dimanche 28 avril 2019

"Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B" de Tardi

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L'histoire : Avec Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, Jacques Tardi concrétise un projet mûri de très longue date : transposer en bande dessinée les carnets de son propre père, rédigés des années durant sur des cahiers d’écolier, où celui-ci tient par le menu la chronique de sa jeunesse, en grande partie centrée sur ses années de guerre et de captivité en Allemagne.

La critique de Mr K : Retour dans l’œuvre de Tardi aujourd'hui avec une chronique portant sur les deux premiers volumes de Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B où l'auteur de BD se livre à un exercice de mémoire familiale haletant. En image, il retranscrit les souvenirs de son père, fait prisonnier au début de la Seconde Guerre mondiale et enfermé durant quatre ans environ dans un camp de prisonniers de guerre. Le deuxième volume quant à lui, nous raconte le long voyage de retour vers le pays lorsque la débâcle allemande commence à se faire sentir...

On commence d'abord par suivre le papa de l'auteur avant même que la guerre n'éclate avec des signes avant coureur que les autorités françaises ne daignent pas prendre en compte. On s'agite à l'est du Rhin et l'Europe démocratique laisse faire. Personne n'est dupe, un conflit va éclater. Et puis, c'est l'engagement, René Tardi rentre dans le corps de la cavalerie et se voit confier un char. L'expérience tourne court, armée mal préparée et mal dirigée, la France est vaincue et René Tardi fait prisonnier et envoyé à l'autre bout du continent dans le fameux Stalag II B.

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Réservé aux prisonniers de guerre, cosmopolite, c'est l'enfer sur terre pour ces hommes isolés et loin de chez eux. Au gré des souvenirs qui s'égrainent, Tardi nous raconte la faim qui tenaille les ventres, la violence au quotidien des gardiens avec son lot de coups, de railleries et d'exécutions sommaires parfois, la rigueur du climat, les corps fatigués et usés, les esprits qui déraillent... Avec un détail impressionnant et avec une rigueur d'historien, Tardi nous propose une fenêtre ouverte sur une réalité du conflit trop souvent occultée dans les manuels d'Histoire : le sort des prisonniers de guerre. Par le prisme des écrits de son père, on en apprend beaucoup entre souffrance, rudesse mais aussi parfois quelques traits d'humour, l'auteur s'étant représenté tout du long en compagnie de son père comme s'il traversait les mêmes épreuves que lui.

Quand les allemands évacuent le camp, on suit le long périple du retour vers la France. Le point de vue change légèrement, on retrouve la litanie des souvenirs paternels mais le jeune homme intervient un peu plus et donne des éléments de contextualisation plus présents que dans le premier tome. Au fil des villes et localités traversées, il énumère la chronologie du conflit, les réalités que les prisonniers de guerre ignoraient (notamment la mise en place de la Solution Finale avec les actions des Einsatzgruppen et bien évidemment les camps de concentration et d'extermination). Quand le glas sonne pour les nazis, en parallèle du retour du père, Tardi fait le point sur l'avancée des alliés et le sort réservé aux principaux dirigeants du régime.

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Très bien menée, remarquablement documentée, cette œuvre est absolument à lire pour les amateurs d'Histoire et plus particulièrement de cette période trouble pour le monde. Comme il l'a fait auparavant pour la Grande Guerre à partir des souvenirs de son grand-père, Tardi réussit le tour de force de nous plonger dans la confusion et l'Histoire, au cœur d'un gigantesque gâchis qui broie les hommes et les âmes. Le dessin est impeccable comme d'habitude et souligne à merveille le drame qui se joue à travers des planches en bichromie noir et blanc parfois parsemées de touches de couleur qui rehaussent certains éléments. Le gris domine comme le cœur de ces hommes abandonnés à leur sort et qui vont survivre coûte que coûte, quitte parfois à dépasser leurs barrières morales.

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Accrocheurs immédiatement, ces deux volumes se lisent tout seuls et l'on suit avec un plaisir renouvelé ses souvenirs parfois entrecoupés de vides (car comme chacun sait la mémoire est sélective) et que le fils tente de combler par ses questions et ses ajouts historiques. La démarche est assumée, louables et donne un ton différent à cette œuvre qui à mes yeux est d'ores et déjà un classique dans son genre. À compulser de toute urgence !


mercredi 13 février 2019

"Un Ciel radieux" de Jirô Taniguchi

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L'histoire : Mais qui croira mon histoire ? Moi-même, parfois, je me demande si tout cela est réellement arrivé...

La critique de Mr K : Je continue l'exploration de l’oeuvre de Jirô Taniguchi aujourd'hui avec Un Ciel radieux qui est ma deuxième incursion dans l'univers de ce mangaka décidément à part. Sous les conseils de ma douce, j'avais emprunté à la médiathèque il y a quelques temps déjà Quartier lointain qui m'avait littéralement subjugué par sa profondeur et la maîtrise de son récit. Je remets donc le couvert avec un titre que j'ai pris par hasard, sans consulter le moindre résumé (la quatrième de couverture est réduite au minimum comme vous avez pu le constater), histoire de partir à l'aveuglette. Comme vous allez le voir, je ne me suis pas trompé et j'ai vécu une lecture une fois de plus prenante et surtout ici très touchante.

