jeudi 21 février 2019

"Happy !" de Grant Morrison et Darick Robertson

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L’histoire : Nick Sax voit tout en noir : sa vie, sa ville, son boulot de tueur, après des années comme flic respecté, puis corrompu. Un contrat qui tourne mal l’envoie à l’hôpital, et c’est la fuite en avant : la mafia aux trousses, les ex-collègues juste derrière, et un tueur d’enfants qui sème la terreur. Et son costume de père Noël, qui va bien avec la saison froide qui gèle les rues ajoute à l’atroce farce morbide dans laquelle baigne un Sax au bout du rouleau. Jusqu’au moment ou un petit cheval volant tout bleu se présente: il est seul à le voir, et cette apparition propose de règler presque tous ses problèmes...

La critique de Mr K : Chronique d’un comics qui dépote aujourd’hui avec Happy ! de Grant Morrison et Darick Robertson, œuvre hardboiled par excellence qui ne plaira pas à tout le monde. Thématiques déviantes et ultra violence assumée sont au programme d’un récit survitaminé qui m’a de suite séduit par son côté jusqu’au-boutiste sans concession. Lorgnant vers la série des Sin City de master Miller, j’ai littéralement dévoré ce court volume de 112 pages qui restera longtemps gravé dans ma mémoire.

Au centre de l’histoire, on retrouve Nick Sax, un ex flic ripou converti en tueur à gage. Lors d’un contrat, les choses ne vont pas se dérouler comme prévu et notre antihéros devient une cible, rôle auquel il n’est pas habitué. La mafia toute puissante de New York et la police métropolitaine sont désormais à ses trousses, le chasseur devient proie. Comme si cela ne suffisait pas, le voila en proie à ce qu’il prend tout d’abord pour une hallucination: une petite licorne bleue volante lui apparaît et lui annonce qu’il est le seul à pouvoir la voir et qu’il a une mission: sauver une petite fille nommée Haley, prisonnière d’un tueur d’enfant grimé en père Noël. Commence alors un voyage initiatique pour cet homme dont la vie s’est transformée en enfer depuis bien longtemps et qui a peut-être une ultime occasion de redonner du sens à son existence.

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La couleur est donnée dès les premières planches, le cauchemar est en marche. Plongé dans un monde interlope, le lecteur est directement au prise avec la lie de l’humanité. Il y a peu ou pas d’espoir dans cette ville livrée au crime organisé qui s’appuie sur le pouvoir en place pour asseoir son emprise. Policiers corrompus, mafieux cruels aux méthodes vicieuses et sans pitié sont au menu. Pas de fioriture, la violence est partout présente, à commencer par le langage ordurier qui s’échappe de chaque bulle avec des personnages qui semblent n’avoir rien à perdre et donnent libre court à tous leurs instincts. Ça prend à la gorge, écœure même parfois avec des cases fourmillant de détails peu ragoûtants. Ce n’est pas pour rien que la motion "pour public averti" a été apposée sur la quatrième de couverture.

Mêlant personnages de polar, approche fantastique parfois avec le personnage de la licorne, c’est un drôle de mélange qui nous est proposé un peu à la manière du cinéma Grindhouse remis au goût du jour par Tarantino et Rodriguez il y a quelques temps. Protagonistes caractérisés en quelques pages, limites caricaturaux (le genre comics à ses codes), rien ne nous est épargné de leurs vicissitudes. Ainsi Nick Sax est au trente sixième dessous ayant perdu tout ses repères moraux et subsistant par ses aptitudes au meurtres et à la loi du talion. Gunfight, trahisons, coups de pokers sont sa vie qui semble lui échapper malgré sa très grande assurance et un humour cynique dévastateur. Il faut dire que ses adversaires ne sont pas fins et sont d’une extrême cruauté. L’argent roi, les réseaux criminels sont explorés en profondeur avec une fenêtre sur ce que l’humanité peut faire de pire avec notamment le trafic d’être humain, la pédopornographie et la corruption généralisée qui gangrène une société malade de ses vices. Le parrain inaccessible vous fera trembler ainsi que ses hommes de main impitoyables aux méthodes extrémistes.

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Seule éclaircie dans ce monde déviant, la mystérieuse licorne dont la nature est très vite révélée et ouvre le récit vers des horizons peut-être meilleurs. Là encore, le choix en revient à Nick qui va devoir s'engager comme jamais auparavant et peut-être toucher à la rédemption. La confrontation entre l’homme brisé et cet être imaginaire va bousculer les lignes, alterner confrontation brutale et révélations plus touchantes sur le passé du héros. On reste dans du classique mais quand les recettes fonctionnent, il n’y a pas de raison de s’en priver. J’ai retrouvé, à plusieurs reprises, des arcs narratifs propres au personnage Marv de la série Sin City évoquée précédemment. Cet aspect du récit le sort du simple déballage de violence pour entrer dans une trame plus ouverte sur les possibilités d’évolution d’un personnage pourri jusqu’à la moelle. Intéressante, la fin achève le récit en apothéose de façon attendue mais logique.

L’ouvrage en lui-même est un bijou en terme de forme. Dessins léchés, action brute de décoffrage et passages plus intimistes s’alternent et offrent une immersion totale dans un univers borderline qui séduit autant qu’il choque. Moi qui aime être bousculé, j’ai été servi et j’en redemanderai presque tant l’ouvrage se lit vite et bien. Une sacrée expérience que je recommande à tous les amateurs de sensations fortes et de récits extrêmes. Une série a été adaptée pour la télévision (sans doute de manière plus soft), je m’en vais la regarder dans les semaines à venir.

