainsi que les liens économiques, souterrains sont un frein à l’épanouissement notamment des femmes, figures mélancoliques souvent bâillonnées / matées par l’ordre masculin. On prend vraiment des coups en lisant ce roman, on rentre quasiment dans un monde parallèle, où les règles communément admises semblent s’effacer devant le concept de profit et les désirs les plus sombres. Reste des instants de lumière, d’humanité qui s’égrainent parfois ici ou là, permettant de s’offrir une pause dans un récit haletant et éprouvant.

La langue est d’une inventivité et d’un charme fou. Elle est belle malgré le caractère brutal des faits décrits, les personnages sont ciselés à merveille et le récit est remarquablement construit, tortueux, à l’image des destins qui nous sont donnés à lire. La Cathédrale des Noirs est un livre incandescent d'une force incroyable. D'une grande beauté stylistique, on aime se promener dans ces pages sombres qui évoquent une île de Cuba comme on ne l'a jamais vraiment imaginée. Une claque que je vous invite à prendre au plus vite si vous avez le cœur bien accroché !

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lundi 21 juin 2021

"Brèches" d'Olumide Popoola et Annie Holmes

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L’histoire : – Ce n’est pas une jungle, ce camp, dis-je à Omid quand il rentra, à la nuit tombée, le manteau mouillé.
– C’est quoi, madame, une jungle ?
– Une forêt dense, avec des lianes et des fourrés, des oiseaux et des animaux.
– Une jungle, c’est un endroit seulement pour les animaux. Et le camp, c’est une jungle, madame. Je vous le dis.
– Va te sécher. Je vais faire du thé.

Calais est une ville frontière. Entre la France et l’Angleterre. Entre eux et nous. Les nouvelles de ce recueil donnent la voix aux espoirs comme aux craintes qui s’élèvent de part et d’autre des barbelés. C’est l’histoire de Sébastien, Calaisien converti à l’islam, qui a décidé de vivre au milieu des réfugiés. De Dlo et Jan qui se cachent dans un camion frigorifique à destination de Douvres, au milieu d’une cargaison d’oranges. De Ghostman, qui joue les passeurs vers l’Angleterre...

La critique de Mr K : Retour à la nouvelle aujourd’hui avec le recueil Brèches d’Olumide Popoola et Annie Holmes paru aux éditions Belleville. La thématique commune tourne autour de Calais, sa jungle, des migrants et des destinées tragiques aux prises avec une réalité parfois désespérante. L’ensemble se lit très bien avec des textes forts d’autres plus légers mais ayant toujours à cœur de vouloir montrer le vrai visage de ce phénomène trop souvent caricaturé et instrumentalisé.

Ce sont donc des tranches de vie qui nous sont proposées ici dans leur aspect brut, sans fioriture ni arrangements. Migrants en cours de voyage, en stand-by à Calais, sur le point de traverser la manche, bénévoles et aidants divers, habitants du crû sont passés au crible, interrogés dans leur nature via de courts textes incisifs se déroulant bien souvent à des moments clefs, à des tournants existentiels. Ces nouvelles nous permettent de rentrer dans un camp qui finalement se rapproche de l’idée que je me faisais d’un ghetto, un endroit où l’on parque des indésirables que l’on veut cacher au reste du monde et où l’on mène à l’occasion des actions d’éclat pour faire croire au commun que l’on a réglé le problème et se faire mousser auprès des électeurs extrémistes.

On en apprend donc plus sur l’organisation de la jungle, les différents lieux centraux entre bars, épiceries, marée de tentes où l’on se concentre sur l’essentiel. Jamais trop descriptif, ce qu’il faut pour qu’on puisse s’imaginer les lieux, on marche et on découvre un univers hors norme. On y croise des spécimens bien représentatifs de l’espèce humaine avec son lot d’échanges, de solidarités et d’entraide mais aussi les rapports compliqués entre migrants et population locale avec son les injustices, les prises de bec et les menaces qui en découlent. Il est aussi question de la place des femmes, des cultures qui s’entrechoquent et des abus de toutes sortes que l’on peut subir.