Tout commence par un accident de la route dramatique par une nuit d'été dans une rue de la banlieue de Tokyo, entre un motard et une fourgonnette. 10 jours plus tard, le conducteur de la fourgonnette, Kazuhiro Kubota, 42 ans, meurt sans avoir repris connaissance. Au même instant, l'encéphalogramme du motard, Takuya Onodera, 17 ans, en état de mort cérébrale, montre à nouveau des signes d'activité. En une vingtaine de jours, il a repris connaissance et semble en voie de guérison totale : un vrai miracle. Mais celui qui se réveille dans le corps de Takuya, c'est Kazuhiro. Après un instant de surprise, il admet ce qui lui arrive et comprend qu'une deuxième chance lui a été donnée. Mais cette chance est temporaire : en effet, la mémoire du vrai Takuya lui revient petit à petit. Avant de rendre le corps de Takuya à son légitime propriétaire, Kazuhiro décide de transmettre coûte que coûte à sa femme et sa petite fille de 8 ans qu'il les aime et qu'il regrette de les avoir trop souvent négligées jusqu'à sa mort. Mais qui pourra croire son histoire ?

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On retrouve dans cet ouvrage toute la finesse et le regard contemplatif que porte l'auteur à ses personnages. Le rythme est lent et prend le temps de suivre de près l'évolution du héros à la double personnalité. Bien que fantastique dans son postulat de base, le traitement des personnages est d'un réalisme de tous les instants. On se retrouve un peu dans une ambiance à la Haruki Murakami avec des êtres esseulés, qui réfléchissent intensément au pourquoi du comment de leur état avec un brin de folie, de fantaisie voir de fantastique ici. Au final, ce n'est pas forcément les raisons du processus qui importent mais plutôt ce qu'il va révéler sur chacun et les conséquences que cela aura sur leurs proches et eux-mêmes. Parcours intimistes atypiques, on suit avec curiosité et intensité cette expérience hors norme qui va voir les deux âmes s'opposer, se rapprocher et s'entraider. Très différents l'un de l'autre, certaines choses finalement les rapprochent et vont permettre à chacun de poursuivre sa route de son côté avec une relative sérénité.

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Cette histoire nous parle donc de nous, de nos rapports complexes avec nos familles, des frustrations et tabous que l'on s'impose entre égoïsme, volonté de protéger l'autre mais aussi les sacrifices que cela induit. Chaque cellule familiale a son propre fonctionnement et ici nous en avons deux exemples bien distincts que l'auteur s'amuse à explorer en profondeur à la manière d'un chirurgien. Les non-dits sont nombreux, les rapports biaisés ont des conséquences que le héros va découvrir grâce à un nouveau regard, distancié et sans filtre. Cela donne des révélations qui prennent des proportions gigantesques et une émotion d'une force rare. L'amour est donc au centre de ce recueil mais le deuil y a aussi une grande part et Jirô Taniguchi aborde le sujet avec un talent magistral. Il retranscrit à merveille le trou béant que laisse derrière lui un être cher que l'on perd et la nécessaire guérison qui doit suivre pour pouvoir poursuivre sa vie en acceptant notamment la mort qui nous frappe, en la surmontant et finalement en prenant un nouveau départ. Pour ma part, j'ai fini liquide à la fin de ma lecture et croyez moi, il en faut pour y arriver. Touché par la grâce, la beauté mais aussi les tensions dramatiques en jeu, je me rappellerai longtemps de ce manga.

La mise en image est une fois de plus parfaite avec des traits épurés mais fourmillant de détails. Je ne suis pas forcément un gros adepte du genre à la base mais le contenu est tellement emballant et puissant que mes réticences initiales disparaissent dès les premières pages. Les 304 pages se lisent sans souci, d'une traite et l'on est submergé par une émotion prégnante et totalement insoutenable. Moi qui aime être bousculé, j'ai été servi et j'en redemande. M'est avis que je vais recroiser les pas de sieur Taniguchi d'ici quelques semaines...

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La critique Nelfesque : (ou plutôt le petit grain de sel) Je viens de finir cette lecture à l'instant et sans être dans le même état de déliquescence que Mr K je dois avouer que ce "Ciel radieux" est très émouvant. Effectivement, par son côté universel, il touche profondément le lecteur. Tout le monde a connu un deuil. Tout le monde s'est dit qu'il n'avait pas tout dit à l'être aimé. Peut-être que nos disparus ont également pensé celà en nous quittant. Peut-être même nous lancent-ils des signaux de là où ils sont (chacun croit ce qu'il veut). En tout cas, je pense que bon nombre de lecteurs de ce présent manga se sont dit qu'ils auraient aimé avoir cette chance de pouvoir dire un dernier au-revoir.

J'avais découvert Taniguchi il y a quelques années avec "Quartier lointain", je suis ravie de faire cette passe de deux quelques années plus tard. Il a une vision poétique qui me parle, un côté simple et ouvert qui met du baume au coeur. J'aime cette part d'humanité que nos sociétés actuelles ont tendance à perdre, cette beauté dans toute chose, ces plaisirs simples et ces réflexions qui nous font prendre conscience que tout est éphémère et qu'il faut profiter de chaque instant au maximum. Carpe diem. On est en plein dedans ici et ça fait du bien à nos petits coeurs !

