mercredi 18 novembre 2015

"Bran Ruz" de Claude Auclair et Alain Deschamps

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L'histoire: On dit qu'un jour la ville d'Is réapparaîtra, triomphante, lorsque les injustices qui dominent le monde auront cessé d'affliger les humains, lorsqu'enfin la société sera réellement sans classe. Car il y a une futur. Le modèle social symbolisé par Is libérée n'avait aucune chance de s'imposer autrefois. Mais il le peut dans l'avenir, parce que l'avenir enferme toutes les potentialités. Les Bretons attendent depuis longtemps le retour du roi Arthur qui est "en dormition" dans l'île merveilleuse d'Avalon. Mais ils attendent aussi que Dahud, tenant la main de Bran Ruz, leur ouvre les portes de la nouvelle cité d'Is. En fait, nous attendons tous cette heure.

Jean Markale

La critique de Mr K: J'ai dégoté ce bien bel ouvrage, Bran Ruz, au détour d'un énième chinage. Paru chez Casterman après une première version publiée au fil des mois dans la regrettée revue À suivre, son contenu a directement provoqué un écho en moi en faisant ressurgir des souvenirs prenants de récits lus à la lueur de ma lampe de chevet étant plus jeune. Il est ici question de la légendaire Is, ville engloutie par les flots par la faute d'une femme séduite par le Diable. Du moins, c'est ce que les gardiens de la culture académique essaient de faire croire car cette version rétablit le récit originel et traditionnel, la version non expurgée par la Sainte Église qui avait tendance à diaboliser les femmes de manière générale. Préparez-vous à un voyage à nul autre pareil, un voyage en terre bretonne entre antiquité et Moyen-âge.

Le Rouge est un enfant abandonné. Sa chevelure rousse est signe de malédiction en ces temps reculés et il apprend à survivre seul dans la lande à l'ombre de la majestueuse et grandiloquente Is, cité plantée au milieu des eaux, gouvernée par Gradlon. Le vice s'est emparé depuis longtemps de la ville qui gouverne la région par la terreur et l'injustice. Inceste royal, corruption généralisée, luttes intestines pour s'approcher du pouvoir, prêtres fanatisés par leur devoir d'évangéliser et purifier les agissements de tous, un roi affaibli et borderline… On sent bien qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de Gradlon (formule librement inspirée de Shakespeare -sic-). Au fil des pages et des 12 chapitres qui constituent ce récit, le destin du Rouge va rencontrer celui de Dahut (fille du roi) et d'Is la maudite.

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Quelle claque mes amis! Quelle claque! Cet ouvrage est d'une beauté à couper le souffle, entièrement en noir et blanc, ce parti pris permet de bien souligner paysages et personnages. Certaines cases sont de véritables tableaux, un régal pour les yeux. J'ai particulièrement aimé les paysages désolés abandonnés au vent et à la mer (la scène des naufrageurs est un must dans le genre), les longues marches du héros à travers la lande mais aussi la découverte d'Is entre ruelles étroites et tortueuses et palais somptueux où la richesse s'accumule dans les meubles, les bijoux et les atours des nobles. L'immersion est totale, le réalisme réussi et fidèle à la grande Histoire. Le travail de documentation a du être énorme, le travail titanesque pour arriver à un tel rendu. Franchement bluffant!

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L'histoire tient toutes ses promesses et c'est un vrai plaisir de renouer avec un mythe qui m'a marqué dans mon enfance. Loin des archétypes précités, on rentre dans la matière culturelle bretonne, sans lourdeur ni exagération. Époque rude et univers sombre se conjuguent pour notre plus grand contentement, on se prend rapidement d'affection pour Le Rouge (futur Bran Ruz) et Dahut, deux parias à leur manière dans cette époque arriérée et superstitieuse. Destins humains et mythes se rejoignent entre Dieux anciens et Dieu unique, opposition culturelle et philosophique qui témoigne du recouvrement de l'ancien monde par le nouveau, la lutte est inégale et teintée de mélancolie à la manière de ces dessins en noir et blanc.

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Ouvrage dense d'environ 200 pages, Bran Ruz se lit et se vit littéralement. Au delà de l'histoire qui nous est contée, on se prend à réfléchir sur la notion d'identité bretonne, sur la transmission des mythes et sur l'évolution du monde et des humains. Mais n'est-ce pas là finalement le rôle pédagogique des contes, divertir et instruire, émerveiller et faire trembler? Cette lecture remplit parfaitement cet office, reste longtemps en mémoire après sa découverte et éclaire d'un œil nouveau un classique des légendes bretonnes. Un ouvrage clef que chacun se doit d'explorer si la thématique l'interpelle. Pour ma part, il trouvera une belle place dans ma BDthèque.

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mercredi 11 novembre 2015

11 Novembre : lectures pour se souvenir

En ce jour de célébration de l'Armistice de 1918, il me semblait bon de vous administrer une petite piqûre de rappel bienveillante concernant des ouvrages que je trouve incontournables sur le sujet. Cette guerre a été la toute première où la mort de masse a fait son apparition, où le bourrage de crâne devient réfléchi et institutionnalisé dans le but d'embrigader la population entière et où les graines des conflits à venir sont plantés (Révolution russe de 1917, l'humiliation des allemands en 1919 à Versailles notamment). C'est une période qui m'a toujours fasciné et que j'explore régulièrement à travers mes lectures.

