vendredi 28 décembre 2018

"Impératrice" de Shan Sa

shansaimperatrice

L'histoire : Elle est née dans la fabuleuse dynastie Tang du VIIe siècle. Elle a grandi au bord du fleuve Long, où elle apprenait à dompter les chevaux.

Elle est entrée au gynécée impérial où vivaient dix mille concubines. Elle a connu les meurtres, les complots, les trahisons. Elle est devenue impératrice de Chine. Elle a connu la guerre, la famine, l'épidémie.

Elle a porté la civilisation chinoise à son apogée. Elle a vécu entourée de poétesses, de calligraphes, de philosophes. Elle a régné sur le plus vaste empire sous le ciel, dans le plus beau palais du monde. Elle est devenue l'Empereur-Sacré-Qui-Fait-Tourner-La-Roue-d'Or. Son nom a été outragé, son histoire déformée, sa mémoire effacée.

Les hommes se sont vengés d'une femme qui avait osé devenir empereur. Pour la première fois depuis treize siècles, elle ouvre les portes de sa Cité interdite.

La critique de Mr K: Petite lecture orientalisante aujourd'hui avec Impératrice de Shan Sa, une auteure qui m'avait subjugué avec le fabuleux La Joueuse de go que j'avais littéralement dévoré en son temps. À la faveur d'un chinage, j'étais tombé il y a quelques temps sur le présent volume et je dois avouer que j'avais hâte de retrouver l'écriture si immersive et poétique d'une des auteures françaises (d'origine chinoise, elle a fui son pays suite aux événements de Tien'anmen) les plus talentueuses de sa génération. Je vous dis de suite que je n'ai pas été déçu !

Ce livre raconte l'histoire de la seule et unique impératrice qu'ait connu l'Empire du milieu dans son Histoire. En effet, cette fonction était exclusivement réservée aux hommes, Wu Zetian est donc une exception et en cela se révèle passionnante à découvrir à travers son parcours hors norme, semé d'embûches et un destin incroyable. Qui aurait pu croire au départ que cette jeune fille issue d'une caste inférieure puisse un jour accéder au titre suprême d'Empereur-Sacré-Qui-Fait-Tourner-La-Roue-d'Or ? Depuis sa naissance jusqu'à sa mort à 80 ans, nous suivons donc les aléas de la vie qu'elle a connue au départ puis son envol vers les cieux entre tractations, machinations et évolution d'un pays en plein essor.

En 444 pages, l'auteure réussit le tour de force à nous embarquer dans une histoire inouïe et pourtant bien réelle. On explore en profondeur la psyché d'une grande monarque qui de la jeune fille naïve va se transformer en chef d’État redoutable et redoutée. Quand on fait le bilan de cette vie, c'est incroyable de voir les changements opérés chez elle. Cette femme s'endurcit de plus en plus, doit soigner ses relations et éliminer ses rivaux même au sein de son propre clan, de sa propre famille. Cette transformation très progressive est détaillée avec minutie, pondération et un sens du récit d'une fluidité de tous les instants. Amours, amitiés et haines se succèdent, ce qui est acquis ne l'est pas forcément très longtemps et l'intelligence politique (pas forcément morale) de la souveraine lui permettra de surmonter tous les obstacles mais elle y laissera des plumes et une part d'humanité.

Bien éloigné de ce que l'Histoire occidentale nous a habitué à lire, nous sommes littéralement plongés dans une culture très différente de la nôtre, règles et mœurs peuvent paraître surprenants et même aberrants par moment. Ce dépaysement salutaire nous permet d'imaginer la Chine de l'époque, d'appréhender au mieux une civilisation en pleine émergence qui lutte entre tradition et modernité. Religion, rapport à la famille / au pouvoir, us et coutumes sont abordés au fil des péripéties nombreuses qui peuplent ses pages inspirées et inspirantes. Pour qui s'intéresse à l'Asie, on est ici comblé avec un supplément d'âme qui habite ses pages notamment par les personnages que l'on est amené à rencontrer.

Je vous l'accorde, on croise nombre de crapules, de sociopathes, de puissants omnipotents dans cet ouvrage... On ne sort guère de la Cité interdite, mais ce livre conte merveilleusement bien les mécanismes du pouvoir et les opérations qui lui sont liées. À la manière de la saga du Trône de fer, je vous déconseille de vous attacher trop aux personnages car ça dégomme sévère et l'impératrice est sans pitié pour celles et ceux qui se mettent en travers de sa route. Gouvernant le peuple par la volonté divine et au nom du bien commun, elle ne recherche pas l'enrichissement et apportera nombre de progrès à son pays et encouragera notamment les arts. Cependant l'âge venant, elle s'accrochera au pouvoir et sa fin est pour le moins pathétique avec des ultimes chapitres sombres où la mort approchant, le personnage principal se livre de façon touchante malgré des actes inqualifiables commis auparavant.

