mardi 18 avril 2017

"S'enfuir : Récit d'un otage" de Guy Delisle

S'enfuirL'histoire : "Etre otage, c'est pire qu'être en prison. En prison, tu sais pourquoi tu es là et à quelle date tu vas sortir. Quand tu es otage, tu n'as même pas ce genre de repères. Tu n'as rien."

La critique Nelfesque : De Guy Delisle, j'avais lu "Les Chroniques birmanes" il y a 7 ans. Ça date... Je gardais de cette BD un souvenir entre rires et larmes et quand est sorti "S'enfuir : Récit d'un otage" en septembre dernier, ma curiosité a été une nouvelle fois titillée.

Ici point de rires. La situation ne s'y prête pas et même pour quelqu'un qui voit une part de lumière en tout, l'optimisme est difficile lorsque l'on se retrouve dans la situation de Christophe dans cette bande dessinée. Guy Delisle nous relate ici l'histoire vraie de Christophe André, membre d'une ONG médicale dans la région du Caucase, qui en 1997 se fait kidnapper lors de sa première mission humanitaire.

L'auteur l'a rencontré plusieurs fois et décide de raconter son expérience. Un challenge puisqu'en 4 mois de captivité, il ne s'est pas passé grand chose et que Guy Delisle tente plutôt ici de faire ressentir au lecteur le vide des journées de Christophe.

S'enfuir planche 1

Entre angoisse, résignation et appréhension mais avec beaucoup de lucidité, de self-control et de mesure, Christophe traverse ses journées de rétention avec un flegme qui l'a sans doute sauvé. Alors qu'il est retenu par des hommes dont il ignore tout, qu'il est déplacé de chambre spartiate en grenier pour ne pas être localisé et qu'il est menotté nuit et jour à un radiateur, Christophe continue d'avoir foi en l'avenir. Même si il passe par des moments d'abattement, il continue d'espérer et se vide l'esprit pour ne pas cogiter. Avec pour seule obsession de garder le fil des jours qui passent pour ne pas devenir fou, il laisse vagabonder son esprit entre jeux mentaux et rêves d'évasion.

S'enfuir planche 2

Guy Delisle a pris le parti ici de ne rien édulcorer. Il nous livre sans fioritures les journées interminables, la chaleur d'un lieu clos, les heures qui s'égrènent et ne ressemblent à rien moins que les heures de la veille. Les cases se ressemblent, le dessin est simple. Il ne se passe rien... Le choix des couleurs, dégradé de gris bleu, accentue cette impression de vide et d'absence. Loin de s'ennuyer avec un tel ouvrage entre les mains, le lecteur prend conscience de la condition d'otage et reste au plus prêt du personnage, vivant avec lui cette rétention.

"S'enfuir : Récit d'un otage" est un pavé de 428 planches. 428 planches de silences, d'incompréhension, de rêves, d'espoir. La répétition, l'attente, la peur... Un très bel hommage aux hommes et aux femmes risquant leur vie chaque jour dans des zones sinistrées et dangereuses où leur humanité et leur ténacité sauvent nos semblables.

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lundi 27 mars 2017

"La Quête de l'Oiseau du Temps" de Le Tendre et Loisel

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L'histoire : Le légendaire chevalier Bragon pense en avoir fini avec sa vie aventureuse dont les exploits ont fait les heures les plus riches des conteurs d'Akbar. À présent qu'il est vieux, il n'aspire plus qu'au repos, retiré qu'il est dans sa ferme des hauts plateaux du Médir. Mais la tranquillité n'est pas de mise pour les héros.

Un jour vient à lui Pélisse, jeune vierge sauvage et rousse aux formes généreuses, accompagnée de son Fourreux, animal étrange aux mystérieux pouvoirs. Elle lui apporte un message de sa mère, la princesse-sorcière Mara, elle-même ancienne maîtresse de Bragon. La situation est grave : Ramor, le dieu maudit, va bientôt sortir de la conque où les dieux l'avaient enfermé pour contenir sa soif de pouvoir. La destruction et la mort s'étendraient alors sur Akbar sans que quiconque puisse s'y opposer.

Il ne reste que huit jours avant la "Nuit de la saison changeante" où s'achèvera l'enchantement qui retient Ramor prisonnier. Mara a besoin de l'Oiseau du Temps, car il est le seul capable d'arrêter le temps, ce qui lui permettrait d'achever, avant la fin des huit jours, la trop longue incantation qui lie Ramor à la conque. Mais la première épreuve de la quête sera d'aller récupérer la Conque de Ramor, jalousement gardée par Shan-Thung, le prince-sorcier de la Marche des Terres Éclatées.

Sollicité par son ancien amour, agacé par la fougue et l'insolence de Pélisse qui prétend être sa fille, Bragon sort sa fidèle faucheuse de son étui et s'embarque sans plus d'hésitation dans ce qui sera la plus hasardeuse des entreprises jamais vues sur Akbar : La Quête de l'Oiseau du Temps !...

La critique de Mr K : Nouvel emprunt au CDI de mon bahut : l’intégrale de La Quête de l’Oiseau du Temps de Le Tendre et Loisel. Il s’agit d’une relecture pour enfin savoir le fin de mot l’histoire m’étant arrêté au volume 3 à l’époque. Mieux vaut tard que jamais me direz-vous, à la vue de l’œuvre dans son entier, j’avais bien trop attendu tant cette bande dessinée est une merveille d’intelligence, d’humour et d’esthétisme.

