lundi 10 mai 2021

"Les Démons de l'asphalte" d'Olivier Quevenne et Yann Cozic

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L’histoire : Nous sommes les derniers chasseurs de monstres. Et la bête est proche.

La critique de Mr K : Petit plaisir coupable aujourd’hui avec cette bande dessinée dégotée à prix modique par ma très chère Nelfe dans un magasin discount du secteur. Les Démons de l’asphalte d’Olivier Quevenne et Yann Cozic est un très bon compromis entre fantastique et action avec un ouvrage divisé en deux parties qui propose un basculement bien malin. À défaut d’être original dans sa thématique et dans sa résolution, voila un ouvrage bien sympathique à lire et dont la charte graphique m’a beaucoup plu.

Sur la route, une famille évangéliste, un couple et leurs deux enfants en camping-car, se fait attaquer sans raison par un groupe de motards. À la nuit tombée, la famille arrive en sécurité dans leur maison reculée dans la forêt. Mais que peut bien vouloir cette horde à ces gens à priori naïfs qui ne feraient pas de mal à une mouche ? Mais les apparences sont trompeuses et il se pourrait bien que derrière elles se cachent des vérités innommables...

Les débuts sont plutôt lents. Les auteurs prennent le temps de poser les protagonistes, à commencer par la famille évangéliste qui va de ville en ville et de porte en porte pour capter les âmes égarées. Tout cela respire la joie de vivre, le Seigneur est avec eux finalement, et l’on enchaîne les cantiques, les repas de famille et leur vie ressemble à un grand road movie peaceful. On se laisse prendre par l’ambiance, par l’identité pépère et paisible qu’ils dégagent.

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Une fois poursuivis, la tension monte d’un cran. Quand ils se réfugient dans leur maison isolée de tout, le siège commence et c’est un déchaînement de violence. Les motards en ont vraiment après eux et l’on se retrouve face à un home-invasion des plus classiques jusqu'à ce qu'une clef du scénario ne soit livrée et bouscule l’ordre établi. Nous ne portons plus le même regard sur les proies et les chasseurs. La nature des personnages révélée et les enjeux clairement exposés, l’ouvrage prend une autre dimension et s’oriente vers une fin bien sentie comme je les aime.

Comme dit plus haut, à part le changement médian, le reste est plutôt classique. Que ce soit dans la caractérisation des personnages, leurs réactions et leurs attitudes, on est dans du brut de décoffrage et dans du déjà lu et vu quand comme moi vous êtes amateurs du genre. Mais c’est rudement bien fait, on ne s’ennuie pas une seconde, ça pétarade dans tous les sens au bout d’un moment et franchement les pages se tournent toutes seules. Une once d’originalité aurait fait basculer l’ouvrage dans le très très recommandable.

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Car au niveau des dessins, j’ai adoré ce parti pris de couleurs plutôt vives, toutes en nuance. Ces cases qui mettent en image remarquablement l’action, les personnages sont croqués dans un style original (qui lorgne à l’occasion vers Mathieu Bablet), donnent un plaisir de lire optimal et vraiment le temps passe vite. C’est d’ailleurs avec un sentiment de trop grande brièveté que l’on termine sa lecture même si comme moi on préfère les one shot aux longues séries qui n’en finissent pas et ne sont là que pour encaisser la monnaie.

Les Démons de l'asphalte est donc un ouvrage très sympathique que je vous invite à découvrir si vous voulez passer un bon moment en compagnie d'une œuvre bien menée et joliment illustrée.


jeudi 22 avril 2021

"Blankets" de Craig Thompson

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L’histoire : Craig est né dans une famille modeste. Il vit avec ses parents et son petit frère dans une petite ferme au fin fond du Wisconsin, et reçoit une éducation stricte et très religieuse, car sa famille est baptiste et très pratiquante. C'est un enfant sensible, qui n'est pas armé pour les brimades subies à l'école, l'autorité rugueuse de son père et la culpabilité entretenue par l'omniprésence de la religion au foyer. Il se réfugie dans le dessin, activité dérisoire pour ses éducateurs qui préfèreraient le voir penser à un avenir religieux. Mais lors d'une classe de neige paroissiale, la rencontre de son premier amour Raina, jeune fille à l'histoire tout aussi chargée, va marquer sa vie.

La critique de Mr K : Superbe lecture qui touche au sublime aujourd’hui avec ce roman graphique autobiographique de haute volée. Blankets de Craig Thompson est un ouvrage d’une grande finesse qui présente merveilleusement le parcours d’un adolescent dans sa découverte du sens de la vie, sa confrontation avec le milieu dans lequel il a grandi et la marche à franchir pour passer à l’âge adulte. Très beau esthétiquement, dynamique dans sa narration, voila un ouvrage magnétique de plus de 580 pages qui vous happe et ne vous relâche jamais.

Craig est un adolescent et en tant que tel, il a l’âge des questions, de la construction de sa personnalité et de l’affirmation de soi. Élevé de manière traditionnelle, il vit dans les pas du Christ et fréquente des établissements et camps chrétiens. Passionné de dessin, plutôt introverti, il a peu d’amis voire pas du tout. Régulièrement sujet aux moqueries pour son physique filiforme, ses cheveux longs et sa sensibilité, il se replie dans la foi et le dessin. Il ne remet jamais rien en question, passe beaucoup de temps avec son jeune frère avec qui il partage un lit et mène sa barque comme il peut. Pour le reste il s’en remet à Dieu.

