mercredi 11 novembre 2015

11 Novembre : lectures pour se souvenir

En ce jour de célébration de l'Armistice de 1918, il me semblait bon de vous administrer une petite piqûre de rappel bienveillante concernant des ouvrages que je trouve incontournables sur le sujet. Cette guerre a été la toute première où la mort de masse a fait son apparition, où le bourrage de crâne devient réfléchi et institutionnalisé dans le but d'embrigader la population entière et où les graines des conflits à venir sont plantés (Révolution russe de 1917, l'humiliation des allemands en 1919 à Versailles notamment). C'est une période qui m'a toujours fasciné et que j'explore régulièrement à travers mes lectures.

Pour vous permettre de l'appréhender sereinement entre plaisir de lecture et exigence historique, je vous propose de revenir sur trois livres et deux BD essentielles que j'ai pu chroniquer. N'hésitez pas à cliquer sur les titres évoqués pour être renvoyé vers l'article correspondant et une chronique plus détaillée.

1ere GM

Romans :

- Un classique tout d'abord avec Les Croix de bois de Roland Dorgelès paru en 1919. Un petit bijou de modernité d'écriture et d'immersion totale dans le quotidien des Poilus. Magnifique plaidoyer pour la paix et l'entente entre les hommes, il n'a pas perdu une ride et semble avoir été écrit hier. 

- Plus récent mais tout aussi réussi La Chambre des officiers de Marc Dugain. L'auteur nous convie à explorer l'envers du décor en nous invitant à suivre le destin d'Adrien, blessé de guerre qui va passer quasiment tout le conflit dans un château à la campagne accueillant les Gueules cassées, mutilés de la Grande Guerre. Ce livre propose une très belle réflexion sur l'absurdité de la guerre et aussi une belle évocation de la nécessaire reconstruction du héros et son deuxième éveil à la vie.

- Enfin, le Goncourt 2013 Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, un habitué du polar qui nous livre ici une fresque splendide sur l'après 14-18 ou le destin de deux camarades de combat qui vont tenter de se refaire après leur retour de guerre. Le récit est palpitant et saisissant de réalisme, impossible de relâcher ce volume avant la fin. Un must!

BD :

- La référence dans le domaine est sans aucun doute l'ouvrage de Tardi "C'était les tranchées". Tiré des mémoires de son grand-père et d'autres témoignages, il nous livre des planches terribles dans un noir et blanc sublime soulignant à merveille la boucherie qu'a été cette guerre et la connerie humaine qui l'accompagne (notamment les ordres idiots des supérieurs, régulièrement épinglés dans les lettres de Poilus). 

- Autre très bel ouvrage, celui du collectif d'auteurs de Vies tranchées qui revient sur le sort peu enviable réservé aux soldats devenus fous pendant le conflit. À travers une petite vingtaine de cas véridiques, vous croiserez traumatisés et mutilés, côtoierez espoir et rédemption mais aussi souffrance et folie. Le souvenir est encore vif dans mon esprit, preuve s'il en est de la qualité de cette BD.

Ces modestes conseils littéraires vous permettront - je l'espère - de découvrir ou redécouvrir un conflit certes lointain mais révélateur de la nature humaine et de ses motivations. En espérant que ce billet vous procure envie et idées, je vous souhaite de très bonnes lectures à venir.


lundi 16 février 2015

"La Chambre des officiers" de Marc Dugain

dugain

L'histoire: En 1914, tout sourit à Adrien, ingénieur officier. Mais, au début de la guerre, lors d'une reconnaissance sur les bords de la Meuse, un éclat d'obus le défigure. En un instant, il est devenu un monstre, une "gueule cassée".
Adrien ne connaîtra ni l'horreur des tranchées ni la boue, le froid, la peur ou les rats. Transféré au Val-de-Grâce, il rejoint une chambre réservée aux officiers. Une pièce sans miroir où l'on ne se voit que dans le regard des autres. Il y restera cinq ans. Cinq ans entre parenthèses. Cinq ans pour penser à l'avenir, à l'après-guerre, à Clémence qui l'a connu avec son visage d'ange. Cinq ans à nouer des amitiés déterminantes pour le reste de son existence...