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dimanche 27 janvier 2019

"Sanctuaire" & "Sanctuaire Genesis" intégrales de Dorison, Bec, Thirault & Raffaele

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L'histoire : Un sous-marin en mission de surveillance le long des côtes syriennes, le USS Nebraska, reçoit un message de détresse non identifié qui le conduit au bord d’une immense crevasse sous-marine.

L’équipage y découvre l’épave d’un vieux sous-marin soviétique, gisant à proximité de ce qui semble être les gigantesques vestiges d’un sanctuaire antique.

Ce qui devait être une mission de routine se transforme alors en une véritable descente aux enfers.

La critique de Mr K : Chronique d'un cadeau de Noël aujourd'hui avec l'intégrale de Sanctuaire et Sanctuaire Genesis de Dorison, Bec, Thirault et Raffaele qui m'a été offerte par ma belle-mère qui a décidément bon goût car ce cadeau de choix a été opéré sans conseil de ma douce. Mélange d'anticipation, de thriller et de fantastique, voilà une BD qui fait mouche, instaurant une tension et un suspens montant crescendo et proposant une aventure prenante du début à la fin. Ce n'est pas le cas par contre pour Sanctuaire Genesis qui s'avère n'être qu'un bonus sans réelle saveur et plutôt inutile. Je n'en parlerai donc que très peu me concentrant sur la série de trois tomes de la BD originelle. Suivez le guide !

2029, le sous-marin USS Nebraska est en mission en mer Méditerranée pour surveiller les activités de la Syrie. Un jour, il capte un signal d'origine inconnue qui l'emmène explorer une faille où ils vont tomber nez à nez avec un sous-marin russe échoué par plus de mille mètres de fond et surtout l'entrée de ruines mystérieuses... Très vite, les événements s'accélèrent, pendant qu'une puis deux expéditions partent en exploration dans des ruines inexplorées jusqu'alors, des événements inexpliqués s’enchaînent à bord de l'USS Nebraska mettant en péril l'équipage et le bâtiment lui-même. Inutile de vous dire que le lecteur n'est pas au bout de ses surprises...

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Je ne connaissais pas du tout cette œuvre avant que l'on me l'offre et je peux vous dire que j'ai été soufflé. Nous avons affaire ici à une grande BD d'aventure matinée d'ésotérisme, dans une ambiance lorgnant vers la série des Indiana Jones. Malgré toutes leur technologie embarquée, les troupes US vont se retrouver confrontées à des forces qu'elles ne peuvent controler. Car derrière les remparts et statues de pierre peu rassurantes se cachent une entité que personne ne devait délivrer. Au fil des planches, une folie galopante s'insinue dans l'équipage, des actes totalement fous se produisent et aucune explication scientifique ne semble pouvoir éclairer ces événements. En parrallèle, une expédition disparaît lors de son exploration des ruines et la relève va aller de Charybde en Scylla en parcourant grottes, tunnels puis salles cyclopéennes. Quelque chose de terrible s'est déroulé ici bas et malheur à ceux qui souhaitent lever le voile de la vérité.

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Bien que classique dans sa caractérisation et son déroulement, ce récit prend aux tripes. La faute à une tension très bien maitrisée qui met en valeur des personnages charismatiques au premier rang desquels on trouve le commandant de navire inconsolable depuis la mort de son épouse dans un accident de voiture. A la manière de classiques du fantastique, les auteurs s'amusent avec nos nerfs en distillant les informations au compte gouttes, en révélant peu à peu les éléments surnaturels qui au final renversent tous les schémas que l'on a pu établir. C'est très bien fait et très bien mis en image avec des dessins dynamiques, très beaux, précis et impressionnants notamment sur des fresques couvrants des doubles pages entières.

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J'ai aussi adoré l'approche des éléments ésotériques qui mêlent croyances antédiluviennes, rites de passage et menaces sourdes sur le monde d'aujourd'hui. Mélangez à ceci des éléments purement historiques dont la fascination des nazis pour les artéfacts mystiques et la course à la toute puissance de l'URSS et vous obtenez un background efficace qui densifie les tensions dramatiques de l'histoire. Certes, certains vous diront que ce n'est pas original mais ça fait toujours son petit effet. Par contre, on peut se passer de la lecture de Sanctuaire Genesis qui nous promet monts et merveilles et se révèle être un récit sans âme, peuplé de personnages inintéressants. Tenez-vous au récit originel, cela suffit !

Au final, ce fut une très belle découverte, le genre de BD qui s'avale toute seule et sans douleur. Tout amateur du genre se doit de la lire, ça vaut le détour !

samedi 5 janvier 2019

"Je suis communiste" de Park Kun-Woong

Je suis communiste

L'histoire : C’est un grand jour pour Young-Chul. Après trente-six années perdues dans l’opacité des geôles sud-coréennes, le vieil homme s’apprête à rejoindre l’air vif du dehors. Mais ce monde lui est devenu étranger. Tout en s’efforçant de comprendre ce qui l’entoure, le dissident part à la recherche de ceux qui ont forgé son destin. Au fil de cette quête affleurent les réminiscences : enfance à la campagne, mariage déçu, naissance de son engagement politique... Après Fleur et Massacre au pont de No Gun Ri, Park Kun-Woong s’empare d’un témoignage poignant, qui fait écho à l’histoire douloureuse d’un pays déchiré par une guerre fratricide.