Il y a beaucoup de douceur et de poésie dans ce livre, à l'image de cette langue à la fois voluptueuse et exigeante qui sait se faire à la fois distrayante et érudite. On aime se laisser porter par les dénominations imagées des fonctions et des titres, dans les cérémonies fastueuses et les pèlerinages, les énumérations des avancées sociales et culturelles. Loin de nous perdre, l'auteure nous captive, nous accroche et au final nous convainc que nous sommes face à une œuvre entière, généreuse et profondément bouleversante. Un gros coup de cœur pour moi et une lecture que je ne peux donc que vous conseiller !

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samedi 25 octobre 2014

"La Joueuse de go" de Shan Sa

la joueuse de go

L'histoire: Depuis 1931, le dernier empereur de Chine règne sans pouvoir sur la Mandchourie occupée par l'armée japonaise. Alors que l'aristocratie tente d'oublier dans de vaines distractions la guerre et ses cruautés, une lycéenne de seize ans joue au go. Place des Mille Vents, ses mains infaillibles manipulent les pions. Mélancoliques mais fiévreuse, elle rêve d'un autre destin. "Le bonheur est un combat d'encerclement". Sur le damier, elle bat tous ses prétendants.
Mais la joueuse ignore encore son adversaire de demain: un officier japonais dur comme le métal, à peine plus âgé qu'elle, dévoué à l'utopie impérialiste. Ils s'affrontent, ils s'aiment, sans un geste, jusqu'au bout, tandis que la Chine vacille sous les coups de l'envahisseur, qui tue, pille, torture.

La critique de Mr K: Quand on accumule comme moi les livres dans une PAL (qui prend de plus en plus les allures d'une forteresse littéraire), il arrive qu'on passe pendant un certain temps à côté d'ouvrages vraiment extraordinaires et marquants. La Joueuse de go en faisait partie jusqu'à son exhumation il y a peu. Ce fut une lecture très rapide et enthousiasmante à souhait entre intimisme et toile de fond historique méconnue mais fascinante!

Par petits chapitres de quatre pages au plus, Shan Sa croise les regards et points de vue d'une jeune lycéenne chinoise et d'un jeune officier japonais. À travers cette partie de go (genre d'échecs à l'orientale en beaucoup plus complexe et surtout plus long... les parties peuvent durer des jours!), c'est un peu la guerre sino-japonaise qui se joue mais aussi la vie des deux protagonistes qui prend une tournure inattendue. Entre la jeune idéaliste libérée et l'adepte de l'ordre impérial, il y a un monde. Et pourtant, au fil des pages un rapprochement va s'effectuer malgré les différences culturelles. Deux destins que tout séparent vont se côtoyer au milieu du tumulte, de la méfiance réciproque et des expériences de vie malheureuses.

Ce livre est d'une beauté saisissante. L'écriture légère et aérienne, typique de la littérature asiatique, toute en finesse et nuance sert remarquablement le propos plus grave de la guerre, des exactions, de la rédemption et du pardon. Ces deux êtres tour à tour nous émeuvent et représentent bien plus que deux personnes qui se rencontrent et vont peut-être s'aimer. L'opposition des styles de vie et des schémas de pensée renforce la dramaturgie. La jeune fille s'éveille à la sensualité et à l'amour physique tandis que le jeune soldat doit s'aguérir malgré la peur et les doutes qui l'assaillent (beau condensé de la pensée japonaise de l'époque). On alterne la lecture en passant de l'un à l'autre à un rythme rapide malgré la lenteur, la mélancolie et la poésie qui se dégage de l'écriture si délicate de Shan Sa qui intercale de ci de là des extraits de poèmes classiques chinois (très très beaux choix soit dit en passant).

La fin, bien qu'attendue, vient cueillir le lecteur qui ne s'est pas rendu compte du temps passé. C'est bien simple, j'ai quasiment lu La Joueuse de go d'une traite, d'ailleurs je n'étais pas fier le lendemain matin avant de partir au travail! Un plaisir de lecture vraiment extraordinaire pour une histoire qui ne l'est pas moins. Malgré un schéma de base banal, les parallèles insinués avec la situation historique (très bonne reconstitution, instructive à souhait, sans lourdeur) donne une densité ébouriffante à l'ensemble. La résistance chinoise (incarnée ici par de très jeunes étudiants), la répression japonaise (des passages sont vraiment effroyables), tout y est pour se plonger dans cette période trouble, source d'horreur et de malheurs incommensurables. La tension est très bien rendue et ceci avec une économie de mots des plus louables!

