mercredi 23 mai 2018

Craquage chez l'abbé (part II)

Mieux vaut tard que jamais, voici enfin le billet sur la deuxième partie du craquage assez conséquent que nous avons commis à notre Emmaüs chéri en février dernier ! Place aujourd'hui à la selection de livres contemporains après les mondes imaginaires entraperçus lors du précédent post.

Acquisitions ensemble
(Oooooh... ils sont beaux !)

Comme vous pouvez le constater, on s'est bien lâché ! Entre découvertes aléatoires et livres recherchés, nous nous sommes gâtés avec notamment quelques pièces attendues depuis des années et qui vont rejoindre la PAL pour quelques moments d'éternité tant ils risquent de ne pas y rester très longtemps. Comme la gestion d'une PAL est une chose très compliquée et source de discorde, je ne donnerai ni de titres ni de délai pour éviter de m'enfoncer... Quoi ? Nelfe me dit que je le fais déjà tout seul... Pas faux... Allez, trêve de bavardages et passons aux choses sérieuses. Roulement de tambour, les présentations peuvent commencer !

Acquisitions 3
(À tout seigneur tout honneur, débutons par les grands formats !)

- La Variante chilienne de Pierre Raufast. Un drôle de roman que celui-ci qui m'a interpellé par sa quatrième de couverture intrigante. Un homme collectionne ses souvenirs dans des bocaux et à chaque fois qu'il en ouvre un, c'est l'occasion pour l'auteur de tisser des histoires qui s'entremêlent et se répondent entre elles. Comme j'aime beaucoup cette maison d'édition (c'est celle de Xavier Mauméjean, un auteur que je ne saurais que trop vous conseiller), je me suis jeté à l'eau. La lecture sera mon seul juge n'ayant pas cherché ici ou là à en savoir plus.

- Les Échoués de Pascal Manoukian. Ouvrage sur le drame des migrants, il se déroule en 1992 bien avant le raz de marée humanitaire qui se joue encore aujourd'hui. À travers quelques personnages déracinés, l'auteur nous invite à partager ces trajectoires brisées qui se lancent à l'assaut de la forteresse Europe avec leur lot de malheurs et de désillusions. Un livre à priori poignant et qui fera sans doute douloureusement écho à notre actualité honteuse où on l'on peut par exemple en France être poursuivi pour délit de solidarité. Un livre qui je l'espère marchera sur les pas du fabuleux Eldorado de Laurent Gaudé.

- L'Esprit de l'ivresse de Loïc Merle. Un livre qui traite d'une révolte imaginaire dans les quartiers difficiles de France, sempiternels oubliés de notre République pas si égalitaire que cela (voir le sort réservé au rapport Borlo par Micron Ier). C'est une thématique - la banlieue, les cités - qui me touche particulièrement pour y avoir enseigné en début de carrière pendant de nombreuses années. Le point de vue ici est différent car tout est raconté à travers les yeux d'une seule personne qui assiste impuissante à l'inéluctable embrasement de son quotidien. L'auteur ayant été journaliste dans une première vie, je suis curieux de voir le résultat. 

- Touriste de Julien Blanc-Gras. Voici un auteur qui m'avait fait forte impression lors de ma lecture de Briser la glace. Belle plume, ton original alliant drôlerie et prise de conscience écologique, je me jetai sans réfléchir sur ce titre qui me tendait ses petites pages. Il s'agit ici d'un roman géographique où le narrateur décide de voyager un peu partout dans le monde et de raconter son parcours de touristes entre découvertes, déconvenues et parfois quelques situations hors du commun. M'est avis que ce titre ne restera pas longtemps dans ma PAL, je prévois de le lire justement quand viendront les prochaines vacances.

- Le Livre de la jongle de Stéphane de Groot. Pour terminer chez les grands, un livre détente où Stéphane De Groot en amoureux de la langue française s'amuse à revisiter dans l'esprit si drôle et absurde qui l'habite des expressions populaires. J'ai déjà feuilleté un peu l'ouvrage, ça annonce du lourd, du très très lourd même. Je suis très parti pris avec lui car je suis fan du bonhomme et j'avais déjà adoré son Voyages en absurdie. Hâte de découvrir cet ouvrage plus ancien mais qui va (j'en suis sûr) tenir toutes ses promesses.

 

Acquisitions 2
(Petits mais costauds!)