Pour vous permettre de l'appréhender sereinement entre plaisir de lecture et exigence historique, je vous propose de revenir sur trois livres et deux BD essentielles que j'ai pu chroniquer. N'hésitez pas à cliquer sur les titres évoqués pour être renvoyé vers l'article correspondant et une chronique plus détaillée.

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Romans :

- Un classique tout d'abord avec Les Croix de bois de Roland Dorgelès paru en 1919. Un petit bijou de modernité d'écriture et d'immersion totale dans le quotidien des Poilus. Magnifique plaidoyer pour la paix et l'entente entre les hommes, il n'a pas perdu une ride et semble avoir été écrit hier. 

- Plus récent mais tout aussi réussi La Chambre des officiers de Marc Dugain. L'auteur nous convie à explorer l'envers du décor en nous invitant à suivre le destin d'Adrien, blessé de guerre qui va passer quasiment tout le conflit dans un château à la campagne accueillant les Gueules cassées, mutilés de la Grande Guerre. Ce livre propose une très belle réflexion sur l'absurdité de la guerre et aussi une belle évocation de la nécessaire reconstruction du héros et son deuxième éveil à la vie.

- Enfin, le Goncourt 2013 Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, un habitué du polar qui nous livre ici une fresque splendide sur l'après 14-18 ou le destin de deux camarades de combat qui vont tenter de se refaire après leur retour de guerre. Le récit est palpitant et saisissant de réalisme, impossible de relâcher ce volume avant la fin. Un must!

BD :

- La référence dans le domaine est sans aucun doute l'ouvrage de Tardi "C'était les tranchées". Tiré des mémoires de son grand-père et d'autres témoignages, il nous livre des planches terribles dans un noir et blanc sublime soulignant à merveille la boucherie qu'a été cette guerre et la connerie humaine qui l'accompagne (notamment les ordres idiots des supérieurs, régulièrement épinglés dans les lettres de Poilus). 

- Autre très bel ouvrage, celui du collectif d'auteurs de Vies tranchées qui revient sur le sort peu enviable réservé aux soldats devenus fous pendant le conflit. À travers une petite vingtaine de cas véridiques, vous croiserez traumatisés et mutilés, côtoierez espoir et rédemption mais aussi souffrance et folie. Le souvenir est encore vif dans mon esprit, preuve s'il en est de la qualité de cette BD.

Ces modestes conseils littéraires vous permettront - je l'espère - de découvrir ou redécouvrir un conflit certes lointain mais révélateur de la nature humaine et de ses motivations. En espérant que ce billet vous procure envie et idées, je vous souhaite de très bonnes lectures à venir.

vendredi 28 août 2015

"Vilebrequin" de Le Gouëfflec et Obion

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L'histoire: C'est un artiste vêtu de latex, un solitaire furtif qui ne sort que la nuit: virtuose de la cambriole, prince des monte-en-l'air, voilà son métier. Pour donner le change aux yeux du reste du monde, il se prétend trompettiste de jazz! Un jour pourtant, en fracturant un misérable petit coffre de troisième zone, il y découvre… un mystère troublant qui va hanter toutes ses pensées, comme une obsession lancinante…

La critique de Mr K: A l'occasion d'une soirée-restau entre vieux de la vieille (comprendre une réunion de grands amis historiens), l'ami V. m'a fait un bien joli cadeau avec Vilebrequin derrière lequel on retrouve un certain Obion. Détail amusant, il s'avère que ce dessinateur de renom a été au même lycée que nous dans les années 90 (big up le Porzou de Concarneau!), son talent explosait déjà dans les pages du fanzine du bahut dans lequel d'ailleurs j'officiais aussi… On ne peut pas dire que l'on s'appréciait mutuellement mais j'avoue que je portais en secret une grande admiration pour ce grand amateur de Maëster. C'est donc avec une certaine avidité que je me jetais sur Vilebrequin pour n'en faire qu'une bouchée!

Le premier tiers du volume nous présente Vilebrequin, vil gredin issu d'une bonne famille qui cache à son entourage ses activités nocturnes que la morale et la loi réprouvent. C'est un monte-en l'air de génie qui s'amuse à nous parler de ses expériences, de ses exploits et énumère nombre de règles régissant son activité. Cela donne lieu à un bon déballage où tour à tour, il abordera l'aspect physique et mental de son travail, les pièges les plus récurrents que l'on peut trouver chez les personnes que l'on "visite" (cela va du piège à souris à l'alligator domestique tout de même!). On apprend ainsi que percer un coffre n'est pas si difficile si l'on sait chercher au bon endroit et si l'on connaît sa victime. On explore aussi beaucoup de coffres avec des butins parfois classiques (billets, bons au porteur, monnaie) où parfois surprenants comme la statue péruvienne de Tintin (si si, on l'a retrouvée!). Beaucoup de clins d’œil sont ainsi présents dans les cases et c'est un petit plaisir renouvelé de guetter le petit gag ou la petite référence cachée.