La critique de Mr K: Retour au temps de la Grande Guerre avec La chambre des officiers de Marc Dugain trouvé par hasard dans une brocante. Il s'agit d'un premier roman qui a tout de même reçu le Prix des Libraires lors de sa sortie. De très bonne augure, avec en prime un sujet qui me passionne. À noter que je n'ai pas vu l'adaptation faite au cinéma et qui paraît-il est excellente. Si l'occasion se présente, j'y jetterai un œil même si je dois avouer qu'après ma lecture enthousiaste j'ai peur d'être déçu.

Adrien est un jeune de son temps à qui tout réussit. Il est beau, a bon caractère et a reçu une excellente éducation dans son Périgord natal. Il y a d'ailleurs de très belles pages sur ses souvenirs de cueillettes de champignons qui m'ont fait penser aux propres souvenirs de Nelfe qui comme chacun sait est pétrocorienne. Jeune officier, Adrien a terminé ses études d'ingénieur et a trouvé un travail où il exerce ses talents depuis deux mois. Mais le destin cruel va le détourner de cette réussite toute tracée. La guerre éclate et il tombe sous un éclat d'obus sans même avoir vu le moindre soldat allemand. Il est défiguré et va passer cinq années dans un hôpital, opération après opération les médecins vont essayer de lui redonner visage humain. Ce traumatisme va le changer à jamais.

Ce livre est d'une grande sensibilité et d'une grande beauté, c'est encore plus impressionnant quand on sait que c'est le tout premier de son auteur. Cette histoire lui a été inspiré par son grand-père qu'il accompagnait au château des "Gueules cassées", le domaine de Moussy-le-vieux situé à 35km au nord de Paris où les grands mutilés de la face de 14-18 venaient en convalescence entre chacune des multiples interventions chirurgicales qu'ils avaient à subir pour retrouver un semblant de visage. Adrien et l'histoire qu'il a vécu résume à lui seul le cas de ces milliers soldats mutilés qui projetaient à la face du monde l'horreur de la grande boucherie que fut la Première Guerre mondiale.

Ce livre est écrit à la première personne pendant la majeure partie du récit. Seule la dernière partie, plutôt dispensable d'ailleurs car elle raconte ce que sont advenus les différents protagonistes, est écrite à la troisième personne du singulier. Après l'accident, on émerge du noir avec Adrien et on suit ses premières sensations et sa redécouverte de son corps. Au soulagement de vérifier le bon fonctionnement de son corps, suit l'horreur et la nécessaire acceptation de son nouvel état. Il passe par une phase de dépression mais grâce à la chaleur de l'amitié naissante avec Weil, Penanster et Marguerite, il va dépasser cet état et essayer de réapprendre à vivre.

On alterne alors petites joies du quotidien, soutien mutuel, une première sortie ratée, des opérations douloureuses et pas forcément concluantes, la redécouverte de l'amour charnel, les petits plaisirs de la vie comme boire ou fumer... autant de petites étapes dans la reconstruction de l'individu. Car ces quatre là refusent de se laisser mourir et de céder au désarroi, ils veulent vivre et continuer d'exister. Et pourtant, ils auraient dix fois plus de raisons que n'importe qui de s'arrêter, de mettre fin à leur jour (on assiste à quelques suicides dans le livre)... Le ton est à la fois pesant mais optimiste. Le mélange est détonnant et rafraîchissant.

Très bien écrit, le style est simple et accessible. Il est à la portée de tous et porte un message universel, profondément humaniste qui contraste avec la douleur et l'atrocité du background. Très beau roman donc à mettre aux côtés des excellents Au revoir là-haut et Les Croix de bois. Allez-y, vous ne le regretterez pas!

dimanche 16 novembre 2014

Cadeaux d'anniversaire !

Il y a quelques jours, je vous présentais sur notre page facebook et sur notre compte twitter, l'étendue des dégâts côté PAL, rebaptisée pour l'occasion PALM (Pile A Lire Monstrueuse) :

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Oui, je sais, ça fait peur... Et il va nous falloir plusieurs mois pour éliminer cette réserve de bouquins et les envoyer du côté obscur de la force !