- Le Feu d'Henri Barbusse. Enfin, je l'ai trouvé. Voila un ouvrage que je recherchais depuis très longtemps en chinage et qui m'échappait jusque là. Passionné d'Histoire et aimant les romans-témoignages touchant à la Première Guerre mondiale, ce livre est considéré comme un classique. Prix Goncourt en 1916, suscitant la polémique car décrivant l'horreur à l'état pur alors que le conflit est en cours, échappant à la censure, voici un livre essentiel que je vais enfin découvrir. Là encore, il ne fera pas de vieux os dans ma PAL.

- L'Enfant de la haute mer de Jules Supervielle. Livre-poème composé de textes en prose décalés flirtant avec le conte, j'ai sauté sur l'occasion de lire du Supervielle. Auteur visionnaire à sa manière, il m'a permis d'obtenir mon concours de professeur dans la phase écrite (très beau sujet de français d'analyse de texte) et m'a ensuite ravi lorsque je découvrais d'autres oeuvres de lui au hasard de mes lectures. Ce livre semblait m'être destiné tant il était un peu à part dans son bac, me faisant de l'oeil et attirant sur lui mon regard puis mon coeur. Ce sera sans aucun doute un grand moment que de plonger dans cet univers si magique et onirique à nouveau. 

- Le Lion et La Rose de Java de Joseph Kessel. On ne présente plus ce monstre sacré qu'est Kessel. J'avais lu Le Lion, il y a très très longtemps lorsque j'étais en collège. Je vais le relire avec un plaisir immense et j'imagine que je vais le redécouvrir. L'autre titre m'était parfaitement inconnu mais je me suis dit que c'était l'occasion de lire autre chose du maître et de goûter à une découverte pour le coup total. Wait and read !

- Simples contes des collines de Rudyard Kipling. Encore un écrivain hors norme avec l'auteur du Livre de la jungle qui se livre parfois à l'exercice de la nouvelle comme dans ce recueil qui se propose de dresser un portrait atypique des Indes britanniques où les personnages sont partagés entre leurs aspirations, l'ordre établi et leur destinée. Je m'attends là aussi à du très bon tant Kipling a une plume singulière et envoûtante. 

- La Fille du capitaine de Pouchkine et Premier amour de Tourgueniev. De la littérature russe pour terminer enfin avec deux ouvrages de chez Librio pour deux auteurs classiques réputés que je n'ai pour l'instant jamais pratiqué. La honte va être enfin réparée avec ces histoires d'amour, d'honneur et de doute. Fervent amateur de Dostoievski, Tolstoï mais aussi des nouveaux auteurs russes émergents comme Glukhovsky, Starobinets ou encore Galina et Lipskerov ; j'ai hâte de me replonger dans cette littérature si particulière où l'on cisèle les hommes à la manière de diamants bruts.

 

Acquisitions 1
(La sélection officielle cannoise nelfesque)

- Amours de Léonor De Récondo. (Hop je prends la main rapidement pour présenter mes 2 ouvrages) Pour celui-ci, je n'ai pas lu la 4ème de couverture. J'ai une confiance aveugle en ma copinaute faurelix qui avait adoré ce roman. Elle m'avait d'ailleurs dit de ne pas lire la 4ème. Je suis sage, j'obéis ! Je sais pour le coup ça ne vous aide pas trop...

- De flammes et d'argile de Mark Spragg. Quoi !? Un Gallmeister tout seul, perdu, au milieu de livres d'occasion !? Je ne peux pas le laisser là ! Oui encore une fois, je vous aide beaucoup... (Et hop, je redonne la main à Mr K. A vous les studios !)

De biens belles acquisitions qui viennent grossir nos PAL respectives de fort belle manière. Depuis février dernier, nous n'avons pas recraqué, il faut garder la tête froide et essayer de vider nos réserves même si la tentation est forte notamment lors de vides greniers très à la mode aux beaux jours. Nous verrons combien de temps nous tiendrons (déjà 3 mois !)... En attendant, nous avons un choix certain pour nos prochaines lectures et des heures incalculables de plaisir en prévision. Chroniques à venir dans les semaines, mois et années à venir !


jeudi 31 mars 2016

"Kafka à Paris" de Xavier Mauméjean

Kafka à Paris

L'histoire : Septembre 1911, Franz Kafka et Max Brod débarquent à Paris. Les deux jeunes écrivains, encore débutants, laissent derrière eux leurs fastidieux emplois de bureau, sans compter, pour Franz, une famille étouffante. Voilà ce que l'on sait de source sûre. Autrement dit : rien, concernant ce qui leur advint dans la capitale. Heureusement, Xavier Mauméjean, la plume alerte, poursuit leur voyage. Voici nos deux praguois découvrant la gouaille des prostituées, les cabocheurs des Halles, les labyrinthes du Bon Marché, les coulisses du métro, les cabarets louches, le ratodrome de Neuilly... Ils croisent même un certain Apollinaire suspecté d'avoir volé la Joconde. Franz et Max prennent la vie à bras le corps, souvent pour rire, parfois en mourant de peur ou roués de coups. Mais l'époque est belle.