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Après cet état des lieux entre guide pratique et levé de voile sur certains aspects de la personnalité de Vilebrequin, il nous explique comment il couvre ses arrières. On rencontre sa famille (bien barrée elle aussi) et on suit son ascension en tant que trompettiste de jazz. Décalage total en prévision, surtout qu'en parallèle, notre cambrioleur va faire une étrange découverte dans un coffre. Il y trouve un objet (non, non je ne spoilerai pas! N'insistez pas!) qui n'a vraiment rien à y faire et qui va provoquer sa curiosité. En filigrane se dégage une histoire de chasseur chassé et Vilebrequin aura fort à faire. L'ouvrage devient alors un peu plus sérieux même si on retrouve quelques fulgurances drolatiques de ci de là.

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Cette BD est très bien écrite. On pourrait presque parler de roman graphique tant les textes font plonger directement le lecteur dans une ambiance type polar, un côté littéraire que l'on retrouve dans des formulations parfois très imagées et engageantes à souhait. On retrouve des situations-type sans pour autant tomber dans l'accumulation de clichés, les auteurs ayant donné suffisamment de personnalité à leur héros pour qu'il sorte du lot et intrigue. Un bon point qui se cumule avec des dessins de toute beauté, éloignés de la production qu'Obion laissait à voir plus jeune. Plus sombre, très branché clair-obscur, zones d'ombre et lumières aveuglantes se compilent et plongent le lecteur dans une ambiance bien marquée. Étonnant parti-pris pour un savant mélange d'humour et de réflexion sur le genre humain car loin de se cantonner dans l'humour et l'aventure, certaines planches laissent libre court aux pensées les plus intimes de Vilebrequin qui s'interroge sur ses rêves, ses aspirations et même le sens de la vie en général.

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Vous l'avez compris, j'ai passé un excellent moment en compagnie de cet Arsène Lupin adepte de latex. Les pages se tournent toutes seules et comme à chaque fois que je lis une BD, je trouve que cela va trop vite. C'est son seul défaut! Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

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samedi 18 juillet 2015

"C'était la guerre des tranchées" de Jacques Tardi

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L'histoire: D'Adèle Blanc-Sec au Der des ders, le premier conflit mondial est la figure centrale de l'œuvre de Tardi. Ici, il va au bout de son obsession. Il décrit l'horreur de 14-18 à hauteur de soldat, comme s'il avait dessiné depuis le fond des tranchées. Il raconte la boue, les poux, le fracas des obus et les vies qui se brisent. Et la peur qui rôde, partout, si proche. Chaque planche est divisée en trois cases étirées à l'horizontale, à l'image d'une tranchée. Une histoire sans héros pour crier l'horreur de la guerre, de toutes les guerres.

La critique de Mr K: Auteur talentueux et prolifique de la BD française, Jacques Tardi en hommage à son grand-père propose avec cet album une plongée sans concession dans la Première Guerre mondiale aux côtés des poilus dans les tranchées, face à la guerre et à eux-mêmes. Pas historien de formation mais passionné par la question, il nous fait partager sur les 126 planches de cette œuvre le quotidien de simples soldats impliqués dans le conflit et qui vont pour la plupart connaître des destins tragiques.

C'était la guerre des tranchées, c'est tout d'abord une plongée sur le front avec la vision saisissante du no man's land (territoire s'étendant entre les deux lignes de tranchées): terrain vague spongieux, cratères d'obus, barbelés et cadavres éparpillés. L'attaque lancée en kamikaze quasiment vouée à l'échec face aux nids de mitrailleuses et les tirs d'artillerie sonnant comme les trompettes de l'apocalypse, l'exécution sans sommation de ceux qui ont trop peur pour s'élancer comme des fous furieux face à l'ennemi (Pétain s'illustrera d'ailleurs beaucoup dans le domaine avec un grand nombre de fusillés à son actif…), les blessés coincés entre les lignes, les planques à 10 mètres de l'ennemi, les inondations de tranchées par temps de grandes pluies… Les visions en noir et blanc hantent longtemps le lecteur entre scènes dantesques de bataille et moments plus intimes livrant les sentiments profonds des soldats engagés.

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Ils sont simples boulangers, ouvrier, professeurs et se retrouvent confrontés à l'horreur absolue et à l'absurdité d'ordres idiots dont sont spécialistes les planqués de l'arrière: missions de reconnaissance suicides, injustices régulières sur les temps de garde et service. Mention spéciale au passage racontant le massacre de civils belges servant de boucliers humains à des troupes allemandes et que l'on sacrifie pour faire reculer les boches. C'est aussi les riches qui paient pour ne pas partir à la guerre et préserver ainsi leurs héritiers, c'est l'aveuglement de certains dans la haine de l'autre (merci la propagande au passage!), de celui qu'on ne connaît pas mais dont on se méfie au nom du combat entre races. C'est le temps aussi des courriers aux familles qui réchauffent le cœur, des moments de détente autour d'un repas, de plaisanteries, de rasage coiffure en de rares occasions (d'où leur surnom), de rares fraternisations entre soldats de camp opposés réfugiés au même endroit et qui se rendent compte qu'ils ont beaucoup de points communs… L'immersion est totale et le fidèle reflet de la réalité.

