vendredi 7 juillet 2017

"Mr Vertigo" de Paul Auster

 

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L'histoire : "Tu ne vaux pas mieux qu'un animal. Si tu restes où tu es, tu seras mort avant la fin de l'hiver. Si tu viens avec moi, je t'apprendrai à voler." Ainsi le vieux Yehudi s'adresse-t-il à Walt, neuf ans, un gamin misérable des rues de Saint Louis. Il tiendra sa promesse. À l'issue d'un apprentissage impitoyablement cruel, Walt deviendra un phénomène célèbre dans toute l'Amérique. Et c'est elle - cette Amérique violente et misérable, sauvage et naïve des années vingt et trente - que le romancier de Léviathan nous convie à découvrir sur les traces de ses étranges héros. L'Amérique du Ku Klux Klan et du jazz, des gangsters et du cinéma.

La critique de Mr K : Cela faisait un petit bout de temps que je n'étais pas retourné faire un tour dans la bibliographie de Paul Auster, un auteur que j'affectionne beaucoup et qui me procure toujours d'intenses émotions de lecture entre virtuosité de la langue et personnages attachants, le tout doublé bien souvent d'une réflexion sur la vie, le temps qui passe et la condition humaine. Avec ce titre, on s'écarte de son style habituel pour rentrer dans un univers que n'aurait pas renié Steinbeck (un de mes auteurs préférés) et propose un grand roman dans la plus pure tradition américaine.

Walt est un jeune garçon qui pousse comme une mauvaise herbe. Recueilli par son oncle et sa tante suite au décès de ses parents, il s'oriente clairement sur la mauvaise voie et la maltraitance fait partie intégrante de son existence. Un jour, il va se voir confier à un mystérieux individu (le vieux Yehudi) qui va se charger de son éducation et s'occuper de lui. L'apprentissage sera rude pour atteindre un rêve impossible : celui de voler comme les oiseaux. Tests et labeurs se succèdent pour dresser le petit caïd qui peu à peu va s'attacher à ce vieil homme incorruptible et implacable mais au final, tous les efforts payeront entre expériences terrifiantes et rencontres improbables. Cependant comme chacun sait, la vie n'est pas un long fleuve tranquille et le bonheur est toujours de courte durée. Le jeune Walt l'apprendra à ses dépens et devra apprendre à rebondir quand l'adversité et le destin se chargeront de lui jouer des tours.

On peut dire qu'il s'en passe de belles durant les 317 pages que compte Mr Vertigo. Attendez-vous à éprouver nombre de sentiments contradictoires mais totalement imbriqués les uns et autres. Même si par bien des aspects l'existence livrée ici peut paraître bien des fois étonnante et fantastique, on ne peut s'empêcher d'y voir une parabole sur les différents âges de la vie d'un être humain de sa naissance à son accomplissement, tout en passant par les nécessaires épreuves que nous réserve une vie bien remplie. J'ai beaucoup apprécié le jeune Walt qui m'a irrésistiblement fait penser à Holden Caufield, je jeune écorché vif héros du cultissime L'attrape coeurs de Jérôme D. Salinger. On retrouve le même caractère à fleur de peau, ce désir insatiable de croquer la vie et de découvrir qui il est vraiment. Entre crise de rage, soulagement, émerveillement devant ses premières expériences, c'est un gamin qui devient un homme et qui se bat pour forger son avenir. Travaillant auprès d'un public en difficulté, j'ai retrouvé mixé dans ce personnage marquant nombre de tares mais aussi de qualités que je croise chaque année, c'est parfois avec les yeux humides qu'on referme les pages de ce livre au pouvoir hypnotique impressionnant.

La figure du maître tutélaire est très réussie elle aussi. Père de substitution à l'apparente dureté, on apprend à le découvrir, lui en tant que professeur mais aussi comme homme. Personne n'a vraiment la vie facile à cette période et peu à peu le voile se lève sur cet homme mystérieux qui lui aussi doit se battre contre ses démons. Entouré de personnages secondaires très charismatiques (le jeune Esope, un jeune black ultra-cultivé mais difforme, une vieille femme indienne solide comme un roc et maternelle, une jeune femme bourgeoise liée au maître et tout une pléthore de personnages hauts en couleur), il se dégage de ce texte une humanité à fleur de mot entre bienveillance, soutien mais aussi haine, cruauté et avidité. Cela donne un ensemble tourbillonnant ne laissant rien au hasard et proposant une toile scénaristique dense et bien conçue. Je suis ressorti ébahi par tant de maestria et j'ai lu le livre quasiment d'une seule traite.