Brèches propose une langue épurée, sobre qui va à l’essentiel et qui par là même touche souvent en plein cœur. L’humanité dans sa nudité, son essence même est très subtilement représentée et l’on vit un vrai et beau moment de lecture malgré un sujet difficile et des passages bien rudes. Un recueil de toute beauté que je ne peux que vous conseiller de découvrir si le sujet vous touche et que vous êtes amateur de nouvelles.

jeudi 29 avril 2021

"Enrage contre la mort de la lumière" de Futhi Ntshingila

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L’histoire : La vie n’a pas toujours été aussi rude pour Mvelo, quatorze ans, et sa mère Zola, qui vivent dans les bidonvilles de la périphérie de Mkhumbane, en Afrique du Sud. Autrefois, auprès de Sipho, l’amant de Zola, un avocat aisé, elles connaissaient de bons moments. Autrefois, Zola était championne de course à pied dans son école et promise à un bel avenir.

Jusqu’au jour où elle est tombée enceinte et où son père l’a reniée, l’exilant chez sa tante qui tient le bar clandestin dans lequel sa fille Mvelo a grandi... Lorsque Zola, la "malade en trois lettres", succombe au VIH, Mvelo, enceinte du pasteur qui l’a violée, part en quête de ses origines.

Armée de sa résilience et d’un féroce instinct de survie, la jeune fille va devoir affronter un monde ravagé par l’apartheid qui laisse bien peu de chances à son genre et à sa condition.

La critique de Mr K : Je vais vous présenter aujourd’hui un livre particulièrement réussi, de ceux qui vous mettent une bonne claque derrière les oreilles et œuvrent pour la prise de conscience de tout un chacun face à une réalité trop souvent édulcorée ou occultée par les médias mais aussi chacun d’entre nous. Dans Enrage contre la mort de la lumière, l’auteure sud-africaine Futhi Ntshingila, journaliste de profession, nous propose une plongée sans concession dans son pays entre Apartheid, violence endémique, patriarcat étouffant et propagation dramatique du VIH à travers le destin de plusieurs femmes de la même famille. L’ensemble est brillant et bouleversant.

Mvelo et sa maman Zola vivent dans un bidonville. Cette dernière est atteinte du VIH et se sait condamnée. La vie est rude pour ces deux femmes qui auparavant ont connu des moments de bonheur. Comment en est-on arrivé à cette situation ? Par de nombreux flashback, nous revenons sur le destin brisé de la maman qui par amour, va tomber enceinte et se voir reniée par son père. On ne plaisante pas avec la vertu des filles. Avec l’aide d’une tante haute en couleur, elle va élever comme elle peut sa gamine, vivre d’expédients puis croiser l’amour. Du moins le pense-t-elle... L’auteure ne se contente pas de s’intéresser à Zola et Mvelo, les personnages secondaires qu’elles croisent sont eux aussi décortiqués, leurs ascendants aussi, permettant de mettre le doigt sur les dysfonctionnements familiaux et sociétaux. Véritable saga au cœur des déshérités, nombreuses sont les révélations et péripéties livrées au lecteur littéralement prisonnier de ces pages.

Ce roman est un véritable plaidoyer pour la cause des femmes, pour l’amélioration de leurs conditions de vie mais aussi de leur reconnaissance. À travers trois générations, on passe en revue une réalité difficile avec notamment en filigrane, le patriarcat qui écrase et aliène les femmes dans leur esprit et leur corps. Les tabous sont nombreux, centrés autour des organes génitaux qui ne leur appartiennent pas (les passages sur les tests de virginité sont effrayants) sous couvert d’interdits religieux et d’omnipotence des mâles et notamment de la figure du père. Plusieurs des héroïnes vont voir leur vie totalement chamboulée (pour ne pas dire gâchée) par le caractère inique des règles non écrites et qui statuent sur les femmes bien malgré elles. C’est donc un livre féministe, militant mais jamais dans l’outrance ou la caricature, versant dans l’humanisme et la nécessité de dialoguer, de se comprendre. Ainsi, certains hommes trouvent grâce aux yeux de l’auteure qui ne les met pas tous dans le même sac (comme ça peut être malheureusement le cas avec certains membres des "nouvelles féministes") et cela rajoute une note d’espoir bienvenue dans un livre bien sombre.

