vendredi 14 juin 2019

"Les Mains invisibles" de Ville Tietäväinen

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L’histoire : ... L’Europe...
En tendant la main, on pourrait presque
ramasser une poignée de sable d’or

La critique de Mr K : Attention grosse claque ! Les Mains invisibles est le genre de roman graphique qui frappe là où ça fait mal et dont on se remet douloureusement. Ville Tietäväinen, auteur finlandais qui gagne vraiment à être connu et qui a obtenu le Prix Finlandia en 2012 pour cet album racontant le parcours d’un immigrant clandestin marocain en Espagne, conjugue maîtrise de la narration, dessin d’une étrange beauté et engagement humanitaire salutaire et essentiel.

Rachid est un jeune marocain, marié et père d’une petite fille. Il a le plus grand mal à joindre les deux bouts dans ce pays pauvre où l’activité économique tourne au ralenti en dehors du secteur du tourisme. Vivant d’expédients, tailleur de formation, il rêve d’un avenir meilleur pour les siens qui méritent ce qu’il y a de mieux selon lui. Croyant et s’en remettant donc à Allah pour parvenir à ses fins, il se contente d’un petit travail dans une fabrique de Djellaba qui finit par battre de l’aile. Mis à la porte, il n’a plus d’autre solution que de tenter l’aventure de la traversée de la Méditerranée, direction l’Espagne. Des bruits contradictoires circulent sur l’Europe, tantôt Eldorado, tantôt terre dévoratrice d’âmes. Malgré les risques encourus, la séparation d’avec sa famille, il franchit le rubicon et part loin de chez lui.

Rôle et fonction du passeur, conditions de voyage épouvantables ne sont que le commencement d’une lente et irrémédiable descente aux Enfers. L’auteur nous propose de visiter le côté sombre de l’Union Européenne avec le sort réservé à des esclaves des temps modernes sur le dos desquels prospère le modèle capitaliste. Sous-payés et exploités, survivant dans des conditions drastiques, éloignés de leurs proches et subissant quolibets et injures, ces forçats d’un nouveau genre courbent l’échine pour quelques euros qu’ils pourront envoyer aux leurs après avoir remboursé le réseau qui les a emmené là. On explore donc les arcanes de ces filières clandestines mais aussi la psyché des migrants, leurs aspirations légitimes, leurs craintes mais aussi leur déceptions et leurs frustrations.

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Inspiré de milliers de cas, le parcours de Rachid est donc un syncrétisme, un amas de faits que peuvent vivre des personnes en exil et sans papiers. Cela fait vraiment froid dans le dos avec des passages éprouvants sur le rapport à l’autorité notamment la Guardia Civile qui alterne répression et passe droits (avec au passage un bon bakchich), les liens parfois tendus avec les habitants du pays ou encore la solitude qui gagne ces êtres esseulés en terre étrangère. C’est aussi une vision sans fard du système économique en place qui utilise la misère pour prospérer encore plus avec ces grands patrons agriculteurs qui s’enrichissent sur la sueur des travailleurs exploités et ignorants. On se rappellera longtemps du passage sur "la journée pesticide" où le héros est chargé d’asperger les plantations sans aucun équipement de protection ou encore les salaires "allégés" au gré de l’humeur de la comptable. Inhumanité ? Non, la simple logique comptable d’un capitalisme triomphant qui n’a honte de rien et peut toujours compter sur l’arrivée de nouveaux esclaves modernes demandeurs de travail et vendre sans souci des légumes bourrés de pesticides dans les rayons de notre supermarché préféré ! C’est littéralement à gerber et je peux vous dire qu’on finit sur les rotules avec des planches ultimes vraiment bouleversantes qui m’ont ému aux larmes.

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Vous l’avez compris, cet ouvrage prend aux tripes. Le sort peu enviable réservé aux clandestins met en lumière nos tergiversations éthiques et morales. Nous regardons ailleurs depuis trop longtemps et les replis identitaires dans les bureaux de vote me font penser qu’on n’est pas prêt de régler le problème, ni même déjà de considérer ces hommes et femmes comme des êtres humains à part entière. Des Rachid, il y en a des milliers et ce n’est pas fini quand on pense aux conséquences à venir du réchauffement climatique et des conflits qui lui seront liés. L’ouvrage dénonce tout cela avec brio, sans artifices ni grosses ficelles, seulement par le prisme de ce personnage central un peu candide au départ, puis conscient de la réalité. Face à tant d’injustice et de mépris, il finira par évoluer dangereusement entre repli sur soi et folie.

Magnifiquement dessiné dans un style original lorgnant souvent vers la bi/tri-chromie, très bien documenté pour ajouter au réalisme des traits, rythmé au cordeau avec un sens du récit et de la dramatisation hors pair, on ne peut échapper à notre empathie et addiction qui naît quasi immédiatement. Un bel et grand ouvrage à lire absolument pour prendre conscience des choses et partager une once d’humanité. Pas la plus belle, pas la plus glorieuse mais certainement la plus édifiante.


samedi 1 juin 2019

"Un Monde de différence" de Howard Cruse

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L’histoire : Début des années 60. L'Amérique est en train de changer mais pour Toland Polk, cela n'a guère d'importance. Déjà plus adolescent mais pas encore adulte, Toland Polk doit affronter seul une différence que la société n'est pas encore prête à accepter : celle de son homosexualité. La rencontre inattendue de Ginger Raines va pousser Toland à sortir de sa coquille et lui faire découvrir une oppression bien plus violente que celle qu'il subit : celle des Noirs dans un Sud encore ségrégationniste. Engagé, malgré lui dans la lutte pour les droits civiques, le jeune homme va devoir prendre ses responsabilités vis-à-vis des autres et de lui-même.

La critique de Mr K : Encore un ouvrage tiré de ma PAL où il dormait depuis trop longtemps ! Pour tout dire, je l’avais même oublié... C’est donc lors d’une session rangement que je suis retombé dessus et je n’hésitais pas une seconde à en faire ma nouvelle lecture du moment. Un Monde de différence de Howard Cruse a reçu le prix de la critique à l’édition 2002 du festival d’Angoulême et nous propose de suivre Toland Polk, un jeune homme un peu perdu qui vit dans une époque difficile entre société réactionnaire et grands changements à venir.

