vendredi 8 novembre 2019

"Dieu n'a pas réponse à tout (mais Il est bien entouré)" de Tonino Benacquista et Nicolas Barral

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L’histoire : Dieu résout chaque jour les millions de petits problèmes qui se posent aux humains dans leur vie quotidienne. Pour ce faire, il est aidé d'une myriade d'assistants : tous les habitants du Paradis, et quelques-uns de l'Enfer par dérogation spéciale.

La critique de Mr K : Chronique d’une lecture décevante aujourd’hui avec Dieu n’a pas réponse à tout de Benacquista et Barral dégoté dans le CDI de mon bahut. Mon avis mitigé est d’autant plus rageant que je trouvais le concept de base hyper original et que Benacquista est un auteur que ma chère Nelfe apprécie beaucoup mais au final on n’aboutit pas vraiment à grand-chose... Voici le pourquoi du comment.

L’ouvrage se divise en six historiettes où l’on voit Dieu lui-même aux prises avec des difficultés. En effet, il est censé veiller sur sa création mais parfois des situations lui échappent et il doit faire appel à un auxiliaire tout droit venu du Paradis ou du Purgatoire. Ainsi dans ce volume il va faire appel à Al Capone, Louis XIV, Sigmund Freud, Homère, Marilyn Monroe ou encore Mozart.

Ces célébrités spécialisées chacune dans leur domaine vont devoir venir en aide successivement à un chercheur en nucléaire au bord de la dépression et du geste fatal, à un jeune garçon que son père pousse malgré lui dans une direction qui ne lui convient pas, à un révolutionnaire raté dans une dictature, à un grand timide qui pourrait bien changer le monde, à une bande de SDF azimutés qui veulent s’en sortir ou encore à un groupe de flics confrontés à la corruption de leur hiérarchie. Chaque récit apporte son lot de surprises avec pour commencer à chaque fois la situation inextricable de l’humain concerné par l’intervention divine, la découverte de l’individu que le Créateur choisi pour remplir sa mission et enfin la solution mise en œuvre. Le procédé est plutôt sympa et rafraîchissant dans un premier temps malheureusement cela s’essouffle assez rapidement avec des histoires inégales et un plaisir de lire qui s’étiole.

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Bon ce n’est pas franchement mauvais, de plus jeunes esprits y trouveront leur compte mais personnellement j’ai vu venir les choses à 10 km, peu ou pas de surprises pour ma part. Les dessins sont corrects, les scénarios sympathiques mais tout cela m’a paru bancal et sans grand intérêt. Vu les situations exposées, on s’attendrait à une critique sans fard de notre société malade mais même pas, les thématiques sont simplement survolées et l’on nourrit une certaine insatisfaction pour ne pas dire frustration. Même le personnage de Dieu m’a semblé vide ce qui est un comble !

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Aussi vite lue qu’oubliée, cette BD ne restera pas dans les annales pour les aficionados du genre. Cet ouvrage est plutôt à conseiller en priorité pour les jeunes pousses pré-ados et ados qui veulent se confronter à un récit différent et explorant de manière fun et sans prise de tête des thématiques bien actuelles. Les autres peuvent passer leur chemin...

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mardi 29 octobre 2019

"La Page blanche" de Pénélope Bagieu et Boulet - ADD-ON de Mr K

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J'ai déjà lu et chroniqué cet ouvrage le 19/02/13. Mr K vient de le terminer et de le chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de la mienne.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "La Page blanche", ça se passe par là.

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mardi 22 octobre 2019

"Jack et le jackalope" de Ced et Mino

Jack couvL'histoire : Difficile de se faire remarquer quand on est le fils d’une légende de l’ouest. Pourtant, le petit Jack n’a qu’une idée en tête : impressionner son cowboy de papa ! Pour cela, il va capturer un animal mythique jamais vu de personne, le légendaire Jackalope, aussi connu sous le nom de "lapin cornu".

La critique Nelfesque : Makaka est une maison d'édition spécialisée dans la découverte de jeunes auteurs. Ced et Mino m'étaient jusqu'alors inconnus et en ça cette publication fait donc bien son job. Partons en plein far-west au côté de Jack, un jeune cowboy épris d'aventure.

Avec un trait qui n'est pas sans rappeler nos BD d'antan, Mino au dessin et Ced au scénario nous offrent une immersion au temps des westerns, au côté d'un Jack intrépide et prêt à tout pour faire briller l'étincelle de fierté dans les yeux de son père. Enfin, prêt à tout... jusqu'à un certain point. En voulant épater son paternel, il se met en chasse d'un animal légendaire. Son choix se porte assez vite sur le jackalope, un lapin cornu "farouche mais mignon" et en aucun cas dangereux. En se lançant à sa poursuite Jack ne veut pas risquer sa vie mais s'offrir sa petite dose de frissons et de péripéties.