La critique de Mr K : Cette chronique est ma toute première d'un manhwa, bande dessinée coréenne équivalente du manga japonais. On se rapproche clairement ici du roman graphique avec Je suis communiste de Park Kun-Woong qui est adapté de l'autobiographie de Hur Young-Chul, un prisonnier politique communiste qui a passé 36 ans de sa vie emprisonné en Corée du sud pour espionnage (condamnation en 1955 juste après la guerre de Corée). J'ai adoré cette lecture qui s'éloigne des sentiers battus, offre un regard différent sur ce pays fracturé en deux depuis si longtemps et surtout évite les clichés simplificateurs relayés par des médias parfois en service commandé où l'information nuancée semble être proscrite. N'allez pas croire pour autant que nous avons affaire avec cet ouvrage à de la propagande pro-communiste, c'est simplement le regard d'un homme qui n'abjurera jamais sa foi envers ses idéaux et qui voit les choses d'un autre point de vue. C'est à la fois intéressant, déroutant et dérangeant. Moi qui aime être bousculé, je n'ai pas été déçu !

Racontée à la manière d'une interview entre une jeune journaliste et le vieil opposant tout juste libéré, on alterne flashback et phases d'entretien. Hur Young-Chul nous raconte sa vie depuis sa naissance jusqu'à ses années en prison. Né dans la partie sud de la péninsule coréenne, il connaît tous les bouleversements que l'Histoire a réservé à son pays, l'occupation japonaise tout d'abord avec son cortège de vexations et d'exactions. Puis c'est la libération d'où naissent de grands espoirs qui vont s'écrouler très vite avec la main-mise rapide des USA sur le pays. Ce protectorat musclé va nourrir les rancœurs, favoriser l'émergence de la pensée communiste et sa propagation. Peu à peu, les tensions s'exacerbent, savamment entretenues par les diplomates américains et les forces extérieures à la Corée, le tout conduisant à une guerre fratricide. Au cœur du maelström, on suit le parcours d'un homme lambda qui va s'élever de la masse, progresser au sein de la cause et finalement se faire rattraper et emprisonner.

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L'ensemble des deux volumes comptent plus de 650 pages, il y a donc de quoi lire ! Je peux vous dire que l'ouvrage débuté, il est impossible de le relâcher. La faute à un souffle historique intense qui nous accompagne du début à la fin, sans jamais faiblir. Ultra-documentée, la vie de cet homme est un reflet très intime de ce qu'ont du vivre nombre de coréens avec leur lot de banalité, de drames et de bouleversements. On colle au plus près de son destin avec sa naïveté de jeune enfant protégé de la réalité extérieure puis les premières prises de conscience, l'adolescence venue, et les premiers traumatismes fondateurs. Les déclics successifs sont très bien rendus et le basculement dans la révolution prolétarienne d'une logique irréfutable. Bien que ne partageant pas totalement cette idéologie (je ne crois pas suffisamment en la nature humaine pour y adhérer notamment), j'ai aimé ce ton libertaire, non manipulé qui s'exprime ici. Car de manière générale, tout est nuancé en dehors évidemment de l'orthodoxie communiste qu'on lui inculque au fil de sa formation. D'ailleurs le héros en convient, il n'est pas parfait, à l'image de n'importe qui. À la fin de sa vie, loin d'être résigné (il ne renoncera jamais à son idéal, rappelons-le), il se consacrera uniquement à la cause de la réunification d'un pays meurtri par cette séparation inique.

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Hormis cette aventure humaine incroyable et d'une richesse énorme, ces deux volumes sont des fenêtres sur un monde que je ne soupçonnais pas. En effet, j'ai étudié la Corée comme tout le monde au lycée lors de la Guerre Froide mais en survolant le sujet et souvent sans m'en rendre compte, avec un point de vue occidental et libéral. Ici, on a le point de vue adverse et en croisant les deux regards, on se rend surtout compte du gâchis de l'affaire. Entre l'impérialiste US qui s'appuie soit disant sur la démocratie (quand les résultats électoraux l'arrangent surtout) pour soigner ses positions géo-stratégiques et ses ressources et le dogmatisme autoritaire de leurs adversaires, c'est la culture coréenne qui semble disparaître, un peuple pacifique aux traditions pluriséculaires qui est broyé par une guerre absurde qui voit une fois de plus les puissants manœuvrer en coulisse au détriment de l'intérêt commun. Au delà du contexte particulier de cette œuvre, ces deux volumes permettent de s'interroger sur des concepts importants de notre démocratie : la représentativité des institutions, la notion de démocratie libérale, d'égalité entre les citoyens mais aussi l'exercice du pouvoir, la répression. L'ouvrage est vraiment passionnant à ce niveau.

Au niveau graphisme, c'est assez minimaliste mais cela suffit et privilégie même la mise en exergue du contenu. Sombres et torturés, les dessins rendent parfaitement compte des événements passés et l'ambiance délétère générale qui a baigné la Corée lors des événements que nous suivons. Proche d'un mouvement type expressionniste, les dessins intensifient les tensions et états d'âme qui habitent les personnages et donnent à voir avec simplicité mais exigence le pouls d'un pays à un moment clef de son Histoire. Je suis communiste est donc une lecture éclairante que je vous conseille aujourd'hui et qui est à tenter si vous n'avez pas d’œillères et souhaitez franchir un cap dans la compréhension du monde actuel. Âpre et parfois heurtante, une lecture-clef à mes yeux et qui restera longtemps gravée dans ma mémoire.

lundi 26 novembre 2018

"L'Apocalypse selon Magda" de Chloé Vollmer-Lo et Carole Maurel

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L'histoire : L'apocalypse annoncée il y a un an n'aura finalement pas lieu ! Tandis que l'humanité tout entière célèbre la nouvelle, Magda, 14 ans, est dévastée. Pourquoi ? Pour le comprendre, il faut revenir en arrière, à ce jour où Magda décide qu'elle mourra sans regrets. D'amours maladroites en paradis artificiels, sous le compte à rebours des saisons, la jeune fille se découvre à elle-même, dans un monde d'adultes dépassés par les événements.