À l’aube de l’âge adulte, Toland Polk se cherche. Travaillant dans une station service, il s’interroge sur son identité sexuelle. Fruit d’une éducation plutôt rigoriste, il sent bien au fil de ses flirts et expériences avec des femmes qu’il n’est pas épanoui. Il va découvrir au gré des rencontres qu’il est homosexuel et va participer à son corps défendant au départ à l’émergence de la contestation en faveur des droits civiques et l’établissement de lois intégrationnistes pour que les Noirs soient reconnus comme les égaux des Blancs. On suit avec lui l’évolution de sa personnalité, de sa perception de lui-même, de ses rapports avec sa famille et sa découverte de la condition des Noirs et la nécessaire lutte qui s’engage en leur faveur.

Dans cet ouvrage, Howard Cruse mélange fiction et réalité vécue durant sa jeunesse dans le sud des États-Unis. Le héros est complexe, non exempt de défaut, il lui arrive d’agacer le lecteur par sa nonchalance et son absence de prise de position au départ. Mais le récit en soi est initiatique et par ses expériences, ses observations, il va peu à peu évoluer. Apprendre à se connaître tout d’abord, accepter ses inclinaisons envers les hommes malgré une morale ambiante très puritaine. Au détour de certaines vignettes, on se rend bien compte que l’on part de loin dans la notion de conquête des droits pour les homosexuels et les Noirs. Cela donne notamment des passages rudes où les menaces, violences et haines de toutes sortes sont montrées de manière frontale et sans concession. Pour équilibrer cela, c’est aussi l’occasion dans certaines planches d’explorer les solidarités existantes et les mouvements qui se mettent en place. Cela va du réconfort que l’on peut donner à autrui dans l’intimité, en soirée, lors de sorties débridée dans les bas fonds ou encore l’organisation de ligues et de syndicats pour mener un combat plus politique.

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On croise énormément de personnages durant les 224 pages de ce volume qui est d’une densité très importante. Il y a beaucoup à lire par exemple, l’auteur s’attardant sur la vie quotidienne de chacun, les réactions des uns et des autres mais aussi les événements nationaux qui se déroulent en parallèle. La sœur bienveillante, la mère bigote, le papa simplet qui soutient son fils, la petite amie bohème qui accompagne un temps Toland, les rois de la nuit gay, les black qui se battent quotidiennement avec les préjugés sont autant d’êtres humains judicieusement croqués par un auteur à la finesse narrative impressionnante qui au passage explore les contradictions américaines de l’époque pour mieux les exploser, les mettre à nu et les peser face à l’évolution des mentalités. C’est donc un moment-clef dans l’histoire des USA qui nous est livré ici sans manichéisme et avec un souci de clairvoyance.

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Les dessins sont remarquables et la bichromie noir et blanc y est pour beaucoup. Fourmillant de détails, dans un style très strip, les pages se tournent toutes seules et multiplient les émotions et les réactions empathiques. Véritable ascenseur émotionnel, fenêtre impressionnante sur une époque désormais révolue, cette BD est un très beau parcours initiatique qui tour à tour émeut, bouleverse et fait sourire entre dénonciation et auto-dérision.

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jeudi 16 mai 2019

"Wolff & Byrd : Avocats du macabre" de Batton Lash

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L'histoire : Dans la jungle des cabinets d'avocats américains, deux juristes sont restés intègres et ont choisi de défendre ceux que la société rejette... les monstres ! Ils sont Wolff & Byrd, les avocats du surnaturel, et rien ne peut les arrêter lorsqu'il s'agit de faire triompher la justice. Humour, mystère et parodie sont au programme, sans oublier la présence de Sodd, la Chose nommée truc, qui est certainement leur client le plus fidèle.

Méfiez-vous des créatures de la nuit... Maintenant elles ont des avocats !

La critique de Mr K : Dégoté à prix d'or dans une brocante Wolff & Byrd: avocats du macabre de Batton Bash avait tout pour me plaire sur le papier. Gros amateurs de récits d'horreur des années 60 / 70, je vous invite notamment à lire mes chroniques des volumes publiés aux éditions Delirium qui rééditent avec talent et goût les vieilles BD Creepy et Eerie notamment. Cet ouvrage est une pure découverte liée au hasard, je ne connaissais même pas son existence avant de tomber dessus. Au final, ce fut une lecture plaisante mais pas inoubliable, ce volume étant tout de même inférieur aux œuvres suscitées.

Wolff et Byrd sont deux avocats spécialisés dans le surnaturel. Ils n'enquêtent pas à proprement parlé, ils défendent en général les causes perdues : celles des monstres ou d'humains victimes d'objets surnaturels. Ils sont le dernier espoir pour bien des cas que la science n'explique pas et jouent sur les subtilités de la loi pour sortir de l'ornière des accusés souvent victimes de leur apparence ou de leur maladresse : un homme végétal se voit ainsi accusé de gêner la voie publique et de représenter un danger pour les enfants, un couple se voit attaquer en justice à cause des dégâts causés par leur maison hantée, une ligue de vertu parentale veut empêcher la diffusion d'un programme horrifique présenté par une goule (toute ressemblance avec le gardien des Contes de la crypte est purement fortuit évidemment...) ou encore, un humain est victime des vœux désastreux qu'il prononce grâce à un artefact vaudou... Sacré programme, non ?

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Découpé à chaque fois en deux planches, les récits sont très vifs. Ces strips étaient destinés à être publiés quotidiennement, le lecteur devant attendre le jour suivant pour connaître la suite des événements, l'aspect est un peu suranné avec des rappels réguliers des ressorts des intrigues. Cette narration à l'ancienne n'empêche pas pour autant les surprises et les bons twists finaux dont je suis si friand. On reste dans du classique avec notamment une critique à peine voilée envers la bien-pensance en vogue aux USA (aujourd'hui comme avant d'ailleurs) et le machisme et la réduction des femmes au rôle de faire valoir (le personnage d'Alana Wolff est là pour démontrer tout le contraire). À ce propos, j'ai apprécié les deux personnages principaux et le décalage présent souvent dans leurs actions et réactions (un peu à la manière de la Famille Addams). Très bons aussi les passages mettant en scène les créatures victimes de l'incurie des êtres humains, ce qui m'a au passage rappelé le très très bon film Cabal de Clive Barker (un film culte, foncez le regarder !).