C’est à la faveur d’un camp de vacances chrétien à la période de Noël qu’il va faire une rencontre qui va bouleverser son existence. Elle s’appelle Raina, elle est la plus belle femme qu’il ait pu contempler jusqu’ici et il en tombe éperdument amoureux. Marginaux parmi l’attroupement de mômes décérébrés et inconséquents, ils discutent de tout et de rien, se regroupent avec d’autres jeunes mis au ban car différents (par leur look, leur manière de penser). Entre Craig et Raina, c’est comme une évidence, tout coule de source, l’entente est parfaite, ils se plaisent et se reconnaissent. Mais tout à une fin, ils entament alors une correspondance puis vont se revoir. Mais un premier amour n’est pas fait pour durer et la vie emprunte bien souvent des chemins tortueux...

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Quel beau portrait de la jeunesse, de ses espoirs, ses doutes, ses illusions aussi... Je dois vous confier que je me suis pas mal retrouvé en Craig avec notamment sa sensibilité exacerbée lors de ses premiers émois amoureux. Il reste focalisé sur la belle Raina, sa manière de parler, de bouger, la chaleur qu’elle dégage. Autant de détails qui prennent une grande importance et auxquels on repense quand on revient seul à la maison et que l’être chéri vous manque. L’essence de cette fascination est remarquablement captée et retranscrite ici. Cette relation unique l’est vraiment et l’on se prend à croire qu’elle va s’enraciner, se fortifier avec le temps dans une fusion complète enrichissante. Ces aspirations, ressentis et moments d’euphorie séduisent et emportent le lecteur vers des territoires lointains, des souvenirs jusque là enfouis et qui ressurgissent à la faveur de cette très belle lecture.

Blankets est aussi un beau portrait familial et un beau portrait de communautés américaines des années 80. Avec tout d’abord l’omniprésence du Christ, de la religion et de la foi. Dans cet état reculé, au milieu d’un hiver qui semble ne jamais finir, chacun vit sa foi à sa manière. Pour Craig, le doute commence à s’insinuer mais il n’ose pas l’exposer à ses proches et dans les institutions chrétiennes, c’est le genre de luxe qu’on ne peut pas se payer. La tension se crée et tout en finesse, on s’interroge sur les mystères de la foi, de la nature de la croyance et des moyens mis en œuvre pour la propager et conserver les brebis dans le cénacle. Il est donc aussi question d’évangélisation, de valeurs à partager mais qui parfois écrasent aussi et marginalisent certains.

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J’ai beaucoup aimé aussi les flashback du narrateur sur ses jeunes années avec son frère notamment et les coups pendables qu’ils ont pu se faire. La bataille de pipi est à hurler de rire, les sales blagues et autres peurs enfantines distillées ici et là font sourire et parfois aussi frémir quand le paternel vient sévir après un délire de trop. L’éducation est rude, fondamentaliste par certains aspects mais il y a de l’amour tout de même et l’auteur décrit à merveille cette alchimie unique et complexe entre moments de joies mais aussi réticences et incompréhensions. C’est la vraie vie qui nous est décrite ici, on ne tombe jamais dans la facilité, les tabous tombent ainsi que les icônes au sens propre comme au sens figuré.

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C’est avec un grand plaisir et un intérêt constant que l’on suit Craig dans son apprentissage de la maturité et sa révélation à lui-même. Le tout est magnifiquement mis en image avec des dessins à la fois beaux, précis et emprunts parfois de poésie. Le jeune homme a bien eu raison de persévérer dans cette voie, de ne pas être rentré dans les Ordres comme cela avait été plus ou moins planifié par ces éducateurs du clergé car cet ouvrage est de tout premier ordre et l’on peut définitivement le qualifier de classique tant il se révèle épatant et profond. Une sacrée découverte que je dois une fois de plus à l’ami Franck et que je vous invite à faire au plus vite à votre tour.

samedi 17 avril 2021

"La Bête" de Zidrou et Frank Pé

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L’Histoire : Capturé en pleine Palombie par des Indiens Chahutas et vendu à des trafiquants d'animaux exotiques, un marsupilami débarque dans les années 50 au port d'Anvers. Réussissant à s'enfuir, il arrive dans la banlieue de Bruxelles et est recueilli par François, un jeune garçon fan d'animaux dont le quotidien est loin d'être facile. Le début d'une aventure passionnante, parfois sombre mais toujours porteuse d'espoir, et d'une belle amitié.

La critique de Mr K : Nouvelle chronique d’une bande dessinée prêtée par l’ami Franck aujourd’hui avec La Bête de Zidrou et Frank Pé, un ouvrage à la fois sombre, drôle et magnifiquement mis en image. Personnellement, je n’ai jamais été un grand amateur des BD du Marsupilami de Franklin (j’adorais par contre ses Idées noires). J’ai été très agréablement surpris par cette revisite du personnage avec cette œuvre à la fois viscérale et légère qui procure de multiples émotions contradictoires. On en redemande, ça tombe bien, ce n’est que le premier tome !

Tout débute par l’arrivée au port d’Anvers d’un navire sinistré par une avarie qui a mis à mal son programme commercial d’origine. En partie consacré à un trafic d’animaux exotiques, ceux-ci n’ont pas survécu sauf un étrange animal à la queue très très longue qui réussit à s’échapper dans cette Belgique d’après guerre qui se remet péniblement de ses blessures. En parallèle, nous suivons le quotidien de François et de sa mère avec toute la ménagerie loufoque que le jeune garçon ramène à la maison. Entre les tracasseries que vit le môme à l’école et la mauvaise image que l’on donne à la maman, la vie n’est pas facile. C’est alors que la rencontre improbable va avoir lieu et va transformer l’existence de chacun.

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Autant vous prévenir de suite, ce tome s’apparente plus à un volume d’exposition, d’introduction. Ne vous attendez pas à de multiples rebondissements (à part celui attendu en toute fin d’ouvrage), les auteurs prennent leur temps dans la présentation des divers personnages, des lieux, du contexte. J’ai personnellement adhéré au procédé (ce qui n’est pas le cas de tout le monde sur le web) car j’ai apprécié ces personnages croqués comme il faut, justes, humains, drôles et parfois même effrayants. Il y a beaucoup de nuances dans ce monde décrit, on quitte le confort un peu enfantin de l’œuvre originelle pour rentrer dans quelque chose de plus réaliste mais aussi de plus viscéral.