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mercredi 7 novembre 2018

"Quartier lointain" de Jirô Taniguchi - ADD-ON de Mr K

Quartier lointainJ'ai déjà lu et chroniqué ce manga le 21/03/10. Mr K vient de la terminer et de le chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de la mienne.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "Quartier lointain", ça se passe par là.

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samedi 17 février 2018

"Retropolis" d'Anne-Laure To et El Diablo

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L’histoire: Je commence à en avoir par dessus la truffe, là ! Qu’est ce qui se passe ? Les gens se transforment en veaux ou quoi ? Peuvent pas consommer des trucs sérieux ?

La critique de Mr K : J’ai dégoté cet album de BD par hasard en allant faire un tour dans un magasin de hard discount du secteur. J’ai déjà eu l’occasion de trouver ainsi quelques ouvrages publiés par Casterman dans sa collection KSTR qui fait la part belle aux jeunes auteurs et leur donne la chance de sortir une première BD. C’est le cas ici pour Anne-Laure To venue du milieu de l’animation et du cinéma qui s’est vue fournir un scénario bien alambiqué par El Diablo que les amateurs du huitième art connaissent bien notamment grâce à sa collaboration reconnue avec la dessinatrice Cha. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre avec ce titre mais je tentais l’aventure à cause de son prix et de sa couverture magnétique (mix improbable entre Blacksad et Fritz Lang, deux références qui me parlent). Malgré quelques défauts, on passe un très agréablement moment, on se prend même à penser que ce fut trop court alors que je suis un fervent amateur des one-shot et que la tendance actuelle à réaliser des cycles interminables m’exaspère au plus haut point.

Les auteurs débutent leur histoire en plein conflit de la Première Guerre mondiale où un rat-soldat, Otto, se voit trancher les deux mains ! À côté, nous suivons Polly une jeune fille indisciplinée qui se voit confiée à une nounou très particulière et surtout très stricte. S’ensuit un bond en avant temporel, où l’on retrouve Otto en tant que mafieux dans l’univers des maisons de loisirs pour adulte, doté de deux crochets à la place des mains. Polly quant à elle s’apprête à avoir 18 ans et va pouvoir échapper à l’emprise de son mystérieux père. En parallèle, un mystérieux industriel cherche à prendre le pouvoir en Allemagne par son discours hyper sécuritaire et d’étranges bars à lait ouvrent leurs portes un peu partout dans le pays, les consommations transformant leurs clients en zombies bien obéissants. Tous les éléments disparates du scénario vont bien sûr se rejoindre pour former un tout bien flippant et plutôt réussi.

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Les personnages principaux sont attachants. Très vite, derrière son image de bad boy, Otto laisse entrevoir une fibre sensible que la guerre a recroquevillé au fond de son être. Travaillant dans un lupanar, il entretient de troubles relations avec une jeune chatte stripteaseuse qui enquête sur les disparitions étranges de ses sœurs. Il va se rendre compte pour l’occasion qu’il y a bien pire que lui et ses basses-manoeuvres, il va d’ailleurs basculer à un moment dans un choix moral qui pourrait bien changer la donne pour lui. Polly quant à elle va découvrir la vraie nature de son géniteur, finir par rencontrer Otto pour une première expérience plutôt étrange d’ailleurs. Bien que classiques dans leur développement et leurs aspirations, on suit donc avec plaisir les aventures de ces personnages décalés et totalement en roue libre.

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Dans cet univers en partie animalier, on suit plus ou moins l’Histoire du XXème siècle des années 20/ 30. Clairement, à travers les thématiques abordées dont les manipulations génétiques, le contrôle des masses et leur asservissement au nom d’une idéologie extrémiste prônant une morale rigoriste, le fanatisme des supporters du candidat au pouvoir suprême ne peuvent que faire penser à la montée des périls dans les années trente en Europe. Bien mené, cet aspect de la BD est réussi et laisse un goût amer dans la bouche avec cette idée que malheureusement l’Histoire a tendance à se répéter.

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Bien maîtrisée, quoique pas parfaitement fini (certaine détails manquent à mon avis), l’histoire est plaisante à défaut d‘être originale. Je suis plus partagé sur l’aspect esthétique, les dessins alternant le meilleur comme le pire, parfois fouillis (on a du mal à comprendre la signification ou l’action décrite parfois) ou franchement laids, c’est loin d‘être un coup de foudre pour l’univers graphique. Reste un fond intéressant, une charge sans ambages contre le fascisme et la pensée unique et rien que pour ça il est intéressant de tenter l’aventure !

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mercredi 18 novembre 2015

"Bran Ruz" de Claude Auclair et Alain Deschamps

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L'histoire: On dit qu'un jour la ville d'Is réapparaîtra, triomphante, lorsque les injustices qui dominent le monde auront cessé d'affliger les humains, lorsqu'enfin la société sera réellement sans classe. Car il y a une futur. Le modèle social symbolisé par Is libérée n'avait aucune chance de s'imposer autrefois. Mais il le peut dans l'avenir, parce que l'avenir enferme toutes les potentialités. Les Bretons attendent depuis longtemps le retour du roi Arthur qui est "en dormition" dans l'île merveilleuse d'Avalon. Mais ils attendent aussi que Dahud, tenant la main de Bran Ruz, leur ouvre les portes de la nouvelle cité d'Is. En fait, nous attendons tous cette heure.