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Le gros défaut de l’ouvrage tient dans son aspect graphique. Les planches sont moyennes et certaines cases mêmes hideuses. Le dessinateur semble s'être parfois reposé sur ses lauriers, sans doute dû au rythme de parution de l'époque qui imposait un rythme effréné à ses auteurs. Quelques éléments de la traduction française semblent aussi hasardeux, donnant un caractère inachevé ou carrément puéril à certaines répliques. C'est dommage car le contenu est bon, intéressant mais l'écrin manque d'éclat et douche quelque peu l'enthousiasme. Reste tout de même un bon petit bonheur régressif qui devrait convenir aux amateurs de récits horrifiques.

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dimanche 28 avril 2019

"Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B" de Tardi

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L'histoire : Avec Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, Jacques Tardi concrétise un projet mûri de très longue date : transposer en bande dessinée les carnets de son propre père, rédigés des années durant sur des cahiers d’écolier, où celui-ci tient par le menu la chronique de sa jeunesse, en grande partie centrée sur ses années de guerre et de captivité en Allemagne.

La critique de Mr K : Retour dans l’œuvre de Tardi aujourd'hui avec une chronique portant sur les deux premiers volumes de Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B où l'auteur de BD se livre à un exercice de mémoire familiale haletant. En image, il retranscrit les souvenirs de son père, fait prisonnier au début de la Seconde Guerre mondiale et enfermé durant quatre ans environ dans un camp de prisonniers de guerre. Le deuxième volume quant à lui, nous raconte le long voyage de retour vers le pays lorsque la débâcle allemande commence à se faire sentir...

On commence d'abord par suivre le papa de l'auteur avant même que la guerre n'éclate avec des signes avant coureur que les autorités françaises ne daignent pas prendre en compte. On s'agite à l'est du Rhin et l'Europe démocratique laisse faire. Personne n'est dupe, un conflit va éclater. Et puis, c'est l'engagement, René Tardi rentre dans le corps de la cavalerie et se voit confier un char. L'expérience tourne court, armée mal préparée et mal dirigée, la France est vaincue et René Tardi fait prisonnier et envoyé à l'autre bout du continent dans le fameux Stalag II B.

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Réservé aux prisonniers de guerre, cosmopolite, c'est l'enfer sur terre pour ces hommes isolés et loin de chez eux. Au gré des souvenirs qui s'égrainent, Tardi nous raconte la faim qui tenaille les ventres, la violence au quotidien des gardiens avec son lot de coups, de railleries et d'exécutions sommaires parfois, la rigueur du climat, les corps fatigués et usés, les esprits qui déraillent... Avec un détail impressionnant et avec une rigueur d'historien, Tardi nous propose une fenêtre ouverte sur une réalité du conflit trop souvent occultée dans les manuels d'Histoire : le sort des prisonniers de guerre. Par le prisme des écrits de son père, on en apprend beaucoup entre souffrance, rudesse mais aussi parfois quelques traits d'humour, l'auteur s'étant représenté tout du long en compagnie de son père comme s'il traversait les mêmes épreuves que lui.

Quand les allemands évacuent le camp, on suit le long périple du retour vers la France. Le point de vue change légèrement, on retrouve la litanie des souvenirs paternels mais le jeune homme intervient un peu plus et donne des éléments de contextualisation plus présents que dans le premier tome. Au fil des villes et localités traversées, il énumère la chronologie du conflit, les réalités que les prisonniers de guerre ignoraient (notamment la mise en place de la Solution Finale avec les actions des Einsatzgruppen et bien évidemment les camps de concentration et d'extermination). Quand le glas sonne pour les nazis, en parallèle du retour du père, Tardi fait le point sur l'avancée des alliés et le sort réservé aux principaux dirigeants du régime.

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Très bien menée, remarquablement documentée, cette œuvre est absolument à lire pour les amateurs d'Histoire et plus particulièrement de cette période trouble pour le monde. Comme il l'a fait auparavant pour la Grande Guerre à partir des souvenirs de son grand-père, Tardi réussit le tour de force de nous plonger dans la confusion et l'Histoire, au cœur d'un gigantesque gâchis qui broie les hommes et les âmes. Le dessin est impeccable comme d'habitude et souligne à merveille le drame qui se joue à travers des planches en bichromie noir et blanc parfois parsemées de touches de couleur qui rehaussent certains éléments. Le gris domine comme le cœur de ces hommes abandonnés à leur sort et qui vont survivre coûte que coûte, quitte parfois à dépasser leurs barrières morales.

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Accrocheurs immédiatement, ces deux volumes se lisent tout seuls et l'on suit avec un plaisir renouvelé ses souvenirs parfois entrecoupés de vides (car comme chacun sait la mémoire est sélective) et que le fils tente de combler par ses questions et ses ajouts historiques. La démarche est assumée, louables et donne un ton différent à cette œuvre qui à mes yeux est d'ores et déjà un classique dans son genre. À compulser de toute urgence !

dimanche 14 avril 2019

"Chroniques birmanes" de Guy Delisle

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L'histoire : Guy Delisle a suivi sa compagne durant 14 mois en Birmanie alors qu’elle y collaborait avec Médecins sans Frontières. Il raconte son expérience du pays, comment il a fini par apprivoiser son environnement, et petit à petit, comment il a découvert la réalité politique, sanitaire et sociale de ce pays dominé par une junte militaire, soutenue elle-même par de puissants groupes industriels.

La critique de Mr K : Avec cette lecture, c'était ma première incursion dans l’œuvre de Guy Delisle, un auteur que Nelfe avait découvert avec S'enfuir, un ouvrage qui l'avait impressionnée lors de sa lecture. À l'occasion d'un passage à la médiathèque, j'en profitai pour lui prendre Chroniques birmanes qu'elle a littéralement avalé. Face à ses injonctions bienveillantes, je décidai moi aussi de le lire et je dois avouer que j'ai beaucoup aimé ce voyage autobiographique en plein cœur de la Birmanie entre découverte d'une culture étrangère et immersion dans une dictature militaire impitoyable. Pour info, le livre date de 2009 avant la libération de Aung San Suu Kyi et la libéralisation légère du pays.