Seulement voilà... Mercredi dernier, nous avons fêté les 7 ans du Capharnaüm et le mercredi... c'est le jour d'ouverture d'Emmaüs !!! Il fallait bien qu'on fasse un petit cadeau à notre blogounet pour son anniversaire ! Nous ne sommes pas des parents indignes !

Et ce qui devait arriver, arriva :

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De mon côté, j'ai été plutôt sage, avec seulement 2 romans de plus à ajouter à ma PAL :
- "Le Secret de L'Epouvanteur" de Joseph Delaney parce que pour l'instant j'aime bien la saga de l'Epouvanteur (chroniques des tomes 1 et 2 à retrouver ici et ).
- "Spellman et associés" de Lisa Lutz parce que j'en ai entendu beaucoup de bien donc c'est l'occasion de tenter.

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Pour Mr K, BIM ! PAL + 12 ! Ce qui donne en vrac entre SF, humour, horreur et contemporain :

- "Le Livre du grand secret" de Serge Brussolo parce qu'il est incapable de résister à cet auteur et que cette histoire de livre secret l'a fortement intrigué.
- "Une Etoile m'a dit" de Fredric Brown parce que chacune de ses lectures précédentes l'avaient ravi notamment le cultissime "Martiens, go home". Ici, il s'agit d'un recueil de nouvelles SF à chute.
- "Le Temps des changements" de Robert Silverberg où il est question de négation de l'individu et de drogue permettant d'explorer son inconscient. Ca a l'air bien barré et dans la mouvance de K Dick.
- "Trois coeurs, trois lions" de Poul Anderson un ouvrage de fantasy pour un auteur connu surtout pour le genre SF. Le pitsch avait l'air sympathique, Mr K verra si la lecture le sera tout autant.
- "Créature" de John Saul un petit livre d'horreur-épouvante à la quatrième de couverture séduisante, histoire de passer un bon moment de lecture-détente.

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- "La Dimension fantastique 1, 2 et 3" compilation de récits fantastiques du XIXème et XXème siècle. C'est un des genres préférés de Mr K, il était temps pour lui d'acquérir ces trois volumes qui le tentaient déjà depuis de nombreuses années.
- "Humour noir" de Serre un dessinateur que Mr K apprécie énormément et qui ici se livre une fois de plus à l'humour noir le plus féroce.

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- "Comme un roman" de Daniel Pennac. Mr K a adoré "Chagrin d'école" (chronique à venir) et le hasard a fait qu'il tombe sur celui-ci juste après. Et hop! Dans son escarcelle pour une lecture prévue début 2015.
- "La Chambre des officiers" de Marc Dugain car le film est génial, l'occasion était trop belle de se replonger dans le conflit de 14-18 !
- "La Controverse de Valladolid" de Jean-Claude Carrière est riche de promesse : le film qui en a été tiré est plutôt réussi et Mr K a hâte d'en voir le matériau d'origine forcément plus poussé dans la réflexion.

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Cette fois ci c'est décidé, et vu que notre Emmaüs commence des travaux qui vont durer plus qu'un an dans la partie dédiée aux bouquins et a donc considérablement réduit ses stocks, on fait une grosse pause sur l'achat de romans en seconde main. Le temps de faire respirer un peu notre PAL et faire de la place pour de nouveaux arrivants !

dimanche 8 juin 2014

"Avenue des Géants" de Marc Dugain

avenue des géantsL'histoire: Al Kenner serait un adolescent ordinaire s'il ne mesurait pas près de 2,20 mètres et si son QI n'était pas supérieur à celui d'Einstein. Sa vie bascule par hasard le jour de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Plus jamais il ne sera le même. Désormais, il entre en lutte contre ses mauvaises pensées. Observateur intransigeant d'une époque qui lui échappe, il mène seul un combat désespéré contre le mal qui l'habite.

La critique Nelfesque: Cela faisait un petit moment que j'avais "Avenue des Géants" dans ma PAL. Depuis exactement 2 ans, date de sa sortie en broché en librairie et du cadeau de ma maman pour Noël. J'en avais entendu beaucoup de bien lors d'une chronique dans une émission littéraire sur France Info et j'avais hâte de le découvrir par moi même. Mais voilà, je suis comme beaucoup de lecteurs, je croule sous les romans, une envie en chasse une autre et c'est avec joie que j'ai pu enfin dépoussiérer ce présent ouvrage.