La critique de Mr K : Petite lecture bien sympathique aujourd'hui avec cette BD empruntée à la médiathèque sur la seule foi de sa quatrième de couverture et de dessins séduisants. L'Apocalypse selon Magda est surprenant, sous fond de trame pré-apocalyptique, il s'agit surtout d'une œuvre très intimiste qui s'empare d'un sujet inépuisable : le passage de l'enfance à l'âge adulte. Pour cela, rien de tel que de prendre un sujet féminin de treize ans, de lui bombarder une nouvelle terrifiante et de la laisser agir à sa guise. Je peux vous dire que ça dépote !

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Et oui ! Le proviseur du collège l'a annoncé : la fin du monde, c'est pour dans un an tout juste ! Magda et ses camarades hallucinent mais les médias le confirment : une série d'événements naturels hors norme vont s'enchaîner et l'humanité n'en réchappera pas. Le compte à rebours est lancé, en cinq chapitres qui correspondent chacun à une saison, le temps s'égraine et nous suivons l'évolution de Magda, sa famille et ses proches. Les réactions sont diverses vous vous en doutez, le chaos guette et Magda est bien décidée à changer.

Si vous vous attendez à une BD pré-apocalyptique, passez votre chemin. L’ouvrage s'apparente bien davantage à un récit initiatique, celui d'une jeune fille de treize ans qui à la faveur d'un changement biologique, accentué par un contexte extrême va s'affranchir des règles établies, se chercher comme tous les adolescents du monde. Bien qu'omniprésente dans les esprits, la fin du monde n'est finalement qu'évoquée et l'on se concentre sur le parcours de Magda qui va vivre en accéléré ce que l'on vit normalement en quelques années, l'apparition de ses règles, le jeu des hormones, flirts et premières expériences, premiers gros flips et toute une série d'expérimentations qui vont la changer pour toujours. Sans caricature et grâce à un ton juste et mesuré, on a ici le parfait petit guide de la crise d'adolescent.

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Il faut dire que dès le début, le paternel se fait la malle avec sa maîtresse et laisse la famille isolée : la maman, Natacha (la grande sœur de Magda) et l'héroïne elle-même. Le déséquilibre initial ne va faire que se creuser entre interrogations métaphysiques (je ne suis plus une enfant et je veux faire ce que je veux), le goût pour la transgression (sortir à pas d'heure, l'acte de chair) et une famille débordée qui ne gère plus rien dans un monde en perte de repères et qui part à vau l'eau. L'apocalypse est ici volontiers psychique tant on sent que la fêlure grandit entre Magda et les siens. La fin vient cueillir le lecteur avec une dernière planche inoubliable qui permet au récit d'aller au bout de sa logique. C'est suffisamment rare pour être signalé, on n'est pas ici face à une BD purement commerciale avec un cahier des charges morales fixé d'avance. Ici, on cherche le réalisme avant le sensationnel et l'aventure de Magda loin d'être codifiée, explore à merveille la psyché de ces êtres si fragiles et si vulnérables que sont les adolescents (même si beaucoup ne l'avoueront jamais !).

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L'Apocalypse selon Magda a donc un ton assez unique entre rire, drame et fatum qui semble indépassable. Les dessins accompagnent très bien le récit et même s'ils ne m'ont pas paru exceptionnels, ils se révèlent dynamiques et bien plus fouillés qu'en apparence, je pense notamment aux émotions des personnages qui s'avèrent très bien rendues malgré un trait un peu léger par moment. On passe donc un bon moment malgré la fin tétanisante qui prolonge bien après la lecture la réflexion induite au départ. Une belle expérience à tenter si le cœur vous en dit.

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mercredi 7 novembre 2018

"Quartier lointain" de Jirô Taniguchi - ADD-ON de Mr K

Quartier lointainJ'ai déjà lu et chroniqué ce manga le 21/03/10. Mr K vient de la terminer et de le chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de la mienne.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "Quartier lointain", ça se passe par là.

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jeudi 25 octobre 2018

"Les Brumes de Sapa'' de Lolita Séchan

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L'histoire : Peut-on être amis quand tout nous sépare ? Les étapes qui construisent nos vies d'adulte sont-elles les mêmes lorsqu'on a des existences très éloignées ? Obstacles du quotidien, premiers amours, premier travail, rapport aux parents... Sur fond de transformation du Vietnam, deux jeunes femmes que tout sépare vont vivre une amitié de celles qui montrent que certaines questions sont universelles...

La critique de Mr K : Quelle belle pioche que ce roman graphique emprunté à la médiathèque ! Je suivais assidûment depuis quelques mois l'IG de Lolita Séchan et son coup de crayon m'interpelait. J'aime le noir et blanc, le côté fouilli / resserré de ses dessins, la poésie qui s'en dégage... J'ai donc décidé de passer le pas et j'empruntai Les Brumes de Sapa, un roman graphique intimiste lorgnant vers le récit initiatique. Au final, une bonne grosse claque des familles avec un Mr K ressortant pantelant de sa lecture, le cœur au bord des lèvres...

