mercredi 18 avril 2018

"La Promesse" de Tony Cavanaugh

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L’histoire : Ex-flic des homicides à Melbourne, Darian Richards a laissé derrière lui un cortège de vies anéanties, de familles en deuil, de réponses impossibles à donner. Épuisé par cette litanie de souffrances, il a pris une retraite solitaire dans le Queensland, loin des villes et de leurs turpitudes. Mais les démons sont partout. Et dans la région, depuis quelques mois, des adolescentes disparaissent sans laisser de traces. La police locale parle de fugues. C'est en général ce qu'on dit quand on ne retrouve pas les corps, Darian le sait, mais il ne veut plus s'en mêler. Ce n'est plus son histoire. Et pourtant... malgré la promesse qu'il s'est faite de se tenir éloigné des tragédies, l'idée de laisser toutes ces familles sans réponses le hante. Aussi décide-t-il de prendre les choses en main. Mais à sa façon cette fois, sans s'encombrer du protocole. Il est loin d'imaginer ce qui l'attend.

La critique de Mr K : Retour en Australie avec cette sortie récente qui m’a littéralement retourné l’esprit et l’estomac. Je vous avais parlé il n’y a pas si longtemps de tout le bien que je pensais de L’Affaire Isobel Vine de Tony Cavanaugh. Ce dernier remet le couvert avec La Promesse, polar bien hard boiled lui-aussi qui explore encore plus en profondeur la psyché torturée de Darian Richards, ex flic possédé par son sens de la mission et qui dans ce volume est aux prises avec un serial killer des plus retors. Attention, ça dépote !

Darian Richards coule des jours presque tranquilles depuis qu’il a quitté le poste de chef de la brigade criminelle de Melbourne. Loin des crimes, des affaires de corruptions et des bisbilles entre flics, il passe son temps à profiter du temps qui passe, de la nature et des grands espaces. Il a noué une relation étrange avec Angie, une prostituée qui lui met du baume au cœur et à qui il s’est attaché, lui l’homme buriné par la vie. Mais voila, on ne se refait pas et les familles des victimes de jeunes filles enlevées par un maniaque réclament justice. Touché par cette détresse et toujours avide de servir son prochain et son goût pour la vengeance, notre héros reprend du service, contacte des équipiers passés, une vieil ami qui lui doit un service, son hacker de collaborateur et il se lance sur la piste d’un redoutable prédateur. L’enquête ne sera pas de tout repos entre ses démons intérieurs, le jeu du chat et de la souris avec la police officiellement sur l’enquête et un adversaire diablement malin et pervers.

C’est un véritable plaisir de retrouver tout d’abord le personnage principal. Darian est vraiment complètement fondu et borderline. Flirtant constamment avec les limites, le politiquement correct est totalement absent de cet ouvrage. Tout le monde en prend pour son grade, seul l’instinct semble guider cet anti-héros mu par une morale personnelle très particulière : intimidation, violence mais aussi parfois collaborations surprenantes composent un récit très rythmé qui met à mal les certitudes du lecteur. Malgré des aspects repoussoirs, on aime suivre les pas de Darian. Sans doute que, comme lui, je n’ai guère d’illusions sur un monde qui va mal et où le vice et l’appât du gain règnent en maître. Pour autant, lors d’un échange, d’une rencontre ou d’une action l’espoir semble émerger du noir. Et même si c’est très fugace, on se prend à y croire à nouveau, à se dire que les choses vont finir par s’arranger... C’est mal connaître l’auteur qui se plaît à distiller une ambiance d’un noir profond qui n’épargne vraiment personne.

Il faut dire que le bad guy est d’une rare perversité ici. Les âmes sensibles risquent d‘être choquées car régulièrement certains chapitres nous mettent dans la tête de ce kidnappeur – violeur - tueur qui aime les très jeunes filles. On suit donc ses élucubrations sans queue ni tête qu’il nous adresse directement et qui justifient ses actes immondes. Il faut vraiment s’accrocher, j’ai d’ailleurs noté des similitudes avec le tueur schizophrène qui ouvre le cultissime Les Racines du Mal du regretté Maurice G. Dantec. C’est vraiment effrayant et d'une noirceur totale. Il s’apparente à un prédateur sans barrière morale qui se repaît de la souffrance de ses victimes et entretient une mégalomanie sans borne. Abject, mystérieux et extrêmement intelligent ; il est un adversaire redoutable qui va donner bien du fil à retordre à ses poursuivants et semer la mort sur son passage.