"Avenue des Géants" fait froid dans le dos. Autant vous prévenir tout de suite, il n'est pas à mettre entre toutes les mains tant les actes qui y sont dépeints et la façon de penser du personnage principal peuvent choquer. Le lecteur suit sur 360 pages la vie d'un homme qui depuis sa plus tendre enfance nourrit un démon intérieur. A l'adolescence, sa vie va basculer et ce qui n'était jusqu'à présent que des plaisirs déviants et inquiétants d'enfant avec des meurtres d'animaux va se transformer en véritable délinquance avec des désirs de morts sur ses proches. Des projets que Al va bientôt mettre en oeuvre en ne contrôlant plus ses pulsions les plus viles.

Pour ce roman, Marc Dugain s'est inspiré de faits réels. Le personnage d'Al Kenner, bien que romancé, existe bel et bien et par ses mots nous suivons le cheminement intérieur d'un tueur aujourd'hui prisonnier qui revient sur les faits marquants de son passé, notamment le meurtre de ses grands-parents dans leur maison de campagne américaine.

Il serait tellement simple, et plus confortable, de penser que les grands tueurs en série et psychopathes de notre époque ne sont que des fous à lier, inconscients de la portée de leurs actes et ne répondant qu'à des pulsions meurtrières sans aucune empathie ni aucuns scrupules. A côtoyer le personnage de Al, on se rend vite compte que tout est bien plus compliqué que cela n'y parait. Sans cesse tiraillé entre ses pulsions et sa conscience et ne cherchant pas à fuir lors de ses passages à l'acte, Al est un personnage complexe. Il n'est pas un mauvais garçon en soi, il n'est pas non plus un ange mais il est en quelque sorte le fruit d'une époque et d'une éducation qui vont le mener à commettre des actes irréparables. Tour à tour, le lecteur va le détester, le prendre en pitié, le comprendre, être dégoûté par lui... Marc Dugain mène ses lecteurs par le bout du nez et les fait passer par moultes émotions, les amenant à réfléchir sur ce qui conduit les hommes à mener à bien tels ou tels projets, qu'ils soient approuvés ou non par la morale et les lois en vigueur.

Dans la société américaine des années 60, entre mouvements hippies et guerre du Vietnam, c'est dans une époque en plein bouleversement que Al se débat. Loin de ses repères, bien que faussés, il doit gérer ses mauvaises pensées et un environnement dont il n'arrive pas à appréhender les mutations. Intelligent et soucieux de comprendre ce monde qui l'entoure, il va alors mener sa propre étude sociologique avec ses propres méthodes. Interné en institution psychiatrique, il va vite saisir les rouages de la psychologie et une fois revenu à la vie civile, va continuer d'approfondir ses connaissances en abusant de son entourage.

Ce roman se place sur deux plans : Al adolescent puis jeune adulte dans les années 60 et Al adulte emprisonné et visité par Susan, une femme à la fleur de l'âge qui s'intéresse à son passé et nourrit comme lui une passion pour la lecture. L'auteur nous balade entre ces deux époques qui ne peuvent être dissociées et qui se répondent inlassablement. Voyage dans le temps, dans les grands espaces américains et ses routes semblant être sans fin : voici le décor de ce road movie psychologique sanglant. Une immersion dans la tête d'un tueur qui bien que dangereux et effrayant n'est peut être pas si éloigné du commun des mortels.

Quel adolescent aurions-nous été si notre famille n'était pas ce qu'elle est? Jusqu'où aurions-nous pu aller pour nous en libérer? Quelles limites et quelle morale seraient alors les nôtres? Autant de questions que le lecteur ne cesse de se poser tout le long du roman et dont la fin, tel un coup de poing, vient asseoir toute la portée.

"Avenue des Géants" est un thriller saisissant que je vous conseille vivement de découvrir si vous n'avez pas froid aux yeux. Un choc littéraire qui n'est pas sans rappeler celui déjà vécu avec "Les Racines du mal" de Dantec. Ne passez pas à côté!