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Sur son chemin, il va rencontrer "Cri-de-l'élan-aux-pieds-froids-l'hiver-par-temps-moite", une jeune indienne fervente défenseuse de la nature. Pensant au départ que Jack n'est qu'un vulgaire chasseur sanguinaire, elle va lui faire promettre de ne pas faire de mal à l'animal. Nous allons retrouver ce personnage de-ci de-là au cours du récit et par son côté décalé, elle apporte une touche de fantaisie qui parlera plus aux adultes dans cette BD très axée jeunesse.

D'autres personnages féminins ne sont pas en reste, tels que Miss Crooton, une mamie légèrement gateuse qui fait également office de babysitter et Susan la soeur de Jack, bien plus lucide que son frangin. Sans en avoir conscience au départ, Jack va voir son aventure se mouvoir en quelque chose de plus important (si tant est que l'on puisse considérer que partir à la recherche du jackalope ne l'est pas) et donner d'excellentes raisons de rendre son père fier de lui.

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Comment ne pas penser à des BD type "Yakari" ou "Lucky Luke" lorsqu'on lit "Jack et le jackalope" ? Sans doute est-ce le contexte ou encore l'époque qui forcément nous mène dans ces coins reculés de notre mémoire. Colorisée à l'aquarelle, dans des teintes chaudes et automnales, on garde un côté suranné qui n'est pas pour déplaire. Seul le choix de la typo fait tordre le nez tant elle fait penser au Comic Sans Ms (je n'ose m'imaginer que ce soit celle-ci...), la pire typo que l'on ait pu inventer. On perd en poésie et c'est dommage. Oui, ça tient à peu de chose chez moi...

Reste une bande dessinée attendrissante qui nous rappelle notre enfance, plaira aux plus petits et avec ses touches d'humour nous offre une histoire sur la paix, le partage et la tolérance.

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dimanche 13 octobre 2019

"La Terre des fils" de Gipi

couv35374253L’histoire : Dans un futur incertain, un père et ses deux fils comptent parmi les survivants d'un cataclysme dont on ignore les causes. C'est la fin de la civilisation. Il n'y a plus de société. Chaque rencontre avec les autres est dangereuse. Le père et ses deux fils, comme les quelques autres personnages rencontrés, la Sorcière, Anguillo, les jumeaux Grossetête, les Fidèles, adeptes fous furieux du dieu Trokool, vivent dans un monde néfaste et noir. L'air est saturé de mouches, l'eau empoisonnée. L'existence du père et de ses deux fils est réduite au combat quotidien pour survivre. Le père écrit chaque soir sur un cahier noir. Qu'écrit-il ? Quel est son secret ? Nous l'ignorons, ses fils aussi. Ils aimeraient bien apprendre à lire, ils aimeraient bien savoir comment on vivait "avant". Mais le père, lui, refuse d'en entendre parler...

La critique de Mr K : Superbe découverte que cette BD empruntée au CDI de mon établissement sur un simple coup de tête. En effet, pas de réelle quatrième de couverture pour résumer l’histoire (le texte ci-dessus est tiré du site Livraddict), ce sont seulement les planches et dessins qui m’ont convaincu. C’est arrivé à la maison et en regardant sur le net que je me suis rendu compte que j’ai eu une sacrée intuition : il s’agit d’un récit post-apocalyptique intimiste. Je suis adepte de ce genre depuis ma lecture plus qu’enthousiaste de La Route de Cormac McCarthy. J’entamai l’ouvrage confiant et je n’ai vraiment pas été déçu !

Nous faisons la connaissance de deux jeunes hommes et de leur père qui survivent comme ils peuvent dans une Terre dévastée. La civilisation comme on l’entend aujourd’hui semble avoir disparu et l’on ne saura jamais vraiment pourquoi. Tout ce que l’on devine c’est que des milliards de personnes sont mortes et qu’un mystérieux mal continue de dévaster l’espèce humaine. Collant au plus près des deux jeunes adultes, on sent une tension sourde entre l’aîné et son géniteur. Les non-dits et le besoin de réponses du fils crée un climat de suspicion, de méfiance que n’arrive pas à désamorcer le plus jeune frère, légèrement attardé. Forcément, tout cela va mener à un drame aux conséquences terribles...

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Le rythme du récit est très lent, il se passe finalement très peu de choses durant les deux tiers de cette bande dessinée. Il y a même des planches entières où aucun mot n’est prononcé ou écrit, où l’on se contente de contempler les personnages, le climax général ou de vivre l’action. Bercé par le noir et blanc de l’œuvre, on rentre immédiatement dans le sujet et il est tout bonnement impossible de relâcher le volume avant le fin mot de l’histoire. Le parti pris graphique est important et j’ai lu ici ou là des avis très divergents. Pour ma part, j’ai adhéré de suite trouvant que la forme était en parfaite adéquation avec le sujet traité, les traits passant allégrement de la simplicité au fouillis improbable. La grisaille environnante correspond bien à l’ambiance que l’histoire dégage, le graphisme rend aussi bien compte des émotions qui émaillent des cases et offre une peinture saisissante des décors angoissants qui constituent désormais le quotidien des hommes.