La critique de Mr K : Je me suis enfin décidé à sortir ce belle ouvrage de ma PAL. Je l'avais acquis aux Utopiales 2015 pour dédicace auprès de l'auteur que nous apprécions tout particulièrement au Capharnaüm Éclairé pour son humanité et sa jovialité communicative. Dernier ouvrage qu'il ait écrit, Kafka à Paris est un étrange mélange d'aventure picaresque et de panorama historique de la capitale avant guerre. Un petit bijou qui fait son effet comme vous allez pouvoir le lire.

On en sait beaucoup sur la vie de Kafka, bien des choses ont été dites et son existence a été passée au peigne fin par nombre d'observateurs et de critiques. C'est un passage plus secret de sa jeunesse qui a intéressé Xavier Mauméjean, en l’occurrence un voyage entrepris à Paris en compagnie de son meilleur ami Max Brod. L'histoire n'a rien retenu de ce séjour mais cela n'arrête pas l'auteur qui rappelle dans une postface savoureuse les mots que lui a tenu un certain Christopher Priest (Oh My god!) devant une choucroute partagée à gare du Nord: Un romancier n'est pas un historien. Il a le droit de s'écarter des faits si cela lui permet de découvrir le livre qui doit être écrit. Partant de ce postulat, commence le récit d'un voyage fantasmé mais néanmoins superbement documenté sur le Paris de l'époque.

Après quelques courts chapitres sur les préparatifs du voyage dont quelques uns édifiants sur la famille de Kafka et les rapports qu'ils entretiennent entre eux (je garde un souvenir charmé de sa jeune sœur notamment, jeune fille au caractère bien trempé), c'est l'arrivée dans la capitale. Ce bref séjour d'une dizaine de jours est l'occasion de découvrir la ville lumière entre splendeur et décadence. Les grands boulevards, le Louvre, le Bon Marché sont autant de lieux mythiques qui émerveillent nos deux héros entre beauté, agitation parisienne et ingéniosité des hommes. Et puis, il y a le côté face avec ces cabarets sauvages et bordels, lieux interlopes où l'on croise de drôles de zigs et des habitués hauts en couleur, les fins fonds du métropolitain avec le peuple des rats, le ratodrome en lui même est une curiosité d'une époque désormais révolue (on oscille entre la surprise et le dégoût dans ce passage).

Au milieu de ce carillon de lieux et des sensations qui les accompagnent, le lecteur s'attache beaucoup aux deux jeunes gens liés par une amitié profonde que n'épargnent pas pour autant les désaccords. Il traversent les épreuves avec un certain optimisme doublé d'une curiosité qui va les emmener loin dans les tréfonds de Paris. Les personnages secondaires ne sont pas en reste avec toute une galerie de rencontres plus étonnantes les unes que les autres: des prostituées au verbe haut plus vraies que nature (vous admirez au passage le catalogue des prestations proposées par l'établissement où vont les deux amis), un Apollinaire comme on se l'imagine quand on le lit, un commissaire taciturne aux méthodes expéditives, un chargé de rayon obsessionnel, un ancien des colonies complètement barré qui va entraîner Franz et Max dans des aventures rocambolesques. On alterne les chapitres courts (jamais plus de dix pages) qui portent souvent le nom des lieux traversés, le voyage est donc haletant et immersif à souhait.

Pari réussi pour Mauméjean avec un livre vraiment jubilatoire. On plonge littéralement dans l'époque et ses talents d'écriture explosent une fois de plus, langue virevoltante et gouleyante à souhait qui donne vie comme jamais à un voyage hors du commun qui nous fait redécouvrir une ville incroyable, une époque fascinante et un écrivain encore en devenir. Encore un carton plein pour notre chouchou, merci Xavier!