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La critique de Mr K: J'ai dégoté ce bien bel ouvrage, Bran Ruz, au détour d'un énième chinage. Paru chez Casterman après une première version publiée au fil des mois dans la regrettée revue À suivre, son contenu a directement provoqué un écho en moi en faisant ressurgir des souvenirs prenants de récits lus à la lueur de ma lampe de chevet étant plus jeune. Il est ici question de la légendaire Is, ville engloutie par les flots par la faute d'une femme séduite par le Diable. Du moins, c'est ce que les gardiens de la culture académique essaient de faire croire car cette version rétablit le récit originel et traditionnel, la version non expurgée par la Sainte Église qui avait tendance à diaboliser les femmes de manière générale. Préparez-vous à un voyage à nul autre pareil, un voyage en terre bretonne entre antiquité et Moyen-âge.

Le Rouge est un enfant abandonné. Sa chevelure rousse est signe de malédiction en ces temps reculés et il apprend à survivre seul dans la lande à l'ombre de la majestueuse et grandiloquente Is, cité plantée au milieu des eaux, gouvernée par Gradlon. Le vice s'est emparé depuis longtemps de la ville qui gouverne la région par la terreur et l'injustice. Inceste royal, corruption généralisée, luttes intestines pour s'approcher du pouvoir, prêtres fanatisés par leur devoir d'évangéliser et purifier les agissements de tous, un roi affaibli et borderline… On sent bien qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de Gradlon (formule librement inspirée de Shakespeare -sic-). Au fil des pages et des 12 chapitres qui constituent ce récit, le destin du Rouge va rencontrer celui de Dahut (fille du roi) et d'Is la maudite.

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Quelle claque mes amis! Quelle claque! Cet ouvrage est d'une beauté à couper le souffle, entièrement en noir et blanc, ce parti pris permet de bien souligner paysages et personnages. Certaines cases sont de véritables tableaux, un régal pour les yeux. J'ai particulièrement aimé les paysages désolés abandonnés au vent et à la mer (la scène des naufrageurs est un must dans le genre), les longues marches du héros à travers la lande mais aussi la découverte d'Is entre ruelles étroites et tortueuses et palais somptueux où la richesse s'accumule dans les meubles, les bijoux et les atours des nobles. L'immersion est totale, le réalisme réussi et fidèle à la grande Histoire. Le travail de documentation a du être énorme, le travail titanesque pour arriver à un tel rendu. Franchement bluffant!

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L'histoire tient toutes ses promesses et c'est un vrai plaisir de renouer avec un mythe qui m'a marqué dans mon enfance. Loin des archétypes précités, on rentre dans la matière culturelle bretonne, sans lourdeur ni exagération. Époque rude et univers sombre se conjuguent pour notre plus grand contentement, on se prend rapidement d'affection pour Le Rouge (futur Bran Ruz) et Dahut, deux parias à leur manière dans cette époque arriérée et superstitieuse. Destins humains et mythes se rejoignent entre Dieux anciens et Dieu unique, opposition culturelle et philosophique qui témoigne du recouvrement de l'ancien monde par le nouveau, la lutte est inégale et teintée de mélancolie à la manière de ces dessins en noir et blanc.

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Ouvrage dense d'environ 200 pages, Bran Ruz se lit et se vit littéralement. Au delà de l'histoire qui nous est contée, on se prend à réfléchir sur la notion d'identité bretonne, sur la transmission des mythes et sur l'évolution du monde et des humains. Mais n'est-ce pas là finalement le rôle pédagogique des contes, divertir et instruire, émerveiller et faire trembler? Cette lecture remplit parfaitement cet office, reste longtemps en mémoire après sa découverte et éclaire d'un œil nouveau un classique des légendes bretonnes. Un ouvrage clef que chacun se doit d'explorer si la thématique l'interpelle. Pour ma part, il trouvera une belle place dans ma BDthèque.

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mercredi 11 novembre 2015

11 Novembre : lectures pour se souvenir

En ce jour de célébration de l'Armistice de 1918, il me semblait bon de vous administrer une petite piqûre de rappel bienveillante concernant des ouvrages que je trouve incontournables sur le sujet. Cette guerre a été la toute première où la mort de masse a fait son apparition, où le bourrage de crâne devient réfléchi et institutionnalisé dans le but d'embrigader la population entière et où les graines des conflits à venir sont plantés (Révolution russe de 1917, l'humiliation des allemands en 1919 à Versailles notamment). C'est une période qui m'a toujours fasciné et que j'explore régulièrement à travers mes lectures.

Pour vous permettre de l'appréhender sereinement entre plaisir de lecture et exigence historique, je vous propose de revenir sur trois livres et deux BD essentielles que j'ai pu chroniquer. N'hésitez pas à cliquer sur les titres évoqués pour être renvoyé vers l'article correspondant et une chronique plus détaillée.