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Ce premier tome porte bien son nom, le Marsupilami est un animal sauvage. Dans son aspect musculeux et brut (j’ai adoré son apparence), ses réactions aussi entre méfiance et instincts de survie (le rapport à la nourriture notamment). Pour contrebalancer un climax lourd, on retrouve aussi des touches d’humour bien senties notamment dans la galerie d’animaux éclopés que le jeune garçon ramène à la maison. J’ai une tendresse toute particulière pour le couple de ragondins érotomanes, la chauve-souris diurne ou encore le dindon qui se prend pour un coq. C’est rafraîchissant et permet de faire passer la pilule face à l’incurie du genre humain avec notamment les commérages sur la mère du jeune héros qui est tombée amoureuse d’un soldat allemand pendant la guerre ou encore les petits cons qui harcèlent pour les mêmes raison François. Bien sympa aussi le personnage du professeur progressiste secrètement amoureux et engoncé dans sa timidité.

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On est finalement constamment dans l’entre deux avec un ton parfois grave qui invite à l’empathie forte, provoque des moments de tristesse et un humour à la Spirou qui fait du bien et vire parfois dans la grosse gaudriole dosée comme il faut. Le tout est emballé dans un écrin de toute beauté avec des dessins absolument fabuleux, on n'est pas loin de la perfection avec des planches qui s’apparentent quasiment à des œuvres d’art comme par exemple au départ l’arrivée du navire dans un port d’Anvers plus vrai que nature, noyé par la pluie battante. Les décors sont très réussis ainsi que les personnages qui se rapprochent un peu de la BD belge classique mais avec davantage de corps, de réalisme tout en gardant l’aspect fun et jeunesse. Le mélange fonctionne à plein et porte l’histoire en provoquant un plaisir durable.

Le seul défaut finalement c’est que l’ensemble se lit très vite, trop vite et que l’on aimerait poursuivre le voyage surtout que la fin abrupte nous cueille et laisse un suspens assez intenable en bouche. Bon, il ne reste plus qu’à attendre, domestiquer notre impatience pour suivre les aventures très réussies du Marsupilami version 2020. La Bête de Zidrou et Frank Pé est un petit chef d’œuvre que je vous conseille vraiment de découvrir.

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lundi 5 avril 2021

"Seules à Berlin" de Nicolas Juncker

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L’histoire : Berlin, avril 1945. Ingrid est allemande et sort de plusieurs années d’enfer sous le régime nazi. Evgeniya est russe et vient d’arriver à Berlin avec l’armée soviétique pour authentifier les restes d’Hitler. La première est épuisée, apeurée par les "barbares" qu’elle voit débarquer chez elle, tandis que la seconde, débordante de vie et de sollicitude, est intriguée par cette femme avec qui elle doit cohabiter. Mais chacune tient un journal intime, ce qui permet au lecteur de suivre peu à peu la naissance d’une amitié en apparence impossible...

La critique de Mr K : Autre claque à mon actif avec cette BD prêtée une fois de plus par l’ami Franck, une œuvre qui m’a pris aux tripes et m’a littéralement retourné. Seules à Berlin de Nicolas Juncker nous propose de nous plonger dans la toute fin de la Seconde Guerre mondiale à Berlin, en suivant le destin de deux femmes appartenant à des camps différents et qui vont se rencontrer. L’œuvre croise habilement existences anonymes et la grande Histoire, permettant au passage d’aborder la question des femmes dans la guerre et le traitement bien souvent abject qui leur a été réservé. Édifiant et bouleversant !

Il y a tout d’abord Ingrid, l’Allemande. Son mari, soldat SS qu’elle aime plus que tout est parti au front et elle vit dans l’attente dans un Berlin en pleine déliquescence. Bénévole à la Croix Rouge, elle s’occupe des réfugiés allemands. Tous, à part de jeunes fanatiques tout droit sortis des jeunesses hitlériennes, savent que la guerre est perdue, les Russes approchent, le danger guette. Les rumeurs vont bon train sur les bolcheviques et leurs exactions. Quand ils finiront par arriver et que le suicide d’Hitler sera annoncé, la terreur s’empare d’eux. Les "libérateurs" vont se comporter comme une armée d’occupation avec son lot de vexations, d’humiliation et d’actes immoraux, représailles du plan Barbarossa (invasion de la Russie par Hitler en rupture du Pacte d’Acier signé avant guerre) et de la propre barbarie des troupes allemandes. La guerre est grise, la guerre est affaire d’hommes, les femmes n’ont qu’à se taire et laisser passer les événements.

Evgeniya fait partie des troupes russes qui délivrent Berlin. Elle n’a que 19 ans et est interprète allemand-russe. Elle vit un peu dans un monde biaisé, bercée par la propagande communiste. Oh bien sûr elle en a vu durant ses deux années de guerre, elle n’est pas dupe sur la bêtise et la monstruosité des hommes mais elle est persuadée d’agir pour le bien. Très vite, le bunker d’Hitler va être trouvé et elle va devoir traduire une multitude de documents (notamment les notes de Goebbels) et indirectement va participer à l’authentification des restes du Führer. On va lui attribuer un chambre dans un grand immeuble et c’est là qu’elle va finalement rencontrer Ingrid.