L’enquête est donc longue, douloureuse et toujours à la limite de la rupture. Si Isosceles, le geek éternel célibataire enfermé dans sa tour de verre à Melbourne, reste fidèle à son pote Darian, c’est plus compliqué pour ce dernier de s’assurer du concours de Maria une flic en exercice qui sent bien que son supérieur lui cache des choses. On retrouve au passage un tableau peu reluisant des forces de l’ordre encore une fois marquées du sceau du machisme ambiant et des petits arrangements avec l’ordre et la loi. L’Australie présentée dans ces pages n’est donc pas très reluisante et même si les recherches se déroulent dans un paysage de carte postale, l’arrière du décor donne peu envie de se promener seul dans la nuit (surtout si on est une jeune fille ou une femme...) ou de croiser certains flics imbus de leur pouvoir. Le trait est volontairement grossi pour l’intrigue c’est certain, mais ça rajoute vraiment une impression bien glauque à un ouvrage difficile à relâcher tant il tient en haleine le lecteur.

Se lisant tout seul, très éprouvant et redoutablement construit, La Promesse régalera les amateurs de polar hard boiled totalement en roue libre et d’une densité psychologique inouïe. On en ressort rincé mais épaté par tant de maestria déployée, en redemandant encore et encore. Impossible de passer à côté si vous êtes amateur du genre, on tient là une petite bombe qui vous ravira à coup sûr !

Posté par Mr K à 19:17 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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mercredi 28 mars 2018

"L'Affaire Isobel Vine" de Tony Cavanaugh

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L’histoire : Pour n’importe quel passant, les rues, les places, les jardins de Melbourne possèdent un charme certain. Pour Darian Richards, chacun de ces lieux évoque une planque, un trafic de drogue, un drame, un suicide, un meurtre. Lassé de voir son existence ainsi définie par le crime, et uniquement par le crime, il a décidé, après seize ans à la tête de la brigade des homicides, de passer à autre chose. Une vie solitaire, plus contemplative.

Il accepte néanmoins de sortir de sa retraite par amitié pour le chef de la police qui lui demande de disculper son futur successeur, en proie à des rumeurs relatives à une ancienne affaire : en 1990, après une fête donnée chez elle, on a retrouvé le corps sans vie de la jeune Isobel Vine. Suicide, accident, meurtre ? L’enquête fut d’autant plus délicate que quatre jeunes flics participaient à cette soirée. Elle fut classée sans suite, mais le doute persiste sur ce qui s’est réellement passé.

Reprendre des investigations vingt-cinq ans après les faits n’est jamais une partie de plaisir, surtout quand l’affaire concerne de près la police. Les obstacles ne manquent pas. C’est sans compter sur le caractère obstiné, rebelle et indiscipliné de Darian Richards et sur sa fâcheuse habitude à porter davantage d’attention et de respect aux morts qu’aux vivants. L’enquête rythmée de nombreux rebondissements va peu à peu l’amener aux frontières du bien et du mal, de la vérité et du mensonge, et Richards y perdra peut-être ses dernières illusions.

La critique de Mr K : Lors de sa sortie l’année dernière, ce roman,  L’Affaire Isobel Vine, avait été vanté et vendu comme la version australienne de la série des Harry Bosch de Michaël Connelly, respectivement héros et auteur d’une série de polars bien construits et efficaces dans leur genre que j’ai dévoré ouvrage après ouvrage. Sollicitations diverses et chinages compulsifs ont remisé L’Affaire Isobel Vine de Tony Cavanaugh dans ma PAL durant quelque mois avant qu’il ne se rappelle à mon bon souvenir il y a peu. Grand bien m’en a pris de débuter cette lecture qui m’a fait oublier mes dernières déceptions en matière de policier / thriller. On a bel et bien là un ouvrage addictif, remarquablement écrit et construit. Attention, belle claque en perspective !

Darian Richards s’est retiré de la police depuis un certain temps. Dégoûté du métier, flic d'exception au milieu d’un monde corrompu rongé par les arrangements et le laisser aller, il profite de son temps libre loin de la ville de Melbourne et de ses turpitudes, tout en effectuant quelques missions vengeresses en sous-main dans un genre que n’aurait pas renié un certain Charles Bronson ! Borderline mais épris de justice, la police est donc bien derrière lui et il ne souhaite pas particulièrement renouer avec une activité qui a ruiné sa relation de couple et épuisé son stock d’espoir. Il n’aspire qu’à profiter de la solitude et des bienfaits d’une nature sauvage et préservée.