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La trame est plutôt classique : le monde d’Akbar est en grand danger, dans huit jours un dieu vengeur emprisonné dans une conque va se libérer et asservir le monde, rien de moins ! La princesse-sorcière Mara va rassembler une petite troupe et l’envoyer en quête du mystérieux oiseau qui donne son nom aux albums pour pouvoir arrêter le flux du temps et réaliser l’incantation qui convient pour éviter l’apocalypse. Mais vous imaginez bien que cette quête se révélera ardue, riche en rebondissements et le final laissera des traces (y compris sur le lecteur !). On retrouve ici tous les ingrédients qui font une bonne BD de fantasy.

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En premier lieu, une joyeuse bande constituant un groupe disparate où chacun est complémentaire. Une jolie fille gouailleuse accompagnée d’une mystérieuse créature toute mignonne (Kawaï comme on dit maintenant), un vieux chevalier grognon au cœur gros comme ça qui passe son temps à râler (j’adore ce personnage), un mystérieux inconnu masqué aussi couard qu’obsédé par les formes généreuses de l’héroïne et toute une galerie de personnages secondaires tous plus farfelus et délirants les uns que les autres avec notamment un ancien écuyer revanchard, une sorcière obnubilée par sa mission de sauveuse du monde, un chasseur solitaire reclus dans un territoire perdu... L’ensemble forme une communauté imaginaire crédible, originale et très engageante pour un lecteur conquis par ce microcosme crée de toute pièce.

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Ce qu’il y a de génial dans cette série, c’est son aspect drolatique. Bien que n’épargnant par leurs personnages de moments de bravoure intense (on a parfois le souffle coupé au détour d’une ou deux mésaventures), les auteurs n’ont pas voulu fournir une BD qui se prenne trop au sérieux. L’aventure est belle mais l’humour omniprésent lui donne un cachet sympathique qui empêche le sourire esquissé en début de lecture de s’effacer du visage ravi du lecteur. Réparties truculentes, situations ubuesques s’enchaînent pour notre plus grand plaisir empêchant cette histoire de tomber dans les clichés d’une fantasy sans finesse sombrant dans des situations déjà vues et ennuyeuses aux yeux du fan que je suis. Les nanas ont ici de la répartie, les gros bras souvent mis en porte-à-faux voir pire (j’adore Bulrog) et les créatures croisées sont souvent attendrissantes et totalement barrées. Et même si parfois, elles n’apparaissent que sur une case ou deux d’une planche, le souvenir perdure et on rigole encore en y repensant.

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Les deux auteurs nous proposent vraiment une immersion totale avec des planches parfois de toute beauté. Bien que le style ait changé légèrement entre le premier et le quatrième tome, on prend quelques claques esthétiques qui se combinent entre elles pour fournir un scénario intéressant bien que plutôt convenu. Heureusement, le quatrième et ultime tome réserve son lot de surprises et c’est avec une certaine émotion qu’on le referme. J’en avais même les yeux tout humide, chose très rare pour moi en matière de lecture de BD de ce style.

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Rien à reprocher donc à cette tétralogie à la fois immersive en terme d’aventure et comique dans les rapports tissés entre les personnages. Dessins et textes sont au diapason pour fournir un excellent moment de détente dont on se souvient bien longtemps après notre lecture. Cette œuvre est absolument à découvrir si vous êtes amateur de ce type d’univers car dans le domaine on ne fait pas mieux !

mercredi 8 février 2017

"Terre-Neuvas" de Chabouté

 

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L’histoire : Ici on n’a droit qu’à la mer et ses dangers,
On danse tous les jours avec la mort,
On est les laissés-pour-compte...
Ici on meurt, c’est tout !
Noyade, naufrage, phtisie, scorbut...
... plus rarement poignardé dans son sommeil !

La critique de Mr K : C’est sous les conseils de ma documentaliste qui m’en faisait l’article ardemment que j’empruntai le présent ouvrage de Chabouté au lycée. Il ne m'a pas fallu plus d’une heure pour le dévorer (c’est le défaut majeur des BD soit dit en passant...) et grandement l’apprécier entre œuvre documentaire traitant du quotidien épouvantable des pêcheurs à la morue malouins en début de XXème siècle et récit policier bien mené dans le vase clos d’un navire loin de sa terre d’attache. Ambiance garantie !

Le 26 février 1913, la Marie-jeanne quitte le port direction Terre-Neuve au large du Canada pour une saison de trois mois de pêche à la morue. À son bord, un capitaine et son équipage rodés à l’exercice, résumé d’une humanité pieds et mains liés à un travail harassant et usant. Ambiance virile, bourrades et bagarres, réflexions et tensions sont leur quotidien de traversée, la fatigue et l’usure atteignant son paroxysme lorsque la campagne de pêche en elle-même démarre. Le pêcheur n’étant ni plus ni moins qu’un galérien doublé d’un forçat tant le travail est pénible. Nouveauté de cette expédition, l'équipage remarque la présence d'un jeune homme que rien ne semble rattacher en terme de goût à cette activité, mais il est pourtant là et cela dérange les uns et les autres qui voient en lui un terrien, un paysan.

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Très vite, l’ambiance devient délétère avec la découverte d’un corps puis de deux. Le second du capitaine et un pêcheur expérimenté meurent dans des circonstances troubles et surtout, tout sauf accidentelles. En mer, on meurt de froid, de noyade, d’accident de travail mais rarement poignardé en plein cœur par un coutelas ou par pendaison provoquée ! La méfiance s’installe, chacun espionne les autres et les soupçons se portent alternativement sur le nouveau (ben oui, c’est qui celui-là, on ne le connaît pas !), sur les autorités du navire (pour économiser des parts et rendre l’ensemble plus rentable) ou encore le sort ou le mauvais œil car quand on est marin, on porte attention aux fortunes de mer. Pourtant malgré la menace, l’activité perdure et continue comme si rien n’était, le capitaine y veille sévèrement et ce n’est pas quelques morts suspectes qui vont empêcher l’activité surtout qu’il doit rendre des comptes à l’armateur et chaque morue pêchée compte.