Marié à une administratrice de Médecin sans Frontière qui bouge en fonction des missions qui lui sont confiées à travers le monde, Guy Delisle (auteur de BD) se retrouve plongé en Birmanie. Pendant que Madame travaille, il s'occupe de Louis, leur petit garçon, et vaque à ses occupations. Entre deux projets (plus quelques petites commandes à l'occasion), il glande pas mal, profite du climat (ou le subit surtout) et se balade dans Rangoon voir plus loin quand la possibilité s'offre à lui. En filigrane, au fil des vignettes et des strips, apparaît la réalité dictatoriale que connaissent les birmans avec son lot de censure, d'interdiction et de répression. Cette BD n'a pas pour but de dénoncer frontalement cette réalité ni d'être exhaustif sur la culture et les mœurs en vigueur. Il faut le voir plutôt comme un journal de bord personnel, un récit autobiographique relevé d'observations et de constatations entre surprise, naïveté et parfois drame.

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J'ai retrouvé au début de ce volume, l'ambiance de dépaysement que nous avons pu connaître Nelfe et moi lorsque nous sommes allés pour la première fois en Thaïlande pour un road trip de quatre semaine avec sac à dos. Tout est différent pour le narrateur même s'il a déjà roulé sa bosse. Certaines planches nous présentent ainsi sa visite au supermarché et son étonnement face aux produits (et packaging en cours), chose que nous aimons faire avec ma douce, ses rencontres avec la population avec leur fort attachement aux enfants, leur naturelle discrétion, leur goût pour le betel, la gastronomie locale pas des plus goûteuses, l'architecture en vogue plutôt douteuse et tout un tas d'éléments purement culturels qui nous plongent avec lui dans la fascination et parfois, il faut le dire, dans l'interrogation. En parallèle, il côtoie pas mal d'expatriés qui travaillent sur place dans le privé, pour l'ambassade ou d'autres ONG. Autant la partie ONG est très intéressante (j'en reparlerai) autant les autres représentants de notre pays m'ont paru fats et condescendants, livrant une image peu ragoûtante de l'occidental à l'étranger, un peu comme si on retournait au bon temps des colonies avec la sensation qu'ils vivent dans un autre monde, à dix mille lieues des horreurs qui peuvent être perpétrées pas loin de chez eux.

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C'est cet autre aspect de la BD que j'ai préféré, celle qui traite en sous-texte de la Birmanie en tant que dictature avec des libertés brimées avec en premier la liberté d'expression (censures omniprésente, la Dame enfermée chez elle depuis plus de quinze ans...), des massacres nombreux dans les marges territoriales du pays où vivent des minorités ethniques non acceptées par le pouvoir central obnubilé par l'ordre et les ressources économiques importantes de ces zones et une population qui n'est pas dupe mais qui subit le joug sans contestation possible. L'évocation des événements les plus dramatiques n'est que légère car le narrateur n'a pas assisté directement aux exactions les plus terribles mais on constate en sa compagnie le travail de censure dans le domaine du dessin, de l'information. On visite même avec lui un village excentré où 80% de la population se drogue (rappelons que ce pays produit en masse de l'Héroïne) sans que cela ne gène grandement le pouvoir, ce phénomène les arrangeant même pour garder le contrôle. Sans tomber dans le pathos ou la diatribe, par son regard distancié d'expatrié curieux, Guy Delisle nous offre un regard vif, neuf et non doctrinal sur l'état des lieux pas forcément reluisant. Il explore aussi les arcanes de l'aide humanitaire avec les difficultés pour agir sur place (les tracasseries administratives notamment), les pressions du pouvoir, le continuel jeu de va et vient, la mission que l'on se donne sans pour autant arranger les autorités... Là encore, le portrait est brut de chez brut.

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Mais Chroniques birmanes, c'est aussi les moments que passe un père avec son fils, avec son lot d'angoisses et de joies. On rit beaucoup dans ces moments là ou quand l'auteur nous raconte ses tracasseries de touristes avec entre autres les joies de la mousson, les systèmes électriques défaillants, ses incompréhensions face à certaines mœurs, ses réactions épidermiques qui me font penser à moi parfois... Ces moments de relâche aide à faire passer la pilule et donne à l'ensemble une cohérence bienvenue et une fenêtre ouverte complète sur un pays méconnu. Rajoutez là-dessus un sens de la narration millimétré, un trait de crayon simple mais pas simpliste et un second degré salvateur : vous obtenez un récit prenant, distrayant mais aussi bouleversant. Un vrai bonheur de lecture que je vous invite à entreprendre au plus vite si ce n'est pas déjà fait.

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vendredi 29 mars 2019

"Bolchoi Arena, T1 : caelum incognito" de Boulet et Aseyn

bolchoiArenaT1L'histoire : Et si vous pouviez explorer l'Univers tout entier ? Être qui vous voulez, ce que vous voulez ? Partir à l'assaut des étoiles, survoler les volcans de glace de Ganymède, voir Saturne se lever à travers les brumes de Titan ? Si vous pouviez être Immortel ? Être pilote, chevalier, ou champion de rallye, tout ça en étant confortablement installé dans votre fauteuil ? Si vous pouviez gagner votre vie en la rêvant ?
Bienvenue dans le Bolchoi, un monde sans limites. Un monde où tout est possible. Un monde presque aussi réel que le monde réel.

La critique Nelfesque : C'est parti pour la saga "Bolchoi Arena" avec ce premier tome, "Caelum incognito", avec Boulet au scénario et Aseyn au dessin. Grande adepte de Boulet depuis plus de 15 ans, j'étais curieuse de découvrir ce nouvel univers. Le connaissant très branché astronomie et sciences, je me doutais que ça allait être foisonnant et passionnant. Autant l'annoncer tout de suite, je suis conquise.