Ah ça, je peux vous dire qu’on souffre avec les personnages de cet ouvrage. Très bien décrits dans leur quotidien et leurs réflexions / aspirations, on prend fait et cause pour eux très vite, portés que nous sommes par un récit vif et détaillé. C’est une très bonne piqûre de rappel sur la vie menée par de nombreux êtres humains sur la planète où la préoccupation première est de manger à sa faim, d’avoir un toit sur la tête et de chercher en même temps le bonheur. Des passages sont vraiment rudes, renversent l’estomac mais on est dans la réalité la plus crûe, la plus réaliste qui est ici exposée avec une certaine pudeur dans une langue simple et nuancée à la fois. Femmes violentées, violées, exploitées mais aussi femmes aimantes, pour certaines ambitieuses ou en quête de leurs origines se côtoient, se rencontrent et s’opposent parfois. De ce chaos jaillit de nouvelles énergies, de nouveaux espoirs représentés par les enfants et leurs capacités réelles ou supposées. Comme un cycle éternel, la vie reprend ses droits mais le règne des lois humaines ou pseudo divines aussi.

En parallèle, au détour de certaines scènes, nous avons le droit en filigrane à un portrait au vitriol de la société sud-africaine avec notamment des références à l’Apartheid, régime dictatorial où blancs et noirs ont été séparés durant des décennies (premières lois raciales datant de 1927, avant l’accession d’Hitler au pouvoir). Il est aussi question de corruption, de privatisation de l’école et au final de quartiers entiers laissés à l’abandon où seule la loi du plus fort prévaut. Toutes ces tableaux sont saisissants et ajoutent à la qualité d’un ouvrage pamphlet, qui incite à la révolte et à l’action tout en appuyant sur l’humanité de ses personnages pour contrebalancer un bilan des plus effrayant.

Enrage contre la mort de la lumière se lit très facilement malgré un sujet difficile, je l’ai fini en une traite, totalement possédé et emporté par une écrivaine à la langue efficace et poétique à la fois. On prend un plaisir immense à suivre cette famille que rien ne semble épargner mais qui tente de rester debout malgré tout. Un grand et gros coup de cœur pour un livre à découvrir absolument.

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samedi 17 octobre 2020

"La Complainte de la limace" de Zahra Abdi

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L’histoire : A bientôt trente ans, Shirine vit encore chez sa mère, un vrai despote qui a érigé un mur entre sa fille et le monde réel. La vieille femme, qui a conservés intacte la chambre de son fils disparu durant la guerre du Golfe vingt ans plus tôt, se réfugie religieusement dans son sanctuaire chaque matin. Shirine, elle, s'invente des univers imaginaires, nourris de films et de personnages fantastiques... qui s'effritent lorsqu'elle rencontre Farid, un jeune vendeur de DVD avec lequel elle correspond en cachette.

De l'autre côté de la ville, Afsoun peut se targuer d'une réussite sociale certaine : maîtresse de conférences, directrice d'un programme télévisuel et épouse de Vahid, récemment nommé à la présidence de l'Université de Téhéran. Pourtant, voilà vingt ans que Afsoun rêve d'une existence qui s'est arrêtée avec le départ de Khosrow à la guerre. Alors, lorsque Shirine lui porte les lettres d'amour de son frère conservées telles des reliques, la vie des trois femmes s'en trouve bouleversée pour toujours.

La critique de Mr K : Une fois n’est pas coutume, je vous embarque avec ma chronique du jour en Iran avec ce très bel ouvrage paru aux éditions Belleville, une maison qui m’avait déjà beaucoup séduit avec Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomazic. Dans La Complainte de la limace, Zahra Abdi nous propose de suivre les destins de femmes iraniennes dans un Téhéran en plein changement, partagé entre modernité et tradition. Entre poésie, introspection et chronique du quotidien, elle nous interroge sur son pays, ses orientations nouvelles, la place de la femme dans la société iranienne mais surtout sur l’Amour qui perdure encore et toujours.