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Cet ouvrage est vraiment bouleversant. Ceux qui suivent régulièrement mes chroniques savent que j'affectionne tout particulièrement les romans parlant de cette époque avec des chefs d'oeuvre marquants comme Les Croix de bois, Au revoir là-haut ou encore la BD Vie tranchée sur les soldats devenus fous de la Première Guerre mondiale. Très détaillée, à travers les divers destins que l'on suit, Tardi nous propose une vision globale et complète du conflit à hauteur d'homme tant au niveau faits d'arme (entre actes de bravoures et absurdes) que du ressenti avec des êtres non préparés à ce qu'ils vont devoir affronter et livrés en pâture à la déesse guerre impitoyable et insatiable. Derrière les gros durs et les va-t-en guerre très vite apparaît l'homme conscient de l'absurdité de la guerre. Plus rien ne semble exister à par elle, il est bien loin le monde de la famille et de la douceur de vivre que l'on se rappelle à travers ses souvenirs, des anecdotes ou encore le courrier reçu.

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Le choix du noir et blanc est très judicieux. Le choc est immédiat et l'on participe quasiment aux combats entre boue, gaz, explosions et autres odeurs de poudre et de cadavres. Certaines cases sont d'ailleurs assez difficilement soutenables malgré un non excès de gore sur l'ensemble du volume. La suggestion est souvent de mise et la mise en écho des massacres et la vie personnelle des poilus est implacable. On plonge donc en plein cauchemar mais un mauvais rêve bien réel qui a duré cinq ans et causé la mort de 10 millions de personnes dans une guerre sans gloire. Un album essentiel pour ne pas oublier et rappeler à tous l'absurdité de la guerre et le gâchis humain qu'elle entraîne.

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jeudi 25 juin 2015

"Adama ou la vie en 3D" de Valentine Goby et Olivier Tallec

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L'histoire: 1988, Saint-Denis, en banlieue parisienne. Adama est un collégien d'origine malienne, passionné de musique. Né en France, il ne connaît presque rien du pays de ses parents. Mais le Mali le fascine, et il s'interroge : pourquoi tant de gens veulent quitter ce pays que l'on dit magnifique? Pourquoi risquent-ils leur vie pour entrer en France et travailler pour un salaire de misère? Un jour, son père lui annonce qu'il va retourner au pays pour inaugurer une école. Adama rêve de partir avec lui...

La critique de Mr K: Nouvelle incursion aujourd'hui dans la série français d'ailleurs de chez Casterman avec Adama ou la vie en 3D écrit une fois de plus par Valentine Goby et illustré par Olivier Tallec. Pour ceux qui nous suivent régulièrement, vous savez tout le bien que je pense de cette collection entre récit de vie et pédagogie de l'ouverture de soi et vers les autres. Ce n'est pas cet ouvrage qui me fera changer d'avis même si je l'ai trouvé un ton en dessous de mes deux précédentes lectures.

En 48 pages (format retenu à chaque ouvrage de la série), nous faisons connaissance avec Adama un jeune français d'origine malienne très curieux d'en connaître plus sur ses origines. L'auteur se concentre d'abord sur la vie qu'il mène au sein de sa communauté dans son quartier: fête locale avec rapprochement des uns et des autres autour de la musique (le jeune homme joue du Djembé), des histoires racontées par le griot, les amis et bien évidemment la vie de famille avec la figure du père qui plane sur la cellule familiale, un homme qui participe à la construction d'une école dans le village d'origine au pays. L'occasion va être donnée à Adama de pouvoir l'accompagner pour découvrir ses racines et pouvoir ainsi se construire. Mais il y a une différence entre ce que l'on s'imagine et la réalité…

Au centre de ce livre se trouve posée une question essentielle qui est très peu abordée par les médias et même par les formateurs de fonctionnaires travaillant en banlieue: le déracinement de certaines familles et la double identité des jeunes issus de l'immigration qui rêvent / idéalisent le pays ancestral sans vraiment se rendre compte de la réalité que vivent les populations restées sur place. Pour Adama, ce voyage va lui permettre de mieux se connaître mais aussi de prendre conscience de la chance qu'il a de pouvoir s'instruire et construire son avenir contrairement à ses cousins restés en Afrique et qui doivent notamment subvenir aux besoins de sa famille (entre autre). L'auteure est suffisamment maligne pour éviter l'écueil de l'angélisme sur l'intégration à la française (il y aurait beaucoup de choses à en dire mais ce débat n'a pas sa place dans un ouvrage tel que celui-ci) et de la caricature en abordant ces thèmes cruciaux avec finesse et discernement par le prisme de personnages clairement caractérisés et assez emblématiques (le père d'Adama est le pont qui relie les deux cultures, sa mère est le symbole de l'émancipation de la femme africaine par rapport à son mari par exemple).

Fidèle à sa ligne directrice, Valentine Goby se met à la place du jeune héros en utilisant un je de narration immersif à souhait et qui rend compte de ses humeurs et de ses aspirations. Les chapitres courts sont aussi au rendez-vous (deux pages chacun) et facilitent grandement la lecture, ces livres se destinant à des jeunes à partir de 11 ans et convenant à merveille à un public peu accroché par la lecture. Le langage est simple et accessible avec l'intrusion par moment de termes purement culturels permettant la découverte de la communauté malienne: Calebasse, molo, tama… Je regrette simplement un manque de profondeur dans les réactions d'Adama qui m'a moins touché dans son évolution qu'Antonio ou Jacek auparavant.