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Les deux héroïnes tiennent chacune leur journal intime racontant "leur" guerre. On rentre donc dans leur intimité, leurs doutes et expériences. Avec Ingrid, très vite, on est confronté avec l’horreur de la guerre. Il y a le mari parti bien sûr qui avant d’être un SS est avant tout son homme, son amour. Ingrid semble avoir mis un mouchoir sur tout le pan raciste et totalitaire du régime hitlérien. Par contre, rien ne lui est épargné de la ruine de son pays, une ville à feu et à sang, la lâcheté des uns et la détresse des autres. Elle va subir aussi de plein fouet l’occupation allemande avec la mise au pas de la population, les massacres de civils et la domination des hommes sur les femmes avec des abus de toutes sortes. Son personnage est une tragédie à lui tout seul, elle résiste coûte que coûte malgré les violences morales et physiques qu’elle subit. Certains passages sont d’une dureté extrême, très explicites et réalistes. Lorsque l’on tourne la page, c’est souvent tremblant et pris à la gorge par un sentiment de dégoût et de colère.

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Le ton est tout autre au début avec l’autre personnage. Evgeniya semble plus légère, elle vit la guerre et ne la subit pas vraiment en apparence. Elle est à la place qu’elle a souhaitée, se révèle passionnée par son travail. Cependant à son arrivée à Berlin, elle va être le témoin des exactions de ses compatriotes et va connaître une remise en question profonde. La rencontre avec Ingrid va être déterminante, va la révéler à elle-même et à sa condition de femme. Une relation unique se tisse donc entre les deux femmes, des rapports complexes faits de méfiances tout d’abord, puis de découvertes parfois effroyables et au final une forme d’amitié, de respect mutuel. Le parcours intérieur des deux protagoniste est d‘une grande richesse, d’une finesse assez incroyable qui se situe loin du manichéisme et des raccourcis faciles. On ne tombe pas non plus dans la victimisation ou les effets dramatiques surjoués, on parle ici de la vie en temps de guerre dans ce qu’elle a de plus brut et de plus injuste. Je peux vous dire qu’on en prend plein les yeux et la tête avec un récit âpre d’une rare portée.

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Très bien documenté et d‘un réalisme de tous les instants, le récit s’enrichit de références distillées au compte goutte qui rehaussent encore la trame. J’ai apprécié les références aux derniers instants du 3ème Reich : la prise du Reichstag, les derniers résistants qui n’étaient que des enfants sous emprise, la lutte entre vainqueurs pour s’attribuer le mérite de la Victoire, la quête de la dépouille d’Hitler... La vie quotidienne des habitants de Berlin est aussi très bien retranscrite, l’immersion est complète et l’on n’en ressort pas indemne.

En plus d’un contenu riche et sources d’émotions fortes, j’ai adoré la mise en image, la bichromie avec quelques passages teintés de rouge pour accentuer la violence inhérente à l’époque et les traits du dessinateur qui donnent merveilleusement vie à l’ensemble. On est littéralement happé par les dessins, le rythme imprimé à l’ensemble sous forme de chapitres et l’expressivité simple et efficace des personnages. Le voyage est vraiment inoubliable, intense et violent, je dirais même nécessaire. À lire absolument !

mardi 23 mars 2021

"Pizza Roadtrip" de Cha et Eldiablo

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L’histoire : Quand Rudy appelle son "vieux pote" Romuald à 2 heures du matin pour "un petit service", ce dernier sent immédiatement qu'il va s'agir d'un truc un tout petit peu plus emmerdant qu'une fuite d'eau à réparer ou un pneu à changer. Il n'a pas tort ! Le voilà embarqué malgré lui dans une course un peu particulière à travers les routes de France, jusqu'au fin fond du trou du cul du monde, pour livrer un paquet un peu plus encombrant qu'une pizza. Jusqu'où est-on prêt à aller pour rendre service à un ami ?

La critique de Mr K : Petite incursion BD aujourd’hui avec Pizza Roadtrip de Cha et Eldiablo, roadmovie du huitième art qui vire très vite à la paranoïa drôlatique. C’est frais, ça se lit bien et même si ça ne révolutionne pas le genre, on passe un bon moment.

Romuald est donc appelé en catastrophe chez son meilleur pote Rudy qui est dans une grosse galère. Il y a un cadavre encore frais dans son appart et il doit s’en débarrasser ! Looser né, véritable boulet, il compte sur son ami de toujours pour l’aider. En compagnie de Mathilde, la copine au caractère bien trempé de Rudy, les voilà partis à bord de la Kangoo de Romuald, direction la Bretagne pour aller enterrer le corps dans la propriété de Mathilde. Pas vraiment serein le duo de gars qui flippent de plus en plus au fil du voyage... Heureusement que Mathilde est là pour veiller au grain...

Cette lecture se révèle bien fun dès les premières planches qui mettent en place le trio principal, traçant les lignes de force d’un duo de potes très liés et marrants à souhait. Rudy est vraiment un poids mort, as de l’embrouille, il ne s’en sort pas. Romuald lui a une petite famille, s’est rangé des bagnoles. Pour autant, ces deux là, c’est à la vie à la mort, et ça va loin ici. Mathilde, elle, est styliste et aime son glandu de Rudy. L’alchimie est immédiate, les réparties sympathiques voire très drôles par moment. Mais à travers quelques flash-back bien sentis, on se rend compte qu’au final, chacun n’est pas exactement celui qui y paraît et derrière des faits qui semblaient simples se cache un enchaînement d’événements qui permettent au lecteur de suivre l’histoire sous un jour nouveau.

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Bon, ce n’est pas non plus la grosse révélation hein ! On se doute de quelques petites choses mais franchement on se laisse prendre par le doux ronronnement de la Kangoo. Surtout que la pression monte vite, l’angoisse de se faire attraper, la culpabilité, les disputes qui s’ensuivent, l’opposition des caractères vont crescendo. On se gondole beaucoup avec des passages vraiment délirants notamment le passage avec le pneu crevé et le car de gendarmes. Cette BD se lit donc vite et très facilement, le scénario tient la route à défaut de surprendre. La fin en forme de pied de nez m’a beaucoup séduit.