D’un chapitre à l’autre, on change de point de vue. Il y a tout d’abord Shirine, une jeune femme résolument moderne qui adore le cinéma et passe sa vie à regarder des métrages qui l’ouvrent sur le monde. Elle en pince pour un jeune vendeur de DVD et doit composer avec sa mère, plus traditionaliste qui souhaiterait que sa fille de trente ans s’assagisse. Son frère, Khosrow, est mort à la guerre et une chape de plomb, une sorte d’interdit s’est installé dans la maison. Les rapports familiaux ont été biaisé par cet événement terrible et chacun se débat avec sa conscience. En parallèle, on suit Afsoun, femme installée et qui vit une existence aisée en compagnie d’un mari hautement placé. Mais au fond d’elle perdure une faille, une douleur inextinguible : celui d’un premier amour perdu en la personne de Khosrow. Sa disparition à la guerre réveille des blessures pour cet homme qui fut son voisin et son premier émoi d'adolescente. Ces deux femmes vont bien évidemment se croiser et les révélations vont se multiplier pour l’un comme pour l’autre.

On rentre assez facilement dans cette lecture. On se prend très vite d’affection pour ces deux femmes qui chacune à sa manière refuse un destin tout tracé. Dans une langue qui mêle habilement phrasé volontiers poétique, références culturelles (très bien explicitées grâce à un lexique précis que l’on peut approfondir sur le net, marque de fabrique de cet éditeur) et exploration précise des pensées et réactions des personnages, on plonge dans un Téhéran qu’on ne soupçonnait pas ou du moins très méconnu. L’intimité de ces deux femmes nous est contée avec une subtilité et une tendresse qui émeuvent bien souvent. On est loin des sentiers battus avec des thématiques universelles qui font mouche et qui dans le contexte iranien prennent une toute autre dimension et une certaine singularité. Qu’est ce que c’est qu’aimer en Iran ? Qu’est ce que c’est qu’être iranienne ? L’auteure répond à ces deux questions de façon détournée, parfois très imagée mais toujours avec franchise et une pudeur confondantes.

L’ouvrage est donc déroutant mais dans le bon sens du terme. On aime à se balader dans les rues de la capitale iranienne, à écouter les doux mots que s’envoient deux amoureux qu’un mur sépare, les discussions de copines dans un pays fondamentalement religieux. On a de la peine face au traumatisme de ceux qui restent après la guerre et qui essaient de digérer leur deuil du mieux qu’ils peuvent (la maman qui va régulièrement se recueillir dans la chambre de son fils décédé fend littéralement le cœur) ou encore la nostalgie qui étreint certains protagonistes face à la disparition programmée du quartier de leur enfance. On vit cette lecture qui prend son temps pour donner à voir sa vraie portée et s’envole au final vers des horizons étonnants. Ce fut une expérience vraiment différente et séduisante qui vaut le coup d’être tentée!

mercredi 25 mars 2020

"Ce que l'on ne peut confier à sa coiffeuse" d'Agata Tomazic

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L’histoire : "J’étais assise, la tête renversée en arrière, la coiffeuse en train de me laver les cheveux et un instant, j’ai eu peur qu’en me massant lentement le cuir chevelu, elle palpe mes pensées. Malaxer ces questions embrouillées, ces réflexions apeurées qui me trottaient dans le crâne. Moi seule devais trouver les réponses à tout cela, ses réponses à lui étaient toujours identiques, univoques, uniques. Ses réponses lui appartenaient. Qu’est-ce qui était encore à moi, rien qu’à moi ?"

Dans ce recueil de portraits délicieusement décalés, Agata Tomažic démontre que ce sont parfois les personnages les plus triviaux qui s’avèrent les plus imprévisibles. Une veuve sans histoires, un fils trop chéri par sa mère bien-aimée, un jeune cadre bouffi d’orgueil... Autant de destins ordinaires déboussolés par les petites singularités du quotidien, qui peuvent cacher de sombres affaires d’amours abusives, de plantes invasives ou encore de roi-grenouille !