À bout de souffle, perdue dans une existence qu'elle ne maîtrise pas, flippée à l'idée de se tromper de voie, Lolita Séchan décide de partir sur un coup de tête au Vietnam. Elle a vingt deux ans, elle ne connaît rien à ce pays et part en sac à dos, seulement armée de son guide Lonely Planet. C'est un autre monde qu'elle découvre, à mille lieues de nos existences occidentales. Traditions différentes, langue hermétique, niveau de vie bien inférieur au nôtre sont autant de murailles qui semblent infranchissables à la jeune fille dans un premier temps. Partie pour trouver des réponses à ses questions existentielles, à quatre jours de son retour en France (après quatre semaines sur place), elle va faire une rencontre inattendue et décisive.

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La dernière étape de son périple l'emmène dans le nord du pays en contact avec l'ethnie Hmong, principale attraction touristique de Sapa, terre montagneuse baignée de brumes impénétrables. Lolita Séchan y fait la connaissance de Lo Thi Gom une jeune fille de douze ans. Presque instantanément le courant passe entre elles. De fil en aiguille, une amitié se noue et régulièrement la française reviendra au Vietnam pour revoir son amie, ces rencontres ponctuant sa vie, validant ou non certaines décisions importantes, cette relation affranchissant la distance et les différences. Car nés à des milliers de kilomètres de distance, deux êtres peuvent se retrouver, se reconnaître dans leurs singularités respectives.

Quand j'ai refermé cet ouvrage, j'avais l’œil bien humide, touché que j'ai été par le parcours de Lolita et de son amie hmong. D'une nature mélancolique, soucieuse et parfois indécise, l'auteure est avant tout en quête d'elle-même. D'une manière assez unique, avec beaucoup de pudeur, une dose d'autodérision aussi, un coup de crayon magistral, elle se croque et se livre sans fard nous faisant part de sa quête intérieure aussi longue que difficile. Chouchoutée par sa maman, adorée par un père au plus mal, c'est un saut dans le vide qu'elle entreprend pour briser une espèce de cercle vicieux qui l'empêche d'avancer. Le dépaysement va lui permettre dans la douleur au départ de faire le point sur sa situation, plus dur sera le cheminement vers le bonheur qu'elle recherche...

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Lo Thi Gom, son jeune âge, sa fraîcheur, son ethnicité aussi qui l'isole dans son propre pays va lui ouvrir des portes et cela sera réciproque. Se nourrissant l'une de l'autre au fil des visites de Lolita, chacune va se construire (se reconstruire parfois) un peu grâce à l'autre, et le temps passant, leurs vies évoluant vont faire progresser chacune sur sa trajectoire personnelle. Malgré certains bouleversements dans leurs vies respectives, elles se retrouvent et partagent émotions et expériences. En toute simplicité, par l'observation de la nature, des gens, des maisons, des façons de vivre. Aux antipodes de notre monde trop pressé, cette œuvre est une véritable ode à la lenteur, à la construction de soi progressive et nécessaire pour réussir à toucher du doigt le bonheur.

Superbe voyage intérieur, belle rencontre se conjuguent dans ce roman graphique à une belle fenêtre sur un pays et une culture fascinante. Le grand écart est total, l'immersion dépaysante est remarquablement rendue par un dessin toujours juste, d'une grande beauté. La fin quant à elle vient nous cueillir sur une conclusion à la fois logique et terriblement mélancolique. Ainsi va la vie dit-on... Une œuvre vraiment essentielle qu'il faut absolument avoir lu si on est amateur de roman graphique profond et touchant. Pas sûr pour ma part que je m'en remette de sitôt tant Les Brumes de Sapa m'a conquis et profondément ému.

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samedi 4 août 2018

"Eerie" Anthologie, volumes 1 et 2 - Collectif

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Le contenu : Lancés par l’éditeur Warren Publishing respectivement en 1964 et 1966 et publiés jusqu’en 1983, les magazines d’horreur Creepy et Eerie étaient initialement inspirés des comics classiques américains publiés dans les années 50 par la maison d’édition EC. Grâce à leur format magazine destiné à un public plus âgé, Creepy et Eerie allaient contourner les problèmes de censure qui sévissaient alors aux Etats-Unis, et purent s’appuyer sur une équipe composée d’artistes parmi les plus talentueux de cette époque, dont un bon nombre était déjà issu des emblématiques publications EC.

Al Williamson, Wallace Wood, Alex Toth, Joe Orlando ou Johnny Craig allaient accompagner, au lancement de Creepy et Eerie, d’autres artistes majeurs de l’industrie de la BD tels que Frank Frazetta, Steve Ditko, John Severin ou Gene Colan et poser à nouveau une formidable empreinte dans l’histoire du comic-book Américain indépendant.

La critique de Mr K : Voilà un petit bout de temps que ce volume me tentait énormément. Il faut dire que j’adore le label Delirium qui a la bonne idée depuis quelques années de rééditer des trésors de la BD fantastique. J’avais ainsi pu redécouvrir en deux volumes le magazine Creepy et plus récemment, me délecter de leurs deux volumes consacré à Richard Corben, un de mes dessinateurs US préféré.

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Comme chaque année, j’aime m’offrir un petit cadeau de Noël en retard, et en janvier dernier, j’ai craqué pour ce volume 1 d’anthologie à la revue Eerie, petite cousine de Creepy. J'ai accompagné cette impulsion première en juin, en me prenant le volume 2. Inutile de vous dire que j’ai de nouveau pris une claque !

On est dans chacun de ces ouvrages face à 26 courts récits d’horreur et de fantastique parus entre 1965 et 1968 dans le magazine Eerie. On retrouve le plus souvent à la baguette scénaristique Archie Godwin qui s’accompagne de nombreux dessinateurs connus de l’époque (dont ici Joe Orlando, Gene Colan ou encore Reed Crandall) pour nous apporter frissons et réflexions plus globales sur l’humain qui bien souvent se retrouve ici puni par là où il a péché. Bien sûr monstres et esprits surnaturels sont au RDV mais pas seulement... car en tout individu, une part sombre sommeille et ne demande qu’à sortir, ce qui est le cas dans toutes les historiettes qui nous sont contées dans ce volume.