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L’aspect SF est très bien traité avec un suspens bien entretenu autour de l’Apocalypse qui a mis fin à tout ce que les personnages ont pu connaître (notamment le paternel), les mutations dont sont victimes certains individus, les luttes d’influence entre les survivants et notamment un mystérieux groupe qui s’apparente à une secte (niveau dégénérescence, ils se posent là !). Gipi nous fait rentrer dans les esprits torturés avec une facilité déconcertante. On sent le poids du passé qui n’épargne pas les plus anciens et les aspirations légitimes de jeunes pousses qui n’ont qu’un horizon bouché comme avenir. Cet œuvre nous parle donc de nous, du lien de parentalité et de la peur qui peut parfois l’entourer notamment en période de crise entre membres d’une même famille. C’est très bien dosé, évoqué avec une certaine pudeur, avec une dose de récit initiatique dans la deuxième partie de la BD dont une quête universelle que chacun reconnaîtra lors de sa lecture. On passe par bien des états à la lecture de La Terre des fils, les émotions pullulent et proposent une lecture très contrastée où l’on oscille entre surprise, violence, dégoût et parfois une once de douceur avec le personnage très attachant d’une femme surnommée "La Sorcière". Nuance et introspections sont au RDV pour une lecture marquante.

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Les petites natures passeront leur chemin tant les propos, les rapports humains et certaines idées évoquées sont rudes. En même temps, il s’agit des suites de la fin du monde et on a du mal à imaginer les survivants respectant à la lettre les règles de bienséances qui prévalaient dans l’ancien monde. Ici rien n’est gratuit et contribue à l’édification d’un ouvrage puissant et hypnotique. Une BD mémorable que je vous invite à découvrir au plus vite si le thème vous intéresse, dans le genre on est face à un must !

lundi 19 août 2019

"L'Incal" - intégrale - de Jorodorowsky et Moëbius

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L'histoire : Dans un futur lointain, une autre galaxie ou un autre espace-temps, l'Incal et l'immense pouvoir qu'il confère exacerbent toutes les convoitises. John Difool, minable détective de classe R adepte d'homéoputes et de bon ouisky se retrouve embarqué malgré lui dans cette course à l'Incal. Il aura affaire à des mouettes qui parlent, des extraterrestres idiots, un empire dictatorial ultra violent, des rats de 15 mètres commandés par une déesse nue, une bataille mémorable dans une fourmilière, une secte adepte des trous noirs, et enfin une bataille intersidérale entre le bien et le mal.

La critique de Mr K : Pour ceux qui nous suivent depuis un certain temps, vous savez que je suis friand de SF et d’auteurs que je considère comme des demi-dieux notamment Jodorowsky et Moëbius. Mais voila, malgré tout l’amour que je leur porte, je l’avoue et le confesse, je n’avais jamais lu la série de l’Incal ! Booouuuu, honte à moi ! Le tort est réparé désormais car, il y a déjà quelques temps, j’ai offert à ma douce Nelfe la présente intégrale qu'elle avait déjà lu et adoré il y a quelques années, et ces vacances d’été étaient l’occasion idéale pour plonger dans les aventures rocambolesques de John Difool. Je peux déjà vous dire que je n’ai pas été déçu !

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Modeste détective de classe R, on retrouve John Difool en fâcheuse posture dès la première planche : il est en train de tomber dans le vide et la mort se rapproche à vitesse grand V sous la forme d’un lac d’acide au dessus duquel est construit la ville futuriste où il réside. Le ton est donné donc dès le départ et ça ne va pas s’arranger. Très vite, un mystérieux artefact (le fameux Incal) le choisit pour mener une nébuleuse mission attirant sur lui des convoitises multiples. Traqué, passant son temps à s’enfuir, rencontrant des compagnons pour le moins inattendus, vivant des expériences hallucinantes, John n’est pas au bout de ses peines et son existence banale prend alors une dimension beaucoup plus importante dans la marche du monde, il se pourrait bien qu’il puisse même... sauver l’univers !

Dès le départ, on se prend d’affection pour John, genre de détective un peu raté, vivant d’expédients, d’homéoputes et de cigarettes hallucinatoires entre deux affaires et quelques règlements de compte avec des types des bas fond. Très attachant par son détachement, son inconséquence, son côté has been et son caractère, on aime suivre ses pérégrinations qui bien que sérieuses ne sont pas tristes avec notamment ses réactions parfois ubuesques et complètement à côté de la plaque. Il va peu à peu évoluer (mais un peu seulement...) au contact de l’Incal, prendre conscience de vérités cachées et va même participer à une espèce de prophétie ! Vous l’avez compris, la patte Jodorowsky est à l’œuvre, le scénario classique des débuts vire à partir de la quatrième partie à l’aventure initiatique mâtinée de mysticisme et d’onirisme. Pour avoir assister à une conférence du maître aux Utopiales en 2011, je peux vous dire que ça dépote et que l’on va loin, très loin dans l’exploration mentale des personnages en lien direct avec la déréliction du monde.