Je suis ressorti rincé mais heureux de cette lecture qui pour moi s'apparente à un incontournable. Un livre qui trouvera une belle place dans mon panthéon personnel en attendant qu'il rejoigne le vôtre!

Posté par Mr K à 19:13 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
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dimanche 29 juin 2014

Double craquage !

Bon ben... ma PAL a encore pris chère en deux jours! Nelfe a été plus raisonnable, il paraît que c'est normal vu que c'est une fille...

À l'occasion d'un passage éclair qui s'est prolongé chez Noz (magasion de déstockage), nous sommes tombés sur des bacs entiers de livres des éditions Picquier et Mnémos neufs à des prix imbattables (2.99€ le volume ça ne se refuse pas!). Et paf! Pastèque! 1er craquage intégral pour moi:

Noz

- "Les enfants de Lugheir" vol 1 et 2 d'Isabelle Pernot. Je disais justement à Nelfe que je n'avais pas de fantasy dans ma PAL pour l'été, comme cette série a plutôt bonne presse et que le prix défiait toute concurrence, je me suis laissé tenter.

- "Les dernières aventures de l'école des chats" de Kim Jin-Kyeong. C'est un pur coup de poker, ça parle de chat (j'adore ces bestiaux!), c'est coréen et pour les jeunes (j'avais adoré "Les petits pains de la pleine lune" de Gu Byeong-mo)... Vu les bonnes critiques au dos et l'association avec Harmonia Mundi, je me suis dit que je ne pouvais pas me tromper!

- "Chanson populaires de l'ère Showa" de Ryû Murakami. Un Murakami que ce soit un Ryû ou un Haruki impossible de résister, et comme la quatrième de couverture donne envie, j'ai foncé!

- "Pierrot-la-gravité" de Isaka Kôtarô m'a intrigué lui par sa quatrième de couverture qui mêle road movie de deux frères enquêtant sur d'étranges rébus. Le background a l'air bien strange donc... Bingo!

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Passée la joie de ces acquisition hier, aujourd'hui nous allons à un vide-grenier tout près de chez nous afin de chiner sans réelles arrières pensées (sic) et là patatra, double combo dans nos faces respectives... Et oui, Nelfe a aussi craqué même si elle l'a fait plutôt maladroitement!

Vide grenier

- "L'attrape-coeurs" de Salinger. Un classique que j'ai adoré ado quand je l'avais emprunté au CDI. L'occasion était trop belle pour la laisser passer!

- "Chagrin d'école" de Daniel Pennac qui a obtenu le prix Renaudot en 2007 et que je voulais lire lors de sa sortie et qui m'était sorti de l'esprit.

Et enfin pour Nelfe... Roulement de tambours...

- "L'ainé" et "Brisingr" de Christopher Paolini, c'est à dire les volumes 2 et 3 d'Éragon dont elle était sûre de posséder le volume 1 et qu'elle a laissé sur le stand pour le coup... mais voila, une fois rentrés chez nous, elle s'est rendue compte qu'elle ne l'avait pas! Solitude!

Au final, j'ai une fois de plus explosé ma PAL que je commençais à réduire peu à peu et Nelfe est une tête de linotte... On gagne beaucoup à chiner!

mercredi 4 juin 2014

"Dans l'Empire des ténèbres" de Liao Yiwu

dans l'empire des ténèbres

L'histoire: "Au moment où j'écris, je vis toujours dans cette porcherie qu'est la Chine, et je me languis de pouvoir nettoyer mon âme en profondeur". L'auteur de ces lignes, Liao Yiwu, signe le récit de quatre ans d'enfer dans les prisons chinoises.
Sa faute: avoir écrit le poème Massacre à l'aube du jour où l'armée ouvrit le feu sur les étudiants de la place Tian'anmen.
"En prison, dit-il, j'ai connu le vrai visage de la Chine". Le visage des truands et des marginaux, des victimes et des bourreaux, des condamnés à mort que l'on vide de son sang avant de les exécuter...

La critique de Mr K: Aujourd'hui, nous commémorons les événements dramatiques de Tian'anmen, 25 ans jour pour jour après leur déroulement. Une fois n'est pas coutume, je m'adonne à la critique d'un témoignage que j'ai terminé il y a une semaine: "Dans l'Empire des ténèbres" de Liao Yiwu.