La critique de Mr K : C’est une lecture dépaysante que je vais vous présenter aujourd’hui avec mon premier ouvrage slovène ! Doté d’une sublime couverture, Ce que l’on ne peut confier à sa coiffeuse d’Agata Tomažic édité chez la jeune maison d’édition Belleville est un recueil de nouvelles toutes plus originales les unes que les autres. Bien qu’assez ordinaires en soi, les vies exposées ici prennent une tournure et un sens souvent singulier grâce à une écriture très particulière qui saisit son lecteur comme il faut.

La vingtaine de textes réunis ici proposent une série de portraits atypiques. On part à chaque fois de situations banales avec des hommes et des femmes confrontés à un quotidien routinier et sans surprise. C’est d’ailleurs là où souvent le bât blesse et une réaction, une action ou un hasard de la vie va bousculer les schémas établis ou faire réagir le personnage principal. La nouvelle étant un genre impitoyable car il faut savoir condenser et surprendre, le risque est toujours grand pour un auteur... mais le contrat est rempli dans cet ouvrage qui prend bien souvent le lecteur à rebrousse poil, lui procurant surprises, fascination et faisant émerger des sentiments très contradictoires. Il se dégage pas mal d’ironie et de cynisme dans ces portraits parfois au vitriol, mais en y réfléchissant après lecture, il n’y a pas que cela. C’est un bon résumé en fait de l’humanité, des sentiments et expériences que l’on peut vivre dans une existence. Bon, attention, certains textes dépotent bien tout de même, virent dans le fantastique ou le delirium mais même dans ceux-là la parabole est instructive sur notre espèce et nos défauts.

On croise donc de nombreux personnages dans ce recueil, de toutes origines sociales, aux vies diverses et variées. Leur point commun : ils sont slovènes. Leurs noms, leur manière de voir les choses, les lieux qu'ils traversent, les éléments de vocabulaire mis en exergue par un lexique fort original (avec lien connecté sur le net et le site de la maison d’édition pour prolonger le plaisir) dépaysent et charment en même temps. Un VRP impudent, un strip-teaser hypnotisé par un manteau de luxe, une famille coincée dans un embouteillage, une veuve devant mettre en vente une maison, une petite fille qui comprend le langage des oiseaux, un photographe volage, une mère et son fils aux relations troubles, une femme amoureuse malgré l’échec de sa relation et beaucoup d’autres sont au cœur de récits enlevés, bien menés et très variés dans les thèmes abordés. Il est question avant tout du sens de la vie, de notre propension ou non à atteindre le bonheur sous n’importe quel forme : amour, famille, fortune qui sont autant de domaines explorés au scalpel par une auteure qui ne ménage ni ses personnages ni ses lecteurs. En filigrane, la critique est féroce sur la société de consommation, sur les non-dits et les excuses que l’on se donne parfois et qui peuvent nous faire passer à côté de notre vie. Une certaine mélancolie se dégage de ces textes, certes des espoirs sont nourris, des moments passés regrettés rappellent à certains un âge d’or personnel mais ce qui transpire des pages de ce recueil c’est la difficulté de la condition humaine.

Pour autant, ce n’est pas un recueil qui vous rendra dépressif, bien au contraire. Le ton du texte, la versatilité du style avec une dose d’érudition dans la syntaxe (jamais gratuite, toujours à bon escient) et la puissance des propos emportent un lecteur conquis et avide d’en lire plus. On rit, on pleure, on s’étonne, on réfléchit, on se retrouve chamboulé, ce recueil propose un peu tout ça avec une ambiance décalée qui fait vraiment plaisir à lire. C’est souvent le cas avec des auteurs des pays de l’est (voir nos chroniques d’ouvrages des maisons d’édition Agullo et Mirobole) et ce serait dommage de passer à côté de ces nouvelles aussi rafraîchissantes et originales. Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Posté par Mr K à 18:13 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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