On reste cependant sur un livre intéressant et formateur (les bonus en fin de livre permettent de se faire une idée encore plus précise sur la communauté malienne en France) qui m'a rappelé par moment certains anciens élèves que j'ai pu avoir quand j'officiais dans le 93 ou encore des fêtes auxquelles j'ai pu participer lors de mes virées nocturnes à Montreuil. Une bien belle lecture en tout cas.

Déjà lus et chroniqués dans la même collection:
- Antonio ou la Résistance
- Le Rêve de Jacek


mardi 9 juin 2015

"Le Rêve de Jacek, de la Pologne aux corons du Nord " de Valentine Goby et Olivier Tallec

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L'histoire: 1931, Dourges, dans le Nord. Jacek va avoir 15 ans. Il vient de terminer l'école et brûle de découvrir le monde fascinant de la mine, son rêve depuis toujours… C'est tout l'univers de la Petite Pologne des corons qui revit ici. De l'arrivée des mineurs polonais en France après la Grande Guerre, jusqu'à leur retour forcé au pays suite à la crise des années 1930, une communauté soudée, haute en couleur, avec la mine chevillée au corps.

La critique de Mr K: En septembre dernier, j'ai lu un petit livre fort réussi de la même auteure, Antonio ou la Résistance publié chez Casterman dans la même collection (Français d'ailleurs) qui se donne comme mission de parler des français d'origine étrangère qui ont fait et font encore la richesse de la France n'en déplaise aux réactionnaires et frontistes de tout poil qui semblent avoir pignon sur rue depuis déjà trop longtemps. Mission noble entre toute donc, que je ré-accompagne aujourd'hui avec ce compte rendu d'une lecture une fois de plus limpide et touchante.

Jacek est fils de mineur polonais et en tant que tel son destin est d'aller lui aussi dans la mine pour y travailler. Mais sa mère ne l'entend pas de cette oreille, elle ne sait que trop ce que cette future vie lui réserve et lui interdit de suivre son père dans les entrailles de la terre. L'adolescent ne comprend pas et se braque. Il a le sentiment qu'il ne comprend pas les femmes, en effet que peut trouver à Maurice la belle Kryska dont il est tombé éperdument amoureux depuis le premier regard? Au fil des sorties entre copains, des messes du dimanche et des discussions avec sa famille, Jacek va peu à peu se forger sa propre identité et devoir se frotter à la vie et ses réalités.

La lecture de cet ouvrage fut très rapide (48 pages de texte à proprement parlé) et m'a procuré un plaisir de lecteur renouvelé. Nous sommes immergés dans l'esprit de cet adolescent bouillonnant dont le rêve semble s'éloigner inexorablement. On le sait, à cet âge la moindre contrariété s'apparente à un cataclysme et à la remise en cause du monde entier (c'est le charme des ados!). On assiste ainsi à la scène de la dispute avec les parents, essentielle dans la construction de soi. C'est aussi le temps des copains avec de belles pages sur l'amitié et cette volonté pour les jeunes pousses de réinventer le monde, de le rêver quitte à être déçu quand la réalité prend le dessus. Jacek n'y échappera pas et devra éprouver le chagrin de la séparation mais aussi les affres de l'amour. Très beau portrait de ce jeune polonais en tout cas, vivant et crédible, auquel on s'attache immédiatement.

Belle évocation aussi du travail de la mine qui s'apparente à celui des bagnards et autres forçats. La paie très mince, la fatigue des corps et des esprits (le personnage du père en est le témoin omniprésent), la rudesse des rapports humains avec des relations tendues entre mineurs et supérieurs (tractations sur le salaire, la course à la productivité…), l'univers sombre et étouffant de la mine elle-même (beau passage lors de l'escapade nocturne de Jacek)… Tout cela m'a refait penser en bien plus abordable au superbe Germinal de Zola que j'avais lu adolescent et que j'avais littéralement dévoré.

A travers cette histoire plutôt classique, l'auteur nous brosse aussi un bel hommage à toute une frange de travailleurs polonais qui sont venus en France suite à la Première Guerre mondiale pour remplacer les hommes morts à la guerre et ainsi relancer l'industrie française et plus particulièrement l'activité minière. 500 000 polonais seront ainsi du voyage et contribueront à leur manière au redressement français. Je connaissais peu cet aspect de la reconstruction du pays ce qui a rendu ce récit encore plus puissant à mes yeux. Le racisme ordinaire existait déjà et ces travailleurs et leur famille l'ont subi au quotidien. C'est aussi la nécessité d'apprendre une langue très difficile pour les adultes, plus facile pour les jeunes qui sont scolarisés dans l'école publique, creuset de l'unité républicaine qui passe d'abord par l'apprentissage de la langue. Au détour des pages, des pans de la culture polonaise sont finement abordés et transmis au lecteur: la tradition catholique pratiquante avec la figure de la Vierge noire de Czestochowa ou encore l'évocation du pays qu'ils ont du quitter pour un avenir meilleur dans un eldorado nommé France. A la fin du roman, l'édition propose quelques points d'information concis pour poursuivre la découverte de l'époque et du milieu entr'aperçu dans les pages précédentes.