J’ai beaucoup aimé les dessins, le noir et blanc transcendé par le orange du véhicule principal rend bien et les passages en couleur correspondant aux retours en arrière est un choix artistique judicieux. Je découvre Cha à travers ce volume. Bien que surpris par son parti pris au niveau des personnages (pas de nez), j’ai aimé l’énergie qui se dégage de ses planches et son style. Une belle découverte qui se dévore comme une part de pizza !

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vendredi 26 février 2021

"Jolies ténèbres" de Fabien Vehlmann et Kerascoët

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L’histoire : Ce récit qui ressemble à un conte pour enfants met en scène le monde du petit peuple de la forêt. Mais derrière l’apparence d’un univers merveilleux se dissimulent parfois la peur et la méchanceté...

La critique de Mr K : Dur dur d’écrire une chronique sur cet ouvrage qui m’a été prêté par l’ami Franck. Non que je ne sache pas quoi en penser, vous allez voir je l’ai trouvé top, mais c’est difficile d’en parler sans vraiment déflorer le sujet et l’arc narratif. Jolies ténèbres de Fabien Vehlmann et Kerascoët ne laisse personne indifférent. Quand on parcourt le web, les avis sont tranchés. Tous reconnaissent les qualités esthétiques de cette BD hors norme, ce qui heurte est plutôt la teneur des propos. Certains adhèrent (et adorent souvent), d’autres n’ont même pas fini leur lecture, choqués par le parti-pris et l’aspect glauque de l’ouvrage.

En gros, l’action se déroule dans un petit coin de nature. On suit toute une série de petits personnages de la forêt (lilliputiens pour l’essentiel) qui se retrouvent lâchés à là suite d'un événement dramatique (je n’en dirai pas plus à son propos car il est au centre de tout le reste). Ils doivent donc se débrouiller pour se fabriquer des refuges et subvenir à leurs besoins. On suit tout particulièrement Aurore, jeune fille toujours souriante et aidante qui apporte son assistance à tout le monde. Le temps file et elle va peu à peu se rendre compte de la nature de chacun et leur propension à ne penser qu’à eux-même. Tout finira forcément mal...

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Cette œuvre est vraiment ambivalente car elle mélange à la fois le conte enfantin et le récit glauque dans un parcours initiatique. Comme justement annoncé en quatrième de couverture, il y a du Lewis Carroll et du Lynch dans cet ouvrage qui vire parfois dans le macabre le plus noir, le malsain même, tant on est déstabilisé par certaines cases où le glauque et le cynisme se mêlent joyeusement. Et pourtant, la plupart du temps, on a plus affaire à un conte de fée des plus classiques. Figures tutélaires, animaux de la forêt, actes héroïques sont au rendez-vous d’un survival touchant au merveilleux.

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Mais l’ouvrage n’est en fait qu’un gigantesque prétexte pour nous parler de nous les humains et plus particulièrement de nos jeunes années notamment dans notre tendance à l’individualisme et à la cruauté. On ne peut énumérer tous nos vices qui sont ici révélés par ces petits personnages d’apparence toute mignonne mais il est beaucoup question de discrimination, d’inégalité aussi avec certains personnages dont le pouvoir aveugle le bon sens et mène à des actes innommables, des réactions finalement très enfantines... Mais les enfants ne sont-ils pas cruels ? Récit très dur, il faut avoir le cœur bien accroché pour aller au bout de cette aventure qui ne ressemble à aucune autre et qui changera à jamais la douce Aurore.

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Le contraste est d’autant plus fort que le dessin et les couleurs font irrémédiablement penser à un livre pour enfants, ce qu’il n’est absolument pas. Faites gaffe donc, ne déconnez pas et gardez-le bien pour vous, adultes réfléchis ! Les âmes sensibles aussi peuvent passer leur chemin... Restent des dessins vraiment magnifiques avec des explosions de couleur, un naturalisme qui prend aux tripes et des personnages remarquablement caractérisés... et des cases plus dures qui m’ont marqué à jamais. On passe finalement très facilement du rêve, de l’onirisme au cauchemar le plus profond. Cet aspect dual est redoutable et m’a littéralement hypnotisé, conquis même si Jolies ténèbres ne plaira pas à tout le monde. À chacun de décider de tenter l’expérience ou non.

lundi 15 février 2021

"Ici" de Richard McGuire

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L’histoire : "Ici" raconte l'histoire d'un lieu, vu d'un même angle, et celle des êtres qui l'ont habité à travers les siècles. Dans cet espace délimité, les existences se croisent, s'entrechoquent et se font étrangement écho, avant d'être précipitées dans l'oubli.

La critique de Mr K : Quelle claque, mais quelle claque ! Sacrée découverte que cette œuvre prêtée par l’ami Franck et que l’on ne peut pas vraiment situer dans un genre bien particulier tant le sujet et la forme sont originaux. En effet, dans Ici de Richard McGuire, l’auteur nous convie à suivre l’histoire d’un lieu (le salon d’une maison plus précisément) à travers le temps et de manière non chronologique. Magnifique dans sa mise en forme, l’œuvre tient en haleine le lecteur captivé durant ses trois cents pages.

Richard McGuire est un touche à tout : graphiste, designer et musicien, il s’est fait d’abord connaître pour quelques couvertures du New Yorker mais aussi par son travail d’illustration pour des quotidiens du monde entier dont Le Monde. Il a aussi écrit des ouvrages pour enfants et réalisé des longs métrages d’animation ! C’est en 1989, qu’il publie les premières planches de Ici (Here en VO) dans le magazine d’Art Spiegelman et il est remarqué à cette occasion. C’est seulement 25 ans après qu’il révèle son concept dans toute son ampleur, les trois cents pages de l’ouvrage dont je vous parle aujourd’hui.