On suit ici Marjorie. Etudiante dans la vraie vie, elle écrit une thèse sur Titan. Son amie Dana, adepte du Bolchoi, va l'initier à ce monde virtuel. Sous le pseudo de Marje, elle va se prendre au jeu, trouvant la l'occasion rêvée de se déplacer sur ce satellite tant aimé et qui la passionne au plus haut point, mais aussi s'amuser à être ce qu'elle n'est pas IRL. Tout cela n'est pas sans rappeler au cinéma "Ready player one" de Spielberg. Marjorie va se révéler être une joueuse hors pair et très douée pour une newbie, elle va très vite se faire remarquer par la communauté.

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Marjorie est une jeune femme passionnée et elle ne va pas tarder à tomber dans la marmite du Bolchoi. Dans ce gigantesque monde cosmique virtuel, elle va découvrir les hangars à vaisseaux où grouillent de nombreux avatars, faire ses premiers pas dans l'espace et piloter un engin, marcher là où elle n'aurait jamais espérer pouvoir le faire, découvrir l'immortalité...

La nouveauté est attrayante (comme je la comprends, l'univers est extrêmement bien fait) : elle navigue entre les deux mondes avec ses amis, s'en fait de nouveaux et peu à peu elle va négliger son quotidien, passant les grosses parties de ses nuits et tout son temps libre sur le réseau. Qui n'a jamais fait son no-life dans une nouvelle activité ? Alors imaginez-vous un peu que l'univers soit sans limite et que vous puissiez explorer des mondes jusqu'alors inaccessibles ? Forcément on se doute que ça va être chronophage...

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Je ne suis pas une grosse adepte de SF. Je regarde quelques films de temps en temps mais n'en lis quasiment jamais (à la différence de Mr K qui navigue entre ouvrages vintage et nouveautés). Pour autant, les sujets soulevés par ce genre me posent question et je prends beaucoup de plaisir à approfondir les choses au moins une fois dans l'année avec Les Utopiales (oui, je ferai un article sur la dernière édition avant la prochaine...). Ici le ton est parfait pour ceux qui n'y connaissent pas grand chose mais aussi pour les aficionados. Le fait de suivre Marje, complètement vierge dans le domaine, nous fait entrer pas à pas dans le monde du Bolchoi. Les codes nous sont expliqués au fur et à mesures et ce qui est visible pour l'instant a tout pour plaire également aux férus du genre. Loin de faire dans la SF absconse et élitiste, tout est ici mis en oeuvre pour parler au plus grand monde. C'est appréciable de se sentir inclus dans une histoire qui pourrait à priori être destiné à une bulle de passionnés.

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C'est Aseyn qui est au dessin et je dois avouer qu'au début j'ai eu du mal avec son trait. Pourtant, très vite, force est de constater qu'il est en total adéquation avec l'histoire. Il y a un côté très manga dans son style qui peut dérouter au départ et les couleurs pastel sont aussi assez déstabilisantes. Vintage or not vintage, ça devient difficile de dater cet ouvrage et du coup ça rajoute du charme à l'ensemble. Plutôt malin.

Dans ce premier tome, au delà de la découverte et du plantage de décor pour les prochains tomes, c'est le sujet de la dépendance au virtuel qui est abordé de plein fouet. Très rapidement addict, Marjorie va négliger son petit ami et accumuler du retard sur son travail de thèse. Jusqu'à une scène finale qui va la laisser décidément en très mauvaise posture. Découvrir le Bolchoi n'était peut-être pas une si bonne idée...

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Très prenant, diablement malin et très actuel dans ses propos, ce premier tome de "Bolchoi Arena" se révèle être une très bonne mise en bouche. Je ne sais pas combien de tomes sont prévus mais si vous lisez ce présent ouvrage, il y a fort à parier que vous aurez très envie de découvrir la suite ! C'est mon cas !

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jeudi 21 février 2019

"Happy !" de Grant Morrison et Darick Robertson

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L’histoire : Nick Sax voit tout en noir : sa vie, sa ville, son boulot de tueur, après des années comme flic respecté, puis corrompu. Un contrat qui tourne mal l’envoie à l’hôpital, et c’est la fuite en avant : la mafia aux trousses, les ex-collègues juste derrière, et un tueur d’enfants qui sème la terreur. Et son costume de père Noël, qui va bien avec la saison froide qui gèle les rues ajoute à l’atroce farce morbide dans laquelle baigne un Sax au bout du rouleau. Jusqu’au moment ou un petit cheval volant tout bleu se présente: il est seul à le voir, et cette apparition propose de règler presque tous ses problèmes...

La critique de Mr K : Chronique d’un comics qui dépote aujourd’hui avec Happy ! de Grant Morrison et Darick Robertson, œuvre hardboiled par excellence qui ne plaira pas à tout le monde. Thématiques déviantes et ultra violence assumée sont au programme d’un récit survitaminé qui m’a de suite séduit par son côté jusqu’au-boutiste sans concession. Lorgnant vers la série des Sin City de master Miller, j’ai littéralement dévoré ce court volume de 112 pages qui restera longtemps gravé dans ma mémoire.

Au centre de l’histoire, on retrouve Nick Sax, un ex flic ripou converti en tueur à gage. Lors d’un contrat, les choses ne vont pas se dérouler comme prévu et notre antihéros devient une cible, rôle auquel il n’est pas habitué. La mafia toute puissante de New York et la police métropolitaine sont désormais à ses trousses, le chasseur devient proie. Comme si cela ne suffisait pas, le voila en proie à ce qu’il prend tout d’abord pour une hallucination: une petite licorne bleue volante lui apparaît et lui annonce qu’il est le seul à pouvoir la voir et qu’il a une mission: sauver une petite fille nommée Haley, prisonnière d’un tueur d’enfant grimé en père Noël. Commence alors un voyage initiatique pour cet homme dont la vie s’est transformée en enfer depuis bien longtemps et qui a peut-être une ultime occasion de redonner du sens à son existence.