L'écriture de Valentine Goby fait une fois de plus mouche pour ce livre destiné à un public au-delà de 11 ans. Simple et précise, la langue est accessible et distille l'envie de poursuivre sa lecture par le biais de chapitres ultra-courts de deux pages qui frappent justes et forts. Un livre à faire découvrir tant il contribue à œuvrer dans le sens de la découverte de l'autre et à connaître notre Histoire commune.

mardi 24 mars 2015

"Le Secret d'Orbae" de François Place

9782203063754

L'histoire: Il y a cette île de l'autre côté du monde, entourée de fleuves de brume, dont le nom se prononce dans un souffle: Orbae. Il y a aussi une mystérieuse toile à nuages, et certaines cartes qui ne se lisent qu'à la clarté de la Lune… Il y a Cornélius, le jeune marchand de drap des froides villes du nord. Il y a Ziyara, la petite gardienne de chèvres des montagnes de Candaâ. Même les routes les plus contraires peuvent se rencontrer…

La critique de Mr K: J'avais entendu parler de François Place essentiellement en tant qu'illustrateur dans des œuvres jeunesses notamment avec les trois tomes de l'Atlas des géographes d'Orbae, œuvre cartographique imaginaire présentant un monde foisonnant et très complet. L'occasion s'est alors présentée à moi de lire le présent volume Le secret d'Orbae édité en poche chez Casterman, et donc de lire une œuvre faisant la part belle au voyage et à la découverte. Je ressors déçu de cette lecture.

L'auteur nous invite à suivre deux destins bien distincts qui vont finir par se rencontrer. Il y a tout d'abord Cornélius, un jeune drapier qui n'a qu'un rêve, trouver les mystérieuses montagnes bleues qui peuplent ses rêves et où il trouvera l'origine d'étranges étoffes aux reflets changeants comme le ciel. Sa route va le mener très loin de chez lui et il connaîtra moultes aventures avant d'avoir la révélation finale sur le but de son voyage. Dans la deuxième partie du volume, Ziyara simple bergère va connaître elle aussi un bouleversement dans son existence au détour d'une cérémonie qui lui révélera son destin. Commence alors la grande aventure de sa vie entre bannissement fondateur de sa contrée natale et exploration des océans du monde entier. Ces deux là vont finir par se rencontrer.

Vous l'avez compris, cet ouvrage est une invitation au voyage et l'on en traverse des régions durant les 400 pages que compte cet ouvrage. C'est la grande réussite de ce livre sur lequel souffle un vent d'aventure. Nos héros font de multiples rencontres, se heurtent à d'autres us et coutumes, traversent des paysages grandioses et observent des créatures étranges. Le hic réside dans le fait qu'il se dégage une impression de superficialité de l'ensemble. En effet, l'auteur passe très vite sur les différents lieux et les péripéties rendent une impression de "liste de course" d'actions et de descriptions bâclées au détriment de la profondeur de l'intrigue et de la psychologie des personnages. À faire trop d'ellipses, on ne fait que survoler les voyages de Cornélius et Ziyara. Du coup, même si la trame principale intrigue et accroche le lecteur, j'ai eu le plus grand mal à m'attacher aux deux héros et à leur destinée. On pourrait alors se dire que ce n'est qu'un ouvrage jeunesse mais j'en ai lu un certain nombre et celui-ci m'a semblé creux en terme de matière. Vraiment dommage car la quatrième de couverture était évocatrice à souhait.

Autre défaut, la tendance de François Place à s'attarder par contre sur les techniques de la cartographie dans son monde imaginaire et sur d'autres notions de géographie. Déjà que le récit manque de liant mais ces lourdeurs risquent d'égarer en chemin un certain nombre de jeunes lecteurs pour qui certains passages pourraient s'apparenter à du verbiage inutile (ils ne le dirait d'ailleurs certainement pas ainsi!). La langue de l'auteur est agréable mais j'ai trouvé qu'elle manquait d'épaisseur et de pouvoir de captation. C'est sans doute lié à ma perception négative de sa gestion du récit.

J'ai donc mis pas mal de temps à lire cet ouvrage alors qu'en général, je ne peux décrocher d'une lecture. La preuve s'il en est que celle-ci s'apparente à un coup dans l'eau… Dommage.

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samedi 10 janvier 2015

"Sur les quais" de Georges Van Linthout et Rodolphe

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L'histoire: Le film d'Elia Kazan a rendu célèbres les deux personnages de cette histoire: le docker et le prêtre. Mais il importe de préciser que le roman graphique que voici diffère très sensiblement du film. Nous sommes toujours sur les quais de New York et la grande affaire reste de mettre un terme aux agissements de la mafia qui rançonne les dockers.

La critique de Mr K: Très bonne BD que ce Sur les quais qui m'a été offerte par Nelfe pour mon Noël. Elle est tirée d'un livre de Budd Schulberg, fils du directeur du studio Paramount qui a grandi à Hollywood. Il écrira un certain nombre de livres sur le sujet et un scénario pour Elia Kazan qui deviendra par la suite un livre puis la BD que je vous propose de découvrir aujourd'hui. Place au roman noir entre corruption, mafia et justiciers du quotidien.