Bien souvent, tout commence par une transgression morale, un acte de pure cupidité ou répondant de tout autre pêché capital qui va entraîner le personnage principal vers le trépas ou la folie. On croise donc nombre de tristes sires qui veulent s’accaparer la richesse qui ne leur appartient pas, d’autres tromper la mort ou s’adjuger une découverte, découvrir une vérité cachée pour de mauvaises raisons, réussir un exploit pour briller en société, franchir une frontière immatérielle au détour du quotidien, ne pas respecter un tabou antédiluvien... Gare à eux cependant car tout acte a ses conséquences et elles se révèlent bien souvent tragiques. Attendez-vous à une exploration sans pitié de l’âme humaine, ses défauts et le déchaînement de forces surnaturels qui nous dépassent et que l’on peut parfois manipuler pour son bien personnel.

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Le format très court impose une économie de mots et d‘images bienvenue. On est ici dans le condensé et l’efficace, marque de fabrique des comics US d’épouvante qui avaient un grand succès à l’époque. Delirium déterre des trésors d’inventivités scénaristiques et de styles qui ravissent les papilles et titillent l’amateur forcené de fantastique que je suis. Les auteurs s’amusent à réutiliser de vieux mythes (une très belle variation autour du mythe de Frankenstein notamment, ou encore de belles adaptation de Poe) multipliant les références et les images mentales que tout amateur a forcément au fond de soi. Le procédé est intéressant entre mise en abyme, rajeunissement de figures tutélaires du genre et respect profond pour la matière première. Et puis, il y a de grandes thématiques classiques que l’on retrouve à travers des scripts 100% originaux avec les explorateurs blancs s’avançant dans l’inconnu et irrespectueux des rites ancestraux, l’arroseur arrosé dans des histoires d’escroqueries funèbres, le désir qui nous consume et nous fait faire des choses épouvantables... On n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer avec Eerie, présentateur débonnaire de chaque récit qui aime les jeux de mots macabres et les récits aussi vifs que traumatisants.

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Il n’y a vraiment rien à jeter dans ce volume, toutes les histoires valent le détour et même si certaines ont perdu en originalité avec la visibilité plus forte du genre aujourd’hui, on se plaît à ce voyage dans le temps en noir et blanc qui esthétiquement frôle la perfection (deux / trois récits m’ont moins convaincus à ce niveau là). En bonus, la fin d’ouvrage nous livre les couvertures originales de la série de magazine en couleur (ça claque !) et quelques fiches illustrées de monstres célèbres de la franchise. Décidément Delirium continue à faire les choses en grand. Vivement mon prochain achat, ce sera sans doute  le volume consacré au non moins magazine culte Vampirella. Tout un programe, miam miam !

Autres titres du Label Delirium chroniqués au Capharnaüm Éclairé :
- Anthologie Creepy, volumes 1 et 2
- Richard Corben, volume 1
- Richard Corben, volume 2

samedi 24 mars 2018

"Ar-Men - L'Enfer des Enfers" d'Emmanuel Lepage

Ar-MenL'histoire : J'ai choisi de vivre au fond du monde.
Par temps clair, je crois apercevoir la silhouette sombre de la pointe du Raz qui s'avance comme une griffe.
Plus à l'ouest, l'île de Sein résiste aux assauts incessants d'une mer jamais tendre... Maigre échine d'une terre que l'on prétend aujourd'hui engloutie.
Et puis un chapelet de roches qui court jusqu'à moi : la Chaussée.

Pendant des siècles les navires se sont fracassés sur ses récifs meurtriers.

Un cimetière. Le territoire sacré du Bag Noz, le vaisseau fantôme des légendes bretonnes.
A la barre oeuvre l'Ankou, le valet de la Mort.
Au bout de cette Basse Froide, un fût de vingt-neuf mètres émerge des flots.
Ar-Men. Le nom breton de la roche où il fut érigé. C'est là où je me suis posé, adossé à l'océan.

Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre.
Ici, tout est à sa place... et je suis à la mienne.

Germain, Ar-Men, 1962.

La critique Nelfesque : Aujourd'hui, je vous propose de découvrir une bande dessinée où dessin et histoire fusionnent pour donner un ouvrage sublime autant visuellement qu'émotionnellement. "Ar-Men" d'Emmanuel Lepage s'adresse à tous les amoureux de la mer, les amoureux de la Bretagne, ceux que les phares fascinent mais aussi aux néophytes qui peu à peu se laisseront charmer.

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Depuis toute petite, je voue un culte à ces géants des mers qui donnent le cap aux marins et, avec puissance et grâce, sont des points de repère au milieu des océans déchaînés. Les phares m'hypnotisent, je les trouve beaux, élégants, impressionnants. Je me suis un temps rêvée gardienne de phare avant de développer un caractère beaucoup trop sociable pour cela et voir petit à petit, avec tristesse, ce métier disparaître... Il est justement ici question de l'évolution de la profession de gardien de phare, de la construction d'Ar-Men entre 1867 et 1881 au large de l'île de Sein dans le Finistère. Tout au bout du monde. Très isolé, son édification fut périlleuse et dangereuse pour les marins de Sein qui y ont participé activement. Sur cette chaussée sauvage, les vagues font parfois soixante tonnes de pression au mètre carré. La mer détruit, la mer est vivante, la nature reprend ses droits.