C’était sans compter la venue impromptue de son ancien supérieur qui vient à lui pour lui confier une enquête hors norme, enterrée depuis vingt-ans : une jeune fille dénudée morte étouffée, sa mort non élucidée (meurtre ? suicide ?), un professeur libidineux très proche de ses élèves, un petit ami lâche, un trafiquant de drogue et surtout, quatre flics qui étaient présents à l’endroit du meurtre au moment fatidique. C’est justement à cause de cela que Darian est appelé. L’un des quatre policiers prétend accéder au poste de commissaire (fonction très important en Australie, juste en dessous du ministre) et il faudrait définitivement le laver de tout soupçon en reprenant l’enquête et en découvrant la vérité. Entièrement libre pour enquêter, il s’entoure de Maria une enquêtrice qu’il respecte énormément et qui a été placardisée pour cause d’efficacité féminine et d’un geek amateur de hautes technologies complètement barré mais redoutable d’efficacité. L’enquête sera longue, tortueuse et remuer le passé fera remonter des effluves nauséabondes.

En lisant le résumé, on pourrait se dire qu’on tombe dans du classique pur jus et qu’aucune surprise n’interviendra pendant le récit qui semble de prime abord très codifié. Et pourtant, très vite on s’attache aux personnages. Ciselés à souhait dans une économie de mot bienvenue, on se prend au jeu de leurs introspections, de leurs questionnements et de leurs rencontres. Loin de se cantonner dans l’examen distant, on en prend plein la tête et entre les forces de l’ordre et les criminels la frontière est parfois très faible. Le héros lui-même n’est finalement pas si clair car s’il est épris de justice, il utilise parfois des méthodes bien hard-boiled presque fascisantes. On n’est pas loin d‘une ambiance à la Sin City par moment, l’auteur donnant à voir une vision parfois effrayante des rouages de la police et des pouvoirs qui s’entremêlent. Nos héros auront donc fort à faire pour dénouer les fils d’une ancienne affaires bâclée mais qui pourrait révéler bien des secrets et des fonctionnements.

On avance pas à pas à travers des chapitres assez courts où les confrontations sont légions, parsemées de ci de là par quelques descriptions jamais très longues. On est ici dans le polar le plus pur, le plus dur. Abîmés par la vie mais se débattant comme ils peuvent, les protagonistes ont tous une richesse intérieure impressionnante, y compris les plus détestables qui révèlent au détour d’une ligne ou d’un paragraphe un aspect touchant / différent de ce que l’on attendait d’eux au départ. C’est donc parfois déstabilisant surtout que ce que l’on croyait sûr un chapitre avant peut-être totalement démonté au chapitre suivant. Je dois avouer que l’identité de l’assassin m’a totalement désarçonné et que pour le coup je me suis bien fait avoir ! Le rythme de l’enquête est endiablé, les retournements de situations nombreux, les périls nombreux pour nos trois enquêteurs pris dans un engrenage qui finit par les submerger et va nécessiter de leur part une abnégation sans faille et un courage formidable.

C’est aussi l’occasion d’évoluer à l’autre bout de la planète dans un pays que j’ai peu pratiqué au cours de mes lectures mais qui éveille en nous souvent des images mentales et des idées reçues. Ce n’est pas vraiment ce roman qui donne envie d’y faire du tourisme tant chaque endroit de Melbourne rappelle à Darian un meurtre ou une affaire glauque. Au delà de la palpitante enquête policière, l’auteur égratigne au passage la phallocratie ambiante dans la police australienne (on retrouve l’ambiance de la saison 2 de Top of the lake, la très bonne série de Jane Campion) et plus généralement la suffisance / arrogance des puissants quels qu’ils soient. Il se dégage de l’ouvrage une ambiance crépusculaire sombre à souhait, idéale pour y livrer un combat contre des forces titanesques. Ce roman est un peu de tout cela à la fois.

Pour conclure, il y a l’écriture qui est d’une redoutable efficacité. Claire et directe, l’auteur se plaît derrière cette apparente simplicité à explorer les âmes au scalpel. De la noirceur à l’innocence, tout ici respire le réalisme et la crédibilité. Loin de tomber dans les clichés ou la superficialité, on a vraiment affaire à des êtres humains avant tout, faits de chair et de sang, de contradictions et de pulsions. Impossible dans ces conditions de relâcher ce livre qui a une force de fascination et d’attraction hors norme. On devient totalement addict rapidement et durablement, cédant à l’empressement d’en savoir plus et de nous aussi résoudre le mystère de la mort d’une jeune fille apparemment sans histoire. Un roman à côté duquel il ne faut surtout pas passer si vous êtes amateur du genre. On en redemande !

Posté par Mr K à 19:40 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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