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Le procédé mis en œuvre est assez déroutant et enthousiasmant à la fois. À chaque page que l’on tourne, on se retrouve la plupart du temps face à un salon de particulier avec l’indication d’une date en haut à gauche de la double page. Insérées à l’intérieur, on retrouve des petites cases aux dimensions variables qui correspondent au même salon mais à une époque différente ! Les représentations se répondent parfois, se suivent ou n’ont aucun lien apparent entre elles. Même si l’essentiel des images se concentre sur les deux derniers siècles, l’auteur ne s’interdit pas de remonter aux origines de la planète ou à explorer les temps futurs les plus lointains ! L'intervalle temporelle est donc énorme et l’effet garanti ! Jeu sur les couleurs, la nature des lieux (le salon, la forêt primordiale, le chaos originel, la montée des eaux), les courts dialogues entre habitants ou personnes de passage alimentent une lecture foisonnante d’idées qui émerveille autant qu’elle fait réfléchir.

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C’est une façon assez unique de regarder la vie qui nous est donc présentée ici. Ces moments d’existences parcellaires mettent en avant l’évolution de l’être humain par petites touches savamment dosées. Notre rapport aux autres avec notamment la famille et les joies et drames qui composent nos existences, les rituels que nous suivons et qui révèlent notre nature et nos aspirations (j’ai adoré le passage sur les déguisement ou encore la naissance d’un enfant), les tourbillons de l’Histoire et leurs conséquences. À travers l’évolution du salon c’est aussi l’évolution de notre culture et des modes en vogue (la décoration intérieure, les objets que l’on peut y trouver) qui est abordée de manière indirecte mais saisissante. Les allers-retours incessants entre les époques mettent vraiment en exergue ces changements de modes de vie. De plus, tout est remis à sa place régulièrement grâce à des images fortes des lieux avant la construction, depuis les temps immémoriaux de la formation de la Terre à un futur esquissé avec brio et finesse. L’ensemble vous l’avez compris prend une ampleur impressionnante et interroge sur nous, nos ancêtres et surtout l’avenir vers lequel nous nous dirigeons tout droit. Finalement, ce qui ressort le plus, c’est l’aspect éphémère de la vie, la nécessité de profiter au maximum des instants qui nous sont donnés à vivre.

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La lecture est donc bouleversante et de toute beauté. Le parti pris esthétique est à l’image du sujet et le sert remarquablement bien. La répétition du lieu mais avec de légères modifications dans ce qui le compose et les ajouts de cases donnent une lecture particulièrement jouissive. On se perd, on se retrouve mais toujours avec un plaisir intact, les yeux émerveillé par le style unique de l’auteur, ses traits de graphiste, les couleurs utilisées très variées et certaines doubles pages qui se rapprochent d’un Gauguin notamment quand on sort du salon pour voir ce qu’il y avait là avant ou après la présence humaine. On en prend plein les mirettes, les légers textes tirés de la vie quotidienne recadrent l’ensemble à l’échelle de notre propre existence et au final, on ne peut que se dire qu’on a lu un véritable chef-d’œuvre. À lire et relire absolument, on touche ici à quelque chose de sublime et d’intemporel. Pas sûr que je m’en remette !

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mardi 2 février 2021

"300 grammes" de Damien Marie et Karl Tollet

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L’histoire : 1643, Agnès, une gamine des rues d'Amsterdam tente de survivre en vendant de l'épicine, mais quand elle ne peut plus rembourser les 300 grammes qu'elle doit au Prêteur, tout dérape ! Et beaucoup trop de monde s'intéresse à la petite droguée car il y a bien plus de 300 grammes en jeu. Il y a le plus grand secret de Dieu. Entre Thriller fantastique et road-movie acide, la cavale hallucinée d'Agnès vous propulse dans une collision entre l'Historique et le Divin pour assister à la naissance d'un mythe Le Hollandais volant.

La critique de Mr K : Voici la première chronique d’une série de BD que m’a prêté l’ami Franck qui est venu nous rendre visite juste avant le réveillon du nouvel an. Pour le coup, il m’a ramené un véritable stock que je vais peu à peu découvrir au fil du temps. 300 grammes de Damien Marie et Karl Tollet est donc ma première pioche (avec l’aide de Nelfe au passage qui a choisi pour moi) et je peux vous dire que le plaisir a été au rendez-vous avec une œuvre découpée comme un bon thriller des familles mélangeant suspens, Histoire et fantastique. Une fois la bande dessinée débutée, impossible de la relâcher !

Le lecteur suit donc la cavalcade éperdue d’Agnès, une jeune toxico poursuivie à travers Amsterdam par les agents de son commanditaire, un chef mafieux à la tête du trafic de drogue de l’épicine, une mystérieuse larve qui pousse sur son corps et provoque flashs et hallucinations en cascade. Vivant dans la rue, en compagnie d’autres enfants, elle vit d’expédients pour se procurer ses doses. La vie est rude, les adultes crapuleux à souhait et avec sa dernière mission, elle pourrait bien se faire une place au soleil. Mais voila, comme souvent dans ce milieu, les choses ne se passent vraiment pas comme prévu et de fil en aiguille, en voulant échapper à ses poursuivants, elle va se jeter dans la gueule du loup qui va placer son destin entre des mains encore plus cruelles. Devenue esclave, elle embarque sur un navire toujours poursuivie par plusieurs factions.

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Car derrière cette histoire de remboursement de dette et de drogue hallucinogène se cache un mystère bien plus profond. Qui est vraiment Agnès ? Elle-même ne le sait pas, d’autres en savent beaucoup plus... Les réponses vont venir petit à petit et surprendront plus d’un lecteur car on rentre dans une nouvelle dimension entre croyances, divinité et rédemption. Le rythme va encore s’accélérer laissant le lecteur pantois et le menant tout droit vers un final flamboyant et totalement renversant.