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La couleur est donnée dès les premières planches, le cauchemar est en marche. Plongé dans un monde interlope, le lecteur est directement au prise avec la lie de l’humanité. Il y a peu ou pas d’espoir dans cette ville livrée au crime organisé qui s’appuie sur le pouvoir en place pour asseoir son emprise. Policiers corrompus, mafieux cruels aux méthodes vicieuses et sans pitié sont au menu. Pas de fioriture, la violence est partout présente, à commencer par le langage ordurier qui s’échappe de chaque bulle avec des personnages qui semblent n’avoir rien à perdre et donnent libre court à tous leurs instincts. Ça prend à la gorge, écœure même parfois avec des cases fourmillant de détails peu ragoûtants. Ce n’est pas pour rien que la motion "pour public averti" a été apposée sur la quatrième de couverture.

Mêlant personnages de polar, approche fantastique parfois avec le personnage de la licorne, c’est un drôle de mélange qui nous est proposé un peu à la manière du cinéma Grindhouse remis au goût du jour par Tarantino et Rodriguez il y a quelques temps. Protagonistes caractérisés en quelques pages, limites caricaturaux (le genre comics à ses codes), rien ne nous est épargné de leurs vicissitudes. Ainsi Nick Sax est au trente sixième dessous ayant perdu tout ses repères moraux et subsistant par ses aptitudes au meurtres et à la loi du talion. Gunfight, trahisons, coups de pokers sont sa vie qui semble lui échapper malgré sa très grande assurance et un humour cynique dévastateur. Il faut dire que ses adversaires ne sont pas fins et sont d’une extrême cruauté. L’argent roi, les réseaux criminels sont explorés en profondeur avec une fenêtre sur ce que l’humanité peut faire de pire avec notamment le trafic d’être humain, la pédopornographie et la corruption généralisée qui gangrène une société malade de ses vices. Le parrain inaccessible vous fera trembler ainsi que ses hommes de main impitoyables aux méthodes extrémistes.

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Seule éclaircie dans ce monde déviant, la mystérieuse licorne dont la nature est très vite révélée et ouvre le récit vers des horizons peut-être meilleurs. Là encore, le choix en revient à Nick qui va devoir s'engager comme jamais auparavant et peut-être toucher à la rédemption. La confrontation entre l’homme brisé et cet être imaginaire va bousculer les lignes, alterner confrontation brutale et révélations plus touchantes sur le passé du héros. On reste dans du classique mais quand les recettes fonctionnent, il n’y a pas de raison de s’en priver. J’ai retrouvé, à plusieurs reprises, des arcs narratifs propres au personnage Marv de la série Sin City évoquée précédemment. Cet aspect du récit le sort du simple déballage de violence pour entrer dans une trame plus ouverte sur les possibilités d’évolution d’un personnage pourri jusqu’à la moelle. Intéressante, la fin achève le récit en apothéose de façon attendue mais logique.

L’ouvrage en lui-même est un bijou en terme de forme. Dessins léchés, action brute de décoffrage et passages plus intimistes s’alternent et offrent une immersion totale dans un univers borderline qui séduit autant qu’il choque. Moi qui aime être bousculé, j’ai été servi et j’en redemanderai presque tant l’ouvrage se lit vite et bien. Une sacrée expérience que je recommande à tous les amateurs de sensations fortes et de récits extrêmes. Une série a été adaptée pour la télévision (sans doute de manière plus soft), je m’en vais la regarder dans les semaines à venir.

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dimanche 27 janvier 2019

"Sanctuaire" & "Sanctuaire Genesis" intégrales de Dorison, Bec, Thirault & Raffaele

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L'histoire : Un sous-marin en mission de surveillance le long des côtes syriennes, le USS Nebraska, reçoit un message de détresse non identifié qui le conduit au bord d’une immense crevasse sous-marine.

L’équipage y découvre l’épave d’un vieux sous-marin soviétique, gisant à proximité de ce qui semble être les gigantesques vestiges d’un sanctuaire antique.

Ce qui devait être une mission de routine se transforme alors en une véritable descente aux enfers.

La critique de Mr K : Chronique d'un cadeau de Noël aujourd'hui avec l'intégrale de Sanctuaire et Sanctuaire Genesis de Dorison, Bec, Thirault et Raffaele qui m'a été offerte par ma belle-mère qui a décidément bon goût car ce cadeau de choix a été opéré sans conseil de ma douce. Mélange d'anticipation, de thriller et de fantastique, voilà une BD qui fait mouche, instaurant une tension et un suspens montant crescendo et proposant une aventure prenante du début à la fin. Ce n'est pas le cas par contre pour Sanctuaire Genesis qui s'avère n'être qu'un bonus sans réelle saveur et plutôt inutile. Je n'en parlerai donc que très peu me concentrant sur la série de trois tomes de la BD originelle. Suivez le guide !

2029, le sous-marin USS Nebraska est en mission en mer Méditerranée pour surveiller les activités de la Syrie. Un jour, il capte un signal d'origine inconnue qui l'emmène explorer une faille où ils vont tomber nez à nez avec un sous-marin russe échoué par plus de mille mètres de fond et surtout l'entrée de ruines mystérieuses... Très vite, les événements s'accélèrent, pendant qu'une puis deux expéditions partent en exploration dans des ruines inexplorées jusqu'alors, des événements inexpliqués s’enchaînent à bord de l'USS Nebraska mettant en péril l'équipage et le bâtiment lui-même. Inutile de vous dire que le lecteur n'est pas au bout de ses surprises...

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Je ne connaissais pas du tout cette œuvre avant que l'on me l'offre et je peux vous dire que j'ai été soufflé. Nous avons affaire ici à une grande BD d'aventure matinée d'ésotérisme, dans une ambiance lorgnant vers la série des Indiana Jones. Malgré toutes leur technologie embarquée, les troupes US vont se retrouver confrontées à des forces qu'elles ne peuvent controler. Car derrière les remparts et statues de pierre peu rassurantes se cachent une entité que personne ne devait délivrer. Au fil des planches, une folie galopante s'insinue dans l'équipage, des actes totalement fous se produisent et aucune explication scientifique ne semble pouvoir éclairer ces événements. En parrallèle, une expédition disparaît lors de son exploration des ruines et la relève va aller de Charybde en Scylla en parcourant grottes, tunnels puis salles cyclopéennes. Quelque chose de terrible s'est déroulé ici bas et malheur à ceux qui souhaitent lever le voile de la vérité.