C'est aussi un magnifique voyage dans l'Amérique de l'entre-deux guerre (et même après en fin d'ouvrage), celle de la grande dépression et de la prohibition, des mafias organisées (jeux, trafics, prostitution), de la ségrégation et des exactions du Ku Klux Klan. Cet aspect sombre est contrebalancé par les grands espaces traversés et le rêve américain qui énonce le principe que chacun peut réussir si il a LA bonne idée et la bonne organisation pour monter son projet. Là encore, beaucoup de contradictions qui forment un tout homogène et bien immersif. Étant fan de cette période historique que ce soit sur le vieux et l'ancien continent, j'ai été servi et rassasié. Auster excelle dans l'art de retranscrire une époque sans pathos ni effets de manches, on y croit, on y plonge et on en ressort changé.

Que dire de plus? L'écriture est splendide, à la fois érudite, fine et très accessible. Différente de celle proposée habituellement par l'auteur, on retrouve tout de même sa patte inimitable pour caractériser ses personnages qu'il peint comme autant de symboles universels de l'homme dans sa diversité et sa complexité. On finit ébloui par cette expérience littéraire unique et clairement ce Mr Vertigo a pour moi tous les atouts d'un classique. À lire absolument !

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jeudi 20 mars 2014

"Trilogie New-Yorkaise" de Paul Auster

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L'histoire: Trilogie parue entre 1985 et 1986 sous trois romans puis éditée en un seul volume en 1987, les trois histoires se déroulent à New York et dans sa proche banlieue.

Cité de verre: Le personnage principal Quinn, écrivain de série policière au passé douloureux, accepte d'être pris par erreur pour un détective du nom de Paul Auster et se voit confier une mission bien étrange.

Revenants: Le détective privé, Bleu, payé par Blanc, doit suivre Noir, qui ne fait rien de ses journées.

La Chambre dérobée: Fanshawe disparaît. Il laisse derrière lui sa femme Sophie, son fils Ben, et des manuscrits qu'il a confiés à un ami, le narrateur. Celui-ci prend alors possession de la vie de Fanshawe: il publie les manuscrits, qui connaîtront le succès, il épouse Sophie et adopte Ben.

La critique de Mr K: J'avais été enchanté par ma première incursion chez Paul Auster avec le très réussi Leviathan que j'avais chroniqué ici même, il y a déjà quelques temps. C'est une fois de plus le hasard qui a guidé mes pas vers le présent volume que je trouvai à un prix imbattable chez... l'abbé! J'adore la typo des livres parus chez Babel ce qui a rendu ma lecture aisée et vous allez le voir aussi agréable qu'étrange. Paul Auster nous livre ici trois récits décalés et mystérieux au possible. Amateurs de récits linéaires où tout le boulot est mâché d'avance, passez votre chemin! Ici, on a plutôt affaire à du Lynch période Lost Highway... Ça tombe bien je suis fan! Et puis... il en faut pour tout le monde!

Dans ces trois histoires, tout tourne autour des thématiques de l'identité et de la liberté. On retrouve aussi les personnages-type du polar et du roman noir avec en premier plan celle du détective privé qui traîne ses guêtres sur les trottoirs de big apple pour dégoter des indices et des preuves pour résoudre ses affaires. Il est à chaque fois question de retrouver quelqu'un ou quelque chose de perdu qui a un lien plus ou moins proche avec l'identité du héros. Tout paraît simple au départ mais Auster aime redistribuer les cartes et cela donne des retournements de situation aussi inattendus que subtiles et prenants. Je dois avouer qu'il m'a fallu reprendre deux / trois passages pour bien capter la nouvelle inclinaison de l'histoire mais l'on peut dire que l'on ne s'ennuie pas tant on est pris régulièrement au dépourvu.

L'ambiance générale est vraiment angoissante. Pourtant, les situations ici livrées sont plutôt banales mais le déroulé vire toujours vers une zone inexplorée de notre imagination. Un peu comme si Paul Auster s'amusait à nous faire réfléchir et voir les choses autrement, du moins selon un point de vue que nous n'utilisons presque jamais. Il en résulte un certain malaise car on n'a pas l'habitude de voir des personnages se faire malmener de cette manière et ne cherchez nul espoir dans ces pages car même quand les choses semblent se calmer, un ultime et fatal revirement fait que l'on reste littéralement soufflé devant le mot fin.

