dimanche 21 août 2022

"Peupler la colline" de Cécilia Castelli

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L’histoire :

"Il est parti vers où ?
– Vers là...
– Tu en es sûr ?
– Non... je ne sais plus... C'est peut-être la sorcière...
– Dis-nous, Frédéric, tu as vu une dame ? Elle est venue vous parler ?
– Non, non ! Je n'ai vu personne. Moi, j'suis retourné voir les autres... Après je ne sais pas pourquoi, il n'est plus revenu. "

Ainsi disparaît le jeune Romain Poittevin lors d'une sortie scolaire sur la colline de Crussol. Et c'est le destin de tous ceux qui l'ont connu qui va s'en trouver bouleversé.

La critique de Mr K : J’avais adoré il y a deux ans ma lecture de Frères soleil de Cécilia Castelli, un ouvrage hypnotique qui m’avait fait découvrir la merveilleuse et poétique plume de son auteure. Elle revient en force pour cette rentrée littéraire 2022 avec Peupler la colline, un livre que j’ai également dévoré avec un plaisir sans borne. Un enfant perdu et c’est la vie de toute une communauté d’âme qui est chamboulée. C’est beau, profond et addictif, un grand moment de lecture.

Lors d’une sortie scolaire, Romain 10 ans disparaît sans laisser de traces. Ce fait dramatique bouleverse à jamais l’existence de nombreuses personnes à commencer par ses parents, son frère et sa sœur, son institutrice ou encore son meilleur ami d’école. Par petites touches, via de courts chapitres chorales, l’auteure fait le pont entre passé et présent pour explorer avec une sensibilité à fleur de mots les psychés de ses personnages et finira par lever le voile sur le mystère enveloppant la disparition de Romain.

D’un chapitre à l’autre, on voyage donc d’une époque à une autre, d’une personne à une autre. La disparition de Romain plane sur toutes ces pages, le vide et l’absence bien sûr, une forme de deuil qui ne dit pas son nom mais aussi la vie qui doit continuer malgré tout. On suit donc la séparation des parents qui ne peuvent plus se regarder sans penser à leur fils disparu, la colère du grand frère qui culpabilise de n’avoir pas su / pu protéger son fragile petit frère, la fin de vie de Mme Drumont (l’instit), le parcours de Frédéric après la perte de son camarade de classe.

À travers tous ces personnages, leurs réactions, sentiments mêlés, Cécilia Castelli explore l’âme humaine avec une clairvoyance, une douceur, je dirai même une certaine bienveillance. Il est difficile de caractériser l’indicible et pourtant elle y arrive parfaitement. Par le biais du réalisme magique principalement, elle atténue la souffrance en jeu sans jamais l’annihiler, elle la domestique, nous la rend intelligible, douloureuse mais aussi profondément humaine. Cela donne de très belles pages où la fantasmagorie s’invite, lorgnant vers le conte et ses figures obligées, le voyage initiatique à vertu philosophique où l’on peut communier parfaitement avec la nature et certains animaux. Cela élève le roman, le porte vers des horizons insoupçonnés alors qu’au départ nous n’assistons finalement qu’à des scènes plutôt banales en famille, à l’école ou encore dans une maison médicalisée.

La figure du jeune Romain, un enfant différent qui ne coche pas toutes les cases ressort du livre, l’auteure nous en offre un portrait touchant et d’une justesse incroyable. On arrive à se mettre à sa place, on ressent son appréhension puis sa peur. Je n’en dirai pas trop pour éviter d’en dévoiler plus que de raison mais le parcours de ce personnage est particulièrement fort, on reste sur les genoux après avoir refermé cet ouvrage qui se lit vraiment trop vite... c'est l'unique défaut de l'ouvrage, on en aurait bien repris une centaine de pages supplémentaires tant on est happé par le récit.

D’une beauté à couper le souffle, un style poétique, immersif, toujours proche de son sujet sans pour autant être terre à terre, on vole littéralement de pages en pages, l’addiction est totale, les émotions diverses, toujours vraies et au final, on a pleinement conscience d’avoir pris une très très belle claque. Peupler la colline est un roman à ne louper sous aucun prétexte.


jeudi 20 août 2020

"Frères soleil" de Cécilia Castelli

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L’histoire : Chaque été sur l’île, les deux frères retrouvent leur jeune cousin venu du continent. Ensemble, les enfants pêchent, jouent, chahutent. Rémi, le plus jeune des trois, est en admiration devant les deux grands. Il aimerait leur ressembler mais il n’est pas vraiment comme eux, il ne vit pas ici. De leur côté, les adultes profitent de l’insouciance de l’été. Sur le terrain familial, au bord de la mer, l’existence est plus douce. Au soleil, ils souhaitent effacer les anciennes cicatrices, celles dont on ne parle jamais, le meurtre du grand-père et l’enfant qui devait naître.

Leur histoire se mêle à celle des ancêtres. Dans la maison au figuier, figure tutélaire, il y a la vieille tante Maria. Signadora mystique, sorcière, guérisseuse qui perpétue les traditions immémoriales. Les enfants la redoutent, s’interrogent sur cette femme silencieuse et toujours en noir. Puis ils grandissent et pensent à d’autres jeux, aux feux de camp sur la plage avec les filles notamment.