On retrouve le cadavre de Joey Doyle dans la cours de son immeuble, il semble qu'il soit tombé du toit où il avait l'habitude d'aller nourrir ses pigeons. C'est du moins la version officielle mais personne n'est dupe, Joey s'était opposé il y a peu à Johnny Friendly le parrain de la mafia du port. Pourtant personne ne réagit et la vie continue malgré des morts qui s'accumulent. Le père Barry en charge de la paroisse ne veut plus laisser faire et tente de faire changer d'avis les gens pour qu'ils aillent témoigner des exactions du syndicat du crime. Mais les habitudes ont la vie dure et les retombées peuvent s'avérer funestes...

Pas de temps mort avec ce roman graphique qui commence tambour battant. Une chape de plomb semble peser sur le microcosme du port et c'est une plongée sans concession qui nous est proposée ici. Victimes et bourreaux cohabitent avec leur lot de pressions, tensions, le malheur et la pauvreté règnent en maître. L'ambiance est lourde, l'espoir semble avoir déserté ce quartier populaire de New York livré à des mafiosos qui mènent tout son petit monde à la baguette et corrompent les forces de l'ordre pour avoir les mains libres.

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C'est le désespoir et le chagrin de la jeune sœur d'une des victimes qui va faire réagir le père Barry, prêtre de choc qui s'inscrit dans la pure lignée des prêtres ouvriers aux premières loges des luttes sociales du début du XXème siècle. Par son statut de quasi intouchable, il va essayer de fendre le vernis des apparences et de lever la loi du silence par son volontarisme, son charisme et sa force de persuasion. Il va ainsi rencontrer un jeune protégé du parrain, ex boxeur reconverti en homme de main dont la morale n'est pas encore tout à fait étouffée par son appartenance à la pègre. Un respect mutuel puis une forme d'amitié va naître entre les deux hommes, l'étau va se resserrer autour de Johnny Friendly.

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Cette BD est une vraie et grande réussite dans sa forme qui retranscrit à merveille une époque et une ambiance. Les dessins sont précis et entièrement en noir et blanc, le climax s'en retrouve renforcé et on ne peut qu'adhérer. On navigue constamment en scènes d'action et cases plus descriptives et informatives, l'œuvre fourmille de détails qui contribuent à une immersion maximum. L'ambiance est glauque à souhait avec quelques éclairs de bonté et d'espoir mais ne vous attendez pas pour autant à une fin heureuse. Difficile d'y parvenir dans un monde si perverti et replié sur lui-même que les docks de New York.

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Sur les quais s'est donc révélé être une lecture fort agréable entre roman à suspens et visite guidée dans un univers méconnu et attirant. Une BD à lire, assurément!

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vendredi 19 décembre 2014

"Fortunes" de Féjard et Puntous

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L'histoire: Tu ne trouves pas ça louche toi? J'évite de justesse un accident mortel, les impôts me reversent une fortune et je rencontre mon acteur fétiche...

La critique de Mr K: J'ai acquis Fortunes en même temps que Colères que j'ai chroniqué il y a quelques temps. Même maison d'édition, auteurs différents, pour un plaisir de lecture sympathique avec cette découverte que je vous propose aujourd'hui.

Ludo, jeune homme sans histoire travaille dans un vidéo club sous houlette d'un patron détestable. Il sort avec Marie, la sœur de son meilleur ami qui ne le sait toujours pas. Il faut dire que les tourtereaux se méfient un peu de sa réaction vu le caractère soupe au lait de Vince et sa propension à s'attirer les ennuis en traînant avec des types plus que louches. La vie de Ludo prend une tournure fort agréable tant il semble que depuis quelques temps la chance lui sourisse de façon insolente. Mais cela ne cache-t-il pas un prix à payer exorbitant?

Le récit se déroule ici sous plusSansieurs angles. On suit le couple Ludo / Marie dans leur amour naissant et leurs hésitations à le déclarer au frère impétueux. C'est aussi la jeunesse qui s'exprime avec les débuts souvent difficiles de la vie d'adulte avec une différence notable ici Ludo échappe à un accident de bus et collectionne les coups de chance. Ils en rigolent au départ mais peu à peu, la trame se durcit car une telle succession de coups du sort vont attirer de bien sinistres individus. En effet, en parallèle, Vince s'enfonce dans les ennuis et va orienter des personnes mal intentionnées vers une poule aux œufs d'or: son meilleur copain Vince. Les événements s'enchainent alors dans une mécanique infernale donnant sur une fin ouverte et pas forcément des plus optimistes.

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Cette BD se lit avec plaisir même s'il faut bien avouer que l'originalité n'est pas au rendez-vous. Pourtant, le postulat de départ était vraiment intéressant, qui n'a jamais rêvé d'avoir un tel don? Cependant la jeune auteur, bien que menant très bien son intrigue, reste dans les sentiers battus et ne surprend jamais vraiment, la faute à des péripéties que l'on voit venir à 10 kilomètres à la ronde et à des idées parfois sous-exploitées notamment le fameux triangle que forment les trois personnages principaux. Pour autant, le rythme est enlevé et procure un bon plaisir de lecture quitte parfois à créer des ellipses quelques peu nébuleuses. Je pense que la caractérisation des personnages manque de profondeur et l'on file parfois vers le cliché. Cependant l'alchimie fonctionne et l'envie de continuer la lecture ne nous lâche pas avant la dernière planche.