Lus, appréciés et chroniqués du même auteur au Capharnaüm Éclairé :
- Lilliputia
- American gothic
- Ganesha
- Poids mort

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samedi 4 octobre 2014

"American Gothic" de Xavier Mauméjean

2013 04 American Gothic-1L'histoire: Hollywood à l'heure du maccarthysme. Des enquêtes s'entrecroisent autour d'un mystérieux auteur de contes et légendes urbaines, chefs-d’œuvre d'un nouvel art brut.
Jack L. Warner, le puissant patron de la Warner Bros., veut supplanter son rival Disney. Il décide d'adapter pour le grand écran Ma Mère l'Oie, un recueil de contes, anecdotes et légendes urbaines dont les américains raffolent. Warner ordonne qu'on enquête sur l'auteur, un certain Daryl Leyland. La mission est confiée à l'un des obscurs scénaristes qui attendent la gloire: Jack Sawyer. A lui de "nettoyer" la biographie de Leyland, rectifiant tout ce qui heurterait le conformisme moral et politique.
American Gothic voyage à travers les États-Unis et leur histoire à la recherche de Daryl, ce génial gamin triste de Chicago, et de son complice le dessinateur Van Doren.

La critique de Mr K: Une véritable claque littéraire aujourd'hui que cet American Gothic de Xavier Mauméjean. Homme charmant et disponible (belle rencontre aux Utopiales de Nantes de l'année dernière) et écrivain au talent immense (Lilliputia a été une belle révélation), il récidive ici avec un livre étrange mettant en lumière une certaine Amérique, une nation naissante et balbutiante qui se forge une mythologie, une culture commune.

Dans l'idée d'adapter au cinéma le plus grand succès littéraire de son temps aux USA, le grand patron des studios Warner diligente une enquête pour en savoir plus sur ce mystérieux Daryl Leyland, auteur sorti de nul part au talent quasi inné qui ravit les foules et nourrit l'imaginaire des américains à travers un recueil de contes, légendes et autres charades. Cette enquête va se révéler très difficile à mener et laisse beaucoup de zones d'ombre sur une vie malmenée où la tristesse et la souffrance ont la part belle. Belle revanche sur la vie donc que ce succès partagé avec son ami Van Doren. Pour autant, la nature profonde d'une personne ne le quitte jamais...

Rien que dans sa forme, ce livre est un micro-ovni. Chaque chapitre correspond à un mémo, un témoignage, un extrait de l'œuvre de Leyland. Très vite, on se rend compte que ce livre est un patchwork de parcelles de vie que nous allons devoir assembler, une œuvre multipliant les témoignages indirects et les retours entre passé et présent. Le personnage de Leyland est vraiment mystérieux, sa psyché complexe et sa trajectoire de vie hautement improbable. Pour encore mieux brouiller les pistes et mieux nous manipuler, l'auteur se plaît à mêler son récit fictif à la grande Histoire, ses personnages croisant à de nombreuses reprises et à des moments bien précis de grands noms. Par endroit, j'ai même cru que Leyland et son livre ont pu exister tant sa biographie fictive s'est révélée incroyable crédible. Le travail de documentation de Xavier Mauméjean a dû être titanesque et son œuvre est marquée du sceau du réalisme.

Autre aspect fort intéressant de ce livre, la lumière qu'il porte sur la jeune nation américaine et les fabriques de mythes que furent la littérature puis le cinéma. Miroir d'une société et son extension, l'art est ici générateur d'espoir, de morale (le conte et ses fonctions catharsiques), de plaisir mais aussi de tractations financières. Quelques chapitres s'attardent sur le succès de Daryl Leyland, l'effet d'engouement sur les foules et la récupération de son œuvre par la télévision puis peut-être le cinéma. Cela donne de très belles pages sur le fonctionnement des majors et sur la nature humaine, notamment le besoin de reconnaissance et d'appartenir à quelque chose qui nous dépasse.

La lecture fut extrêmement rapide et teintée de jubilation page après page. Il m'a été quasiment impossible de reposer ce roman tant l'addiction a été instantanée. L'écriture de l'auteur est une merveille entre souplesse, exigence et accessibilité. Les mots coulent, les phrases s'enrobent de leurs plus beaux atours et la fiction prend vie devant nos yeux avec délicatesse. Un pur moment de bonheur littéraire qui permet une communion immédiate entre l'auteur et son lecteur captif et heureux de partager une telle histoire, une telle expérience dirai-je même!

Véritable chef d'œuvre, aux pistes de lecture multiples, American Gothic trônera fièrement dans ma bibliothèque et je le considère déjà comme un classique. Vous savez ce qu'il vous reste à faire!

Déjà lu et chroniqué du même auteur au Capharnaüm éclairé :
- Lilliputia

Posté par Mr K à 17:25 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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