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Les auteurs ont été diablement malins car l’ouvrage se découpe en minuscules chapitres de quatre à huit planches maximums, un peu à la manière de thrillers littéraires, page-turners par excellence qui par cette technique éprouvée accrochent irrémédiablement le lecteur prisonnier de ces pages. Entre action en direct, flashback et bascules dans un futur proche, fac-similé de lettres d’un mystérieux capitaine parti loin de sa bien-aimée, le récit s’avère très vite riche, lourd de signification et totalement débridé. Divisé en deux grandes parties, entre terre et mer, l’aventure est féconde en rebondissements et en vérités secrètes. On suit cela avec grand intérêt grâce à toute une série de personnages très bien caractérisés, complexes et parfois (souvent en fait) aux motivations obscures.

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La reconstitution historique est très bien faite, exacte et très bien rendue grâce au dessin en noir et blanc d’une grande finesse. C’est très beau, absorbant et 300 grammes procure un plaisir des mirettes rare. Je découvre avec cette BD un dessinateur de grand talent et j’aurais plaisir à le recroiser à l’occasion. Entre la forme et le fond, l’osmose est parfaite, les pages se tournent toutes seules et c’est avec un petit regret que l’on referme l’ouvrage. On en aurait bien repris une once de plus ! Avis aux amateurs, cette bande dessinée est une vraie petite bombe.

dimanche 24 janvier 2021

"Carbone et Silicium" de Mathieu Bablet

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L’histoire : 2046 Derniers nés des laboratoires Tomorrow Foundation, Carbone et Silicium sont les prototypes d'une nouvelle génération de robots destinés à prendre soin de la population humaine vieillissante. Élevés dans un cocon protecteur, avides de découvrir le monde extérieur, c'est lors d'une tentative d'évasion qu'ils finiront par être séparés. Ils mènent alors chacun leurs propres expériences et luttent, pendant plusieurs siècles, afin de trouver leur place sur une planète à bout de souffle où les catastrophes climatiques et les bouleversements politiques et humains se succèdent.

La critique de Mr K : Quelle claque, mais quelle claque ! Merci Nelfe pour ce cadeau de Noël aussi brillant que puissant. Carbone et Silicium de Mathieu Bablet se hisse directement dans mon panthéon personnel de la bande-dessinée SF avec un volume prenant comme jamais, magnifiquement réalisé et au contenu scénaristique riche et prophétique.

Présenté sous la forme de chroniques, Carbone et Silicium débute par la mise en route de deux Intelligences Artificielles qui donnent leur nom à l’ouvrage. Omniscients et développant une certaine sensibilité qui n’ira qu’en augmentant, on suit leurs débuts au sein de la firme qui les a créés et le lien unique qui les relie entre résonances de leur nature profonde et naissance d’un lien plus sentimental, grande évolution du moment à ce stade de l’histoire développée. Très rapidement, l’envie d’air frais, de découvrir le monde extérieur les titille et c’est justement lors de leur tentative pour s’enfuir loin de leurs maîtres qu’elles vont se retrouver séparées. On suit dès lors un peu plus Carbone sous ses différentes formes (elle a réussi à contourner la date d’extinction prévue) qui reçoit à l’occasion la visite de Silicium. Deux mondes les séparent, deux façons de voir les choses. Pour autant, ils ne peuvent se passer l’un de l’autre au milieu d’un monde désespérant, en perpétuel changement et où l’espèce humaine régresse irrémédiablement...

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L’aspect chronique est très bien vu. S’étendant sur plus de 250 ans, le récit prend de l’ampleur au fil des bonds dans le temps effectués en compagnie des deux entités. On se concentre plutôt sur les deux IA au départ et leur rapport avec leur créatrice qui se comporte avec elles en véritable mère, tour à tour aimante et tyrannique. Elle en perd d’ailleurs quasiment la raison, délaisse sa famille et notamment son aînée au détriment de ses créations. Les bases sont posées rapidement, se sentant à l’étroit dans ce laboratoire, aspirant à davantage de liberté, d’interactions avec le vrai monde qu’ils n’explorent finalement que via les voies numériques, les créatures vont vouloir s’émanciper et vont y parvenir. Non pas pour éradiquer l’espèce humaine ou chercher à dominer d’une façon ou d’une autre (la convoitise n’est pas dans leur programme, c’est finalement la propension à désirer toujours un peu plus qui définit finalement l’être humain) mais d’abord explorer le vaste monde pour Silicium et s’engager auprès des autres pour Carbone. En cela, ces deux IA s’apparentent à de vrais organismes vivants et pensants.

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En parallèle, au fil de la chronologie, c’est l’humain qui inquiète et se transforme en quasi horde de zombies. Il y a les travers habituels avec la surconsommation, l’épuisement des ressources naturelles de la planète, les conflits régionaux. Puis dans la logique de l’évolution technologique accompagnée de la sacro-sainte règle de l’ultralibéralisme, les hommes commencent à se connecter directement au réseau et ceci de plus en plus longtemps. Parallèle possible avec ce que l’on peut vivre aujourd’hui, faites un jour un tour en lycée le matin de bonne heure, pas un bruit, un mur d’écrans derrière lesquels se cachent nos ados. C'est effarant et effrayant. Fuyant la réalité, se détournant d’autrui pour écouter le petit animal égoïste qui sommeille en lui (le drame des migrants est ici très bien intégré et prolongé), les tâches essentielles sont confiées à des androïdes ou des appareils automatisés. Et pendant ce temps, la catastrophe écologique finit par venir. Un nouveau cycle peut commencer ? Non, pas vraiment, les erreurs se répètent inexorablement, l’homme étant tout bonnement incapable de tirer les leçons de ses erreurs. Le constat est sans appel et fait frémir.