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J'ai trouvé pour ma part les dessins très agréables entre inachèvement volontaire et arrières plans quasi expressionistes par endroit. On lorgne quasiment tout le temps dans la bichromie ce qui rajoute un certain cachet et une certaine ambiance à cette histoire mêlant style policier et quelques touches fantastiques. Les dialogues eux sont plutôt communs et ne ressortent pas du lot dans le genre, ils ont le mérite par contre d'être directs et efficaces. L'action est rondement menée et il se passe pas mal de choses pour tenir en haleine le lecteur malgré l'aspect convenu dont je parlais plus haut.

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Au final, je vous mentirai en vous disant que cette lecture est essentielle et remarquable. Pour autant, on passe un bon moment, sans ennui et mu par une volonté de connaître le fin mot de l'histoire. C'est déjà pas mal, non?

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jeudi 27 novembre 2014

"Colères" de Mercier et Filippi

ColeresL'histoire:
- C'est quoi l'histoire?
- On doit causer à un type!
- Un sale type?
- Le poids lourd!

La critique de Mr K: On ne le dira jamais assez, les brocantes et autres magasins discount regorgent de petites découvertes sympathiques si on se donne le temps de fouiller et farfouiller! La preuve en est encore aujourd'hui avec ce recueil BD déstocké à prix d'or qui me tendait ses petits bras! Quatrième de couverture fort en gueule, dessins intrigants et peu communs... Il ne m'en fallait pas plus pour me laisser tenter. Une bonne lecture à la clef, qui même si elle ne révolutionne en rien le genre, y contribue de fort belle manière.

Tout commence dans un train. Roger Bollard, un prisonnier condamné pour meurtre est transféré dans un autre établissement pénitencier. Profitant d'une inattention de ses gardes, il s'évade du train en marche et trouve refuge auprès de Georges Trauvel conducteur de train au passé refoulé, vivant seul avec sa fille Line. Très vite, l'étau se resserre autour du fugitif qui intéresse beaucoup de monde jusqu'au plus haut sommet de l'état. Grâce à l'aide de Pavel, un vieux compagnon de route de Roger, ils vont tenter de démêler l'écheveau et faire éclater la vérité.

La grande force de cette œuvre réside dans la caractérisation des personnages. Même si on retrouve quelques archétypes vus et revus, ils sont ici pétris d'humanité et dégagent une force de vie peu commune. Le moindre personnage secondaire par ses paroles ou actes participent à la construction d'une histoire réaliste ancrée dans une époque (les années 60 en France) bien précise. L'empathie fonctionne à plein régime. J'ai adoré le personnage de Georges Trauvenne, un homme brisé par son passé (révélation est faite en milieu de volume), refermé sur sa vie, s'occupant seul de sa fille après la mort de sa compagne. Il n'accepte pas son destin mais il ne lutte pas contre, il le déjoue constamment et profite du moindre moment. Pour autant, ses vieux principes reviendront le titiller quand l'occasion lui sera donnée d'aider un homme en péril.

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(Cliquez sur les planches pour voir en plus grand)

Comme dit plus haut, Roger Bollard est poursuivi par des types pas très clairs. Derrière son histoire, se cache une machination orchestrée pour lui faire porter le chapeau. Il s'est cependant gardé une assurance en dérobant de mystérieux papiers qui contiendraient des preuves accablantes. Dépassé par les événements, il fera appel à Pavel, un vieux briscard perceur de coffre à ses heures perdues et qu'il a connu sur quelques "coups". Fils d'immigrés russes, il a été à l'école de la rue et s'est toujours écarté du crime organisé. En compagnie de Georges, il va avoir fort à faire avec des sbires de l'État prêts à tout pour se débarrasser d'éventuels gêneurs. Toute l'histoire se résume en fait à un road movie haletant sur lequel viennent se greffer quelques flashback sur le passé des personnages. Peu à peu, le jour se fait pour révéler une affaire bien plus importante qu'elle n'y paraît au premier abord.

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Personnages très réussis donc et une époque admirablement reproduite au détour de détails du quotidien comme les moyens de transports, les tenues et la façon de parler bien marquée. Ce fut un bonheur de tous les instants que de lire l'argot des campagnes qui donne une saveur toute particulière à cette aventure que l'on pourrait qualifier par moment de picaresque. Le genre, bien que majoritairement policier, vire parfois au roman noir avec quelques élans d'amour profond et loin de la niaiserie. Les révélations sont parfois poignantes dont une évocation de la résistance à l'occupant pendant la seconde guerre mondiale. On passe vraiment par tous les états entre moments sombres, décontraction et émotions fortes. Pas mal pour une totale découverte! Le seul bémol que je mettrais à cette entreprise est la fin que j'ai trouvé quelques peu bâclée. Tout est expliqué rassurez-vous, mais les auteurs auraient pu rajouter deux trois planches pour éviter une conclusion un peu trop abrupte.

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Ce fut donc une excellente lecture que cette BD dont les dessins sont assez originaux (je vous laisse juge) et combinent à la fois détails et mouvements. Un bon moment entre évocation d'un passé révolu, d'une certaine France et d'une manière de concevoir les rapports humains (rassurez-vous on est aux antipodes de Zemmour et de ses élucubrations!). Une expérience que je vous invite fortement à entreprendre!

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