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L’aspect documentaire de Terre-Neuvas est remarquable et m’a fait repenser à un cours universitaire que j’avais suivi en Maîtrise sur l’histoire bretonne. Notre professeur de l’époque (Roger Le Prohon, un professeur passionnant à l’érudition incroyable) nous avait dressé un portrait éloquent de la pêche à la morue qui permettait à travers cette activité d'entr'apercevoir certains impondérables de l’espèce humaine : l’avidité du gain au détriment de l’individu, cette course au profit qui menait des hommes loin de chez eux dans des eaux glacées où la mort vous guettait au moindre faux pas. Le passage sur les doris (frêles esquifs qu’on utilisait pour poser et relever les lignes) est dans le domaine très bien retranscrit. Très bien rendue aussi, la vie à bord avec une hiérarchie forte allant d’un capitaine quasi déifié au mousse qui réalise toutes les basses besognes et essuie régulièrement coups et quolibets. Ce microcosme sauvage donne à voir une réalité éprouvante qui prend à la gorge.

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Le récit policier est lui plus classique et la solution apparaît finalement assez vite dans l’esprit du lecteur, s’il est habitué à ce genre de littérature. Pour autant, il ne faut pas en prendre ombrage, le plaisir est intact et les révélations finales rendent l’ensemble crédible et efficace. Passé et présent, croyances et codes de l’honneur se mêlent et orientent le récit vers une fin logique pour le lecteur, plus révolutionnaire pour l’historien tant on remet en cause le système décrit pendant tout l’ouvrage. Les personnages nourrissent parfaitement le récit entre le mystérieux nouveau membre d’équipage, le vieux de la vieille à la sagesse zen et empirique et les forts en gueule qui cachent leur jeu. On embarque avec eux dans la Marie-Jeanne et on éprouve leur angoisse et leurs espoirs au fil du déroulé d’une histoire finalement tragique et banale.

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En terme esthétique, cette bande dessinée est aussi une belle réussite avec le choix d’un noir et blanc très contrasté, brillant miroir à une réalité très difficile où les cœurs sont âpres, les épreuves nombreuses. Les pages défilent toutes seules mettant en scène la banalité avec simplicité mais néanmoins avec un souci du détail poussé et des scènes plus impressionnantes où l’on sentirait presque le bateau tanguer sous nos pieds. Une très belle expérience que je vous encourage à tenter au plus vite, vous ne serez pas déçus !

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jeudi 20 octobre 2016

"Un Fauve en cage" de Dodier

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L'histoire : L'épicerie de Burhan Seif El Din est une véritable caverne d'Ali baba. On y trouve tout et n'importe quoi. Et même n'importe qui. Des voleurs, en l’occurrence. Casqués, tout de cuir vêtus, les voyous menacent l'épicier et frappent une jeune cliente. Choquée, celle-ci ne se rappelle ni de son nom ni son adresse. Mémoire brisée. Dès lors, Jérôme K. Jérôme Bloche, détective au grand cœur, s'évertue à renouer le fil interrompu des souvenirs de la jeune femme. Il n'aurait pas dû.

La critique de Mr K : C'est au cours d'un chinage de plus que je tombai par hasard sur le présent volume d'une série que j'affectionne tout particulièrement depuis ses origines. Loin d'avoir fait le tour des aventures de ce jeune détective privé, c'est avec un plaisir non dissimulé que j'entamai la lecture de ce quatorzième volume d'enquête...

Suite à un braquage foireux dans l'épicerie du quartier où il réside, Jérôme K. Jérôme Bloche se retrouve avec une belle et jeune amnésique sur les bras. N'écoutant que son bon cœur et sa curiosité maladive, il s'élance sur les traces du passé de la jeune femme. L'enquête avançant, il devra se méfier des deux mystérieux motards à l'origine du drame et d'un jeune-homme cloîtré chez lui qui ne semble pas avoir toute sa raison. Mais il devra aussi jongler avec la jalousie de sa douce et fougueuse Babette, son amoureuse d'hôtesse de l'air!

Ce fut un réel plaisir de retrouver Jérôme K. Jérôme Bloche. J'ai une tendresse toute particulière pour ce personnage un peu à l'ouest, grand admirateur de Bogart et des récits policiers des années 50 et 60. Désuet, par moment benêt et naïf, il dégage une humanité fraîche et innocente. Il a le don de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment mais il arrive toujours à s'en sortir grâce à son sang froid et une bonne part de chance. Ces capacités de déductions ne sont pas en reste, comme je le dirais plus bas, elle ne sont pas vraiment mises à rude épreuve dans ce volume de ses aventures. Pour autant, il n'est pas au bout de ses peines avec notamment un bonne séance de poutrage avec Babette et quelques courses poursuites haletantes.

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On retrouve ainsi avec plaisir les personnages secondaires récurrents dans la série avec Babette très en forme (mais peu présente par rapport à d'autres enquêtes), on croise la concierge maternante et l'épicier toujours aussi de bon conseil notamment lors de la scène d'introduction. Les opposants sont pas mal non plus avec un esprit dérangé bien branque qui révélera son secret dans les toutes dernières planches. La pauvre victime est elle par contre plutôt fade et sans grand intérêt. On se prend même à se dire que finalement on se fiche un peu qu'elle s'en sorte ou pas...