Mais quand vient la fin de l’adolescence, que certains choix s’imposent même s’il semble impossible de quitter l’île, un nouveau drame se produit. Meurtre ou accident ? Comme leurs parents avaient autrefois dissimulé les blessures, la nouvelle génération se retrouve à son tour confrontée à l’indicible.

La critique de Mr K : Première chronique de la rentrée littéraire 2020 aujourd’hui avec Frères soleil de Cécilia Castelli, un ouvrage qui m’a embarqué immédiatement sans espoir de relâcher ses griffes sur le pauvre lecteur captif que je suis devenu à son contact. Avec son subtil mélange narratif que l’auteure propose entre la beauté et la douceur de son île mais aussi sa face sombre, j’ai été touché en plein cœur par les destinées qu’elle nous livre dans une langue aussi incisive qu’immersive. Attention, petite perle littéraire en vue !

Au cœur de l’intrigue, on retrouve trois jeunes garçons que nous allons suivre eux et leur famille sur une décennie environ. Les deux frères (Baptiste et Christophe) accueillent en Corse leur petit cousin Rémi qui les rejoint avec sa mère tous les étés. C’est l’occasion de profiter du soleil, de la mer, de pêcher mais aussi de se livrer à des petits jeux de soumission et de dépassement de soi. Les garçon sont ainsi faits qu’ils se mesurent constamment entre eux, les rapports de force s’instaurent et ils auront leur importance plus tard. Chacun va suivre son chemin de son côté avec des cassures qui vont construire les futurs adultes qu’ils deviendront. Derrière le décor idyllique de l’île de beauté, le gouffre n’est souvent pas loin et les personnages chacun à leur manière vont éprouver la souffrance et la douleur.

En parallèle, on suit les adultes qui eux aussi se retrouvent dans la vieille demeure familiale où des drames se sont noués. Un grand-père assassiné, un enfant non viable et une multitudes de non-dits ont forgé l’identité familiale qui continue de s’ériger sur des bases mensongères et d’évitement. On sent cette tension très rapidement dans l’ouvrage et malgré les sourires de façades, on devine les nombreux questionnements et douleurs intimes. Terre de tradition par excellence, la Corse est aussi connue pour ses silences, la fameuse omerta qui frappe ici la famille et va faire basculer les destins. On pense irrémédiablement à l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue et l’idée d’un éternel recommencement qu’on ne peut éviter. C’est une véritable tragédie humaine qui se joue ici et le lecteur a la gorge nouée quand il referme ce livre au souffle puissant sur lequel plane un fatum implacable.

Et pourtant, quelle est belle l’île de beauté ! Cécilia Castelli sait la mettre en valeur avec cette terre de contrastes avec une méditerranée bleue et limpide dont les eaux frappent une terre de maquis préservée et sèche. Le décor est splendide et magnifie les jeux d’enfants, les discussions de famille ou encore les flash-back sur des temps pas si anciens. Cela donne des envies de voyages, je n’ai d’ailleurs jamais visité la Corse et il me semble désormais évident que j’y aille un jour pour en faire la découverte. La Nature grandiose, le silence, les baignades enfiévrées ou encore le caractère taiseux des îliens sont remarquablement retranscrits dans une langue d’une fausse simplicité qui évoque les choses entre naturalisme et poésie. Il est quasiment impossible de relâcher ces pages qui ensorcellent littéralement et quand un personnage se retrouve sur le continent (dont un passage à Marseille de Rémi), on ne souhaite qu’une chose : retourner sur l’île !

L’histoire en elle-même est passionnante, on se rapproche parfois du récit initiatique avec le passage de l’adolescence à l’âge adulte, la redécouverte de ses origines et les épreuves de la vie qui forgent un individu. Rien que du classique me direz-vous mais déroulé avec maestria dans un ouvrage vraiment bouleversant par moment. Nos vies ne se jouent pas à grand chose parfois et Rémi l’apprendra à son détriment dans un dernier acte terrifiant de cruauté et malheureusement de banalité. Intolérance, méfiance, peur de l’autre se retrouvent alors au centre du récit et mèneront certains personnages au bord de l’abîme. J’ai beaucoup aimé cette ambiance cotonneuse, cette absence de réaction du personnage principal, un peu à la manière de Meursault dans L’Étranger de Camus, un homme qui semble absent des actes et faits dont il est pourtant l’auteur. Le malaise n’en est que plus puissant et l’on ressort vraiment ébranlé de ce séjour littéraire crépusculaire.

Tous les personnages sont traités avec le même tact, la même finesse et grâce à cela on éprouve une grande empathie à leur endroit, même pour ceux qui sont moins recommandables. Le lien passé / présent est très présent, les rapports entre les générations se précisent, les lignes de fracture se creusent... Caractères héréditaires, immuabilité de certaines situations, prises de décisions terribles sont au menu et l’on aime ça (et on en redemanderait presque) même si parfois cela déborde et provoque des drames. Du haut de ces 280 pages, cet ouvrage n’a pas à pâlir de certaines sagas familiales qui dépassent allègrement les mille pages, ici tout est concentré et dégage un charme et une énergie folle.

Ce livre est une pépite dans son genre, l’auteure et son écriture magique sont vraiment à découvrir. Laissez-vous charmer et hypnotiser par Frères soleil de Cécilia Castelli, vous ne le regretterez pas et vous en sortirez différent. Un très beau coup de cœur.