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Romans :

- Un classique tout d'abord avec Les Croix de bois de Roland Dorgelès paru en 1919. Un petit bijou de modernité d'écriture et d'immersion totale dans le quotidien des Poilus. Magnifique plaidoyer pour la paix et l'entente entre les hommes, il n'a pas perdu une ride et semble avoir été écrit hier. 

- Plus récent mais tout aussi réussi La Chambre des officiers de Marc Dugain. L'auteur nous convie à explorer l'envers du décor en nous invitant à suivre le destin d'Adrien, blessé de guerre qui va passer quasiment tout le conflit dans un château à la campagne accueillant les Gueules cassées, mutilés de la Grande Guerre. Ce livre propose une très belle réflexion sur l'absurdité de la guerre et aussi une belle évocation de la nécessaire reconstruction du héros et son deuxième éveil à la vie.

- Enfin, le Goncourt 2013 Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, un habitué du polar qui nous livre ici une fresque splendide sur l'après 14-18 ou le destin de deux camarades de combat qui vont tenter de se refaire après leur retour de guerre. Le récit est palpitant et saisissant de réalisme, impossible de relâcher ce volume avant la fin. Un must!

BD :

- La référence dans le domaine est sans aucun doute l'ouvrage de Tardi "C'était les tranchées". Tiré des mémoires de son grand-père et d'autres témoignages, il nous livre des planches terribles dans un noir et blanc sublime soulignant à merveille la boucherie qu'a été cette guerre et la connerie humaine qui l'accompagne (notamment les ordres idiots des supérieurs, régulièrement épinglés dans les lettres de Poilus). 

- Autre très bel ouvrage, celui du collectif d'auteurs de Vies tranchées qui revient sur le sort peu enviable réservé aux soldats devenus fous pendant le conflit. À travers une petite vingtaine de cas véridiques, vous croiserez traumatisés et mutilés, côtoierez espoir et rédemption mais aussi souffrance et folie. Le souvenir est encore vif dans mon esprit, preuve s'il en est de la qualité de cette BD.

Ces modestes conseils littéraires vous permettront - je l'espère - de découvrir ou redécouvrir un conflit certes lointain mais révélateur de la nature humaine et de ses motivations. En espérant que ce billet vous procure envie et idées, je vous souhaite de très bonnes lectures à venir.

vendredi 28 août 2015

"Vilebrequin" de Le Gouëfflec et Obion

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L'histoire: C'est un artiste vêtu de latex, un solitaire furtif qui ne sort que la nuit: virtuose de la cambriole, prince des monte-en-l'air, voilà son métier. Pour donner le change aux yeux du reste du monde, il se prétend trompettiste de jazz! Un jour pourtant, en fracturant un misérable petit coffre de troisième zone, il y découvre… un mystère troublant qui va hanter toutes ses pensées, comme une obsession lancinante…

La critique de Mr K: A l'occasion d'une soirée-restau entre vieux de la vieille (comprendre une réunion de grands amis historiens), l'ami V. m'a fait un bien joli cadeau avec Vilebrequin derrière lequel on retrouve un certain Obion. Détail amusant, il s'avère que ce dessinateur de renom a été au même lycée que nous dans les années 90 (big up le Porzou de Concarneau!), son talent explosait déjà dans les pages du fanzine du bahut dans lequel d'ailleurs j'officiais aussi… On ne peut pas dire que l'on s'appréciait mutuellement mais j'avoue que je portais en secret une grande admiration pour ce grand amateur de Maëster. C'est donc avec une certaine avidité que je me jetais sur Vilebrequin pour n'en faire qu'une bouchée!

Le premier tiers du volume nous présente Vilebrequin, vil gredin issu d'une bonne famille qui cache à son entourage ses activités nocturnes que la morale et la loi réprouvent. C'est un monte-en l'air de génie qui s'amuse à nous parler de ses expériences, de ses exploits et énumère nombre de règles régissant son activité. Cela donne lieu à un bon déballage où tour à tour, il abordera l'aspect physique et mental de son travail, les pièges les plus récurrents que l'on peut trouver chez les personnes que l'on "visite" (cela va du piège à souris à l'alligator domestique tout de même!). On apprend ainsi que percer un coffre n'est pas si difficile si l'on sait chercher au bon endroit et si l'on connaît sa victime. On explore aussi beaucoup de coffres avec des butins parfois classiques (billets, bons au porteur, monnaie) où parfois surprenants comme la statue péruvienne de Tintin (si si, on l'a retrouvée!). Beaucoup de clins d’œil sont ainsi présents dans les cases et c'est un petit plaisir renouvelé de guetter le petit gag ou la petite référence cachée.

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Après cet état des lieux entre guide pratique et levé de voile sur certains aspects de la personnalité de Vilebrequin, il nous explique comment il couvre ses arrières. On rencontre sa famille (bien barrée elle aussi) et on suit son ascension en tant que trompettiste de jazz. Décalage total en prévision, surtout qu'en parallèle, notre cambrioleur va faire une étrange découverte dans un coffre. Il y trouve un objet (non, non je ne spoilerai pas! N'insistez pas!) qui n'a vraiment rien à y faire et qui va provoquer sa curiosité. En filigrane se dégage une histoire de chasseur chassé et Vilebrequin aura fort à faire. L'ouvrage devient alors un peu plus sérieux même si on retrouve quelques fulgurances drolatiques de ci de là.