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D’une grande densité et cohérence, le monde futuriste qu’on nous propose est de toute beauté, magnifié par les dessins de Moëbius. On explore les villes, mondes et terres désolées, planètes et espaces mentales avec une facilité déconcertante entre étonnement, ravissement et même angoisse. Derrière ces tribulations distrayantes, en filigrane apparaissent des thématiques très contemporaines qui font souci : le recul de la nature face à la technologie et la course à la croissance de l’homme, la mise sous perfusion médiatiques des masses par un pouvoir central corrompu et obsédé par la conservation de ses avantages, la méfiance généralisée envers tout ce qui est différent et la policiarisation de la société ou encore, le recul du spirituel face au matérialisme forcené nourrissant les illusions d’un bonheur factice... Pour beaucoup de thèmes, on sent les auteurs en avance sur leur temps (les prémices de la chute étaient déjà en germe) et la vision proposée est d’une grande justesse et interpelle encore le lecteur en 2019. Quel bonheur de conjuguer à la fois divertissement et réflexion avec en prime des questionnements qui font écho à nos propres interrogations existentielles. Délectable !

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Background très poussé, personnages variés avec chacun une caractérisation profonde, des rebondissements nombreux et souvent surprenants, avec L’Incal on est constamment sur le qui-vive car tout semble pouvoir arriver. Un tout petit bémol, j’avais plus ou moins deviné le rebondissement final mais je dois avouer que Jodorowsky avait livré quelques éléments de sa pensée lors de la conférence à laquelle nous avions assisté. Cela n’a pas gâché mon plaisir entre planches d’une grande beauté, dynamisme des dessins et du scénario, plongée dans une mystique aussi fascinante que délirante et au final, un cycle qu’on oublie pas. J’ai mis le temps pour la découvrir mais Dieu que c’était bon ! On en redemande !


dimanche 4 août 2019

"Le Bleu est une couleur chaude" de Julie Maroh

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L'histoire : Emma, une jeune femme, se rend chez les parents de son amie Clémentine. Ils l’attendent pour manger et elle doit aussi récupérer des affaires que lui laisse Clémentine, selon ses dernières volontés. En effet, Clémentine vient de décéder à l‘hôpital, des suites d’un problème cardiaque. Emma, sa petite amie, se remémore les dernières lignes écrites par Clémentine avant de mourir. Son amour si grand et si pur, elle ne cesse de lui répéter que c’était la plus belle chose de sa vie. Emma retrouve son journal intime dans la chambre et commence à le lire. Elle y raconte son quotidien, depuis l’époque du lycée. Emma découvre alors sa sensibilité et ses états d’âme d’adolescents, comme jamais elle n’aurait pu le découvrir. Sa première rencontre avec un étudiant du nom de Thomas. En l’attendant dans la rue, Clémentine croise un couple de lesbiennes, dont l’une des jeunes filles la regarde d’un regard bleu azur. Clémentine fait cette nuit là un rêve étrange : elle imagine la jeune fille croisée dans l’après-midi qui la rejoint dans son lit. Au matin, elle se sent très perturbée d’avoir fait ce rêve étrange. Elle retrouve ses amis au lycée qui lui demande comment c’est passé son rendez-vous avec Thomas. Paniquée de son rêve, elle décide de passer à l’action avec lui

La critique de Mr K : Quelle claque mes amis, quelle claque ! Je n’avais pas entendu parlé de cette œuvre avant le retentissement de la sortie de son adaptation cinématographique, que je ne n’ai pas vu d’ailleurs (mais Nelfe oui). Ce n’est pas plus mal, j’ai pu ainsi aborder Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh sans idées préconçues. Lue d’une traite avec un plaisir renouvelé mêlé d’intensité dramatique, cette romance m’a touché en plein cœur et restera longtemps gravée dans ma mémoire.

Histoire d’amour et histoire de quête de la maturité, cet ouvrage voit la jeune Clémentine s’interroger sur son identité. Ses années lycée se déroulent au départ dans une certaine insouciance, elle suit les cours avec toute une bande d’amis avec qui elle semble tout partager. Mais lors d’un premier flirt sérieux avec un garçon, elle se rend compte qu’elle n’est pas comme tout le monde ou du moins qu'elle est éloignée des schémas préétablis. S’ensuit un long périple intérieur qui la voit prendre peur, s’interroger sur ses penchants et finalement rencontrer Emma, celle qui va devenir la femme de sa vie. Entre tourments intérieurs et incompréhensions des gens qui l’entourent, on suit l’éclosion de Clémentine et sa révélation à soi-même.