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Bien que branchée SF, cette BD a cela de terrible qu’elle est très réaliste, plausible même. L’ensemble est donc brillant en terme de contenu, les quelques lignes qui précèdent ne font qu’effleurer le propos de Bablet qui réussit l’exploit de créer une œuvre d’une dimension folle que l’on peut comparer sans rougir et sans honte avec des œuvres cultes de K. Dick, Orwell ou encore Asimov. Vous l’avez compris, on ne nage pas dans l’optimisme bien au contraire... mais toute personne un tant soit peu lucide ne peut qu’acquiescer au message et se dire qu’on est vraiment très très mal barrés. Mais comme la majorité préfère fermer les yeux et que les puissants s’arrangent entre eux, le résultat ne semble pas faire le moindre doute. En tous les cas, cette BD se pose comme un classique du genre et son évocation de notre évolution est d’une puissance rare.

une photo rouge fin du monde

Et puis, il y a la forme et Mathieu Bablet n’a jamais été aussi bon. À l’apogée de son art, on tourne les pages avec un ravissement de tous les instants. C’est tout bonnement magnifique, les couleurs, le trait de Bablet reconnaissable entre tous, la multitude de détails dans les décors, l’expressionnisme de ses visages si particuliers, le découpage des cases incisif, tout cela concourt à une lecture vraiment exceptionnelle qui scotche le lecteur, le fait réfléchir et flatte son intelligence. Rajoutez en fin d’ouvrage une touche de Damasio pour enfoncer le clou et vous obtenez une BD hors-norme. On touche ici au sublime, Carbone et Silicium est un ouvrage incontournable dans son genre. Foncez !

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samedi 2 janvier 2021

"La Chute" épisode 1 de Jared Muralt

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L’histoire : Le virus de la grippe décime la population. Liam vient de perdre son épouse, infirmière. Il doit s'occuper seul de ses deux enfants, dans un contexte de crise globale : l'économie est au plus mal, les politiques ne gèrent plus rien, la situation sociale est explosive et la catastrophe sanitaire est en cours. L'infortuné trio tente de fuir le pire, mais la descente aux enfers les menace.

La critique de Mr K : Nouvelle découverte liée à mon exploration du fond BD de mon CDI. On verse dans l’anticipation flippante ici avec le premier volume de La Chute de Jared Murald paru chez Futuropolis en mars 2020, un ouvrage plus que d’actualité avec un monde en pleine déliquescence dans lequel on suit un père et ses deux enfants qui se retrouvent confrontés à l’inconcevable : la chute de la civilisation face à une pandémie mondiale de grippe ! Cela ne vous rappelle rien ?

Le personnage principal, Liam, perd tout en l’espace de quelques jours : son travail et sa femme infirmière qui meurt du fameux virus qui dévaste la population. Sous fond de crise économique globale, de politiques complètement dépassés par les événements et l’anarchie qui règne dans les rues, les événements se précipitent et des décisions s’imposent au père de famille pour mettre les siens à l’abri.

Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas vraiment la BD feelgood par excellence que je vous présente aujourd’hui. Elle a même un caractère prophétique qui fait froid dans le dos. On retrouve la plupart des éléments constitutifs de la crise sanitaire et sociale que nous connaissons actuellement et le traitement réaliste de l’ensemble est bluffant. L’état de droit a presque disparu, les chaînes infos tournent en boucle débitants approximations et contre-vérités et les gens s’organisent à leur manière. Liam est tout d’abord complètement dépassé et doit se reprendre pour affronter la réalité. Très vite, le manque de nourriture va le pousser dehors où il va prendre la mesure de la déréliction de son quartier, ils sont quasiment seuls. Que s’est-il passé ?

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En parallèle, on suit aussi les deux enfants de Liam, Sophia et Max son jeune frère. Intéressant de voir la perception des deux jeunes avec notamment une adolescente en perte de repères qui cherche les limites et flirte avec le danger. L’équilibre familial est instable, on glisse vers une sorte de chaos intérieur qui pourrait déboucher sur un drame. On est constamment sur le fil du rasoir et la tension est palpable de planche en planche. L’auteur réussit vraiment à nous faire pénétrer dans l’intimité de la cellule familiale, à nous intéresser au quotidien morne et dangereux de personnes lambda que l’incroyable finit par rattraper.

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En soi, cette BD ne verse pas dans l’originalité. Le thème a déjà été beaucoup traité en SF et finalement on est peu surpris par le déroulé du récit. Pour autant la mayonnaise prend, en premier lieu grâce au trait si particulier et pointilleux du scénariste-dessinateur dont le style se rapproche d’un Mathieu Bablet, une sacrée référence. Fourmillant de détails dans une teinte générale sombre, il nous plonge avec talent dans cet univers crépusculaire. Il en va de même avec les personnages qui sont très expressifs et prennent vraiment vie sous nos yeux. L’œuvre est donc de toute beauté comme en témoignent les planches reproduites dans ce post.

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On en prend plein les yeux mais aussi plein la tête car même si ce premier volume s’apparente davantage à une exposition, des thèmes de réflexion forts font déjà leur apparition : le deuil et la manière de le surmonter, le délicat équilibre des forces en présence dans une cellule familiale touchée par un drame absurde mais réel et enfin la nature humaine déjà questionnée par les scènes d’indifférence ou de violence que Liam va croiser au fil de ses pérégrinations en ville pour dégoter de quoi nourrir les siens. C’est frontal mais jamais gratuit dans la dénonciation, c’est très fin et diffus, de quoi agrémenter une montée en puissance prometteuse.

Voilà donc une série qui démarre fort et risque de frapper encore plus les esprits dans les prochains tomes. Vivement leurs parutions !

Posté par Mr K à 17:30 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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