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Cette BD est très bien écrite. On pourrait presque parler de roman graphique tant les textes font plonger directement le lecteur dans une ambiance type polar, un côté littéraire que l'on retrouve dans des formulations parfois très imagées et engageantes à souhait. On retrouve des situations-type sans pour autant tomber dans l'accumulation de clichés, les auteurs ayant donné suffisamment de personnalité à leur héros pour qu'il sorte du lot et intrigue. Un bon point qui se cumule avec des dessins de toute beauté, éloignés de la production qu'Obion laissait à voir plus jeune. Plus sombre, très branché clair-obscur, zones d'ombre et lumières aveuglantes se compilent et plongent le lecteur dans une ambiance bien marquée. Étonnant parti-pris pour un savant mélange d'humour et de réflexion sur le genre humain car loin de se cantonner dans l'humour et l'aventure, certaines planches laissent libre court aux pensées les plus intimes de Vilebrequin qui s'interroge sur ses rêves, ses aspirations et même le sens de la vie en général.

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Vous l'avez compris, j'ai passé un excellent moment en compagnie de cet Arsène Lupin adepte de latex. Les pages se tournent toutes seules et comme à chaque fois que je lis une BD, je trouve que cela va trop vite. C'est son seul défaut! Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

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samedi 18 juillet 2015

"C'était la guerre des tranchées" de Jacques Tardi

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L'histoire: D'Adèle Blanc-Sec au Der des ders, le premier conflit mondial est la figure centrale de l'œuvre de Tardi. Ici, il va au bout de son obsession. Il décrit l'horreur de 14-18 à hauteur de soldat, comme s'il avait dessiné depuis le fond des tranchées. Il raconte la boue, les poux, le fracas des obus et les vies qui se brisent. Et la peur qui rôde, partout, si proche. Chaque planche est divisée en trois cases étirées à l'horizontale, à l'image d'une tranchée. Une histoire sans héros pour crier l'horreur de la guerre, de toutes les guerres.

La critique de Mr K: Auteur talentueux et prolifique de la BD française, Jacques Tardi en hommage à son grand-père propose avec cet album une plongée sans concession dans la Première Guerre mondiale aux côtés des poilus dans les tranchées, face à la guerre et à eux-mêmes. Pas historien de formation mais passionné par la question, il nous fait partager sur les 126 planches de cette œuvre le quotidien de simples soldats impliqués dans le conflit et qui vont pour la plupart connaître des destins tragiques.

C'était la guerre des tranchées, c'est tout d'abord une plongée sur le front avec la vision saisissante du no man's land (territoire s'étendant entre les deux lignes de tranchées): terrain vague spongieux, cratères d'obus, barbelés et cadavres éparpillés. L'attaque lancée en kamikaze quasiment vouée à l'échec face aux nids de mitrailleuses et les tirs d'artillerie sonnant comme les trompettes de l'apocalypse, l'exécution sans sommation de ceux qui ont trop peur pour s'élancer comme des fous furieux face à l'ennemi (Pétain s'illustrera d'ailleurs beaucoup dans le domaine avec un grand nombre de fusillés à son actif…), les blessés coincés entre les lignes, les planques à 10 mètres de l'ennemi, les inondations de tranchées par temps de grandes pluies… Les visions en noir et blanc hantent longtemps le lecteur entre scènes dantesques de bataille et moments plus intimes livrant les sentiments profonds des soldats engagés.

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Ils sont simples boulangers, ouvrier, professeurs et se retrouvent confrontés à l'horreur absolue et à l'absurdité d'ordres idiots dont sont spécialistes les planqués de l'arrière: missions de reconnaissance suicides, injustices régulières sur les temps de garde et service. Mention spéciale au passage racontant le massacre de civils belges servant de boucliers humains à des troupes allemandes et que l'on sacrifie pour faire reculer les boches. C'est aussi les riches qui paient pour ne pas partir à la guerre et préserver ainsi leurs héritiers, c'est l'aveuglement de certains dans la haine de l'autre (merci la propagande au passage!), de celui qu'on ne connaît pas mais dont on se méfie au nom du combat entre races. C'est le temps aussi des courriers aux familles qui réchauffent le cœur, des moments de détente autour d'un repas, de plaisanteries, de rasage coiffure en de rares occasions (d'où leur surnom), de rares fraternisations entre soldats de camp opposés réfugiés au même endroit et qui se rendent compte qu'ils ont beaucoup de points communs… L'immersion est totale et le fidèle reflet de la réalité.

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Cet ouvrage est vraiment bouleversant. Ceux qui suivent régulièrement mes chroniques savent que j'affectionne tout particulièrement les romans parlant de cette époque avec des chefs d'oeuvre marquants comme Les Croix de bois, Au revoir là-haut ou encore la BD Vie tranchée sur les soldats devenus fous de la Première Guerre mondiale. Très détaillée, à travers les divers destins que l'on suit, Tardi nous propose une vision globale et complète du conflit à hauteur d'homme tant au niveau faits d'arme (entre actes de bravoures et absurdes) que du ressenti avec des êtres non préparés à ce qu'ils vont devoir affronter et livrés en pâture à la déesse guerre impitoyable et insatiable. Derrière les gros durs et les va-t-en guerre très vite apparaît l'homme conscient de l'absurdité de la guerre. Plus rien ne semble exister à par elle, il est bien loin le monde de la famille et de la douceur de vivre que l'on se rappelle à travers ses souvenirs, des anecdotes ou encore le courrier reçu.