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Cette histoire est très réussie car d’abord elle colle au plus près de ses personnages. Comme tirée des carnets intimes de la jeune femme qu’elle lègue à sa compagne, elle nous raconte son histoire sur un ton très intimiste, qui ne cache rien de l’évolution de sa vie et de sa manière de voir. Sans chichi, avec lucidité, Clémentine se livre entièrement et cela donne une lecture à la fois passionnante et très émouvante. Les affres de l’adolescence, la nécessaire confrontation avec l’autorité parentale, les changements physiologiques et psychologiques de cet âge difficile, les premiers émois et la découverte de l’Amour sont autant de sujets traités avec finesse et légèreté à la fois. On se prend d’affection immédiatement pour les deux protagonistes principaux, êtres humains esseulés à leur manière qui vont se croiser, se rencontrer et s’aimer avec une puissance sans borne. C’est beau, simple, naturel et vraiment touchant au possible. Moi qui ait un esprit fleur bleue à mes heures perdues, j’étais liquide à la fin de ma lecture.

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C’est aussi une belle ode au droit à la différence, au droit d’aimer avant tout sans se soucier des conventions et du qu'en dira-t-on. Dans ce domaine, l’héroïne connaîtra bien des épreuves à commencer dans le cercle des amis et même de sa famille proche. Cela donne lieu à des passages assez difficiles qui donnent à voir la partie la plus sombre des hommes et leur incommensurable bêtise parfois (mention spéciale pour le paternel). Malgré cela il faut avancer et Clémentine va y arriver grâce à Emma évidemment mais aussi Valentin son meilleur ami qui vit plus ou moins la même chose. Il faut par contre à l’occasion se cacher, dissimuler ses penchants et rabrouer ses velléités face à des attitudes ou des paroles blessantes. Sans tomber dans la victimisation ou le pathos, cette BD donne à voir le quotidien souvent difficile d’un jeune qui doit accepter, assumer et vivre son homosexualité. Le regard est ici acéré, sensible et d’une profonde humanité.

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Pour accompagner le message et l’histoire, les traits et dessins sont parfaits : l’émotion est palpable sur tous les visages, la quasi absence de couleurs renforce la puissance du message et certaines planches sont à tomber par terre. Voila une œuvre essentielle, à faire découvrir pour vivre une très belle expérience faite d’émotions vraies, et faire reculer les esprits étroits que l’on voit beaucoup trop ces temps-ci. Un must-read unique !

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vendredi 14 juin 2019

"Les Mains invisibles" de Ville Tietäväinen

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L’histoire : ... L’Europe...
En tendant la main, on pourrait presque
ramasser une poignée de sable d’or

La critique de Mr K : Attention grosse claque ! Les Mains invisibles est le genre de roman graphique qui frappe là où ça fait mal et dont on se remet douloureusement. Ville Tietäväinen, auteur finlandais qui gagne vraiment à être connu et qui a obtenu le Prix Finlandia en 2012 pour cet album racontant le parcours d’un immigrant clandestin marocain en Espagne, conjugue maîtrise de la narration, dessin d’une étrange beauté et engagement humanitaire salutaire et essentiel.

Rachid est un jeune marocain, marié et père d’une petite fille. Il a le plus grand mal à joindre les deux bouts dans ce pays pauvre où l’activité économique tourne au ralenti en dehors du secteur du tourisme. Vivant d’expédients, tailleur de formation, il rêve d’un avenir meilleur pour les siens qui méritent ce qu’il y a de mieux selon lui. Croyant et s’en remettant donc à Allah pour parvenir à ses fins, il se contente d’un petit travail dans une fabrique de Djellaba qui finit par battre de l’aile. Mis à la porte, il n’a plus d’autre solution que de tenter l’aventure de la traversée de la Méditerranée, direction l’Espagne. Des bruits contradictoires circulent sur l’Europe, tantôt Eldorado, tantôt terre dévoratrice d’âmes. Malgré les risques encourus, la séparation d’avec sa famille, il franchit le rubicon et part loin de chez lui.

Rôle et fonction du passeur, conditions de voyage épouvantables ne sont que le commencement d’une lente et irrémédiable descente aux Enfers. L’auteur nous propose de visiter le côté sombre de l’Union Européenne avec le sort réservé à des esclaves des temps modernes sur le dos desquels prospère le modèle capitaliste. Sous-payés et exploités, survivant dans des conditions drastiques, éloignés de leurs proches et subissant quolibets et injures, ces forçats d’un nouveau genre courbent l’échine pour quelques euros qu’ils pourront envoyer aux leurs après avoir remboursé le réseau qui les a emmené là. On explore donc les arcanes de ces filières clandestines mais aussi la psyché des migrants, leurs aspirations légitimes, leurs craintes mais aussi leur déceptions et leurs frustrations.