Sanctuaire 3

Bien que classique dans sa caractérisation et son déroulement, ce récit prend aux tripes. La faute à une tension très bien maitrisée qui met en valeur des personnages charismatiques au premier rang desquels on trouve le commandant de navire inconsolable depuis la mort de son épouse dans un accident de voiture. A la manière de classiques du fantastique, les auteurs s'amusent avec nos nerfs en distillant les informations au compte gouttes, en révélant peu à peu les éléments surnaturels qui au final renversent tous les schémas que l'on a pu établir. C'est très bien fait et très bien mis en image avec des dessins dynamiques, très beaux, précis et impressionnants notamment sur des fresques couvrants des doubles pages entières.

Sanctuaire 1

J'ai aussi adoré l'approche des éléments ésotériques qui mêlent croyances antédiluviennes, rites de passage et menaces sourdes sur le monde d'aujourd'hui. Mélangez à ceci des éléments purement historiques dont la fascination des nazis pour les artéfacts mystiques et la course à la toute puissance de l'URSS et vous obtenez un background efficace qui densifie les tensions dramatiques de l'histoire. Certes, certains vous diront que ce n'est pas original mais ça fait toujours son petit effet. Par contre, on peut se passer de la lecture de Sanctuaire Genesis qui nous promet monts et merveilles et se révèle être un récit sans âme, peuplé de personnages inintéressants. Tenez-vous au récit originel, cela suffit !

Au final, ce fut une très belle découverte, le genre de BD qui s'avale toute seule et sans douleur. Tout amateur du genre se doit de la lire, ça vaut le détour !

samedi 5 janvier 2019

"Je suis communiste" de Park Kun-Woong

Je suis communiste

L'histoire : C’est un grand jour pour Young-Chul. Après trente-six années perdues dans l’opacité des geôles sud-coréennes, le vieil homme s’apprête à rejoindre l’air vif du dehors. Mais ce monde lui est devenu étranger. Tout en s’efforçant de comprendre ce qui l’entoure, le dissident part à la recherche de ceux qui ont forgé son destin. Au fil de cette quête affleurent les réminiscences : enfance à la campagne, mariage déçu, naissance de son engagement politique... Après Fleur et Massacre au pont de No Gun Ri, Park Kun-Woong s’empare d’un témoignage poignant, qui fait écho à l’histoire douloureuse d’un pays déchiré par une guerre fratricide.

La critique de Mr K : Cette chronique est ma toute première d'un manhwa, bande dessinée coréenne équivalente du manga japonais. On se rapproche clairement ici du roman graphique avec Je suis communiste de Park Kun-Woong qui est adapté de l'autobiographie de Hur Young-Chul, un prisonnier politique communiste qui a passé 36 ans de sa vie emprisonné en Corée du sud pour espionnage (condamnation en 1955 juste après la guerre de Corée). J'ai adoré cette lecture qui s'éloigne des sentiers battus, offre un regard différent sur ce pays fracturé en deux depuis si longtemps et surtout évite les clichés simplificateurs relayés par des médias parfois en service commandé où l'information nuancée semble être proscrite. N'allez pas croire pour autant que nous avons affaire avec cet ouvrage à de la propagande pro-communiste, c'est simplement le regard d'un homme qui n'abjurera jamais sa foi envers ses idéaux et qui voit les choses d'un autre point de vue. C'est à la fois intéressant, déroutant et dérangeant. Moi qui aime être bousculé, je n'ai pas été déçu !

Racontée à la manière d'une interview entre une jeune journaliste et le vieil opposant tout juste libéré, on alterne flashback et phases d'entretien. Hur Young-Chul nous raconte sa vie depuis sa naissance jusqu'à ses années en prison. Né dans la partie sud de la péninsule coréenne, il connaît tous les bouleversements que l'Histoire a réservé à son pays, l'occupation japonaise tout d'abord avec son cortège de vexations et d'exactions. Puis c'est la libération d'où naissent de grands espoirs qui vont s'écrouler très vite avec la main-mise rapide des USA sur le pays. Ce protectorat musclé va nourrir les rancœurs, favoriser l'émergence de la pensée communiste et sa propagation. Peu à peu, les tensions s'exacerbent, savamment entretenues par les diplomates américains et les forces extérieures à la Corée, le tout conduisant à une guerre fratricide. Au cœur du maelström, on suit le parcours d'un homme lambda qui va s'élever de la masse, progresser au sein de la cause et finalement se faire rattraper et emprisonner.

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L'ensemble des deux volumes comptent plus de 650 pages, il y a donc de quoi lire ! Je peux vous dire que l'ouvrage débuté, il est impossible de le relâcher. La faute à un souffle historique intense qui nous accompagne du début à la fin, sans jamais faiblir. Ultra-documentée, la vie de cet homme est un reflet très intime de ce qu'ont du vivre nombre de coréens avec leur lot de banalité, de drames et de bouleversements. On colle au plus près de son destin avec sa naïveté de jeune enfant protégé de la réalité extérieure puis les premières prises de conscience, l'adolescence venue, et les premiers traumatismes fondateurs. Les déclics successifs sont très bien rendus et le basculement dans la révolution prolétarienne d'une logique irréfutable. Bien que ne partageant pas totalement cette idéologie (je ne crois pas suffisamment en la nature humaine pour y adhérer notamment), j'ai aimé ce ton libertaire, non manipulé qui s'exprime ici. Car de manière générale, tout est nuancé en dehors évidemment de l'orthodoxie communiste qu'on lui inculque au fil de sa formation. D'ailleurs le héros en convient, il n'est pas parfait, à l'image de n'importe qui. À la fin de sa vie, loin d'être résigné (il ne renoncera jamais à son idéal, rappelons-le), il se consacrera uniquement à la cause de la réunification d'un pays meurtri par cette séparation inique.

