jeudi 25 février 2016

"La Fille quelques heures avant l'impact" de Hubert Ben Kemoun

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L'histoire : Ce soir. Tous ou presque ont prévu d'assister au concert du groupe de Marion. Mais tous n'iront pas pour les mêmes raisons. Certains sont venus avec joie et envie, d'autres avec rage et dégoût. Ici des comptes vont se régler, des vies basculer en quelques instants. Celle d'Annabelle tout particulièrement. Dans le noir, la tension monte. Annabelle veut croire que l'espoir va l'emporter mais la haine peut triompher…

La critique de Mr K : Lecture placée sous le sceau de l'adolescence, de ses espoirs et de ses colères aujourd'hui avec le nouveau livre d'Hubert Ben Kemoun, La Fille quelques heures avant l'impact, paru récemment dans la collection Flammarion jeunesse. Plongez avec moi dans cette chronique s'étendant sur un après midi et une soirée qui va virer au drame.

L'action démarre pendant le cours de français d'Isabelle, une jeune professeur qui tente d'intéresser ses élèves endormis à l'étude d'un roman de Radiguet. Dur dur, surtout que c'est un vendredi après midi, la veille du long week-end de Pentecôte et qu'elle est obnubilée par son téléphone et un sms qu'elle ne peut lire pour le moment de son petit ami. Ambiance molle et caniculaire qui permet à l'auteur de nous présenter les autres grands protagonistes de l'histoire. Annabelle tout d'abord, l'héroïne, une jeune fille de son temps, pas aidée à la maison et au caractère bien trempé. Il y a aussi son amie Fatou, confidente et boule de positivité. Mokhtar, le faux caïd de la classe, un gentil zonard des cités qui se donne des grands airs. Sébastien, l'amoureux bientôt éconduit, puant de suffisance et de machisme du haut de ses quinze ans. Fabien, apprenti facho marchant sur les pas de son père, une huile d'un parti d'extrême droite et Thierry le suiveur qui prend pour parole d'évangile tout ce que dit son pote. Le cours de français dérape, les insultes pleuvent, la rumeur court, l'explosion est en marche. Elle va entraîner dans son souffle toute cette foule de personnages vers un final tétanisant et glaçant au possible.

On se prend au jeu très vite avec cette lecture, les chapitres se succèdent égrenant les heures qui s'écoulent et les différents points de vue. Ainsi, nous partageons le quotidien morose d'Annabelle livrée à elle-même depuis l'incarcération de son père et avec une mère qui vit dans son monde sans se préoccuper d'elle. La jeune fille n'a d'autre choix que de chercher par elle-même quelques instants de grâce pour égayer sa vie. Cette soif la sauve quelque part. C'est le temps de l'amitié avec Fatou, de la découverte des garçons (avec Sébastien, brouillon des relations à venir et qui prend très mal le fait d'être largué), c'est aussi le temps de la rébellion et des combats de la jeunesse avec notamment ce concert organisé contre la municipalité pour dénoncer les abus de cette dernière en terme de discriminations tout azimut.

La tension est palpable tout au long de ce court roman, on sent les antagonismes grandir, la fureur envahir quelques jeunes qui deviennent haineux, possédés par ce que les anciens appelaient l'hybris. Temps de la passion par excellence, l'adolescence est ici décrite avec une certaine subtilité et les émotions sont à fleur de peau. Éros et Thanatos règnent en maître sur les destinées présentées et notre cœur chavire bien des fois: complicité et tendresse des remarques et réflexions de ces hommes et femmes en devenir, mais aussi de l'effroi devant les motivations de certains et ce qui se prépare. À son apogée, le crescendo est saisissant et très dérangeant, la toute fin est elle plus convenue pour ne pas dire décevante car sonnant trop comme une belle morale républicaine bien proprette. Pas sûr que le monde tourne comme ceci, nos adolescents méritaient je pense une fin moins consensuelle et plus ouverte.

C'est ce qui m'a quelque peu dérangé dans cet ouvrage, certains partis pris dans les personnages qui les rendent très caricaturaux. Ainsi, les fachos (appelons un chat un chat) sont vraiment ignobles et très très méchants dès leurs 15 ans. Certes cela existe et il ne faut pas le nier mais j'ai trouvé cela too much surtout qu'à côté de ça, leur contrepoids de cité (les pseudos racailles) sont doux comme des agneaux comparés à eux. Trop manichéen et pas assez nuancé dans l'exposition des colères, le livre excelle par contre dans la description des amitiés et des ressentis d'Annabelle et de ses proches. On rentre vraiment dans la tête de l'ado lambda qui essaie de cultiver son jardin intérieur comme elle peut, en prenant ça et là (en cours, à la maison, dans la rue) des brides d'indices qui la conduisent vers une route plus heureuse. Je garderai donc plus en souvenir cet aspect de l'ouvrage plutôt que la dénonciation de l'intolérance que j'ai trouvé plutôt raté car trop appuyée et manquant de finesse.

Reste un livre que j'ai tout de même dévoré en deux heures pris que j'ai été par le sens du récit de son auteur, à l'écriture aussi simple qu’hypnotisante. Le rythme est syncopé entre révélations des pensées et accélération des événements, une belle tension monte de l'ensemble et on ne peut décemment pas relâcher le volume avant la fin. Belle qualité tout de même pour un livre imparfait mais néanmoins séduisant.

Posté par Mr K à 17:13 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
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