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Inspiré de milliers de cas, le parcours de Rachid est donc un syncrétisme, un amas de faits que peuvent vivre des personnes en exil et sans papiers. Cela fait vraiment froid dans le dos avec des passages éprouvants sur le rapport à l’autorité notamment la Guardia Civile qui alterne répression et passe droits (avec au passage un bon bakchich), les liens parfois tendus avec les habitants du pays ou encore la solitude qui gagne ces êtres esseulés en terre étrangère. C’est aussi une vision sans fard du système économique en place qui utilise la misère pour prospérer encore plus avec ces grands patrons agriculteurs qui s’enrichissent sur la sueur des travailleurs exploités et ignorants. On se rappellera longtemps du passage sur "la journée pesticide" où le héros est chargé d’asperger les plantations sans aucun équipement de protection ou encore les salaires "allégés" au gré de l’humeur de la comptable. Inhumanité ? Non, la simple logique comptable d’un capitalisme triomphant qui n’a honte de rien et peut toujours compter sur l’arrivée de nouveaux esclaves modernes demandeurs de travail et vendre sans souci des légumes bourrés de pesticides dans les rayons de notre supermarché préféré ! C’est littéralement à gerber et je peux vous dire qu’on finit sur les rotules avec des planches ultimes vraiment bouleversantes qui m’ont ému aux larmes.

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Vous l’avez compris, cet ouvrage prend aux tripes. Le sort peu enviable réservé aux clandestins met en lumière nos tergiversations éthiques et morales. Nous regardons ailleurs depuis trop longtemps et les replis identitaires dans les bureaux de vote me font penser qu’on n’est pas prêt de régler le problème, ni même déjà de considérer ces hommes et femmes comme des êtres humains à part entière. Des Rachid, il y en a des milliers et ce n’est pas fini quand on pense aux conséquences à venir du réchauffement climatique et des conflits qui lui seront liés. L’ouvrage dénonce tout cela avec brio, sans artifices ni grosses ficelles, seulement par le prisme de ce personnage central un peu candide au départ, puis conscient de la réalité. Face à tant d’injustice et de mépris, il finira par évoluer dangereusement entre repli sur soi et folie.

Magnifiquement dessiné dans un style original lorgnant souvent vers la bi/tri-chromie, très bien documenté pour ajouter au réalisme des traits, rythmé au cordeau avec un sens du récit et de la dramatisation hors pair, on ne peut échapper à notre empathie et addiction qui naît quasi immédiatement. Un bel et grand ouvrage à lire absolument pour prendre conscience des choses et partager une once d’humanité. Pas la plus belle, pas la plus glorieuse mais certainement la plus édifiante.

samedi 1 juin 2019

"Un Monde de différence" de Howard Cruse

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L’histoire : Début des années 60. L'Amérique est en train de changer mais pour Toland Polk, cela n'a guère d'importance. Déjà plus adolescent mais pas encore adulte, Toland Polk doit affronter seul une différence que la société n'est pas encore prête à accepter : celle de son homosexualité. La rencontre inattendue de Ginger Raines va pousser Toland à sortir de sa coquille et lui faire découvrir une oppression bien plus violente que celle qu'il subit : celle des Noirs dans un Sud encore ségrégationniste. Engagé, malgré lui dans la lutte pour les droits civiques, le jeune homme va devoir prendre ses responsabilités vis-à-vis des autres et de lui-même.

La critique de Mr K : Encore un ouvrage tiré de ma PAL où il dormait depuis trop longtemps ! Pour tout dire, je l’avais même oublié... C’est donc lors d’une session rangement que je suis retombé dessus et je n’hésitais pas une seconde à en faire ma nouvelle lecture du moment. Un Monde de différence de Howard Cruse a reçu le prix de la critique à l’édition 2002 du festival d’Angoulême et nous propose de suivre Toland Polk, un jeune homme un peu perdu qui vit dans une époque difficile entre société réactionnaire et grands changements à venir.

À l’aube de l’âge adulte, Toland Polk se cherche. Travaillant dans une station service, il s’interroge sur son identité sexuelle. Fruit d’une éducation plutôt rigoriste, il sent bien au fil de ses flirts et expériences avec des femmes qu’il n’est pas épanoui. Il va découvrir au gré des rencontres qu’il est homosexuel et va participer à son corps défendant au départ à l’émergence de la contestation en faveur des droits civiques et l’établissement de lois intégrationnistes pour que les Noirs soient reconnus comme les égaux des Blancs. On suit avec lui l’évolution de sa personnalité, de sa perception de lui-même, de ses rapports avec sa famille et sa découverte de la condition des Noirs et la nécessaire lutte qui s’engage en leur faveur.

Dans cet ouvrage, Howard Cruse mélange fiction et réalité vécue durant sa jeunesse dans le sud des États-Unis. Le héros est complexe, non exempt de défaut, il lui arrive d’agacer le lecteur par sa nonchalance et son absence de prise de position au départ. Mais le récit en soi est initiatique et par ses expériences, ses observations, il va peu à peu évoluer. Apprendre à se connaître tout d’abord, accepter ses inclinaisons envers les hommes malgré une morale ambiante très puritaine. Au détour de certaines vignettes, on se rend bien compte que l’on part de loin dans la notion de conquête des droits pour les homosexuels et les Noirs. Cela donne notamment des passages rudes où les menaces, violences et haines de toutes sortes sont montrées de manière frontale et sans concession. Pour équilibrer cela, c’est aussi l’occasion dans certaines planches d’explorer les solidarités existantes et les mouvements qui se mettent en place. Cela va du réconfort que l’on peut donner à autrui dans l’intimité, en soirée, lors de sorties débridée dans les bas fonds ou encore l’organisation de ligues et de syndicats pour mener un combat plus politique.