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Dans cet album, Emmanuel Lepage revient également sur les mythes fondateurs de la Bretagne, la légende de l'Ankou, la ville d'Ys... Passé, présent et mythologies s'entremèlent faisant planer sur "Ar-Men" un voile hypnotique. Le lecteur est ébloui par les images, porté par l'histoire et fasciné par la façon dont l'auteur arrive à créer une ambiance totalement en adéquation avec son sujet. En lisant "Ar-Men", on est littéralement au milieu de l'océan, loin de tout, entouré de bleu ou de gris selon la météo, seul et pourtant empli d'un sentiment de plénitude, de vie. Puissant et poétique.

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Les dessins à l'aquarelle magnifient l'ensemble et offrent un écrin d'exception à une histoire qui laisse parler le coeur des hommes, le coeur des gardiens, le coeur de ces êtres solitaires chargés de souvenirs. L'auteur assure tous les postes ici, du scénario au dessin en passant par la mise en couleurs de son album. Voilà plus de 20 ans qu'il travaille ainsi et la cohérence est impressionnante. Seul maître à bord, il nous présente sa vision d'Ar-Men, à la fois fidèle à son ressenti et universelle.

Avec un visuel splendide et une histoire tout aussi captivante, "Ar-Men" nous fait voyager dans le temps et au-delà des mers. Nature impressionnante, hommes forçant le respect, ode à la solitude et poésie de l'instant, cet album est un ravissement à chaque planche. Notre Bretagne est belle et forte, merci M. Lepage de lui rendre ainsi hommage. Eblouissant et émouvant !

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samedi 17 février 2018

"Retropolis" d'Anne-Laure To et El Diablo

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L’histoire: Je commence à en avoir par dessus la truffe, là ! Qu’est ce qui se passe ? Les gens se transforment en veaux ou quoi ? Peuvent pas consommer des trucs sérieux ?

La critique de Mr K : J’ai dégoté cet album de BD par hasard en allant faire un tour dans un magasin de hard discount du secteur. J’ai déjà eu l’occasion de trouver ainsi quelques ouvrages publiés par Casterman dans sa collection KSTR qui fait la part belle aux jeunes auteurs et leur donne la chance de sortir une première BD. C’est le cas ici pour Anne-Laure To venue du milieu de l’animation et du cinéma qui s’est vue fournir un scénario bien alambiqué par El Diablo que les amateurs du huitième art connaissent bien notamment grâce à sa collaboration reconnue avec la dessinatrice Cha. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre avec ce titre mais je tentais l’aventure à cause de son prix et de sa couverture magnétique (mix improbable entre Blacksad et Fritz Lang, deux références qui me parlent). Malgré quelques défauts, on passe un très agréablement moment, on se prend même à penser que ce fut trop court alors que je suis un fervent amateur des one-shot et que la tendance actuelle à réaliser des cycles interminables m’exaspère au plus haut point.

Les auteurs débutent leur histoire en plein conflit de la Première Guerre mondiale où un rat-soldat, Otto, se voit trancher les deux mains ! À côté, nous suivons Polly une jeune fille indisciplinée qui se voit confiée à une nounou très particulière et surtout très stricte. S’ensuit un bond en avant temporel, où l’on retrouve Otto en tant que mafieux dans l’univers des maisons de loisirs pour adulte, doté de deux crochets à la place des mains. Polly quant à elle s’apprête à avoir 18 ans et va pouvoir échapper à l’emprise de son mystérieux père. En parallèle, un mystérieux industriel cherche à prendre le pouvoir en Allemagne par son discours hyper sécuritaire et d’étranges bars à lait ouvrent leurs portes un peu partout dans le pays, les consommations transformant leurs clients en zombies bien obéissants. Tous les éléments disparates du scénario vont bien sûr se rejoindre pour former un tout bien flippant et plutôt réussi.

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Les personnages principaux sont attachants. Très vite, derrière son image de bad boy, Otto laisse entrevoir une fibre sensible que la guerre a recroquevillé au fond de son être. Travaillant dans un lupanar, il entretient de troubles relations avec une jeune chatte stripteaseuse qui enquête sur les disparitions étranges de ses sœurs. Il va se rendre compte pour l’occasion qu’il y a bien pire que lui et ses basses-manoeuvres, il va d’ailleurs basculer à un moment dans un choix moral qui pourrait bien changer la donne pour lui. Polly quant à elle va découvrir la vraie nature de son géniteur, finir par rencontrer Otto pour une première expérience plutôt étrange d’ailleurs. Bien que classiques dans leur développement et leurs aspirations, on suit donc avec plaisir les aventures de ces personnages décalés et totalement en roue libre.

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Dans cet univers en partie animalier, on suit plus ou moins l’Histoire du XXème siècle des années 20/ 30. Clairement, à travers les thématiques abordées dont les manipulations génétiques, le contrôle des masses et leur asservissement au nom d’une idéologie extrémiste prônant une morale rigoriste, le fanatisme des supporters du candidat au pouvoir suprême ne peuvent que faire penser à la montée des périls dans les années trente en Europe. Bien mené, cet aspect de la BD est réussi et laisse un goût amer dans la bouche avec cette idée que malheureusement l’Histoire a tendance à se répéter.

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Bien maîtrisée, quoique pas parfaitement fini (certaine détails manquent à mon avis), l’histoire est plaisante à défaut d‘être originale. Je suis plus partagé sur l’aspect esthétique, les dessins alternant le meilleur comme le pire, parfois fouillis (on a du mal à comprendre la signification ou l’action décrite parfois) ou franchement laids, c’est loin d‘être un coup de foudre pour l’univers graphique. Reste un fond intéressant, une charge sans ambages contre le fascisme et la pensée unique et rien que pour ça il est intéressant de tenter l’aventure !