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D'ailleurs en soi, l'enquête est loin d'être pénétrante et entraînante. La faute à des péripéties pas vraiment originales et que l'on voit venir de loin. Du coup, on lit cette BD avec un plaisir moindre en attendant la prochaine gaffe du héros ou l'intervention d'un personnage déjà connu. L’ensemble sonne un peu creux et la révélation finale n'est finalement pas si surprenante que cela. J'ai largement préféré dans cette série les scénarios de L'Ombre qui tue ou du Vagabond des dunes. Reste cependant quelques passages bien marrants et un héros toujours aussi attachant.

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Au final, une lecture plaisante mais loin d'être indispensable tant on sent que malgré un talent certain au dessin, le scénario est bien maigre et déjà lu et vu. Dommage dommage...

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samedi 15 octobre 2016

"Cher pays de notre enfance" d'Etienne Davodeau et Benoît Collombat - ADD-ON de Mr K

cher pays de notre enfanceNelfe a déjà lu et chroniqué cette BD le 10/04/16. Mr K vient de la terminer et de la chroniquer à son tour.

Afin que vous puissiez prendre connaissance de son avis, je vous mets dans ce présent billet le lien vers l'article originel où vous trouverez la critique de Mr K à la suite de celle de Nelfe.

Nous procédons ainsi pour les ouvrages déjà chroniqués au Capharnaüm Eclairé mais lus à nouveau par l'un de nous.

Pour "Cher pays de notre enfance", ça se passe par là.

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mardi 11 octobre 2016

"Fin de la parenthèse" de Joann Sfar

fin de la parenthèseL'histoire : Seabearstein met fin à son exil d’artiste maudit pour participer à une expérience artistique hors normes. L’art étant à ses yeux la seule issue possible pour une société en prise avec un obscurantisme croissant, le peintre est chargé de réveiller le seul prophète non-religieux possible, qui n’est autre que Salvador Dali, maintenu cryogénisé à Paris. Il devra pour cela invoquer son esprit grâce aux mises en scènes de quatre modèles de haute couture qui recomposent des tableaux de Dali. Coupés de toute communication avec le monde extérieur, ils embarquent pour un trip mystique et philosophique totalement inédit.
Sauront-ils faire renaître l’esprit du peintre surréaliste ? Et s’ils y parviennent, que pourront la culture, la connaissance et l’amour dans un monde chahuté ? Questions d’autant plus fondamentales que notre héros sera, à l’issue de cette parenthèse, confronté à une réalité violente.

La critique Nelfesque : Voici une BD singulière et bien particulière dont la rédaction de la chronique dédiée me donne du fil à retordre... "Fin de la parenthèse" ne ressemble à aucun autre ouvrage que j'ai pu lire par le passé. Avec un style très marqué "Joann Sfar" tant dans le trait de dessin que dans certains thèmes abordés, elle ne fait pas pour autant dans la facilité et Sfar n'hésite pas à bousculer le lecteur quitte à le perdre complètement par moment.

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Résumer cet ouvrage est déjà en soi un exercice. Seaberstein, artiste déjà rencontré dans la précédente oeuvre de l'auteur, "Tu n'as rien à craindre de moi", décide de rentrer à Paris et se lance dans une performance artistique surprenante : s'enfermer pendant plusieurs jours dans un hôtel particulier avec 4 mannequins dans le plus simple appareil pour invoquer par ses dessins et par les expériences qu'ils vont partager l'âme de Salvador Dali. Entre trip mystique, voyage sous substances, menaces terroristes et résurrection, Sfar brouille les pistes et offre à ses lecteurs une expérience hors du commun où il fait bon lâcher prise.

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Car il faut savoir s'abandonner pour lire "Fin de la parenthèse". L'histoire que je vous ai tout juste évoquée précédemment est bien plus complexe et distendue que ce qu'il n'y parait. Oubliez vos certitudes, laissez vos points de repère de côté, Joann Sfar vous propose une Expérience avec un grand E et un sacré challenge de lecteur.

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Le voyage est tellement déroutant que ce soit graphiquement que dans les problématique qu'il soulève et les leviers qu'il utilise, que la lectrice que je suis est restée complètement pantelante à la fin de la lecture. On est à la fois séduit, heurté, décontenancé et, n'ayons pas peur des mots, complètement paumé !  Impossible de déterminer avec certitude si on a aimé cette lecture mais une chose est sûre c'est qu'elle provoque des émotions et remue en chacun de nous des choses insoupçonnées. N'est-ce pas là le propre de l'Art ? "Fin de la parenthèse" est une BD ovni qui se ressent plus qu'elle ne s'explique. A chacun de tenter l'expérience !

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samedi 17 septembre 2016

Chasse aux livres à domicile !

Le week-end dernier c'était au tour de la médiathèque de notre commune de procéder au désherbage de ses rayonnages. Pour ma part, je n'étais pas optimiste quant à la possibilité de trouver des titres qui me tenteraient vu le caractère "rural" de notre lieu de villégiature et le peu d'activités dédiées à la culture de manière générale. Je m'attendais plutôt à des titres soit hyper connus (déjà lus ou qui ne m'intéressent pas), à des romans de terroir (genre qui fonctionne pas mal en Bretagne et qui me laissent de glace) et à une majorité de livres pour enfants. Nelfe ayant une force de persuasion hors du commun, elle réussit tout de même à m'entraîner vers ce micro-événement "littéraire" local...

