dimanche 14 décembre 2014

"Le Cheminot" d'Asada Jirô

Le Cheminot

L'histoire: Sur une petite ligne de chemin de fer sur le point d'être désaffectée, quelque part en Hokkaidô, au bout du monde, un vieux chef de gare... Alors que les souvenirs se pressent en cette nuit de réveillon, une tempête de neige fait surgir du passé le fantôme de la petite fille du vieil homme, Yukiko, morte en bas âge, en même temps que tout ce qui était resté enfoui au fond de lui pendant un demi-siècle. Repli du temps juste avant la mort, comme pour achever un souvenir qui aurait ici le goût de l'enfance.

La critique de Mr K: Petite incartade japonaise aujourd'hui avec ce recueil de deux nouvelles, Le Cheminot, d'Asada Jirô, un auteur que je découvrais pour la première fois. La quatrième de couverture m'a intrigué de suite, un pitch à la japonaise où il est question du temps qui passe, de souvenirs qui ressurgissent... il n'en fallait pas moins pour l'amoureux de lectures asiatiques que je suis. Il ne m'a pas fallu beaucoup de temps pour le parcourir, j'ai été constamment partagé entre émotion à fleur de peau et questionnement intérieur.

Deux nouvelles au programme dont la première est largement résumée au dessus avec cette histoire de vieil homme attaché à sa fonction de chef de gare d'une station perdue au fin fond de l'Hokkaidô (île du nord de l'archipel japonais qui en compte quatre principales, désolé c'est de la déformation professionnelle!) et qui un soir va se retrouver confronter à ses souvenirs les plus intimes. La deuxième histoire voit le héros (un vaurien avide de mauvais coups) sortir de prison après un énième plan raté avec la pègre locale. Le policier qui le raccompagne lui annonce que sa femme est morte durant son incarcération. On apprend alors très vite que Goro a contracté un mariage blanc avec une jeune immigrée chinoise venue chercher fortune au Japon et qui par ce biais a pu rentrer sur le territoire, vivant du commerce de son corps sous l'égide de la Triade. Il ne l'a jamais rencontrée et va devoir faire comme si cette union était légitime et désirée. Elle lui a même écrit une lettre d'amour (titre de la nouvelle justement!). La lecture de cet écrit va modifier sa perception des choses, il va tomber amoureux de cette jeune fille à travers ses mots. Le lecteur assiste alors à un retournement de situation des plus saisissants.

On retrouve dans ce recueil de nombreuses thématiques chères à la culture japonaise. L'importance du passé et le respect de la tradition avec un vieil homme toujours en poste malgré les nombreuses années qui passent, c'est assez courant au pays du soleil levant que les seniors continuent à travailler après leur retraite officielle. Le travail est ici synonyme quasiment d'identité avec une osmose entre l'homme, les trains, la station et un paysage nuageux et nébuleux. L'ambiance de la première nouvelle est vraiment ouatée, teintée d'émotions pures et de rapports humains simples mais évocateurs au possible. Une connivence forte existe par exemple entre les mécanos, les chauffeurs et le vieux chef de gare. Pas besoin d'une avalanche de mots et d'effets de style impressionnants, la simplicité des mots et des formules restitue un conte initiatique profondément humain qui m'a charmé au plus haut point.

Le deuxième récit se situe plus dans le milieu urbain. Malgré la foule et l'activité foisonnante que l'on côtoie, il ressort aussi une grande mélancolie et un grand sentiment de solitude que Goro a contribué à faire prospérer par une attitude égoïste et égocentrique tout au long de sa courte vie. Quelques mots d'une inconnue reconnaissante de l'avoir épousée pour tenter sa chance au Japon vont le marquer dans son esprit et c'est alors un véritable voyage intérieur qui nous est ici conté avec nuance et une force à l'image de la vague de Kanawaga. Révélation (rédemption?), réflexion sur soi, transformation, autant d'interrogations sur l'existence que cette nouvelle souligne avec puissance. L'empathie est totale et à l'image de la première nouvelle, c'est encore la rencontre et l'échange avec l'autre par delà la mort qui va bouleverser à jamais à la fois le héros et le lecteur conquis.

La langue est sublime entre simplicité et parfois tendresse. Peu de mots comme dit précédemment mais une densité folle pour des thèmes universels qui interrogent le lecteur sur sa nature et ses aspirations. Une belle et vraie expérience que ce livre que je vous encourage fortement à découvrir si l'occasion se présente!