La lecture se fait plutôt facilement malgré des circonvolutions parfois obscures et de nombreuses digressions dont cet auteur est coutumier. L'avantage, c'est que l'on s'endort moins bête qu'au réveil et que ces apports qui semblent au premier abord inutiles et futiles s'avèrent de précieux alliés pour appréhender le sens général de l'œuvre. On réfléchit beaucoup mais sans heurt ni mal sur notre propre condition et sur notre existence. A-t-elle un sens? Faut-il d'ailleurs qu'elle ait un sens? Qu'est-ce qu'une vérité? Qu'un point de vue? Autant de questions abordées ici à travers des destins torturés qui nous sont livrés en pâture sans lourdeur ni faux-semblant, attendez-vous donc à en prendre plein la face!

Bien que différente de mes lectures habituelles, j'ai vraiment aimé cette trilogie qui est une belle et grande réussite qui fait du bien à l'âme tant elle aborde des sujets qui nous touchent en tant qu'être humain et de trentenaire essayant d'avancer dans la vie. Il paraît que c'est l'âge où l'on commence à regarder derrière soi et à faire un premier bilan... Laissez-vous tenter si le cœur vous en dit, vous ferez un voyage à nul autre pareil!

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mardi 21 août 2012

"Leviathan" de Paul Auster

LeviathanL'histoire: C'est une course de vitesse qui s'engage dès le premier chapitre de Leviathan. En effet, quand Peter Aaron lit dans les journaux que, sur une route du Wisconsin, on a retrouvé le corps défiguré d'un homme qui s'est tué en manipulant un engin explosif, il n'hésite pas: il s'agit à coup sûr de Benjamin Sachs qui fut son très proche ami. Et il entreprend aussitôt de reconstituer et d'écrire l'histoire de Sachs, pour que l'on sache quelles interrogations sur l'identité américaine ont conduit celui-ci à cette fin quasiment prévisible, et pour prévenir ainsi les mensonges des enquêteurs. Dès lors, Peter Aaron se lance sur toutes les pistes qui s'ouvrent, explore les étrangetés de conduite qu'il découvre (en particulier celles des couples et des femmes) et relève avec soin chacune de ces coïncidences qui ont quelque chose d'un rictus du destin.

La critique de Mr K: C'est mon premier ouvrage de cet auteur et franchement j'y reviendrai tant ce dernier m'a plu. Cela faisait déjà un petit bout de temps que Leviathan trônait en bonne place dans ma PAL me faisant de l'œil. Mon père est un grand amateur de cet auteur américain considéré comme un des plus grands de sa génération, les critiques mettant en avant sa singularité et son style d'écriture. Si ce ne sont pas de bonnes raisons pour se lancer, je ne m'y connais pas...

On suit ici le destin de plusieurs personnes gravitant autour du narrateur. L'utilisation de la focalisation interne fait ici merveille une fois de plus et nous immerge dans un canevas constitué de relations complexes et de personnages hauts en couleur. Peter -le narrateur- et son meilleur ami Ben se détachent du lot et c'est avant tout eux qui sont au centre de l'histoire. Il est question de leur rencontre et très vite de l'amitié indéfectible qui va les lier: une amitié masculine mais pleine de nuance, l'amitié aussi entre un écrivain prometteur et engagé (Ben) et un scripteur en devenir en la personne de Peter. Dès le début, une menace plane au dessus de Ben. Est-ce son cadavre défiguré que l'on a retrouvé au bord d'une route? Cela ne fait aucun doute pour Peter qui prend le plume pour nous raconter Ben dans toute sa vérité. Son récit prend alors beaucoup de chemins détournés et emprunte bien des circonvolutions pour nous expliquer les tenants et les aboutissants, c'est là qu'interviennent des figures féminines et des événements clefs qui vont forger leur destin à tous les deux.

On ne peut que s'enthousiasmer devant la précision de Paul Auster et l'amour qu'il porte à ses personnages. J'ai rarement lu un récit d'une telle teneur et d'un tel réalisme, le tout dans une langue légère et raffinée qui m'a embarqué et conquis. Au delà de l'histoire proprement dite (et elle vaut le détour), Paul Auster nous propose une belle réflexion sur le travail de l'écrivain, son rapport à ses écrits, à son œuvre, au réel, ses frustrations, ses espoirs... On vit littéralement l'acte de création sans lourdeur ni pathos, on pénètre les esprits et on côtoie le génie au travail.

Une excellent lecture qui en appelle d'autres tant Leviathan m'a fait forte impression tant au niveau du style que de la maîtrise de son sujet. À découvrir!

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