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Grand bien lui a pris tant l'offre proposée s'est révélée finalement variée et de qualité. La responsable a du goût et ça se sent d'office. Par habitude, je ne lis que des livres que j'achète en seconde main (plus les SP) et je ne fréquente plus les bibliothèques depuis un certain temps. Il s'avère qu'une fois de plus lors d'un chinage, j'ai croisé des auteurs que j'affectionne beaucoup et que des titres m'ont séduit par leur quatrième de couverture intrigante. Au final, je suis ressorti avec six romans (un pour Nelfe) et une BD. Je vous invite à me suivre dans la découverte des nouveaux pensionnaires de nos PAL respectives !

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- L'Amour est une île de Claudie Gallay. Depuis mes lectures enthousiastes des Années cerises et des Déferlantes, je voue un culte à cette auteure à l'écriture envoutante et simple à la fois. Impossible donc de ne pas acquérir ce titre qui me faisait de l'oeil et qui explore les passions, rêves et mensonges au coeur d'un été lourd de secret avec en toile de fond le festival d'Avignon. Sacré programme en perspective que je suivrai avec délice avant la fin de l'année.

- La Quarantaine de J. M. G. Le Clézio. Un bel ouvrage pour un auteur décidément à part dans le paysage littéraire français avec son goût pour le voyage, la rencontre de l'autre et une écriture poétique à souhait. Il est ici question de mise en quarantaine avant la reprise d'une vie "normale" avec la compilation de souvenirs et notes éparses. Sans aucun doute, une de mes futures "grandes" lectures. 

- Hors champ de Sylvie Germain. À la table des hommes sorti en début d'année m'avait laissé un sentiment mitigé entre un jeune héros très charismatique, touchant comme jamais, et un background plutôt simpliste et surtout déjà lu et vu. Je retente ma chance avec ce titre traitant de l'effacement et de l'oubli de certaines personnes dans notre société occidentale contemporaine. Je gage sur la qualité certaine d'écriture de l'auteur pour nous faire explorer les peurs et doutes du genre humain. 

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- La Caverne des idées de J. C. Somoza. Coup de poker que ce livre qui m'a séduit par son histoire d'enquête policière sous fond de Grèce antique, période fascinante pour l'historien que je fus durant mes études. Qui a tué le jeune éphèbe ? C'est ce que vont s'atteler à découvrir deux êtres que tout oppose : un fin limier et un philosophe platonicien, mentor du disparu. Ce livre plein de promesse ne tardera pas à sortir lui aussi de ma PAL !

- Ainsi mentent les hommes de Kressmann Taylor. Trop content d'être tombé sur ce recueil de nouvelles après la gigantesque claque renouvelée lors de ma relecture de Inconnu à cette adresse et la découverte du très bel ouvrage jeunesse sorti chez Flammarion lors de la rentrée littéraire 2014, Monsieur Pan !Les courts textes réunis ici mettent en scène de jeunes adolescents confrontés à des adultes mensongers qui vont les pousser à s'isoler en dehors du cercle de l'humanité, dans la nature pour désamorcer douleur et désarroi. J'ai sacrément hâte de débuter cette lecture tant je trouve cette auteure redoutable d'efficacité dans le traitement de la nature humaine. Yes !

- Roi du matin, reine du jour de Ian McDonald. Ce livre nous raconte le destin de trois femmes irlandaises considérées comme folles par certains, sorcières par d'autres. Gnomes, extra-terrestres, monstres venus d'on ne sait où, mythomanes mêlant mensonges et réalité... l'éditeur nous promet un voyage qui dépote entre histoire et mythologie de ce pays si mystérieux. Je suis très curieux de lire ça !

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- Un Fauve en cage, une aventure de Jérôme K. Jérôme par Dodier. L'occasion fait le larron et cela fait bien longtemps que je n'ai pas suivi une enquête de ce jeune enquêteur légèrement maladroit, amateur des policiers US à l'ancienne qui collectionne les sons de sirènes des polices du monde entier. Dans ce volume, il recueille une jeune femme amnésique sur qui plane un danger insaisissable. Là encore, un ouvrage qui ne tardera pas à quitter ma PAL !

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- À Marche forcée de Slavonir Rawicz. L'unique choix de Nelfe mais quel choix ! Nous avions regardé l'adaptation cinéma lorsqu'elle est passée à la télévision et nous avions été bluffé par cette histoire vraie (Les Chemins de la liberté de Peter Weir, sorti en 2010). Ce livre est le témoignage unique d'évadés du goulag russe qui ont parcouru des miliers de kilomètres à travers le désert de Gobi. Je pense que c'est le genre de lecture qui ne laisse pas indifférent. J'ai hâte de savoir ce que Nelfe en pensera, d'autant plus qu'elle affectionne les romans des "grands espaces" !

De belles pioches une fois de plus, des PAL qui grossissent un peu mais pas trop (on a vu pire au Capharnaüm éclairé en terme d'acquisitions !) et qu'il faudra faire diminuer quand la rentrée littéraire 2016 sera derrière nous. Quel bonheur que d'être lecteur !

jeudi 18 août 2016

"Le Caillou rouge et autres contes" de Caza et Bazzoli

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Le contenu : Recueil d'oeuvres de jeunesse de Caza, rééditées en 1985.