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samedi 8 juillet 2017

"Les Technopères - Intégrale" de Jodorowsky, Janjetov et Beltran

Les-Technoperes

L’histoire : L'histoire d'Albino, créateur de jeu devenu dieu dans une anticipation régie par la violence, le rêve et le commerce.

La critique de Mr K : C’est un sacré monument de la BD que je vous convie à découvrir ce soir avec la chronique de l’intégrale des Technopères de Jodorowsky. Merci à l’ami Franck de m’avoir permis de découvrir cette saga SF haute en couleur tant au sens propre qu’au sens figuré. Même si elle n’est pas exempte de défauts, ce fut une vraie claque visuelle et une belle mise en abîme des déviances du monde actuel. Attendez-vous à un voyage hallucinant dans l’espace spatial, cyber et cervical.

Fruit non désiré d’un viol atroce, Albino n’a qu’un rêve devenir développeur de jeu virtuel pour changer le monde. Les galaxies sont en effet régies par des castes de privilégiés pour qui le rêve virtuel permet de contrôler les peuples et civilisations par la violence et la rapacité. La quête de ce jeune homme hors du commun sera longue et difficile, chaque étape lui imposera des sacrifices mais l’élèvera encore un peu plus. En parallèle, nous suivons le parcours de sa famille à savoir sa vestale-rebelle de mère assoiffée de vengeance et ses frères et sœurs. Nombreux seront les périls qu’ils affronteront avant le chapitre final.

En terme de scénario, on en prend plein la tête comme c’est d’ailleurs l’habitude avec Jodorowsky adepte d’ésotérisme et de spiritualités diverses. Il nous sert ici un plat bien garni, qui perdra sans doute quelques âmes en route, mais totalement pensé pour crédibiliser un univers gigantesque et cohérent. Dieux et esprits côtoient les machines et systèmes artificiels dans un mélange de cyberculture et d’influences plus tribales. C’est plutôt osé mais très intéressant car finalement, on pourrait résumer le conflit principal décrit dans ce volume comme l’éternel conflit entre les anciens et les modernes sauf qu’ici les réactionnaires sont plus les tenants de la technologie à tout va qui emprisonne les êtres plutôt qu'elle les libère. Prônant un retour au bio (dans son sens premier, la vie) Albino va devoir feinter, faire croire à son anoblissement technologique pour mieux ensuite conduire un nouvelle exode pour recréer le monde.

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Ce côté volontiers biblique (un peu too much parfois il faut bien l’avouer) est contrecarré par une histoire virevoltante à souhait. Certes le schéma narratif se répète concernant le héros qui à chaque étape a tendance à douter, puis trouver une solution et enfin vaincre une espèce d’adversaire terrifiant (style boss de fin de niveau ou chevalier d’or pour les amateurs des Chevaliers du Zodiaque) et la répétition peut lasser certains (j’ai lu quelques chroniques peu amènes sur le sujet avant d’écrire la mienne) mais au final, derrière ce parcours plutôt balisé et sans surprise se cache un véritable rite initiatique, une découverte de soi qui se fait progressivement et sous différents angles. J’ai aimé cette transformation menant à une révélation cruciale pour le destin de l’humanité. Le tout alterne séances mystiques avec passages d’action bien hard boiled, ça saigne, ça interpelle et l’amateur de récits bien speed est lui aussi convaincu par des scènes dantesques et complètement délirantes (la planète des guerrières, les comètes folles, la planète arbre amatrice de chair humaine...). Les symboles sont forts, les analogies nombreuses et on se plaît à essayer de comprendre les références énoncées ou seulement évoquées. Il y a un côté ludique certain dans cette lecture.

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La critique est acerbe, et l’on reconnaît volontiers dans les maux décrits dans cet ouvrage ceux qui émergent dans nos sociétés occidentales. L’individualisme forcené, l’attrait du virtuel qui nous fait parfois passer à côté de l’essentiel, la course au profit au détriment de l’humain et l’avilissement qui attend les peuples soumis à une dictature. C’est grandiloquent et extrême dans cette BD mais tout a un début et le mécanisme de fonctionnement du pouvoir autoritaire est très bien expliqué à travers les différentes phases de découverte du héros : le contrôle des âmes, du portefeuille, de l’opinion et même des rêves fait que l’homme ne possède plus aucun libre arbitre ni sens commun. Cela donne lieu ici à des images abominables et des perspectives bien funestes pour qui aime s’exercer à l’anticipation à partir des derniers développements de l’Histoire. Pas rassurant mais toujours enrichissant.

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Et puis, c’est sacrément beau et bien écrit. On en prend plein les mirettes et même si ici la couleur a été numérisée, franchement le résultat flatte mon sens de l’esthétique et la poésie est loin d’être absente entre deux cases choc. Certaines planches sont de véritables tableaux et illustre à merveille un univers foisonnant et dépaysant. Clairement, je placerai cette intégrale en haut de mon étagère en compagnie de mes Druillet, Caza et Moébius. En terme de SF ça vaut son pesant d’or. Alors certes, la fin m’a un peu laissé sur ma faim, le dernier volume (le huitième dans l’édition originelle) est plus plat, limite décevant mais quelle épopée et que de rebondissements entre temps ! Tout amateur de SF se doit d'avoir lu Les Technopères au moins une fois dans sa vie mais ceci n’est que mon modeste avis...

Posté par Mr K à 14:36 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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