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Le choix du noir et blanc est très judicieux. Le choc est immédiat et l'on participe quasiment aux combats entre boue, gaz, explosions et autres odeurs de poudre et de cadavres. Certaines cases sont d'ailleurs assez difficilement soutenables malgré un non excès de gore sur l'ensemble du volume. La suggestion est souvent de mise et la mise en écho des massacres et la vie personnelle des poilus est implacable. On plonge donc en plein cauchemar mais un mauvais rêve bien réel qui a duré cinq ans et causé la mort de 10 millions de personnes dans une guerre sans gloire. Un album essentiel pour ne pas oublier et rappeler à tous l'absurdité de la guerre et le gâchis humain qu'elle entraîne.

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jeudi 25 juin 2015

"Adama ou la vie en 3D" de Valentine Goby et Olivier Tallec

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L'histoire: 1988, Saint-Denis, en banlieue parisienne. Adama est un collégien d'origine malienne, passionné de musique. Né en France, il ne connaît presque rien du pays de ses parents. Mais le Mali le fascine, et il s'interroge : pourquoi tant de gens veulent quitter ce pays que l'on dit magnifique? Pourquoi risquent-ils leur vie pour entrer en France et travailler pour un salaire de misère? Un jour, son père lui annonce qu'il va retourner au pays pour inaugurer une école. Adama rêve de partir avec lui...

La critique de Mr K: Nouvelle incursion aujourd'hui dans la série français d'ailleurs de chez Casterman avec Adama ou la vie en 3D écrit une fois de plus par Valentine Goby et illustré par Olivier Tallec. Pour ceux qui nous suivent régulièrement, vous savez tout le bien que je pense de cette collection entre récit de vie et pédagogie de l'ouverture de soi et vers les autres. Ce n'est pas cet ouvrage qui me fera changer d'avis même si je l'ai trouvé un ton en dessous de mes deux précédentes lectures.

En 48 pages (format retenu à chaque ouvrage de la série), nous faisons connaissance avec Adama un jeune français d'origine malienne très curieux d'en connaître plus sur ses origines. L'auteur se concentre d'abord sur la vie qu'il mène au sein de sa communauté dans son quartier: fête locale avec rapprochement des uns et des autres autour de la musique (le jeune homme joue du Djembé), des histoires racontées par le griot, les amis et bien évidemment la vie de famille avec la figure du père qui plane sur la cellule familiale, un homme qui participe à la construction d'une école dans le village d'origine au pays. L'occasion va être donnée à Adama de pouvoir l'accompagner pour découvrir ses racines et pouvoir ainsi se construire. Mais il y a une différence entre ce que l'on s'imagine et la réalité…

Au centre de ce livre se trouve posée une question essentielle qui est très peu abordée par les médias et même par les formateurs de fonctionnaires travaillant en banlieue: le déracinement de certaines familles et la double identité des jeunes issus de l'immigration qui rêvent / idéalisent le pays ancestral sans vraiment se rendre compte de la réalité que vivent les populations restées sur place. Pour Adama, ce voyage va lui permettre de mieux se connaître mais aussi de prendre conscience de la chance qu'il a de pouvoir s'instruire et construire son avenir contrairement à ses cousins restés en Afrique et qui doivent notamment subvenir aux besoins de sa famille (entre autre). L'auteure est suffisamment maligne pour éviter l'écueil de l'angélisme sur l'intégration à la française (il y aurait beaucoup de choses à en dire mais ce débat n'a pas sa place dans un ouvrage tel que celui-ci) et de la caricature en abordant ces thèmes cruciaux avec finesse et discernement par le prisme de personnages clairement caractérisés et assez emblématiques (le père d'Adama est le pont qui relie les deux cultures, sa mère est le symbole de l'émancipation de la femme africaine par rapport à son mari par exemple).

Fidèle à sa ligne directrice, Valentine Goby se met à la place du jeune héros en utilisant un je de narration immersif à souhait et qui rend compte de ses humeurs et de ses aspirations. Les chapitres courts sont aussi au rendez-vous (deux pages chacun) et facilitent grandement la lecture, ces livres se destinant à des jeunes à partir de 11 ans et convenant à merveille à un public peu accroché par la lecture. Le langage est simple et accessible avec l'intrusion par moment de termes purement culturels permettant la découverte de la communauté malienne: Calebasse, molo, tama… Je regrette simplement un manque de profondeur dans les réactions d'Adama qui m'a moins touché dans son évolution qu'Antonio ou Jacek auparavant.

On reste cependant sur un livre intéressant et formateur (les bonus en fin de livre permettent de se faire une idée encore plus précise sur la communauté malienne en France) qui m'a rappelé par moment certains anciens élèves que j'ai pu avoir quand j'officiais dans le 93 ou encore des fêtes auxquelles j'ai pu participer lors de mes virées nocturnes à Montreuil. Une bien belle lecture en tout cas.