La critique de Mr K : C'est béni des dieux que nous sommes revenus d'une expédition chinage à Périgueux cet été, rappelez-vous mon poste enthousiaste en retour de vacances. Parmi ces très belles trouvailles, il y avait cette BD de Caza et Bazzoli proposée à un prix défiant toute concurrence et dans un état de conservation plus qu'honorable. Il ne m'a pas fallu bien longtemps pour me plonger dedans et le moins que l'on puisse dire, c'est que j'ai été bien inspiré de me porter acquéreur de ce Caillou rouge et autres contes. Bon, je ne partais pas vraiment dans l'inconnu vu mon admiration pour Caza et son travail... Cet ouvrage propose une compilation de micro-récits parus dans Pilote ou totalement inédits. Pour l'inspiration, Caza a demandé à un ami de lui fournir des idées mais aussi quelques phrases en adéquation avec ses dessins. C'est François Bazzoli qui s'y colle avec un rare bonheur comme je vais vous l'expliquer.

On retrouve tout d'abord une série de cinq histoires numérotées portant le titre loufoque de Quand les costumes avaient des dents. Si vous ne le saviez pas, longtemps avant l'apparition des êtres humains, les costumes vivaient en paix et se retrouvaient confrontés à de sacrés problèmes comme des ceintures venimeuses, la nécessaire survie en milieu hostile, l'apparition d'une mystérieuse main constituée d'ombre, des concours de jeux de mots idiots (un de mes récits préférés) et même le pêché originel revisité par un Caza totalement branque pour le coup (superbe variation autour de la fable Les animaux malades de la peste de La Fontaine). Ces historiettes se rapprochent esthétiquement du film Yellow Submarine des Beatles (cultissime et à voir absolument !) et des animations de Terry Gilliams pour les Monty Python. On vire donc dans le psychédélisme le plus pur avec une beauté de toutes les cases et de toutes les pages qui nous font basculer définitivement dans une autre dimension. J'ai adoré les références et l'humour qui pullulent dans les dessins et mots composant cette hagiographie des costumes. Un pur délire qui fait mouche !

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S'ensuivent trois contes hystériques comme les auteurs se plaisent à les appeler. Tour à tour, on suit l'histoire d'une princesse très laide à la recherche de la beauté, d'une autre fille de roi enfermée car menacée par une funeste prédiction et un roi qui possède une poule pondant des romans à succès. On retrouve des éléments de contes bien connus que les auteurs s'amusent à détourner sans vergogne. N'escomptez pas de happy-end mais plutôt un sadisme hors pair pour maltraiter des personnages en mal de reconnaissance que le malheur et le destin rattrapent assez tôt. Le trait est ici plus léger (plus propre au Caza que je connais déjà) pour des récits aussi brefs que drôles pour tout amateur de bons pastiches mêlant références cultes et petites blagues bien senties. On passe là encore un bon moment !

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Vient ensuite un aparté littéraire avec une courte nouvelle de Bazzoli illustrée par Caza. Une dame âgée trouve une étrange créature qu'elle va adopter et ramener à son logis. Le temps va passer et le protégé ne fait que grandir. Les illustrations sont tops et la nouvelle bien menée quoique plutôt classique dans son déroulé. Une belle incartade qui n'est pas pour autant mémorable. On retrouve ensuite la BD pure avec l'histoire éponyme du recueil mettant en scène Caza lui-même trouvant un jour sur son chemin lors d'une ballade une étrange pierre rouge. Les jours s'enchainent et il faut se rendre à l'évidence, tout se teinte en rouge autour de lui. Mais quel est ce mystère ? La révélation finale est assez bluffante et drolatique. Les textes sont toujours aussi incisifs et évocateurs et les dessins très réussis. Une des meilleures historiettes du volume. Pour finir, deux pages d'un projet avorté par Caza autour d'un robot amoureux. Sa présence est plutôt anecdotique et ne ravira que les grands amateurs du maître...

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Au final, on passe un très bon moment quoiqu'un peu cours devant ce recueil d'oeuvres oubliées de Caza qui avec son compère propose des récits amusants, parfois philosophiques et d'une grande beauté formelle. Un incontournable pour tous les amateurs du dessinateur, de l'époque et de l'art psyché qu'elle a diffusé. Un petit bijou !

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vendredi 29 avril 2016

"Tu n'as rien à craindre de moi" de Joann Sfar

Tu n'as rien à craindre de moi sfarL'histoire : C'est l'histoire des meilleurs moments de l'amour : ils se rencontrent, se regardent, se parlent des nuits entières, s'aiment sans cesse. Il la peint, elle s'amuse à être peinte... et après ?

La critique Nelfesque : Joann Sfar est un touche-à-tout. Dessinateur de talent, incroyable réalisateur, surprenant auteur, il est aussi prolixe sur les réseaux sociaux où on peut lire son avis et ses questionnements sur l'actualité, la politique, la religion mais également connaître ses goûts musicaux, ses coups de coeur ciné... Sfar, c'est un peu un copain... mais avec un cerveau (non, les amis revenez !) tant il pousse loin la réflexion. Qu'il soit en petit comité ou en ITW, il est fidèle à lui-même, en toute simplicité et sans arrière pensée. Proche de ses admirateurs et accessible, il n'en est pas moins quelqu'un de profond avec une vision sur le monde qui lui est propre. Avec "Tu n'as rien à craindre de moi", Joann Sfar nous le prouve encore une fois.

Seabearstein est artiste peintre. En couple avec Mireille Darc (pas la vraie comme il dit, mais sa fiancée qu'il aime appeler ainsi), il prépare une exposition pour le musée d'Orsay et pour cela s'apprête à peindre sa dulcinée dans le plus simple appareil. Commencent alors des questionnements, des tabous, des "brides d'inspiration". Sa fiancée ainsi peinte sera à la vue de tout un chacun et ça Seabearstein ne peut le supporter. Mireille Darc est belle, très belle mais elle est à lui et il garde jalousement sur elle son oeil lubrique et amoureux.