Il faut dire que quand mon regard a croisé cet ouvrage dans une librairie du coin et que j'ai vu que le régime chinois avait tout fait pour essayer de l'empêcher d'être édité, mon sang n'a fait qu'un tour et j'étais curieux de pouvoir plonger au cœur du système répressif de l'empire du milieu. Je n'ai pas été déçu bien au contraire, mais attendez-vous à une plongée en enfer à côté de laquelle Midnight Express ferait figure de camp de vacance en Turquie. Je ne connaissais pas l'auteur avant ce livre, il est assez connu dans son pays et vit désormais en Allemagne où il s'est exilé suite à des menaces d'internement. Vu ce qu'il a vécu durant quatre ans, on comprend pourquoi il est parti.

La première partie de l'ouvrage est consacrée à la description de sa vie d'avant son arrestation. Poète quasi itinérant, il laisse bien souvent sa femme seule chez eux et parcourt les routes avec tout un groupe d'amis tout aussi dépravés que lui. Ils créent et débattent beaucoup bien sûr, mais s'adonnent aussi à toutes formes d'excès en tout genre dont la consommation massive d'alcool et de drogues, et la fornication répétée avec des femmes de passage. Cela ne les rend pas forcément des plus sympathiques mais à part à eux-même et leurs proches, ils ne font de mal à personne. Planant à 10000 mètres au dessus de la réalité politique de leur pays, ils vont peu à peu se rapprocher des limites posées par le gouvernement central concernant la liberté d'expression et ils vont finalement aller un peu trop loin au goût du PCC (Parti Communiste Chinois). Dans un de ses poèmes (Massacre, reproduit en fin de livre) mis en image par un ami cinéaste, Liao Yiwu et ses amis remettent ouvertement en cause le régime en dénonçant la répression de 1989. C'est le début de la chute.

Commence alors un long calvaire qui prend le lecteur à la gorge. Durant quatre ans, l'auteur-témoin vit un véritable supplice dans les geôles successives qu'il va connaître. Classé parmi les "contre-révolutionnaires", il est considéré comme plus dangereux que les condamnés de droit commun comme les truands, les tueurs et les violeurs. Il va les côtoyer au quotidien dans des cellules de 12 à 25 personnes où règnent une hiérarchie bien établie et injuste au possible: promiscuité, saleté, règlements de compte, torture morale et physique, sous-alimentation, maladie, viols répétés et autres joyeusetés de la vie carcérale, rien ne nous est épargné! On a bien souvent la nausée et régulièrement , je me suis senti obligé de refermer l'ouvrage pour respirer un bon coup et calmer le jeu. Véritable catalogue d'atrocités plus effroyables les unes que les autres, on ne peut qu'être bouleversé par cette immersion sans concession dans ce système politique répressif contemporain (j'insiste!) qui nie tout droit et toute dignité à ceux qui ne vont pas dans son sens. J'ai eu plus d'une fois froid dans le dos et j'en ai même cauchemardé. On a beau s'y attendre, la réalité crue est un véritable uppercut que l'on se prend en pleine face. On ressort de cette lecture groggy et complètement effaré que nos puissances occidentales puissent encore traiter avec Pékin sur un pied d'égalité quand on connaît le sort que les autorités chinoises réservent à leurs opposants. C'est à vomir!

Yiwu nous livre durant le déroulé de son histoire personnelle toute une galerie de portraits plus saisissants les uns que les autres: détenus, matons, cadres du partis. Au détour de ces journées monotones, de ces activités, des séances de travaux forcés, on se rend compte que tout est fait pour avilir le condamné, le réduire à néant pour le rééduquer sauf s'il a été condamné à mort. Le cynisme est poussé à l'extrême et n'importe lequel d'entre nous serait devenu fou. D'ailleurs, l'auteur nous livre ses atermoiements, ses actes de résistances, ses petites trahisons sans pudeur aucune et avec pour seul but la poursuite de la vérité. Dur dur de rester insensible et l'on passe par tous les états. J'ai du arrêter ma lecture quelques semaines pour ne pas tomber dans l'overdose tant ce récit est poignant et brutal avec un réel souci d'humanité et de compassion lorsque que Yiwu nous parle de ses codétenus et amis pour certains. Quand on pense que certains sont toujours enfermés et ne verront sans doute jamais les sentiers de la liberté...

Malgré la dureté du thème et des propos, la lecture est aisée. La langue de Yiwu est fluide et agréable. Pas de grosses difficultés pour comprendre et suivre son parcours, on peut souligner au passage le remarquable travail du traducteur. D'un réalisme poussé à l'extrême, Liao Yowu nous propose par moment quelques passages plus poétiques et évocateurs à souhait, sorte de micro-évasions de l'univers concentrationnaire dans lequel il vit. On ressort abasourdi et marqué à vie par ce témoignage.

"Dans l'Empire des ténèbres" nous place face à un ouvrage salvateur et nécessaire, une clef importante pour fixer nos valeurs et notre morale. Un témoignage essentiel, tout simplement.