mercredi 4 juin 2014

"Dans l'Empire des ténèbres" de Liao Yiwu

dans l'empire des ténèbres

L'histoire: "Au moment où j'écris, je vis toujours dans cette porcherie qu'est la Chine, et je me languis de pouvoir nettoyer mon âme en profondeur". L'auteur de ces lignes, Liao Yiwu, signe le récit de quatre ans d'enfer dans les prisons chinoises.
Sa faute: avoir écrit le poème Massacre à l'aube du jour où l'armée ouvrit le feu sur les étudiants de la place Tian'anmen.
"En prison, dit-il, j'ai connu le vrai visage de la Chine". Le visage des truands et des marginaux, des victimes et des bourreaux, des condamnés à mort que l'on vide de son sang avant de les exécuter...

La critique de Mr K: Aujourd'hui, nous commémorons les événements dramatiques de Tian'anmen, 25 ans jour pour jour après leur déroulement. Une fois n'est pas coutume, je m'adonne à la critique d'un témoignage que j'ai terminé il y a une semaine: "Dans l'Empire des ténèbres" de Liao Yiwu.

Il faut dire que quand mon regard a croisé cet ouvrage dans une librairie du coin et que j'ai vu que le régime chinois avait tout fait pour essayer de l'empêcher d'être édité, mon sang n'a fait qu'un tour et j'étais curieux de pouvoir plonger au cœur du système répressif de l'empire du milieu. Je n'ai pas été déçu bien au contraire, mais attendez-vous à une plongée en enfer à côté de laquelle Midnight Express ferait figure de camp de vacance en Turquie. Je ne connaissais pas l'auteur avant ce livre, il est assez connu dans son pays et vit désormais en Allemagne où il s'est exilé suite à des menaces d'internement. Vu ce qu'il a vécu durant quatre ans, on comprend pourquoi il est parti.

La première partie de l'ouvrage est consacrée à la description de sa vie d'avant son arrestation. Poète quasi itinérant, il laisse bien souvent sa femme seule chez eux et parcourt les routes avec tout un groupe d'amis tout aussi dépravés que lui. Ils créent et débattent beaucoup bien sûr, mais s'adonnent aussi à toutes formes d'excès en tout genre dont la consommation massive d'alcool et de drogues, et la fornication répétée avec des femmes de passage. Cela ne les rend pas forcément des plus sympathiques mais à part à eux-même et leurs proches, ils ne font de mal à personne. Planant à 10000 mètres au dessus de la réalité politique de leur pays, ils vont peu à peu se rapprocher des limites posées par le gouvernement central concernant la liberté d'expression et ils vont finalement aller un peu trop loin au goût du PCC (Parti Communiste Chinois). Dans un de ses poèmes (Massacre, reproduit en fin de livre) mis en image par un ami cinéaste, Liao Yiwu et ses amis remettent ouvertement en cause le régime en dénonçant la répression de 1989. C'est le début de la chute.

Commence alors un long calvaire qui prend le lecteur à la gorge. Durant quatre ans, l'auteur-témoin vit un véritable supplice dans les geôles successives qu'il va connaître. Classé parmi les "contre-révolutionnaires", il est considéré comme plus dangereux que les condamnés de droit commun comme les truands, les tueurs et les violeurs. Il va les côtoyer au quotidien dans des cellules de 12 à 25 personnes où règnent une hiérarchie bien établie et injuste au possible: promiscuité, saleté, règlements de compte, torture morale et physique, sous-alimentation, maladie, viols répétés et autres joyeusetés de la vie carcérale, rien ne nous est épargné! On a bien souvent la nausée et régulièrement , je me suis senti obligé de refermer l'ouvrage pour respirer un bon coup et calmer le jeu. Véritable catalogue d'atrocités plus effroyables les unes que les autres, on ne peut qu'être bouleversé par cette immersion sans concession dans ce système politique répressif contemporain (j'insiste!) qui nie tout droit et toute dignité à ceux qui ne vont pas dans son sens. J'ai eu plus d'une fois froid dans le dos et j'en ai même cauchemardé. On a beau s'y attendre, la réalité crue est un véritable uppercut que l'on se prend en pleine face. On ressort de cette lecture groggy et complètement effaré que nos puissances occidentales puissent encore traiter avec Pékin sur un pied d'égalité quand on connaît le sort que les autorités chinoises réservent à leurs opposants. C'est à vomir!

Yiwu nous livre durant le déroulé de son histoire personnelle toute une galerie de portraits plus saisissants les uns que les autres: détenus, matons, cadres du partis. Au détour de ces journées monotones, de ces activités, des séances de travaux forcés, on se rend compte que tout est fait pour avilir le condamné, le réduire à néant pour le rééduquer sauf s'il a été condamné à mort. Le cynisme est poussé à l'extrême et n'importe lequel d'entre nous serait devenu fou. D'ailleurs, l'auteur nous livre ses atermoiements, ses actes de résistances, ses petites trahisons sans pudeur aucune et avec pour seul but la poursuite de la vérité. Dur dur de rester insensible et l'on passe par tous les états. J'ai du arrêter ma lecture quelques semaines pour ne pas tomber dans l'overdose tant ce récit est poignant et brutal avec un réel souci d'humanité et de compassion lorsque que Yiwu nous parle de ses codétenus et amis pour certains. Quand on pense que certains sont toujours enfermés et ne verront sans doute jamais les sentiers de la liberté...

Malgré la dureté du thème et des propos, la lecture est aisée. La langue de Yiwu est fluide et agréable. Pas de grosses difficultés pour comprendre et suivre son parcours, on peut souligner au passage le remarquable travail du traducteur. D'un réalisme poussé à l'extrême, Liao Yowu nous propose par moment quelques passages plus poétiques et évocateurs à souhait, sorte de micro-évasions de l'univers concentrationnaire dans lequel il vit. On ressort abasourdi et marqué à vie par ce témoignage.

"Dans l'Empire des ténèbres" nous place face à un ouvrage salvateur et nécessaire, une clef importante pour fixer nos valeurs et notre morale. Un témoignage essentiel, tout simplement.