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Cette bande dessinée déroutera plus d'un lecteur. Il y est question de la vie d'un couple mais cette dernière n'est pas relatée d'une façon classique (on n'en attendait pas moins de Sfar). Bien que témoin des moments forts de leur vie à deux, le lecteur survole des instants fugaces et tenant plus de l'émotion et du sensoriel que du factuel. Point ici de premier repas dans la belle famille ou de récit d'emménagement dans les moindres détails. Sfar s'attache aux ressentis de ses personnages et particulièrement de celui de Seabearstein dans lequel il met une part de lui-même, de son talent, de ses obsessions. "Tu n'as rien à craindre de moi" n'est pas une BD facile qui s'appréhende dès la première planche, c'est une sorte de compilation de moments solitaires et à deux qui s'égrainent au fil des pages comme de minuscules sauts de puce. La sensation en fin de lecture est unique et l'envie de s'y replonger pour découvrir des détails passés inaperçus est immédiate.

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Amour, sentiment de solitude ou de dépendance, sensualité, sexualité, fantasmes et mensonges sont au coeur de cet ouvrage mais pas seulement. Quand on connaît Sfar, cela fait longtemps que l'on s'est rendu compte que certains sujets revenaient quasi systématiquement dans ses oeuvres. Des petites choses qui font que certains se sont lassés ou agacés, des "marronniers" spirituels, des schémas de pensée ou des raisonnements qui tournent en monologues philosophiques. On retrouve dans cet album la question de la religion et plus particulièrement du judaïsme. Sfar n'est jamais avare de considérations sur ce sujet. Quel place tient un juif dans le monde ? Y-a-t'il un dénominateur commun psychologique au peuple juif ?... Il y a une véritable quête de sens dans les ouvrages de Sfar et dans celui-ci en particulier, quitte à perdre en chemin ceux qui ne se sentent pas intéressés par le sujet, à l'image de Mireille Darc ici qui au détour d'une bulle apostrophe Seabearstein ainsi : "On peut tout de même se promener aux Galeries sans créer une guerre de religions !". La religion est au coeur de cet ouvrage, comme dans la vie de celui qui en pratique une ou tout simplement se questionne. Autant dire que Sfar se questionne beaucoup et nous bouscule avec ses cheminements de pensée et les réactions parfois surprenantes de ses personnages.

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Enfin, et surtout, il est beaucoup question d'Art. Seabearstein est peintre, il est artiste dans l'âme et pratique son art comme une nécessité. L'Art est vital pour lui. Quand l'expression de celui-ci se retrouve intrinsèquement lié à une femme qui devient à la fois sa maîtresse et sa muse, tout se complexifie. La création artistique est imbriquée à l'existence de ces personnages, de cet homme et de cette femme, de ce couple, de ce moment de vie volé au temps. Se posent alors les questions de processus créatifs, de la position du modèle et du peintre, de la Beauté...

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"Tu n'as rien à craindre de moi", vous l'aurez compris, est un ouvrage singulier. Complexe et pur, philosophique et cru mais surtout libre. Libre dans son expression et dans son ton. Une oeuvre à part que je vous conseille de découvrir quand vous vous sentirez prêt pour apprécier au mieux ce moment de lecture !

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dimanche 10 avril 2016

"Cher pays de notre enfance" d'Etienne Davodeau et Benoît Collombat

cher-pays-de-notre-enfance-collombat-davodeau-couverture1L'histoire : Etienne Davodeau est auteur de bande dessinée.
Benoît Collombat est grand reporter à France Inter.
L'un est né en 1965, l'autre en 1970.
Ils ont grandi sous la Ve République fondée par le général de Gaulle, dans un pays encore prospère, mais déjà soumis à la "crise".

L'Italie et l'Allemagne ne sont pas les seules nations à subir la violence politique.
Sous les présidences de Pompidou et de Giscard d'Estaing, le pays connaît aussi de véritables "années de plomb" à la française.

Dans ces années-là, on tue un juge trop gênant. On braque des banques pour financer des campagnes électorales. On maquille en suicide l'assassinat d'un ministre. On crée de toutes pièces des milices patronales pour briser les grèves. On ne compte plus les exactions du Service d'Action Civique (le SAC), la milice du parti gaulliste, alors tout-puissant. Cette violence politique, tache persistante dans l'ADN de cette Ve République à bout de souffle, est aujourd'hui largement méconnue.

En sillonnant le pays à la rencontre des témoins directs des événements de cette époque - députés, journalistes, syndicalistes, magistrats, policiers, ou encore anciens truands -, en menant une enquête approfondie, Etienne Davodeau et Benoît Collombat nous révèlent l'envers sidérant du décor de ce qui reste, malgré tout, le cher pays de leur enfance...

La critique Nelfesque : "Cher pays de notre enfance" est la dernière BD née d'Etienne Davodeau, célèbre dessinateur a qui l'on doit entre autres les excellents "Les Ignorants" ou encore "Lulu Femme Nue". Dans ce présent volume, il s'associe à Benoît Collombat, grand reporter, pour livrer aux lecteurs, sous un format bande dessinée surprenant et bienvenu, les dessous de la vie politique de la Ve République.

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"Cher pays de notre enfance" a beaucoup fait parler d'elle jusqu'à présent. Elle a d'ailleurs obtenu le "Fauve d'Angoulême 2016 - Prix du Public Cultura" et au-delà de toute la mauvaise presse qu'a pu avoir le festival BD cette année, elle n'a pas à rougir de sa distinction. C'est un véritable travail journalistique dessiné que nous propose ici les deux auteurs. Un récit de 218 planches revenant sur les années 70 et 80 en France.