Déjà lus et chroniqués dans la même collection:
- Antonio ou la Résistance
- Le Rêve de Jacek

mardi 9 juin 2015

"Le Rêve de Jacek, de la Pologne aux corons du Nord " de Valentine Goby et Olivier Tallec

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L'histoire: 1931, Dourges, dans le Nord. Jacek va avoir 15 ans. Il vient de terminer l'école et brûle de découvrir le monde fascinant de la mine, son rêve depuis toujours… C'est tout l'univers de la Petite Pologne des corons qui revit ici. De l'arrivée des mineurs polonais en France après la Grande Guerre, jusqu'à leur retour forcé au pays suite à la crise des années 1930, une communauté soudée, haute en couleur, avec la mine chevillée au corps.

La critique de Mr K: En septembre dernier, j'ai lu un petit livre fort réussi de la même auteure, Antonio ou la Résistance publié chez Casterman dans la même collection (Français d'ailleurs) qui se donne comme mission de parler des français d'origine étrangère qui ont fait et font encore la richesse de la France n'en déplaise aux réactionnaires et frontistes de tout poil qui semblent avoir pignon sur rue depuis déjà trop longtemps. Mission noble entre toute donc, que je ré-accompagne aujourd'hui avec ce compte rendu d'une lecture une fois de plus limpide et touchante.

Jacek est fils de mineur polonais et en tant que tel son destin est d'aller lui aussi dans la mine pour y travailler. Mais sa mère ne l'entend pas de cette oreille, elle ne sait que trop ce que cette future vie lui réserve et lui interdit de suivre son père dans les entrailles de la terre. L'adolescent ne comprend pas et se braque. Il a le sentiment qu'il ne comprend pas les femmes, en effet que peut trouver à Maurice la belle Kryska dont il est tombé éperdument amoureux depuis le premier regard? Au fil des sorties entre copains, des messes du dimanche et des discussions avec sa famille, Jacek va peu à peu se forger sa propre identité et devoir se frotter à la vie et ses réalités.

La lecture de cet ouvrage fut très rapide (48 pages de texte à proprement parlé) et m'a procuré un plaisir de lecteur renouvelé. Nous sommes immergés dans l'esprit de cet adolescent bouillonnant dont le rêve semble s'éloigner inexorablement. On le sait, à cet âge la moindre contrariété s'apparente à un cataclysme et à la remise en cause du monde entier (c'est le charme des ados!). On assiste ainsi à la scène de la dispute avec les parents, essentielle dans la construction de soi. C'est aussi le temps des copains avec de belles pages sur l'amitié et cette volonté pour les jeunes pousses de réinventer le monde, de le rêver quitte à être déçu quand la réalité prend le dessus. Jacek n'y échappera pas et devra éprouver le chagrin de la séparation mais aussi les affres de l'amour. Très beau portrait de ce jeune polonais en tout cas, vivant et crédible, auquel on s'attache immédiatement.

Belle évocation aussi du travail de la mine qui s'apparente à celui des bagnards et autres forçats. La paie très mince, la fatigue des corps et des esprits (le personnage du père en est le témoin omniprésent), la rudesse des rapports humains avec des relations tendues entre mineurs et supérieurs (tractations sur le salaire, la course à la productivité…), l'univers sombre et étouffant de la mine elle-même (beau passage lors de l'escapade nocturne de Jacek)… Tout cela m'a refait penser en bien plus abordable au superbe Germinal de Zola que j'avais lu adolescent et que j'avais littéralement dévoré.

A travers cette histoire plutôt classique, l'auteur nous brosse aussi un bel hommage à toute une frange de travailleurs polonais qui sont venus en France suite à la Première Guerre mondiale pour remplacer les hommes morts à la guerre et ainsi relancer l'industrie française et plus particulièrement l'activité minière. 500 000 polonais seront ainsi du voyage et contribueront à leur manière au redressement français. Je connaissais peu cet aspect de la reconstruction du pays ce qui a rendu ce récit encore plus puissant à mes yeux. Le racisme ordinaire existait déjà et ces travailleurs et leur famille l'ont subi au quotidien. C'est aussi la nécessité d'apprendre une langue très difficile pour les adultes, plus facile pour les jeunes qui sont scolarisés dans l'école publique, creuset de l'unité républicaine qui passe d'abord par l'apprentissage de la langue. Au détour des pages, des pans de la culture polonaise sont finement abordés et transmis au lecteur: la tradition catholique pratiquante avec la figure de la Vierge noire de Czestochowa ou encore l'évocation du pays qu'ils ont du quitter pour un avenir meilleur dans un eldorado nommé France. A la fin du roman, l'édition propose quelques points d'information concis pour poursuivre la découverte de l'époque et du milieu entr'aperçu dans les pages précédentes.

L'écriture de Valentine Goby fait une fois de plus mouche pour ce livre destiné à un public au-delà de 11 ans. Simple et précise, la langue est accessible et distille l'envie de poursuivre sa lecture par le biais de chapitres ultra-courts de deux pages qui frappent justes et forts. Un livre à faire découvrir tant il contribue à œuvrer dans le sens de la découverte de l'autre et à connaître notre Histoire commune.