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On croise énormément de personnages durant les 224 pages de ce volume qui est d’une densité très importante. Il y a beaucoup à lire par exemple, l’auteur s’attardant sur la vie quotidienne de chacun, les réactions des uns et des autres mais aussi les événements nationaux qui se déroulent en parallèle. La sœur bienveillante, la mère bigote, le papa simplet qui soutient son fils, la petite amie bohème qui accompagne un temps Toland, les rois de la nuit gay, les black qui se battent quotidiennement avec les préjugés sont autant d’êtres humains judicieusement croqués par un auteur à la finesse narrative impressionnante qui au passage explore les contradictions américaines de l’époque pour mieux les exploser, les mettre à nu et les peser face à l’évolution des mentalités. C’est donc un moment-clef dans l’histoire des USA qui nous est livré ici sans manichéisme et avec un souci de clairvoyance.

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Les dessins sont remarquables et la bichromie noir et blanc y est pour beaucoup. Fourmillant de détails, dans un style très strip, les pages se tournent toutes seules et multiplient les émotions et les réactions empathiques. Véritable ascenseur émotionnel, fenêtre impressionnante sur une époque désormais révolue, cette BD est un très beau parcours initiatique qui tour à tour émeut, bouleverse et fait sourire entre dénonciation et auto-dérision.

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jeudi 16 mai 2019

"Wolff & Byrd : Avocats du macabre" de Batton Lash

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L'histoire : Dans la jungle des cabinets d'avocats américains, deux juristes sont restés intègres et ont choisi de défendre ceux que la société rejette... les monstres ! Ils sont Wolff & Byrd, les avocats du surnaturel, et rien ne peut les arrêter lorsqu'il s'agit de faire triompher la justice. Humour, mystère et parodie sont au programme, sans oublier la présence de Sodd, la Chose nommée truc, qui est certainement leur client le plus fidèle.

Méfiez-vous des créatures de la nuit... Maintenant elles ont des avocats !

La critique de Mr K : Dégoté à prix d'or dans une brocante Wolff & Byrd: avocats du macabre de Batton Bash avait tout pour me plaire sur le papier. Gros amateurs de récits d'horreur des années 60 / 70, je vous invite notamment à lire mes chroniques des volumes publiés aux éditions Delirium qui rééditent avec talent et goût les vieilles BD Creepy et Eerie notamment. Cet ouvrage est une pure découverte liée au hasard, je ne connaissais même pas son existence avant de tomber dessus. Au final, ce fut une lecture plaisante mais pas inoubliable, ce volume étant tout de même inférieur aux œuvres suscitées.

Wolff et Byrd sont deux avocats spécialisés dans le surnaturel. Ils n'enquêtent pas à proprement parlé, ils défendent en général les causes perdues : celles des monstres ou d'humains victimes d'objets surnaturels. Ils sont le dernier espoir pour bien des cas que la science n'explique pas et jouent sur les subtilités de la loi pour sortir de l'ornière des accusés souvent victimes de leur apparence ou de leur maladresse : un homme végétal se voit ainsi accusé de gêner la voie publique et de représenter un danger pour les enfants, un couple se voit attaquer en justice à cause des dégâts causés par leur maison hantée, une ligue de vertu parentale veut empêcher la diffusion d'un programme horrifique présenté par une goule (toute ressemblance avec le gardien des Contes de la crypte est purement fortuit évidemment...) ou encore, un humain est victime des vœux désastreux qu'il prononce grâce à un artefact vaudou... Sacré programme, non ?

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Découpé à chaque fois en deux planches, les récits sont très vifs. Ces strips étaient destinés à être publiés quotidiennement, le lecteur devant attendre le jour suivant pour connaître la suite des événements, l'aspect est un peu suranné avec des rappels réguliers des ressorts des intrigues. Cette narration à l'ancienne n'empêche pas pour autant les surprises et les bons twists finaux dont je suis si friand. On reste dans du classique avec notamment une critique à peine voilée envers la bien-pensance en vogue aux USA (aujourd'hui comme avant d'ailleurs) et le machisme et la réduction des femmes au rôle de faire valoir (le personnage d'Alana Wolff est là pour démontrer tout le contraire). À ce propos, j'ai apprécié les deux personnages principaux et le décalage présent souvent dans leurs actions et réactions (un peu à la manière de la Famille Addams). Très bons aussi les passages mettant en scène les créatures victimes de l'incurie des êtres humains, ce qui m'a au passage rappelé le très très bon film Cabal de Clive Barker (un film culte, foncez le regarder !).