Je suis communiste 1

Hormis cette aventure humaine incroyable et d'une richesse énorme, ces deux volumes sont des fenêtres sur un monde que je ne soupçonnais pas. En effet, j'ai étudié la Corée comme tout le monde au lycée lors de la Guerre Froide mais en survolant le sujet et souvent sans m'en rendre compte, avec un point de vue occidental et libéral. Ici, on a le point de vue adverse et en croisant les deux regards, on se rend surtout compte du gâchis de l'affaire. Entre l'impérialiste US qui s'appuie soit disant sur la démocratie (quand les résultats électoraux l'arrangent surtout) pour soigner ses positions géo-stratégiques et ses ressources et le dogmatisme autoritaire de leurs adversaires, c'est la culture coréenne qui semble disparaître, un peuple pacifique aux traditions pluriséculaires qui est broyé par une guerre absurde qui voit une fois de plus les puissants manœuvrer en coulisse au détriment de l'intérêt commun. Au delà du contexte particulier de cette œuvre, ces deux volumes permettent de s'interroger sur des concepts importants de notre démocratie : la représentativité des institutions, la notion de démocratie libérale, d'égalité entre les citoyens mais aussi l'exercice du pouvoir, la répression. L'ouvrage est vraiment passionnant à ce niveau.

Au niveau graphisme, c'est assez minimaliste mais cela suffit et privilégie même la mise en exergue du contenu. Sombres et torturés, les dessins rendent parfaitement compte des événements passés et l'ambiance délétère générale qui a baigné la Corée lors des événements que nous suivons. Proche d'un mouvement type expressionniste, les dessins intensifient les tensions et états d'âme qui habitent les personnages et donnent à voir avec simplicité mais exigence le pouls d'un pays à un moment clef de son Histoire. Je suis communiste est donc une lecture éclairante que je vous conseille aujourd'hui et qui est à tenter si vous n'avez pas d’œillères et souhaitez franchir un cap dans la compréhension du monde actuel. Âpre et parfois heurtante, une lecture-clef à mes yeux et qui restera longtemps gravée dans ma mémoire.

lundi 26 novembre 2018

"L'Apocalypse selon Magda" de Chloé Vollmer-Lo et Carole Maurel

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L'histoire : L'apocalypse annoncée il y a un an n'aura finalement pas lieu ! Tandis que l'humanité tout entière célèbre la nouvelle, Magda, 14 ans, est dévastée. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, à ce jour où Magda décide qu'elle mourra sans regrets. D'amours maladroites en paradis artificiels, sous le compte à rebours des saisons, la jeune fille se découvre à elle-même, dans un monde d'adultes dépassés par les événements.

La critique de Mr K : Petite lecture bien sympathique aujourd'hui avec cette BD empruntée à la médiathèque sur la seule foi de sa quatrième de couverture et de dessins séduisants. L'Apocalypse selon Magda est surprenant, sous fond de trame pré-apocalyptique, il s'agit surtout d'une œuvre très intimiste qui s'empare d'un sujet inépuisable : le passage de l'enfance à l'âge adulte. Pour cela, rien de tel que de prendre un sujet féminin de treize ans, de lui bombarder une nouvelle terrifiante et de la laisser agir à sa guise. Je peux vous dire que ça dépote !

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Et oui ! Le proviseur du collège l'a annoncé : la fin du monde, c'est pour dans un an tout juste ! Magda et ses camarades hallucinent mais les médias le confirment : une série d'événements naturels hors norme vont s'enchaîner et l'humanité n'en réchappera pas. Le compte à rebours est lancé, en cinq chapitres qui correspondent chacun à une saison, le temps s'égraine et nous suivons l'évolution de Magda, sa famille et ses proches. Les réactions sont diverses vous vous en doutez, le chaos guette et Magda est bien décidée à changer.

Si vous vous attendez à une BD pré-apocalyptique, passez votre chemin. L’ouvrage s'apparente bien davantage à un récit initiatique, celui d'une jeune fille de treize ans qui à la faveur d'un changement biologique, accentué par un contexte extrême va s'affranchir des règles établies, se chercher comme tous les adolescents du monde. Bien qu'omniprésente dans les esprits, la fin du monde n'est finalement qu'évoquée et l'on se concentre sur le parcours de Magda qui va vivre en accéléré ce que l'on vit normalement en quelques années, l'apparition de ses règles, le jeu des hormones, flirts et premières expériences, premiers gros flips et toute une série d'expérimentations qui vont la changer pour toujours. Sans caricature et grâce à un ton juste et mesuré, on a ici le parfait petit guide de la crise d'adolescent.

Apocalypse Magda 2

Il faut dire que dès le début, le paternel se fait la malle avec sa maîtresse et laisse la famille isolée : la maman, Natacha (la grande sœur de Magda) et l'héroïne elle-même. Le déséquilibre initial ne va faire que se creuser entre interrogations métaphysiques (je ne suis plus une enfant et je veux faire ce que je veux), le goût pour la transgression (sortir à pas d'heure, l'acte de chair) et une famille débordée qui ne gère plus rien dans un monde en perte de repères et qui part à vau l'eau. L'apocalypse est ici volontiers psychique tant on sent que la fêlure grandit entre Magda et les siens. La fin vient cueillir le lecteur avec une dernière planche inoubliable qui permet au récit d'aller au bout de sa logique. C'est suffisamment rare pour être signalé, on n'est pas ici face à une BD purement commerciale avec un cahier des charges morales fixé d'avance. Ici, on cherche le réalisme avant le sensationnel et l'aventure de Magda loin d'être codifiée, explore à merveille la psyché de ces êtres si fragiles et si vulnérables que sont les adolescents (même si beaucoup ne l'avoueront jamais !).

Apocalypse Magda 3

L'Apocalypse selon Magda a donc un ton assez unique entre rire, drame et fatum qui semble indépassable. Les dessins accompagnent très bien le récit et même s'ils ne m'ont pas paru exceptionnels, ils se révèlent dynamiques et bien plus fouillés qu'en apparence, je pense notamment aux émotions des personnages qui s'avèrent très bien rendues malgré un trait un peu léger par moment. On passe donc un bon moment malgré la fin tétanisante qui prolonge bien après la lecture la réflexion induite au départ. Une belle expérience à tenter si le cœur vous en dit.

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