Vous pensiez que les affaires mafieuses n'étaient que l'apanage des scénarios de films de gangsters, que seuls l'Italie ou certains quartiers de New-York ne pouvaient être le décor de sombres tractations, complots et assassinats camouflés en suicide ? Détrompez-vous. Nous sommes ici dans notre Douce France, ce Cher pays de notre enfance à tous et ce que révèlent les auteurs de cet ouvrage fait froid dans le dos.

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Avec un aspect BD qui pourrait en dérouter certains mais confère à l'ensemble une dimension plus accessible et moins rébarbative au premier abord, Davodeau et Collombat n'en poursuivent pas moins un véritable travail d'investigation. Nous les suivons dans une enquête de fond aux quatre coins de la France, à bord d'un train ou d'une voiture de location, à la recherche de témoignages. Ils vont tour à tour rencontrer des journalistes, des greffiers, des policiers, des hommes lambda ou "d'importance" ayant été témoins de certains agissements que les pouvoirs en place ont mis beaucoup de soin à cacher à l'opinion publique.

"Cher pays de notre enfance" se lit comme un bon polar avec ses rebondissements, ses révélations chocs et ses personnages forts. A la différence près qu'ici on prend moins de plaisir à découvrir les indices tant nous sommes effrayés d'apprendre qu'en France, ici, chez nous, dans un passé encore très proche, pouvaient se passer des choses aussi incroyables dans les hautes sphères politiques. Nous sommes ici en plein cauchemar, en pleine intrigue cinématographique où la vie des hommes vaut bien moins que l'intérêt politique et où tous les coups sont permis pour atteindre des objectifs. Meurtres, agressions, intimidations, braquages... Non, nous ne sommes pas au cinéma mais sous la présidence de Pompidou et Giscard, nous sommes sous la Ve République, la même que nous connaissons encore aujourd'hui... Ça laisse "rêveur"....

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Pour avoir une autre vision du pouvoir, celle que l'on nous cache, celle de l'ombre, l'inavouable et la peu glorieuse, je vous conseille la lecture de cette BD. Un travail exceptionnel qui nous éclaire sur une partie récente de notre Histoire politique française, qui demande une certaine culture générale mais qui se révèle passionnante. Une bande dessinée dense, instructive et documentée qui demande un effort de concentration, ne se lit pas comme un simple divertissement et a le mérite d'aborder des sujets brûlants de fond et n'a pas peur d'appuyer là où ça fait mal.

La critique de Mr K (add-on du 15/10/16) : Suite à la chronique enthousiaste de Nelfe au mois d'avril, je m'étais juré de mettre le nez dans cette BD dont le sujet m'intéressait fortement et qui a reçu le prix du public à Angoulême. Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre cette enquête sur les années de plomb de la Vème République, un aspect sombre de la vie politique française depuis la Libération. On a beau s'en douter, quand les courageux auteurs de cette BD donnent à voir autant de preuves et témoignages accablants de collusions entre partis politiques, police, justice et patronat ; on ne peut que s'émouvoir et prendre peur.

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Loin de tomber dans le conspirationnisme à la mode web qui a pignon sur rue en ce moment, nous avons affaire ici à un réel travail de journalistes d'investigation qui cherchent à lever le voile sur l'assassinat du Juge Renault, les liens entre un cambriolage et le financement occulte d'un parti politique, les déviances et exactions du SAC (Service d'Action Civique), le pseudo suicide d'un ministre de la République et les luttes intestines de pouvoir. On tombe ici de Charybde en Scylla, les auteurs faisant preuve de pédagogie en explicitant le contenu de leurs découvertes mais aussi la méthode qu’ils ont suivi. S'appuyant sur des faits, des documents et des témoignages vérifiables ; ils remettent à jour des éléments oubliés de notre histoire commune et font quelques révélations fracassantes.

Comment par exemple, la justice peut-être freinée quand elle touche du doigt la vérité. Comment tout homme peut être tout bonnement supprimé s'il s'avère être gênant et compromettant. Comment grand banditisme (le gang des lyonnais) et les élites politiques peuvent s'arranger à l'occasion et puis, les sempiternelle querelles de pouvoir, d'influence et de népotisme interne aux familles. C'est effrayant mais ça a le mérite d'être clair. Quand en plus de grands noms apparaissent au détour d'une planche ou deux, on ne peut que pleurer de voir les hommages rendus à de véritables truands assassins lors de leur mort récente (si si, rappelez vous, c'était en Juin 2015). J'étais déjà écœuré à l'époque, je le suis encore plus après la lecture de cet ouvrage ô combien salutaire mais effroyable dans son approche froide et journalistique. Point d'avis ou de digression, simplement la quête de la vérité.

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Une sacrée claque que cette BD, rudement bien menée avec les dessins sobres et efficaces qui rendent parfaitement compte du processus d'enquête. Ses apports historiques sur une certaines société française à une époque donnée sont justes, mesurés et constamment soumis à la vérité de l'historien tellement galvaudée ces derniers temps par des politiques en quête de renaissance ou des journalistes peu soucieux de respecter l'Histoire. Ça fait du bien de rentrer dans les arcanes du pouvoir (ici c'est clairement la droite, du Gaullisme et du RPR dont il est question) et surtout, on mesure la chance que l'on a d'habiter en France, en Europe ; pays et région loin d'être parfaits mais où la liberté d'expression restent tellement appréciables.

Ce recueil est une petit bombe, une ode à la vérité et un sacré acte de foi et de courage. Chapeau bas messieurs !

Posté par Nelfe à 17:23 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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