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Le gros défaut de l’ouvrage tient dans son aspect graphique. Les planches sont moyennes et certaines cases mêmes hideuses. Le dessinateur semble s'être parfois reposé sur ses lauriers, sans doute dû au rythme de parution de l'époque qui imposait un rythme effréné à ses auteurs. Quelques éléments de la traduction française semblent aussi hasardeux, donnant un caractère inachevé ou carrément puéril à certaines répliques. C'est dommage car le contenu est bon, intéressant mais l'écrin manque d'éclat et douche quelque peu l'enthousiasme. Reste tout de même un bon petit bonheur régressif qui devrait convenir aux amateurs de récits horrifiques.

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dimanche 28 avril 2019

"Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B" de Tardi

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L'histoire : Avec Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, Jacques Tardi concrétise un projet mûri de très longue date : transposer en bande dessinée les carnets de son propre père, rédigés des années durant sur des cahiers d’écolier, où celui-ci tient par le menu la chronique de sa jeunesse, en grande partie centrée sur ses années de guerre et de captivité en Allemagne.

La critique de Mr K : Retour dans l’œuvre de Tardi aujourd'hui avec une chronique portant sur les deux premiers volumes de Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B où l'auteur de BD se livre à un exercice de mémoire familiale haletant. En image, il retranscrit les souvenirs de son père, fait prisonnier au début de la Seconde Guerre mondiale et enfermé durant quatre ans environ dans un camp de prisonniers de guerre. Le deuxième volume quant à lui, nous raconte le long voyage de retour vers le pays lorsque la débâcle allemande commence à se faire sentir...

On commence d'abord par suivre le papa de l'auteur avant même que la guerre n'éclate avec des signes avant coureur que les autorités françaises ne daignent pas prendre en compte. On s'agite à l'est du Rhin et l'Europe démocratique laisse faire. Personne n'est dupe, un conflit va éclater. Et puis, c'est l'engagement, René Tardi rentre dans le corps de la cavalerie et se voit confier un char. L'expérience tourne court, armée mal préparée et mal dirigée, la France est vaincue et René Tardi fait prisonnier et envoyé à l'autre bout du continent dans le fameux Stalag II B.

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Réservé aux prisonniers de guerre, cosmopolite, c'est l'enfer sur terre pour ces hommes isolés et loin de chez eux. Au gré des souvenirs qui s'égrainent, Tardi nous raconte la faim qui tenaille les ventres, la violence au quotidien des gardiens avec son lot de coups, de railleries et d'exécutions sommaires parfois, la rigueur du climat, les corps fatigués et usés, les esprits qui déraillent... Avec un détail impressionnant et avec une rigueur d'historien, Tardi nous propose une fenêtre ouverte sur une réalité du conflit trop souvent occultée dans les manuels d'Histoire : le sort des prisonniers de guerre. Par le prisme des écrits de son père, on en apprend beaucoup entre souffrance, rudesse mais aussi parfois quelques traits d'humour, l'auteur s'étant représenté tout du long en compagnie de son père comme s'il traversait les mêmes épreuves que lui.

Quand les allemands évacuent le camp, on suit le long périple du retour vers la France. Le point de vue change légèrement, on retrouve la litanie des souvenirs paternels mais le jeune homme intervient un peu plus et donne des éléments de contextualisation plus présents que dans le premier tome. Au fil des villes et localités traversées, il énumère la chronologie du conflit, les réalités que les prisonniers de guerre ignoraient (notamment la mise en place de la Solution Finale avec les actions des Einsatzgruppen et bien évidemment les camps de concentration et d'extermination). Quand le glas sonne pour les nazis, en parallèle du retour du père, Tardi fait le point sur l'avancée des alliés et le sort réservé aux principaux dirigeants du régime.

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Très bien menée, remarquablement documentée, cette œuvre est absolument à lire pour les amateurs d'Histoire et plus particulièrement de cette période trouble pour le monde. Comme il l'a fait auparavant pour la Grande Guerre à partir des souvenirs de son grand-père, Tardi réussit le tour de force de nous plonger dans la confusion et l'Histoire, au cœur d'un gigantesque gâchis qui broie les hommes et les âmes. Le dessin est impeccable comme d'habitude et souligne à merveille le drame qui se joue à travers des planches en bichromie noir et blanc parfois parsemées de touches de couleur qui rehaussent certains éléments. Le gris domine comme le cœur de ces hommes abandonnés à leur sort et qui vont survivre coûte que coûte, quitte parfois à dépasser leurs barrières morales.

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Accrocheurs immédiatement, ces deux volumes se lisent tout seuls et l'on suit avec un plaisir renouvelé ses souvenirs parfois entrecoupés de vides (car comme chacun sait la mémoire est sélective) et que le fils tente de combler par ses questions et ses ajouts historiques. La démarche est assumée, louables et donne un ton différent à cette œuvre qui à mes yeux est d'ores et déjà un classique dans son genre. À compulser de toute urgence !